‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 256 sur 352 · SUR L'EFFICACE ET LA VERTU DE LA P&NITENCE · texte numérisé non relu

SUR L'EFFICACE ET LA VERTU DE LA P&NITENCE

que nous ayons recours à cette piscine salutaire, et que nous y cherchions la guérison des blessures de notre âme. Or, tout se réduit à deux articles, savoir, qu'il n*y a point de pécheur que la pénitence ne puisse justifier, et qu'efle ne puisse sanctifier. Deux avantages tout différents .justifier le pécheur, et sanctifier le pécheur. Justifier le pécheur, c'est précisément le rétablir dans la grâce de Dieu, qu'il avait perdue : mais parce que dans cet état de grâce il y a divers degrés, sanctifier le pécheur, c'est de plus le faire monter à cette perfection qui distingue les élus de Dieu et qui en rehausse le mérite. Ainsi le pécheur justifié par la pénitence, sanctifié par la pénitence, voilà le double miracle qu'elle opère dans nous. Parlons encore autrement, et disons : Nul péché, si grief et si énorme, que la pénitence ne puisse effacer : et nulle sainteté, si haute et si parfaite, où la pénitence ne puisse nous élever.

Pbbmier point. Nul péché, si grief et si énorme, que la pénitence ne puisse effacer ; et par là même, point de pécheur qu'elîe ne puisse justifier. Cette proposition suppose une vraie pénitence , une pénitence parfaite, une pénitence accompagnée de toutes les conditions requises : car c'est en ce sens que nous devons l'entendre. Or, tel est alors son pouvoir, qu'il n'y a rien dont elle n'obtienne une rémission assurée, une rémission prompte, une rémission entière, et c'est ainsi qu'en humiliant l'homme devant Dieu, elle triomphe du cœur de Dieu, quelque irrité qu'il soit, et lui fait une espèce de violence pour le fléchir et le gagner. ■ Rémission assurée : non pas que Dieu , selon les droits de sa justice, ne pût rejeter le pécheur, et lui refuser sa grâce pour jamais. Mais la miséricorde l'emporte sur cette justice rigoureuse, et c'est as- ^ez que le pécheur, renonçant à son péché, lève l'obstacle qui le séparait de Dieu , pour engager Dieu comme un père tendre, ou c^mme ce bon pasteur de l'Évangile, à recevoir cette brebis égalée, et à reprendre en faveur de cet enfant prodigue les premiers sentiments de son amour. Nous en faut-il d'autre garant que Dieu lui-même et que «a parole ? Toutes ses Écritures sont pleines sur cela des promesses les plus authentiques et les plus expresses. Point d'exception : elles s'étendent à tout péché, de quelque nature qu'il soit, et quelque abominable que nous le puissions concevoir. On ne peut lire, sans en être frappé et comme saisi d'horreur, tous les reproches que le Dieu d'Israël faisait à son peuple. Cest une nation vendue au péché, disait le Seigneur, c'est un peuple chargé de toutes les iniquités, une race pervertie et corrompue; ce sont des enfants ingrats et scélérats : malheur à eux ! .Quelle image et quel anathème! ne semble-t-il pas

qu'il n'y avait plus de ressource pour ce peuple^et qu'ils étaient perdus? Cependant que s'ensuit-il de tout cela ? après tant de reproches et de si terribles menaces. Revenez, conclut le même Sdgneur parlant aux mêmes pécheurs, convertissez^vous, ceS' sez de faire le mal et ne craignez point. Quand vos péchés seraient comme l'écarlate, ils deviendront comme la neige; et quand vous auriez été tout noircis de crimes, vous serez blancs à mes yeux comme la laine la plus blanche. (Isai., 1.) Quelle assurance pouvons-nous demander plus formelle et plus marquée ?

Rémission prompte : un moment suffit : comment cela? c'est qu'il ne faut qu'un moment pour former l'acte d'une contrition parfaite. Or cet acte est toujours et immédiatement suivi de la rémission. David avait péché : le prophète , de la part de Dieu, vient lui reprocher son crime, un adultère et un meurtre tout ensemble. Mais à la voix du prophète, ce roi pécheur ouvre tout à coup les yeux , rentre en luimême, se reconnaît coupable, se tourne vers Dieu, et dans un sentiment de repentir, s'écrie : J'ai péché contre le Seigneur. {Reg.y 12.) Que lui répond Nathan ? Il ne lui dit pas : le Seigneur vous pardonnera ; il ne hii dit pas : allez vous humilier, prier devant l'arche et demander miséricorde, le Seigneur vous l'accordera : mais il lui dit , dès l'heure même et sans retardement : Le Seigneur a éloigne de vous votre péché, vous ne mourrez point. Cestà-dire, le Seigneur vous a pardonné , votre péché vous est remis , vous voilà réconcilié et en état de grâce. Du moment qu'un criminel crucifié à cdté de Jésus-Christ lui eut témoigné son regret, et que, se reconnaissant digne du supplice qu'il endurait , il lui eut fait , avec un cœur contrit et pénitent , cette humble prière : Seigneur, souvenez^ous de moi, quand vous serez dans votre royaume, que lui promit ce divin Mattre? Je vous le dis en vérité, lui répondit Jésus, dés aujourd'hui vous serez avec moi daths le paradis. (Luc, 23.) Différence remarquable entre la rémission du péché et la satisfaction : celle-ci demande des œuvres et du temps; mais l'autre ne veut qu'un mouvement du cœur et qu'un instant.

