VOCATION RELIGIEUSE
part, des parents se rendent coupables lorsqu'ils s'opposent à la vocation de leurs enfants, et qu*ils les empêchent de suivre la voix de Dieu qui se fait entendre à eux. Cest s'opposer à Dieu même en s'opposantà ses desseins, et c'est détourner des enfants de la voie du salut qui leur est marquée. On me dira qu'on ne prétend point absolument les détourner de la profession religieuse, mais qu'on veut seulement éprouver leur vocation : c'est-à-dire, ainsi que s'en expliquent des parents même assez chrétiens d'ailleurs, qu*on veut, par exemple, que cette ûlle n'agisse point en aveugle, qu'on veut qu'elle sache ce qu'elle quitte, et pour cela qu'elle Yoîe le monde, qu'elle le connaisse avant que d'y renoncer. Principe spécieux et raisonnable dans l'apparence, mais dans la pratique très-dangereux , et souvent en effet très-pernicieux. On en sera con- Yaincu par une réflexion que peu de gens font, et qui néanmoins est solide et importante. Car à quoi te réduit cette connaissance du monde qu'on prétend donner à une jeune personne? Elle consiste à lui faire voit ce qui peut lui inspirer du goût pour le monde, sans lui faire en même temps connaître ce qui est capable de l'en dégoûter. De sorte que, d'une part on lui présente le poison, sans lui présenter, d'autre part, le contre-poison ; et de cette manière on la jette dans le péril le plus évident, et on l'expose à la tentation la plus forte. Développons ceci davantage, et faisons-le mieux comprendre. Si Ton pouvait dessiller les yeux à une jeune Ûlle , et lui révéler les secrets des cœurs; si l'on pouvait la rendre témoin de ce qui se passe dans Fintérieur des familles, et lui découvrir toutes les peines, tous les chagrins, toutes les traverses dont le faux bonheur du monde est accompagné , ce serait pour elle un préservatif: mais tout cela ne s'apprend que par l'expérience; et cette expérience, elle ne peut encore l'avoir acquise dans l'âge où elle est. Cependant on la produit dans le monde, on la pare des ornements du monde , on la mène dans les compagnies du monde, on la fait entrer dans les parties de plaisir, dans les jeux, dans les spectacles du monde. Elle n'aperçoit devant elle qu'une figure brillante et agréable qui l'éblouit, et qui naturellement doit lui plaire. D'où il arrive de deux choses l'une : ou qu'elle se laisse prendre à l'attrait, et qu'elle succombe à l'occasion , perdant ses premiers sentiments et manquant aux desseins de Dieu sur elle; ou du moins que, persistant dans sa résolution, et se mettant en devoir de l'accomplir, elle emporte avec elle une idée du monde, qui ne servira qu'à la troubler à certains moments d'amertume et d'ennui presque inévitables, jusque dans les plus saintes communautés. Or, pour ne rien dire de plus , il vaudrait assurément beaucoup mieux la préserver de telles occasions , et prévenir de si
mauvais effets. Maïs elle ne connaîtra donc point le monde? Qu'èst-il nécessaire qu'elle le connaissoi puisque Dieu même la retire justement du mondé afin qu'elle ne le connaisse point? Plût au ciel que bien d'autres ne l'eussent jamais connu! Quoi qu'il en soit, c'est une victime que le Seigneur s'est réservée. Contentez-vous que, de votre côté, soa choix soit pleinement libre , et du reste laissez-hi marcher à l'autel le bandeaii sur les yeux. Dieu l'y attend , et il saura bien , dans sa sainte maison. Té* prouver lui-même autant qu'il faut et selon qu'il faut. Elle ne peut être en meilleures mains.
