DEFAUTS A ÉVITER DANS LA DEVOTION
^étendard de la dévotion, il semble qu'elle soit devenue impeccable, et que tous les autres soient des pécheurs remplis de défauts. Elle donnera dans un jour cent avis, et dans toute une année elle n*en voudra pas recevoir un seul. Quoi qu'il en soit, nous avons du zèle , et le zèle le plus ardeut , mais sur quoi? sur quelques abus assez légers que nous remarquons , ou que nous nous figurons dans des subalternes , et dans des états qui dépendent de nous. Voilà ce qui nous occupe, sans que jamais nous nous occupions des véritables abus de notre état, dont nous ne sommes par exempts, et qui quelquefois sont énormes. Cependant on inquiète des gens, on les fatigue, on va même jusqu'à les accabler. Le prophète disait : Mon zélé me dévore IPsalm. 68;) mais combien de prétendus zélateurs ou zélatrices pourraient dire : Mon zèle , au lieu de me dévorer moi-même, dévore les autres. . 5. Dévotion de naturel, d'inclination, d'intérêt. Le vrai caractère de la piété est d'accommoder nos inclinations et nos désirs à la dévotion : mais l'illusion la plus commune et le désordre presque uniyersel est de vouloir au contraire accommoder la dévotion à tous nos désirs et à toutes nos inclinations. De là vient que la dévotion se transfigure en toutes sortes de formes ; mais surtout à la cour elle prend toutes les qualités de la cour. La cour (ce que je ne prétends pas néanmoins être une règle générale), la cour est le séjour de l'ambition : la dévotion y devient ambitieuse ; la cour est le séjour de la politique : la dévotion y devient artificieuse et politique ; la cour est le séjour de l'hypocrisie et de la dissimulation : la dévotion y devient disnmulée et cachée; la cour est le séjour de la médisance : la dévotion y devient critique à l'excès et médisante : ainsi du reste. La raison de ceci est, que dans la dévotion même, il y a toujours, si l'on n'use d'une extrême vigilance, quelque chose d'humain et un fonds de notre nature corrompue qui s'y glisse et qui agit imperceptiblement. On est pieux , ou l'on croit l'être .* mais on l'est selon ses vues, mais on l'est selon ses avantages personnels et temporels , mais on l'est selon l'air contagieux du monde , que l'on respire sans cesse. CestiNlire qu'on l'est assez pour pouvoir en quelque manière se porter témoignage à soi-même de l'être, et pour en avoir devant le monde la réputation; nais qu'on l'est trop peu pour avoir devant Dieu le mérite de l'être véritablement. Sainteté de cour, sainteté la plus éminente quand elle est véritable, parce qu'elle a plus d'obstacles à surmonter et plus de sacrifices à foire; mais que ces sacrifices sont resl et comme il faut pour cela s'immoler soimême ! que l'esprit de la cour trouve d'accommodements et de raisons pour épargner la victime ! 6. Dévotion dooee» oisive, commode. On dit,
en se retirant dés affaires du monde, et se don* nant à Dieu : Pourquoi tant de mouvements et tant desoins? Tout cela me lasse et m'importune ; Je veux vivre désormais en repos. Erreur : ce n'est point là l'esprit de la piété; mais c'est un artifice de l'amour-propre , qui se cherche soi-même jusque dans les meilleurs desseins. Il veut partout avoir son compte, et être à son aise : en quoi il nous trompe. La sainteté de cette vie est dans le travail et dans la peine, comme celle de l'autre est dans la béatitude et dans la paix.
Que le libertinage, instruit, aussi bien que nous, de ces égarements dans la dévotion et des autres, les condamne, nous ne nous en plaindrons point, et nous ne l'accuserons point en cela d'injustice. Mais de quoi nous nous plaignons , et avec raison , c'est que le libertin abuse de quelques exemples particuliers , pour en tirer des conséquences générales au désavantage de toutes les personnes vertueuses et adonnées aux œuvres de piété. De quoi nous nous plaignons , c*est que le libertin prenne de là sujet de décrier la dévotion , de la traiter avec mépris , de l'exposer à la risée publique par de fades et scandaleuses plaisanteries. De quoi nous nous plaignons , c'est que le libertin veuille de là se persuader qu'il n'y a de vraie dévotion qu'en idée, et que ce n'est dans la pratique qu'un dehors trompeur et un faux nom. De quoi nous nous plaignons, c'est que le libertin exagère tant les devoirs de la dévotion , et qu'il affecte de les porter au degré de perfection le plus éminent, afin que, ne voyant presque personne qui s'y élève, il puisse s'autoriser à conclure que tout ce qu'on appelle gens de bien ne valent pas mieux la plupart que le commun des hommes. De quoi nous nous plaignons, c'est que par là le libertin ôte en quelque sorte aux prédicateurs, et à tous les ministres char* gés de l'instruction des fidèles , la liberté de s'expliquer publiquement sur la dévotion, d'en prescrire les règles , d'en découvrir les illusions , de peur que les mondains n'empoisonnent ce qu'ils entendent sur cette matière, et que leur mali* gnité ne s'en prévale.
Cependant le monde pensera tout ce quMI lui plaira , et il raillera tant qu'il voudra ; nous parlerons avec discrétion , mais avec force, et nous ne déguiserons point la vérité dont nous sommes les dépositaires et les interprètes. Nous imiterons notre divin Maître, qui n'use de nul ménagement à l'égard des scribes et des pharisiens , et qui tant de fois publia leurs hypocrisies et leurs vices les plus secrets; nous exalterons la vertu; nous lui donnerons toute la louange qu'elle mérite; nous reconnattrons qu'elle n'est point bannie de la terre et qu'elle règne encore dans l'Église de Dieu ; mais en même temps, pour son honneur et pour la réfor-