Rémission entière. Car Dieu ne pardonne point à demi , et sa grâce n'est point partagée. En remettant un péché , j'entends un péché mortel , il remet tous les autres ; de même aussi que le pécheur vraiment contrit d'un péché l'est de tous lespéchésdont il se trouve chargé devant Dieu.

Rémission même si réelle et si complète, que, selon le langage de l'Écriture, Dieu perd en quelque manière le souvenir de tout le mal que le pécheur a commis. L'impiété de l'impie tombera sur lui; mais s'il se remet dans le devoir et qu'il fasse pénitence, je ne me ressouviendrai plus de toutes ses

StIB L'EFFICACE ET LA VBIITD DE LA PÉNITENCE.

li^justices, ei il vivra. (Ezbch., 18.) Non pas que Dieu en effet les perde jamais de vue , puisqu^il est incapable du moindre oubli, et que tout le passé comme Favenir lui est toujours présent. Mais le pécheur alors n*est plus aux yeux du Seigneur un objet de colère ; et comme si tous ses péchés avaient été rayés des livres de la sagesse divine, Dieu n*y pense plus pour les lui imputer et le condamner à une peine éternelle.

Ne disons donc point comme Caïn : Mon iniquité est trop grande; je n'en aurai jamais le pardon. {Gen.j 4.) Ce serait faire injure au Père des miséricordes. Hé! povrqtuH mourez-vous, maison d' Israël? (Ez£CH., 21.) Pourquoi, pécheur, n*îrez-vous pas vous jeter dans le sein de votre Dieu, tandis qu*il vous est ouvert et que la pénitence peut vous y conduire? Il vous appelle, venez : venez , dis-je , qui que vous soyez. Si vous vous rendez sourd à sa voix, et si vous le forcez de vous perdre , vous ne pourrez attribuer votre perte qu*à vous-même. Car c*est vous-même, vous dira-t-il, qui vous êtes obstiné contre ma grâce. Votre innocence avait malheureusement échoué et fait un triste naufrage ; mais je vous présentais une planche pour vous sauver. Vous étiez au fond de Tabîme ; mais je vous tendais les bras pour vous en retirer. La grièveté, la multitude de vos offenses vous troublait ; mais je ne cessais point de vous faire entendre et par moi-même et par mes ministres, que rien ne pouvait épuiser les trésors inflnisde ma bonté, et que j*étais encore plus miséricordieux que vous n'étiez pécheur. Il fallait proGter de ces dispositions favorables de votre Dieu : il le voulait : que ne le vouliez- vous comme lui ?

Second point. Nulle sainteté si éminente et si parfaite où la pénitence ne puisse nous élever, et par conséquent point de pécheur qu'elle ne puisse sanctifier : pourquoi cela? par deux raisons : Tune prise du côté de Dieu , et l'autre tirée de la nature même de la pénitence.

Car à prendre d'abord la chose du côté de Dieu , il est certain que Dieu , de tout temps , mais surtout depuis la loi de grâce, a toujours pris plaisir à faire édatcr les richesses de sa miséricorde dans la sanctification des plus grands pécheurs. Pierre avait renoncé Jésus-Christ , et Dieu en a fait le prince des apôtres. Saul était un blasphémateur et un persécuteur du nom chrétien , et Dieu en a fait le maître des nations. Augustin avait été également corrompu et dans sa foi et dans ses moeurs ; mais Dieu en a fait le plus célèbre docteur de l'Église. Qu'était-ce , avant leur conversion , que tant de pénitents de l'un et de l'autre sexe? A quels vices n'étaient-ils pas sujets? A quels désordres ne s'étaient-ils pas abandonnés? Quels scandales n'avaient-Us pas donnés au monde? Biais Dieu eo a ûdtdes solitaires, des

anachorètes , de sublimes contemplatifs , aes modèles de mortification, d'abnégation de soi-même, d'oraison , de toutes les vertus chrétiennes et religieuses. Mivacles delà droitedu Très-Haut, qui, pour sa gloire et pour notre salut, a voulu nous donner de tels exemples, afin de nous piquer d'une sainte émulation, quelque crimineisque nous soyons, et de nous faire comprendre qu'il ne tient encore qu'à nous d'aspirer, par la voie de la pénitence, à ce qu'il y a de plus relevé dans la perifection de l'Évangile : car le même Dieu , auteur de tant de merveilles , n'est pas moins puissant pour nous, qu'il l'a été pour des millions de pécheurs et de pécheresses qui sont tombés avant nous dans les plus grands égarements, et qu'il a fait monter aux premiers rangs parmi ses élus ; il n'est pas moins jaloux présentement de sa gloire qu'il l'était dans les siècles passés, et l'intérêt de cette gloire divine ne Pengage pas moms à faire de nous, selon les termes de l'apôtre, des vases d'honneur pour être placés sur le buffet , après avoir été, par nos dérèglements et nos excès, des vases d'ignominie et de colère.