J'ai dit que ce devait être assez pour vous qu'en se dévouant à l'état religieux , son choix, de votre part, fût pleinement libre; et en cela j'ai voulu marquer un autre excès où se portent des parents tout mondains, par des vues également contraires et à l'esprit du christianisme, et aux sentiments de l'hu-
manité.Carqnelquerespectableetquelqueinviolable que soit la liberté des enfant^ au regard de la vocation surtout de la vocation religieuse, on abuse de l'autorité qu'on a sur eux, en l'étendant jusque sur leur volonté; et, sans les consulter, ni consulter Dieu , on les détermine, par une espèce de contrainte, à une profession qui ne leui convient en aucune sOrte,et à laquelle ils ne conviennent point, puisque ce n'est point l'état où ils se sentent appelés. Or , qu'est-ce que cela? Je n'en puis donner une figure plus juste, mais tout ensemble plus terrible, que ce qui nous est présenté dans l'Écriture : le voici. On ne peut lire sans horreur ce qui est dit au psaume cent cinqirième, où le prophète rapporte que les Juifs , séduits par les nations étrangères et engagés dans leur Idoldtrie, conduisaient eux-mêmes leurs propres enfants aux pieds des idoles , et que là , sans respe(it de la nature et de ses droits , ils versaient le sang de ces innocentes victimes, et les immolaient aux démons. Quels meurtres! quels parricides! Mais je puis le dire, et ce ne sera point une exagération : voilà ce que nous voyons encore de nos jours, quand des pères et des mères, trompés parles fausses maxime^ du monde, font violence à des enfants pour les bannir de la maison paternelle, et les confiner dans un cloître. Que dis-je, après tout? ce n'est point aux démons , c'est à Dieu qu'ils les sacrifient. Ah! c*est à Dieu! Hé! ne saiton pas combien ces parents inhumains sont peu en peine de la gloire de Dieu et de son service! Mais ce qui les touche, c'est leur cupidité et leur intérêt : ces enfants coûteraient trop h entretenir, et il faut à moins de frais s'en défaire. Ce qui les touche, c'est leur ambition démesurée , et la passion d'élever une famille : pour la mieux établir, il faut la sou* lager et en réunir les biens, qui se trouveraient parugés entre trop d'héritiers. Ce qui les touche, e'est leur fol amour et leur prédilection pour un
ESPRIT RELIGIEUX
ûls uniquement cher : il faut qu'il emporte tout, et que rhéritage des autres soit la retraite et la pauvreté religieuse. Ainsi cet intérêt , cette ambition, cette prédilection, voilà les idoles, voilà les démons auxquels sont immolées de tendres victimes dont le sang crie au tribunal de Dieu. Je dis immolées, car c'est leur donner la mort : une mort purement civile, j'en conviens, mais plus dure peut-être que ne le serait la mort naturelle, dès que cette mort, quoique civile seulement, est une mort violente et forcée. Je m'exprime là-dessus en des termes bien forts et bien vifs; mais c'est que je conçois fortement et vivement la chose : et si dans le monde on la concevait de même, tant de pères et de mères v feraient plus d'attention. Heureux ceux qui font au Seigneur un plein sacrifice d'eux-mêmes; mais il ne peut être saint ni agréé de Dieu, si le cœur n'y a part , et si ce n'est un sacrifice volontaire.
ESPRIT BELIGIEUX .' QUELS BIENS IL PBODUIT , COMMENT IL s'ÉTElNT, ET COMMENT ON PEUT LE FAIRE REVIVRE.
Comme il y a une multitude infinie de chrétiens qui ne sont pas vraiment chrétiens, on peut dire qu'il y a bien des religieux qui ne sont pas vraiment religieux. Ainsi l'apôtre disait en ce même sens, que tous les descendants d'Israël, quoique descendants d'Israël y n'étaient pas pour cela de nrais Israélites ( Rom., 6) : et que leur manquait-il pour l'être? l'esprit de la loi. Que manque-t-il de même à une infinité de chrétiens pour être de vrais chrétiens? l'esprit chrétien. £t que manque-t-il à un grand nombre de religieux pour être de vrais religieux? l'esprit religieux.
Mais qu'est-ce que cet esprit religieux ? c'est une sincère estime de sa vocation , et une disposition intérieure et habituelle à remplir toute la mesure de perfection où l'on se sent appelé en qualité de religieux : si bien que cette perfection religieuse, qu'on sait être de la volonté de Dieu , soit la fin prochaine et immédiate de toutes nos intentions, de toutes nos affections , de toutes nos actions. Tel est l'esprit dont le religieux doit toujours être animé; telle est l'âme qui doit lui donner la vie, je dis cette vie spirituelle , cette vie divine et surnaturelle , sans quoi il ne peut plus être dans la maison de Dieu qu'un membre mort et inutile , soit pour la religion, soit pour lui-même. Il est donc d'une conséquence extrême d'entretenir, autant qu'il est possible, cet esprit dans une communauté religieuse , et dans le cœur de chaque personne religieuse. Quels biens n'cst-il pas capable de produire? Quels abus, au contraire, quels désordres s'introduisent dans les sociétés les plus régulières, dès qu'il commence à s'éteindre? comment le perd-on ? Comment peut-on
le faire revivre et le ressusciter? Autant de points dignes des plus sérieuses réflexions , et dont il importe infiniment d'être instruit.
