‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 290 sur 352 · DE LA FIN DU CHRÉTIEN · texte numérisé non relu

DE LA FIN DU CHRÉTIEN

proportion ; et s'il n'y en a point entre Jésus-Christ et moi, je n'ai plus avec lui cette liaison, qui fait selon Dieu tout mon bonheur et toute ma gloire. Ou si je suis , comme chrétien , un des membres de Jésus-Christ, je ne suis, comme indigne chrétien, qu'un de ces membres gâtés qui ne servent qu'à déshonorer son corps mystique.

EnGn je dois, en qualité de chrétien, vivre de la vie même de Jésus-Christ : de sorte que la vie de Jerus-Christ doit paraître (2. Cor., 4) dans toute ma conduite, et même, ainsi que me l'enseigne le Maître des nations , dans ma chair mortelle. Je suis chrétien , pour pouvoir dire comme ce grand saint : Je vis y ou plutôt ee n'est plus moi qui vis, c'est Jésus- Christ gui vit en moi {GcUaty 2), et par conséquent qui pense en moi , qui parie en moi , qui agit en moi. Puis-je, en la présence de Dieu, sans me tromper, sans me flatter, me rendre à moi-même ce témoignage ? Voilà toutefois à quoi Dieu m'appelle.

Tboisiemb point. Ce n'est point assez, pour être parfaitement chrétien , que je sois dans une sainte indifférence à l'égard de tout ce qui n'est pas Dieu : il faut que je m'attache expressément et déterminément aux moyens que Jésus-Christ m'a luimême marqués, comme les plus efficaces, les plus infaillibles, et, supposé le choix qu'il en a fait, les plus indispensables et même les seuls suffisants pour acquérir la perfection où le caractère de dirétien m'engage, et où est renfermée ma fin. Or, suivant ce principe , je dois donc, sans balancer, préférer la pauvreté , j'entends la pauvreté de cœur, aux biens de ce monde : c'est-à-dire, que je dois m'estimér plus heureux d'être détaché des biens de ce monde, que de les posséder; plus heureux de les mépriser, que d'en jouir, parce que le détachement et le mépris des biens de ce monde est le premier moyen que Jésus-Christ m'a proposé pour honorer Dieu.

Suivant ce principe, je dois préférer la vie austère et pénitente à la vie douce et commode ; parce que c'est ainsi que Jésus-Christ l'a jugé lui-même, et qu'il l'a pratiqué, ^u lieu du bonheur, même temporel y et de la joie qui lui était due, il a pris la croix pour son partage, {Hebr,, 12.) Car il venait, comme Sauveur, établir une religion d'hommes pécheurs , à qui la pénitence était nécessaire pour apaiser la justice de Dieu. Il venait, comme réformateur du monde, en corriger les désordres, et il savait que la vie douce et commode était la source empoisonnée de toute la corruption du monde, et qu'au contraire la vie austère et pénitente en était le remède souverain.

Suivant ce principe , je dois être persuadé de ces maximes si communes dans TÉvangile et si familières aux apôtres : qu*il ne suffit pas que je porte ma

croix, mais qu'il faut que ce soit moi-même qui m'en charge, et qui me l'impose. Qu'il ne suffit pas que je m'y soumette, mais qu'il faut que je l'aime, qu'il faut que je m'en glorifie. Que sans cela je ne puis honorer Dieu , comme Jésus-Christ ma fait connaître que Dieu veut être honoré. Que si je ne crucifie ma chair, je ne puis appartenir à Jésus- Christ ni par conséquent à Dieu. Que pour être enfin revêtu de Jésus-Christ, il faut que je sois revêtu de la mortification de Jésus-Christ.

Suivant ce principe, bien loin de fuir l'abjection et l'humiliation , je dois l'accepter, la souhaiter, la demander plus que toutes les grandeurs et que tous les honneurs du monde, puisque c'est le grand moyen que Jésus-Christ a mis en œuvre, pour rendre à Dieu la gloire qui lui avait été ravie. L'orgueil avait soulevé l'homme contre Dieu, et il n'y avait que l'humilité qui pût réparer l'injure faite à Dieu. Moyen excellent, mais moyen indispensablement requis pour trouver grâce auprès de Dieu. ^

Conclusion. Voilà , Seigneur, ce que le monde ne connaissait pas; voilà ce que les sages du monde ne connaissent point encore : mais grâces immortelles vous soient rendues, de m'avoir révélé de si sublimes et de si importantes vérités ! Par îà vous m'avez enseigné la vraie sagesse, eu me détrom* pan^ des erreurs grossières dont le monde est rempli sur ce qui regarde ses &ux biens. Par là vous m'avez guéri des passions dont il est, en vue de ces biens, malheureusement possédé, et cruellement déchiré. Par là vous m'avez fait goûter le solide repos, et vous m'avez fait éprouver la vérité de votre promesse : apprenez de moi que j'e suis humble de coeur, et vous trouverez le repos de vos âmes. (Matth., 11.) Mais par là vous m'avez surtout appris à honorer votre Père, et*à lui offrir le culte le plus digne de lui, le plus conforme à ses inclinations, et le plus capaJole de me sanctifier moi-même. Soyez mille fois béni, aimable et adorable Maître, de m'avoir ainsi fait entendre ce que c'est que d'être chrétien; de m*avoir instruit de la fin pour laquelle je le suis; de m'avoir prescrit les moyens qui doivent me mener à cette fin ; et de m'avoir rendu tout cela non-seulement intelligible , mais sensible dans votre sacrée personne. Car j'avais besoin , et de votre autorité, et de votre exemple, pour bien comprendre tout cela. Il me fallait un aussi grand modèle que vous, pour m'animer, pour me soutenir, et dans la recherche de cette fin si contraire à mon amour- propre, et dans la pratique de ces moyens si directement opposés à tous les sentiments de la

nature.

Cependant, ai-je été jusques à présent bien con« vaincu de la nécessité de l'un et de l'autre, je veux dire, de la nécessité d'aspirer à cette fin et d'en-

Page 1