‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 225 sur 352 · PENSÉES DIVERSES SUE L'ETAT REUGIEUX · texte numérisé non relu

PENSÉES DIVERSES SUE L'ETAT REUGIEUX

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Mptive et enchaînée pour l'espérance d'Israël, i qu*on nous contredise pour nous obstiner davan* Espérance qu*elle conserve précieusement dans tage; c'est une volonté hautaine et impérieuse, Ja-

8on sein, et qu^elle ne voudrait pas risquer pour tous les plaisirs du monde. Elle considère la clôture où sa profession la retient comme un rempart contre la licence des enfants du siècle; et plus elle conçoit les dangers de cette licence mondaine, plus elle aime ses liens; elle voudrait , s'il était possible, les serrer toujours davantage; elle en rend sans cesse à Dieu de nouvelles actions de grâces, et mille fois elle se félicite elle-même d'avoir su perdre sa liberté, afin que sa liberté ne la perdit pas.

Qu'est-ce que la volonté de l'homme, et qu'est-ce surtout que ce qu'on appelle propre volonté? cette volonté propre est une volonté particulière, qui se renferme tout entière dans elle-même , et ne suit en toutes choses que son gré et que ses affections. Rien n'est plus dangereux, et ne cause de plus grands maux dans une communauté religieuse. Car comme les affections sont aussi différentes que le sont les caractères, et que le gré de l'un est souvent tout opposé à celui de l'autre , on voit assez quelle confusion ce serait et quelles divisions s'ensuivraient si chacun, dans toute sa conduite, n'avait point d'autre principe que d'agir selon qu'il lui plaît. Voilà pourquoi les Pères , et entre les autres saint Bernard , ont tant déclamé contre cette propre volonté, et Pont regardée comme la ruine des sociétés les plus régulières. Mais voici l'avantage inestimable de l'obéissance religieuse : c'est que toutes ces volontés particulières, elle les réunit dans une même v oionté universelle et commune , qui est la volonté de Dieu , et qui nous est déclarée dans nos règles , et par la bouche de nos supérieurs» Ainsi , malgré la diversité et même la contrariété des esprits et des inclinations, elle conserve l'ordre, l'unanimité, la paix.

Pour mieux comprendre ce précieux avantage de l'obéissance , et pour mieux reconnaître la sagesse de Dieu dans Tinstitution des ordres religieux, il n'y a qu'à considérer les dérèglements de notre volonté et ses égarements , lorsqu'elle est abandonnée à elle-même. C'est une volonté aveugle; elle réside dans le cœur, qui lui-même n'est que ténèbres et qu'obscurité; c'est une volonté inconstante et volage : aujourd'hui nous voulons, et demain nous ne voulons plus; maintenant un exercice est de notre go()t , et bientôt ensuite il nous ennuie et nous rebute; c*est une volonté incertaine et irrésolue : en mille rencontres, on ne sait à quoi s'en tenir, ni quel parti prendre; c'est une volonté capricieuse et bizarre : souvent on veut sans raiison , et même contre toute raison ; c'est une volonté dure et opinlAtre : on a toutes les peines du monde à céder jusque dans les moindres sujets, et il sufGt

louse de ses prétendus droits, et délicate sur tout ce qui les blesse : si vous entreprenez de la gêner en quoi que ce soit, elle s'élève et ne cherche qu'à secouer le joug. Que dirai-je de plus .' c'est une vo* lonté violente et précipitée dans ses désirs : s'ils ilft sont promptement satisfaits, elle s'impatiente, elle murmure , elle éclate; c'est une volonté artificieiM et trompeuse : les prétextes ne lui manquent jamais pour séduire l'esprit et pour le prévenir ' en sa faveur. Mais par-dessus tout, c'est une volonté perverse et criminelle : tout ce qui lui est défendu; c'est là qu'elle se porte par un penchant de la nature corrompue et ennemie de la loi. Telles sont, dis-je, les malignes qualités de la volonté humaine; tel^ les en sont les dispositions, et pour les connaître » nous n'avons qu'à nous consulter nous-mêmes. Or à tout cela il faut un correctif, et ce correctif si nécessaire, c'est l'obéissance.