I. Etd'abord, quels biens cet esprit religieux n'estil pas capable de produire? On peut lui appliquer ce que Salomon a dit de la sagessse : Tous les bi^ns me sont venus avec elle, ( Sap.y 7. ) En effet , qu' un religieux soit rempli de cet esprit, de là lui vient le goût de son état , la fidélité à tous les devoirs de son état, l'exactitude aux moindres pratiques de son état, le prix devant Dieu et la sanctification des exercices de son état, enfin, la paix et un parfait contentement dans son état. Que d'avantages î Comprenons-les bien, et considérons-les chacun ea particulier.
Le goût de son état : pourquoi ? parce qu'alorsle religieux estime son état. Or, de l'estime suit naturellement le goût. Et c'est ainsi qu'on a vu , et que nous voyons encore de nos jours tant de personnes religieuses de l'un et de l'autre sexe s'affectionner à des états dont l'austérité révolte tous lessens , et semble être au-dessus des forces humaines r tellement que la nature des choses paraît changer à leur égard, et que ce qui devrait, selon les sentiments ordinaires, leur inspirer de l'horreur et le» rebuter, leur devient un attrait pour les engager et les attacher. La fidélité à tous les devoirs de son état : pourquoi ? parce qu'alors le religieux aspire à la perfection de son état , qu'il la désire véritablement et ardemment, qu'il la désire même uniquement. Or, n'ignorant pas d'ailleurs qu'elle est toute renfermée dans ses devoirs, il s'y porte avec un zèle infatigable et une ferveur que rien n'arrête. Toute son étude, ce sont ses devoirs; toute son occupation, ce sont ses devoirs; toute sa vie, ce sont ses^ devoirs. Il n'en omet pas un , et il n'y en a pas un où il n'apporte autant de vigilance et autant de soi» que si c'était le seul dont il fût chargé et dont i^ eût à répondre. L'exactitude aux moindres pratiques de son état : pourquoi? parce qu'alors le religieux n'ayant rien plus à cœur que son avancement dans les voies de Dieu , et sachant combien y peuvent contribuer certaines pratiques , qui , sans être proprement des devoirs ni d'une obligation étroite, sont néanmoins des usages communs et des coutumes établies, il s'en fait à lui-même des règles, et comme des lots inviolables^. Rien n'est petit pour lui , dès que c'est un moyen de s'élever à Dieu et de faire quelques progrès dans l'humilité , dans la charité, dans l'obéissance, dans la mortification et la patience, dans toutes les vertus. Il embrasse tout, il se réduit à tout , il profite de tout. Le prix devant Dieu et la sanctification des exercices de son état : pourquoi? parce qu'alors le religieux ayant toujours Dieu présent, et en conservant partout le souvenir, il ne se conduit que par des vues supérieures ettou-
ESPEIT RELIGIEUX.
tes religieuses. Point d^autre principe qui le fasse agir, point d'autre motif que le bon plaisir de Dieu. Or, ce qui donne à toutes nos œuvres un caractère de sainteté plus excellent, et ce qui en rehausse particulièrement la valeur, c*est la sainteté même du principe d*oà elles partent, et rexcellence du motif qui les accompagne.
Enfin la paix et un parfait contentement dans son état : dernier avantage qui est la suite immanquable des autres. Car le religieux aimant son état « goûtant tous les devoirs de son état , s*affectionnant aux moindres pratiques de son état, envisageant Dieu dans tous les exercices de son état , et y trouvant un trésor de mérites qu'il amasse et qu'il grossit d*un jour à Tautre , doit , par une conséquence infaillible, se plaire dans son état et y ressentir les plus solides consolations. Cest ce que mille exemples jusqu'à présent ont vérifié; et comme le bras de Dieu n*est point raccourci, et que sa grâce, malgré Tiniquité du siècle , opère toujours avec la même onction , c'est encore maintenant ce que mille exemples vérifient. Ces consolations, au reste, cette onction que Dieu répand dans l'âme religieuse, n*ont rien de ces plaisirs grossiers ni de ces vaines douceurs où les mondains font consister leur prétendu Donbeur. Ce sont des consolations toutes pures, toutes célestes, qui , par l'alliance la plus merveilleuse, s'accordent avec toutes les rigueurs de l'abnégation évangélique et toute la sévérité de la pénitence. Car voilà le miracle que nous ne pouvons assez admirer : dans une vie 011 la nature est incessamment combattue, où chaque jour elle est domptée, mortifiée, crucifiée, on jouit d'un repos inaltérable, on ne cesse point de bénir son sort, et l'on s'y estime plus heureux qu'au milieu de toutes les pompes et de toutes les joies du monde.
