‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 314 sur 352 · CINQUIÈME JOUR · texte numérisé non relu

CINQUIÈME JOUR

PREMIÈRE MÉDITATION

DU RETOUR DE L'ENFANT PRODIGUE A SON PÈRE, ET DE CELUI DE L'AME RE- LIGIEUSE A DIEU.

Bt surgiHê, venit adpatnm.

npartttaoBiitât, etEetoaniaàioopèra.Loo,chip. IB. .

Pbbmieb POniT. Le dessein de Jésus-Christ dans la parole de l'enfant prodigue a été de nous y proposer l'idée d'un véritable retour à Dieu et d'une sincère pénitence. Ce jeune homme, emporté par le feu de l'âge , avait quitté h maison de son père, et s'en était allé dans un pays étranger pour y vivre selon son gré et pour y jouir de sa liberté. Mais il eut bientôt lieu de reconnaît! c son aveuglementi et de penser à revenir dans la maison pater-

DU RETOUR DE L'EiNFANT PRODIGUE, etc.

nelle. Trois clioses Fy déterminèrent : le sentiment de la misère où il se trouva réduit en très-peu de temps; le reproche intérieur et le repentir de la faute quMI avait commise ; enûn , la conûance qu*il conçut en la bonté du meilleur de tous les pères , dont il s'était séparé, et de qui il se promit d'être encore favorablement reçu.

Qu'est-ce que ce prodigue? ITest-ce pas moimême , et y at-il un plus grand prodigue qu'une âme religieuse qui, depuis bien des années, a vécu comme moi dans la tiédeur? Quelles grâces, quels dons célestes , et quels biens spirituels n'ai-jc pas dissipés? Mais voudrais-je toujours persister dans mon égarement , et dois-je différer davantage à rentrer dans les voies du Seigneur et h réparer, autant qu'il me sera possible , toutes mes dissipations? Les motifs qui inspirèrent à l'enfant prodigue une si prompte et si ferme résolution à l'égard de son père ne soiit-ils pas assez puissants pour me l'inspirer à l'égard de mon Dieu?

La première vue qui le toucha , ce fut celle de sa misère. Dans la vie licencieuse et voluptueuse qu'il avait menée , il ne lui fallut que quelques mois pour épuiser tout son héritage ; et est-il une disette pareille à celle où TÉvangile nous le fait voir? De riche qu'il était, le voilà dans une extrême pauvreté et dépouillé de tout. Cette liberté dont il avait été si jaloux, il est obligé de l'engager et de la vendre. Sous la domination d'un maître dur et impitoyable, il manque de pain pour se nourrir, et il s'estimerait même heureux d'avoir la pâture des plus vils animaux, et de pouvoir s'en rassasier; mais on la lui refuse. C'est donc alors qu'il rentre en lui-même : car rien n'est plus capable de nous ramener à nous-mêmes , et de nous ouvrir les yeux, que l'adversité. Il compare son état présent avec l'état où il était auprès de son père : Combien, dit-il , y a-t'il de valets et de mercenaires dans la maison de mon père qui ont du pain en abondance , et moi Je mettrs ici de faim? {hvc.^ 15.) Réflexion qui le pénètre, et qui, sans lui permettre de délibérer plus longtemps, lui fait prendre le parti de retourner dans sa famille et de s'y remettre dans le devoir.

On peut dire, et n'est-ce pas ce que j'éprouve , qu'il n'y a point de misère plus semblable à celle du prodigue que la mienne, depuis que je me suis éloigné de Dieu, et que j'ai perdu ma première ferveur dans les exercices de la religion? iMon cœur s'est desséché, et tout l'esprit de retraite, d'oraison , de mortification , de piété s'est éteint en moi. Où est ce recueillement, cette modestie, cette vigilance, cette conscience timorée que j'avais autrefois? Je n'ai plus rien de tout cela, et je me trouve sur tout cela dans un dénûment déplorable. A quels maîtres me suis-je assujetti en me livrant

à mes désirs et à mes passions? Au lieu que Je ne devais être nourri dans la maison de Dieu que du pain des anges et des délices intérieures d*une vie toute divine, je ne cherche, comme cet infortuné prodigue , qu'à me remplir de la nourriture et du gland des pourceaux, c'est-à-dire, que je ne cherche que des consolations humaines , et que les vaines satisfactions que je me puis procurer de la part des créatures, surtout de la part du monde. Encore ne les ai-je pas, ou ne les ai-je pas assez pour me contenter; car mon état, malgré moi, me les interdit , ou du moins ne me les accorde pas autant que je le demanderais.