En effet, cette volonté aveugle, l'obéissance la dirige; cette volonté inconsUnte et volage, l'obéissance la fixe; cette volonté incertaine et irrésolue, l'obéissance la détermine; cette volonté capricieuse et bizarre , l'obéissance la redresse ; cette volonté dure et opiniâtre, l'obéissance la fléchit; cette volonté impérieuse et hautaine, l'obéissance la soumet; cette volonté violente et précipitée, l'obéissance la réprime; cette volonté artificieuse et trompeuse» l'obéissance la dévoile; enfin, cette volonté perverse et criminelle, l'obéissance la sanctifie. Que de merveilles ! et de là que d'heureux fruits doivent naître ! Car toutes les volontés dirigées de la sorte et conduites par l'obéissance, fixées, déterminées, redressées, fléchies, soumises, réprimées, éclairées, sanctifiées , s'ajustent alors et s'accordent aisément entre elles. C'est une même main qui leur donne l'impression , un même moteur qui les remue , un même guide qui leur trace la voie , un même législateur qui les gouverne, et qui, à la faveur de la lumière divine qu'il reçoit d'en haut, prend soin de les assortir tellement ensemble, qu'elles ne heurtent point les unes contre les autres. De cette manière se vérifie ce qu'a prédit autrefois le prophète, savoir : Qu'on verrait le lion et l'agneau paître en repos dans les pâturages, et se ranger sous le même pasteur : «*est-à-dtre que , sans égard à la différence des pays, des tempéraments, des humeurs, on verrait parmi des personnes religieuses , et sous le même chef, la concorde et l'uniformité la plus parfeite.

Quel est l'état du monde où l'on soit exempt de toute dépendance , où l'on fasse toutes ses volontés ? Je dis plus, et je demande quel est même l'état du monde où l'on ne soit pas continuellement obligé

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PENSÉES DIVERSES SUR L'ÉTAT RELIGffiUX.

de rompre sa volonté, de renoncer à sa volonté, d'agir contre sa volonté , et dans les choses souvent les plus rebutantes et les plus contraires à notre sens?

Cet état de franchise dont je parle , cet état de pleine liberté, est-ce la cour? mais qui ne sait pas quelle est la vie de la cour; et y a-t-il esclave plus esclave que tout ce qui s'appelle gens de cour ? Estee la profession des armes? mais toute la discipline militaire n'est-elle pas fondée sur l'obéissance , et sur l'obéissance la plus héroïque , jusqu'à braver les périls, jusqu'à répandre son sang, jusqu'à risquer sa vie et à la perdre? Sont-ce les dignités, les charges, les ministères publics? mais n'est-il pas évident que , sous une spécieuse apparence , ce sont dans la pratique des assujettissements perpétuels et très-réels , à moins qu'on ne veuille , par un abus énorme, en négliger toutes les fonctions et en abandonner tous les devoirs? Est-ce la conduite particulière de chaque maison, de chaque famille? mais est-il une famille qui puisse bien se soutenir, si la subordination y manque , et peut-on vivre sans trouble dans une maison, si l'on n'use incessamment de condescendance les uns envers les autres , aux dépens de ses propres inclinations? Est-ce le commerce ordinaire du monde? mais ce commerce du monde, tout aisé et tout agréable qu'il paraît, n'at-il pas ses lois, et des lois très-importunes et trèsonéreuses' Quelles mesures et quels égards n'exiget-il pas? A combien de coutumes et de modes, de bienséances et de complaisances n'asservrt-il pas? Il faut donc partout savoir se captiver, savoir prendre sur soi et se gêner, savoir obéir et plier. Il le £BUt, et voici où tout cela tend, voici le point où j'en veux venir. Car c'est une leçon sensible et palpable pour nous : je dis pour nous, soumis à la règle et à Tobservance religieuse. Nous sommes dans un état de sujétion, nous portons le joug; mais c'est le joug du Seigneur : et pour nous l'adoucir, si quelquefois il nous semble pesant et incommode, tournons les yeux vers le monde. Voyons dans le monde comment des hommes dépendent d'autres hommes, comment des hommes obéissent à d'autres hommes ; et quels sont enfin ces hommes de qui l'on dépend et à qui l'on obéit. De là bientôt nous apprendrons comment, dans la maison de Dieu , nous devons obéir à Dieu même.