Or, encore un fois , qui fait tout cela? je l'ai dit, l'esprit religieux. Esprit intérieur qui , du fond de l'âme où il réside , se communique au dehors et se montre dans tout l'extérieur du religieux : dans ses discours , dans son air, dans sa marche, dans toutes ses manières. Les gens du monde s'en aperçoivent bien , et de deux religieux ils savent bien distinguer celui qui se comporte en religieux, et celui qui parle, qui converse, qui se conduit en séculier. D'où vient le respect qu'ils ont pour l'un et le mépris qu'ils témoignent quelquefois pour l'autre. Voilà pourquoi dans ce premier noviciat, par où, selon Tordre et la sage discipline de l'Église, il faut passer avant que de prendre avec la religion un engagement fixe et immuable, les maîtres à qui l'on confie le soin de former ces jeunes élèves que Dieu retire du milieu de Babylone , et qu'il rassemble auprès de lui , s'étudient par-dessus tout à leur imprimer profondément cet esprit religieux , et ne leur recommandent rien avec plus d'instance que i
de le nourrir dans eux, de l'y fortifier, et de l'y maintenir jusqu'à la mort. Tanton est persuadé que c'est le premier fondement de l'édifice spirituel qu'ils ont à bâtir, et que de cette racine doivent procéder tous les fruits de justice que Dieu attend d'une vie régulière et conforme à la profession religieuse.
II. Mais , parce que les contraires ne paraissent jamais mieux que lorsqu'on les oppose à leurs contraires, après avoir vu quels biens produit l'esprit religieux, voyons quels abus et quels désordres s'introduisent dans une communauté dès qu'il commence à s'éteindre. Il serait à souhaiter qu'on en eût des preuves moins fréquentes et moins éclatantes : mais on est obligéde le reconnaître, quoiqu'avec une extrême douleur, c'est par là que sont tombées des maisons entières , où la régularité, depuis leur établissement, s'était conservée dans toute sa vigeur, et qui longtemps avaient été l'édification de l'figlise. Dieu y était servi fidèlement et saintement : la bonne odeur de leur piété se répandait de jour en jour et se perpétuait d'année en année; tout le public en était instruit et les regardait comme des asiles de l'innocence chrétienne, et de la pureté des mœurs la plus parfaite. On vantait de tous côtés la tranquillité, l'union, la charité, qui y régnait, et qui, d'un grand nombre de sujets, ne faisait qu'un même cœur et qu'une même âme. Mais quelle malheureuse révolution a troublé cette harmonie et renversé ce bel ordre? Comment est arrivé ce changement prodigieux et cette triste décadence qui a perdu des communautés où l'observance était si exacte et la règle si bien établie? C'est qu'on y a laissé entrer fesprit du monde , et que l'esprit du monde en a banni l'esprit religieux : je veux dire qu'il en a banni l'esprit de retraite, l'esprit d'oraison, l'esprit de dévotion, l'esprit de pauvreté, de pénitence, de soumission ; l'esprit de détachement, de renoncement à soi-même , et qu'il y a porté avec lui un esprit de dissipation , un esprit de licence et d'indépendance, un esprit de tiédeur et d'éloignement des choses de Dieu , un esprit de propriété, de commodité , de paresse; un esprit vain , hautain, jaloux des préférences et des distinctions , impatient, délicat, sensible, et la source enfin de mille divisions : car voilà quel est cet esprit du monde qui prend la place de l'esprit de religion.