D'ailleurs, à considérer la nature même de la pénitence, rien ne doit être plus sanctifiant. Car elle fait trois choses : elle attire sur le pénitent des grâces de sainteté , elle inspire au pénitent le goût de la sainteté, et elle fournit au pénitent les sujets et les occasions les plus capables de le conduire à la sainteté.

Grâces de sainteté : la pénitence les attire sur le pénitent, en sorte que, selon la parole de saint Paul : Oà le péché abondait ^ la grâce devient surabon' dante (Rom., 5) : pourquoi? pour récompenser la fidélité du pécheur à suivre l'impression des premières grâces qui l'ont touché et qui l'ont excité à rechercher Dieu. Et en effet , ce n'est jamais en vain ni sans fruit qu'on est fidèle aux grâces de Dieu , et sa main libérale ne cesse point de les répandre sur nous , si nous ne cessons point d'y coopérer et d'y répondre. Parce que vous avez été fidèle dans Vad' ministration des cinq talents que je vous ai confié*, en voici cinq autres que j'y qjoute. (Matth., îI5.)

Goût de la sainteté : la pénitence l'inspire au pénitent, et c'est ce que l'expérience nous montre. Par une providence de Dieu, un pécheur dégagé de la servitude du péché trouve dans les pieux exercices qui l'occupent une onction dont il est lui-même surpris : si bien qu'il peut dire comme Job : Ce qui m'était auparavant le plus insipide, est mainte^ nant ma plus douce nourriture. (Job, 6.) En quel repos se trouva tout à coup saint Augustin , dès le moment de sa conversion ? En quel dégagement et quelle liberté d'esprit? il l'admirait et ne le comprenait pas ; il en était comme hors de lui-même. Quel changement! s'écriait-il, et où ensuis-je, depuis que mes liens sont rompus? Je ne croyais pas pou-

SUR L'IMPURETE.

voir me passer des plaisirs qui m*enchaQtaient , et mainlenant mon plaisir le plus sensible est d'être privé de tout plaisir.

Sujets et occasions les plus capables de conduire un pénitent à la sainteté : c'est enûn ce que la pénitence lui fournit. Car, dans le cours d'une pénitence généreusement entreprise, constamment soutenue , en combien de rencontres faut-il pratiquer les vertus les plus héroïques ? Combien de fois fautil se captiver, se gêner, se roidir contre soi-même , sacrifier ses inclinations, surmonter ses répugnances, combattre ses habitudes, essuyer les discours du monde, fouler aux pieds le respect humain, sans parler de toutes ces œuvres secrètes que l'esprit de pénitence ne manque point de suggérer? Or est- il rien de plus sanctifiant que tout cela ? Quels trésors de mérite n'amasse-t-on pas ! quels progrès ne fait-on pas! Ainsi ces ouvriers de l'Évangile qui vinrent après tous les autres travailler dans la vigne du père de famille , furent égalés aux premiers, et reçurent le même salaire : pourquoi ? Parce qu'en peu d'heures ils avaient réparé le temps perdu, et autant avancé par l'ardeur de leui travail, que ceux qui s'y étaient appliqués dès le grand matin. Ce n'est pas même assez ; et combien y a-^il eu de péuitents élevés à des degrés de sainteté où ne sont jamais parvenus le commun des fidèles? De quels dons ont-ils été favorisés? et, sortant de ce monde, quels riches fonds ont-ils emportés avec eux?

De là, si nous sommes justes , c'est-à-dire , si par une protection spéciale de Dieu, nous avons eu jusques à présent le bonheur de vivre dans l'ordre et dans la règle , gardons-nous de nous confier à nous-mêmes , ni d'entrer dans les sentiments de ce pharisien qui se préférait avec tant d'orgueil au publicain , et même à tous les autres hommes. Ne méprisons jamais le pécheur, quel qu'il soit, et quelque abandonné qjfW paraisse. Ce pécheur, dans la suite des temps, sera peut-être un saint, et peu^ être dans sa personne la parole de Jésus-Christ se vérifiera-t-elle : Je vous dis en vérité qve les publU coins et Us femmes de mauvaise vie vous précèderotU dans le royaume de Dieu, (Matth., 21.) De là encore , si nous nous trouvons nous-mêmes engagés dans l'état du péché, réveillons-nous de notre assoupissement, et, pour allumer tout notre zèle, sans ^ard à ce que nous sommes, ayons sans cesse devant les yeux ce que nous pouvons devenir; car est-il rien de plus touchantet de plus consolant pour l'âme la pluscriminelle, que cette pensée : Tout pécheur que j'ai été et que je suis , si je le veux, je puis être un saint? Mais est-il rien en même temps qui doive plus nous confondre au jugement de Dieu , si nous nous rendons însensiblesàunetelleespérance?

Page 1