On hait le monde dans soi-même , mais on l'aime dans autrui. Parlons plus clairement. On renonce au monde, à tout rang , à toute distinction, et l'on se réduit, en se dévouant à Dieu, dans un état humble, obscur, dépendant. Voilà, ce semble, le monde détruit dans nous, le voilà comme anéanti. Mais cependant on sait qu'une famille où l'on a pris naissance , et à qui l'on appartient par une

étroite proximité, prospère dans le monde; on sait qu'elle parvient à des places honorables, et c'est a quoi l'on est extrêmement sensible, de quoi Ton s'applaudit intérieurement dans l'âme , sur quoi Ton fait au dehors éclater sa joie. Si c'était par une pure affection du sang et de la nature , ce sentiment serait plus tolérable, quoi qu'il ne fût pas assez religieux. Mais il y a plus : car on est bien aise de savoir que des proches sont dans la splendeur, parce qu'il en doit rejaillir sur nous quelque rayon, parce qu'on acquiert ainsi une nouvelle considération, parce que des égaux dans une communauté, et même des supérieurs nous traiteront avec plus de ménagement et plus de circonspection. Secrète complaisance qu'on nourrit dans le fond du cœur, malgré les airs modestes dont on s'étudie à la couvrir. Or, est-ce là un détachement parfait, ou plutôt n'est-ce pas une des plus subtiles illusions de l'amour-propre, qui veut sauver du débris tout ce qu'il peut, et d'une part se dédommager de ce qu'il a perdu de l'autre?

Le monde nous quitte beaucoup plus vite que nous ne le quittons. A-t-il besoin de nous ; malgré notre éloignement, il sait bien nous retrouver; mais avons-nous besoin de lui ; il commence à nous méconnaître. Ainsi, du moment qu'une jeune personne a pris le saint voile et qu'elle s'est engagée au Seigneur, c'est une illusion, si désormais elle se persuade qu'une famille et des proches s'intéressent fort à ce qui la regarde. Je conviens qu'il y a làdessus des exceptions à faire ; mais les exceptions ne servent qu'à confirmer la règle générale. Saint Bernard l'éprouvait lui-même de son temps , et le témoignait à une dame de piété, en la remerciant de ses aumônes et de ses largesses, rous nous prévenez, lui écrivait-il, vous nous comblez de vos grâces, et nous en sommes d'autant plus touchés, qu'il n'y a entre vous et nous aucune autre aUiance que celle de la charité. Car pour ce qui est de nos parents y ajoutait ce Père , en est-il un seul qui ait soin de nous f En est-il un, je ne dirai pas qui s'informe de nous, ni qui soit en peine de nous , mais même qui pense à nous ? Nous som^ mes pour eux comme un vase cassé, qu'on jette et dont on ne fait nul usage ^.

Ces expressions, quoique fortes, ne nous mar quent rien dont une fréquente et longue expérience n'ait dû nous convaincre. Toutefois il est étonnant de voir avec quel empressement, quelle vivacité, quelleardeur, des personnes religieuses entrent dans des intérêts de leurs familles, je dis dans les intérêts temporels. D'aimer ses parents , on le doit, pourvu que ce ne soit point un amour trop naturel , et qu'on

« Propinquù noitrit/acH mmut (anquam vas perditmm, Ep. IIS.

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