Faut-il alors s'étonner que cette ivraie, semée dans le champ du père de famille, y étouffe tout le bon grain? Faut-il, dis-je, être surpris qu'une maison se dérange, et qu'elle prenne une fac« toute nouvelle? que de maison de Dieu qu'elle était, elle devienne une maison de confusion, où les plus anciennes pratiques s'abolissent , où les plus saints règlements sont négligés, où chacun vit selon son gré , et où les fautes demeurent impunies ; où il n'y a plus ni subordination à l'égard des supérieurs,
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ni déférence à leurs avis et à leurs répréhensions , ni assiduité à la prière , ni zèle pour la fréquentation des sacrements Y ni amour de la solitude, ni recueillement, ni pauvreté, ni austérité? S*il y reste encore quelques âmes vraiment religieuses, de quel œil voient-elles une défection si générale et si déplorable, etdcquelle amertume sont-elles remplies dans le cœur, quand elles comparent Tétat présent, où la communauté se trouve réduite , avec ce premier état , cet état florissant dont elles ont été témoins , et dont elles ne peuvent presque plus déeouvrirle moindre vestige? C*est le sujet de leurs gémissements , d*autant plus douloureux quelles se croient moins capables de remédier au mal qui les afflige : car souvent elles sont même obligées de se taire là-dessus, et n'osent s*en expliquer ni déclarer leurs sentiments, parce qu'elles savent que tout ce qu'elles diraient serait mal reçu , et ne servirait qu'à irriter les esprits. Cependant le désordre, bien loin de se corriger, croît tous les jours : à mesure que l'esprit religieux s'en va , une certaine crainte de Dieu s'efface, une certaine tendresse de conscience diminue; on s'enhardit, pour ainsi dire, à faire certains pas , à franchir certaines barrières : et en de telles conjonctures , à quoi n'est-on pas exposé, à quels égarements, à quels scandales? Hélas ! le souvenir du passé est sur cela une leçon bien terrible et bien touchante.
Il est vrai, après tout, que de pareilles chutes sont moins ordinaires et moins à craindre pour toute une maison religieuse, que pour quelques particuliers qui s'oublient et qui s'écartent de leurs de voirs. Car quoique le corps d'une communauté se soutienne, il peut y avoir des membres inflrmes et mal affectés ; c'est-à-dire qu'il peut y avoir de mauvais sujets qui se relâchent et qui dégénèrent de la sainteté de leur vocation. Or n'y en edt-il qu'un seul, il est certain que la cause de son malheur est, ou de n'avoir jamais bien pris l'esprit religieux, ou de l'avoir perdu. Peut-être avec cet esprit avait-il eu d'abord les plus heureux commencements; peut-être était-il entré dans la carrière avec une ardeur et une résolution dont il semblait qu'on dât tout espérer pour l'avenir. Mais ces espérances peu à peu se sont évanouies; au milieu de sa course, il s'est arrêté, il s'est dérouté , il a quitté son chemin ; et qui sait quand il le reprendra? Combien d'autres, après s'être égarés comme lui, n'en sont plus revenus! O aveugles et insensés! disait saint Paul aux Galates, vous êtes si dépourvus de raison, qu'ayant corn* mencé par fesprit, vous finissez maintenant par la chair; vous marchiez bien : pourquoi ti'avezvous pas continué de menu, ^t quel obstacle s'est opposé à votre persévérance f (Galal. , 5.) Cet obstacle, à l'égard du religieux dont nous parlons, et à qui nous pouvons appliquer dans touta leur force
les paroles de l'apôtre, c'est qu'il n'a plus le même esprit qui le dirigeait et le gouvernait. Trop de commerce et de distractions au dehors, trop de mouvements même et d'agitations au dedans, omissions trop libres et trop fréquentes de l'observance régulière, négligences et tiédeurs dans ses exercices de piété, nouvelles idées, nouvelles inclinations, nouvelles prétentions : tout cela Insensiblement a déraciné de son cœur les principes de religion où fl avait été élevé.
Or, n'ayant plus le même esprit, il n'a plus les mêmes maximes; il ne pense plus comme il pensait, il ne goûte plus ce qu'il goûtait, il n'agit plus dans les mêmes vues qu'il agissait. Son état, qu*il aimait, lui devient ennuyeux et insipide; ses devoirs, auxquels il était inviolablement attaché, lui paraissent incommodes et gênants; mille petites pratiques qui ont passé en coutume, et qu'une sainte ferveur ajoute à la règle, ne sont plus dans son estime que des minuties et des dévotions de novice. Il se ménage, il s'épargne, et tâche de s'adoucir le joug en se déchargeant de tout ce qu'il peut. Ce qu'il observe même par une obligation dont il n'est pas en son pouvoir de se dispenser, il n'y satisfait qu'à demi . que de mauvaise grâce , qu'avec une espèce de regret, que par un respect humain, que par une crainte servile, et qu'autant qu'il est éclairé de l'œil des supérieurs. Ainsi, dans une langueur mortelle, il traîne une vie lâche, imparfaite et sans mérite. Que dis-je, une vie sans mérite? Plût au ciel qu'elle fût seulement inutile, et qu'elle ne fût pas aussi criminelle qu'elle l'est! Car dans ce relâchement, il n'est pas possible qu'on ne soit exposé à bien des péchés beaucoup plus griefs qu'oii ne le conçoit, et qui au jugement de Dieu seront pour la conscience de rudes charges. Puissions-nous y faire présentement toute l'attention nécessaire, et n'attendre pas à y chercher le remède lorsqu'il n'y en aura plus! Il y en a encore : et quel est-il? ce serait un esprit plus religieux. S'il est mort en nous, travaillons à le ranimer : c'est l'entreprise la plus digue de nos soins.
III. En effet , l'esprit religieux ne se retire point si absolument d'une âme qu'on ne puisse le rappeler, et il ne s'amortit point de telle sorte qu'on ne puisse le réveiller et le ressusciter. Vérité dont il est important avant toutes choses de se bien con« vaincre, et confiance qu'on ne doit jamais perdre, à quelque degré d'attiédissement et d'imperfection qu'on en soit venu. Car le démon, ennemi du progrès spirituel et de la sanctification du religieux, comme il c^t l'ennemi du salut de tous les hommes, n'a point d'artifice plus dangereux ni plus puissant pour empêcher le retour d'une âme religieuse, et pour s'opposer à la grâce qui la sollicite intérieurement et qui l'attire, que de la décourager, de kii
ESPRIT RELIGIEUX
persuader qu*elle ne pourra rentrer dans ses premières voies, ou qu*en y rentrant elle ne pourra 8*y maintenir. Elle se représente là-dessus à elleméine des difGcuités qu'elle n*ose espérer de vaincre. Elle se sent dans une aridité, une sécheresse, un dégoût et un abattement où il lui semble qu'elle restera toujours, quelque bonne volonté qu'elle ait d'en sortir-, mais c'est une illusion. Tout ne dépend que d'un seul point, qui est de faire revivre dans elle l'esprit religieux. Or pourquoi ne le pourraitelle pas? Hé! les plus grands pécheurs du siècle peuvent bien, avec l'assistance divine, reprendre l'esprit du christianisme, pourquoi lui serait-il plus difficile, avec le même secours , de reprendre l'esprit de sa vocation? Il y a des moyens pour cela , et les plus efficaces se réduisent à trois, qui sont la réflexion , l'action , la prière.
Car si je veux me rétablir dans cet esprit de religion qui m'a fait renoncer au monde, et dont j*ai reçu les prémices en recevant Thabit religieux ; ou si je veux le rétablir dans moi, le premier moyen que j'y dois employer est la réflexion. C'est-à-dire que je dois attentivement considérer, et me remettre devant les yeux ces grands objets dont j*ai ressenti Pimpression à certains temps de ma vie, et en certaines rencontres , surtout quand je me suis dévoué à Dieu dans sa sainte maison , que je dois me retracer vivement ces grandes vues que j'avais alors de l'importance de mon salut, du prix de mon âme, de la vanité du monde et de ses dangers , des avantages de la retraite et de la profession religieuse, des desseins de Dieu sur moi et de l'obligation d'y répondre , de mes devoirs envers lui , soit généraux comme chrétien , soit particuliers comme religieux ; des hommages qui lui sont dus, des grâces dont il m'a comblé, de la reconnaissance qu'il en attend et qu'il a droit d'en attendre,' des promesses que je lui ai faites, de la fidélité constante à quoi elles m'engagent. Frappé de ces idées , je dois ensuite me tourner vers moi-même et contre moimême ; je dois me dire : Où en suis-je, et que fais -je dans mon état, dans cet état de sainteté et de perfection? Je l'ai choisi; mais en le choisissant, .que me suis-je proposé, et en m'y consacrant, qu'ai-je prétendu ? J'ai voulu mettre en sûreté le salut de mon âme ; et jusque dans l'asile où elle devrait être à couvert de tout péril, je la perds. J'ai voulu me garantir de la contagion du monde; et ce monde que je fuyais, je le recherche, je me rapproche de lui à toute occasion , ou je tâche de le rapprocher de moi ; je ne me plais qu'avec lui , et tout sans lui m'est un désert et m'eimuie. J'ai voulu me sanctifier par une vie religieuse; mais de bonne foi, qu'est-ce que ma vie? n'est-elle pas moins religieuse que séculière ; et combien de personnes séculières vivent beaucoup plus régulièrement et plus religieusement que je ne vis ?
J'ai voulu me donner à Dieu , et m'y donner sans réserve; j'ai voulu suivre sa voix qui m^appelait, et remplir les desseins de sa providence : j'ai voulu l'honorer, le servir , m'unir à lui par les nœuds les plus étroits; je lui en ai fait au pied de son autel une protestation solennelle : mais en vérité puis-je croire que je sois à lui comme je le dois : que je marche dans ses voies , et que j'accomplisse ses desseins , que je le serveselon qu'il le demande et qu'il le mérite; que je m*acquitte à son égard de tout ce que je lui ai promis, et que je lui garde la fidélité que je lui ai jurée? Hélas ! comment pourrais-je me le persuader, lorsque je tiens une conduite dont je ne puis ignorer le dérèglement? Voilà, dis-je, quels reproches je dois me faire , et voici ce qu'il y faut ajouter. Car cette conduite si peu religieuse , où doit-elle enfin aboutir? Demeurera-t-elle toujours impunie? Après que mes supérieurs auront eu peut-être assez de condescendance pour la tolérer. Dieu en usera-t-il de même, et quand je paraîtrai à son tribunal, aurat-il la même indulgence? Toutes ces pensées , bien approfondies en de sérieuses méditations , sont capables de rallumer le feu dans une âme, et c'est le premier moyen d'y exciter par la réflexion, et d'y renouveler l'esprit religieux.
Le second est Taction. Saint Augustin, au sujet de la foi , pariant à un homme qui dit : Si je comprenais ^ je croirais f lui répond : Croyez, et vous comprendrez. On peut faire la même réponse à un religieux : Si j'avais, dites- vous, Tesprit religieux, j'agirais; mais pour l'avoir, agissez : c'est en agissant que vous le formerez dans vous et que vous l'y ferez renaître. Vous l'avez perdu , cet esprit religieux, en cessant de pratiquer les exercices de votre état ; et vous le retrouverez en les reprenant. Mais puis-je agir sans cet esprit ? vous le pouvez, aidé de la vertu céleste; vous pouvez , dis-je, indépendamment du goût, du sentiment, de la vivacité que donne cet esprit , vous rendre assidu à tout ce qui est de votre règle; vous pouvez, aux heures et aux temps prescrits, vous recueillir devant Dieu et méditer, lire de bons livres et vous y appliquer, rentrer en vous-même et faire l'examen de votre conscience, approcher plus souvent du tribimal de la pénitence , de la sainte table , et y apporter plus de préparation ; assister plus exactement aux divins offices , et les réciter avec plus de révérence et plus de modestie; vaquer à toutes vos fonctions, sans en rien omettre ni en rien négliger. U n'est pas besoin de descendre là-dessus dans un plus long détail. Vous savez assez quelles sont les observances propres de votre institut; vous en voyez la pratique dans votre communauté : soumettez • vous à tout cela, et n'en passez pas un point, quelque léger qu'il soit. Vous y aurez de la peine, j'en conviens; vous n'agirez qu'avec répugnance : mais si vous vous
HABIT BEUGIEUX.
armez d*une généreuse résolution , et que vous teniez ferme, marchant toujours du même pas, et suivant toujours la même route, malgré toutes les épines qui s'y rencontreront , j'ose vous assurer que ce ne sera pas en vain, et je puis vous promettre que Tesprit religieux qui s'était éloigné, ou plutôt que vous aviez vous-même éloigné de vous, reviendra; qu'il ramènera avec lui Pesprit de Dieu, ou, pour mieux dire, que l'esprit de Dieu le ramènera lui-même , et qu'il vous secondera. Vous serez surpris ^'u ne si heureuse conversion, vous en bénirez mille fois le ciel , et vous vous écrierez comme le saint homme Job : Ce que mon âme r^etait avec horreur, est maintenant ma plus douce nourriture. (Job, 9.) Votre profession et tous ses engagements , bien loin d'être encore pour vous un fardeau aussi pesant qu'ils l'étaient, ou qu'ils vous le semblaient, vous deviendront aisés, et vous porterez le joug du Seigneur avec une sainte allégresse. Mais achevons , et disons quelque chose du troisième moyen, qui est la prière. Il n'y a rien qu'elle ne puisse obtenir, et voilà ce que le Sauveur des hommes nous a fait entendre dans son Évangile par ces paroles si expresses : Demandez y et vous recevrez. Or, si Dieu est toujours disposé à nous écouter, lors même qu'il n'est question que d'affaires humaines et d'intérêts temporels, que sera-ce quand nous voudrons attirer sur nous les dons de son esprit , et que dans ce dessein nous élèverons vers lui nos cœurs? Ainsi, l'âme religieuse concevant les dommages inGnis que lui a causés la perte qu'elle a faite de l'esprit religieux , et touchée d'un vrai désir de les réparer, n'a point de ressource plus prompte ni plus solide que de recourir à Dieu. Qu'elle lui représente sa misère : Hélas! Seigneur, elle est extrême, et vous en êtes témoin ; vous voyez la désolation de mon cœur et le triste abandonnement où il se trouve. Il est en votre présence comme une paille sans suc et toute desséchée, ( Id. , 13. ) Ah! mon Dieu! il n'y a plus rien en moi de religieux que le nom . Qu'elle se reconnaisse coupable et qu'elle lui en témoigne humblement et affectueusement son repentir. Non, Seigneur , ce n'est point à vous que je puis imputer le désordre de mon état , mais à moi-même; ce n'est point à vous que je puis m'en prendre, mais je n'en dois accuser que moi-même. Je m'en accuse à vos pieds , et je confesse devant vous que j'ai péché : juste sujet de mes regrets et de mes gémissements! S'ils ne sont point encore aussi vifs que je le voudrais , du moins ils sont sincères , et vous le savez. Qu'elle implore avec confiance sa miséricorde, et qu'elle lui redemande cet e-sprit de grâce qui peut seul la relever ou la mettre en disposition de se relever elle-même : Jusqu'à quand, d mon Dieu, jusqu'à quand? n'y a-t-il donc pas assez de temps que je languis dans le fond de mon
indolence, et ne sortirai -je point de mon assoupissement? Daignez me renvoyer votre esprit, et l'esprit de la sainte religion où il vous a plu de m'appeler; avec cet esprit religieux, vous me reo* drez la vie , mais sans cet esprit religieux , je n*ai ni sentiment ni mouvement. Qu'elle le fasse soa* venir de ses bontés passées et des miracles que sa grâce a opérés en faveur de tant d'autres. Pourquoi, Seigneur, ne ferez-vous pas pour moi ce que vous avez fait pour eux? Ils s'étaient égarés comme moi, et peut-être plus que moi ; mais au premier signe qu'ils ont donné d*un retour véritable, au premier désir qu'ils en ont marqué, vous leur avez tendu les bras, vous les avez recueillis dans votre sein, vous les avez embrasés d'un feu céleste, et revêtus d'une force divine. Leur changement a comblé de consolation toute une communauté, et, après en avoir été le scandale, ils en sont devenus l'exemple. Hé! mon Dieu! puissiez-vous répandre sur moi les mêmes bénédictions! J'en ai le même besoin, je les désire avec la même ardeur; il ne tient qu'à vous que je n'en ressente les mêmes effets. Enfin, que l'âme religieuse insiste toujours, et qu'elle ne cesse point de prier, jusqu'à ce que Dieu se soit laissé fléchir, et qu'il l'ait exaucée. Il n'éprouvera pas longtemps sa persévérance; car il n'est point de prière qu'il agrée davantage, parce qu'il n'en est point qui soit plus selon ses vues. Quoiqu'il en soit, on ne peut rechercher avec trop d'empressement , ni demander avec trop d'instance un aussi grand don que l'esprit religieux. C'est le trésor évangéli* que, trésor caché et tout intérieur; mais si nécessaire et si précieux qu'il faut tout vendre pour l'acheter. Heureux quiconque le possède ; plus heureux quiconque le conserve, l'entretient, le fait croître jusques à la mort.
HABIT BELIGIEUX : CE QU'iL SIGNIFIE , ET A QUOI