Que me reste-il donc, et où en suis-jc? Ah! combien de mercenaires, combien de chrétiens du siècle, au milieu du siècle même, s'élèvent à Dieu, goûtent Dieu , jouissent des plus douces communications de Dieu! et moi, de tout ce qui a rapport à Dieu , je ne sens rien , je ne m'affectionne à rien, je ne profite de rien. Heureux après tout que j'aie au moins quelque connaissance d'une si triste disposition, et que j'en voie le désordre et le malheur! heureux que je n'y sois pas tout à fait insensible! Y vivrai-je toujours, et ne ferai-je nul effort pour en sortir? Serai-je plus lent à me résoudre que ne le fut l'enfant prodigue? Je me suis égaré comme lui; voilà le dérèglement de ma vie : mais ce qui achèverait de me perdre et ce qui mettrait le comble à ma ruine , ce serait de ne pas revenir désormais aussi promptement que lui.

Second point. Après avoir considéré sa misère et l'avoir déplorée avec bien de la compassion pour lui-môme, ce prodigue prit un sentiment encore plus raisonnable et plus généreux, parce qu'il était moins intéressé. II se retraça dans l'esprit toutes tes bontés de son père, et ce souvenir le couvrît de confusion et le saisit de douleur. Il comprit toute l'indignité de sa conduite, et il ne se dissimula rien de toute l'énormité de la faute qu'il avait commise contre un père digne de toute sa reconnaissance et de tout son amour. Il s'en fit tous les reproches qu'un vrai regret ne manque point d'inspirer à un cœur sensible et touché de repentir. Car quoique l'Évangile ne nous marque rien là-dessus en détail, il nous le donne néanmoins assez à connaître par trois choses que le prodigue se proposa de faire ea se présentant devant son père.

Avant que de se mettre en chemin , il médita ce qu'il avait à dire , et régla lui-même la manière dont il devait se comporter dans son retour. l^II résolut de se jeter aux pieds de son père , de ne chercher point à se justifier, mais au contraire de se reconnaître criminel et sans excuse; de lui en témoigner sa peine très-sincère, et de se mettre par là en état d'obtenir grâce : Je partirai, j'irai à mon

DU HETOUR DE L'ENFANT PRODIGUE, btc.

père, et Je hd dirai; Mon père, j'ai péché contre le ciel et contre cous, (Luc, 16.) Contre le ciel , qui m'ordonnait de vous être soumis et de vous rendre tous les devoirs d'une obéissance Gliale : contre vous, envers qui j*ai fait voir tant d'ingratitude, et dont j*ai tant négligé les avis et les salutaires leçons. 2*" Il ne se contenta pas de cela; mais le mépris qu'il avait conçu de lui-même le porta à s'bumilier encore davantage , et à ne prendre plus auprès de son père ta qualité de fils , dont il se crat désormais indigne : Je ne mérite plus détre appelé votre fils (Ibid.) , et ce n'est plus ainsi que vous me devez regarder. Je n'ai point agi en fils à votre égard ; vous avez droit à mon égard de n'agir plus en père. 3*" f afin , il ne s'en tint pas à l'humiliation en consentant à être dégradé et dépouillé du titre de fils; mais il alla jusqu'à Taustérité de vie et à la sévérité de la pénitence, en demandant à n'avoir point d'autre place dans la maison de son père , ni d'autre traitement que les domestiques et les valets : Comptez-moi pour un de vos serviteurs , et ne me traitez point autrement qu'eux, (Ibid.) Ce sera beaucoup pour moi d'être admis chez vous à cette condition , et ce sera beaucoup pour vous de me l'accorder. Quel langage de la part de ce jeune homme autrefois si indocile, si présomptueux, si amateur de sa personne, et si adonné à son plaisir! Quel changement et quelle conversion!

Voilà ce qu'opère dans uns âme pénitente la douleur qui la presse , et voilà ce qu'elle doit opérer en moi. Le père du prodigue avait-il jamais rien fait pour son fils qui puisse égaler toutes les faveurs et toutes les miséricordes dont je suis redevable à la providence de mon Dieu? Y puis-je penser sans eu avoir le ressentiment le plus tendre et le plus affectueux , ou puis-je n'y pas penser sans être le plus méconnaissant et le plus ingrat de tous les hommes ? Cette pensée d'un Dieu si bon , et surtout d'un Dieu si bon envers moi , pour peu que je m'applique à la bien pénétrer, me touchera infailliblement le cœur avec le secours de la grâce; et le sentiment de ma contrition, s'il est dans le degré nécessaire, ne manquera pas de produire ces trois effets, qui sont essentiels à la pénitence.

1. De recourir promptement à Dieu, de me prosterner en sa présence, de lui faire l'aveu de tous les relâchements de ma vie , de les détester de bonne foi à ses pieds, et de les pleurer amèrement. J'ai péché, mon Dieu, J'ai péché contre vous (Luc, 15), non pas une fois, comme l'enfant prodigue contre son père , mais presque autant de fois que j'ai vécude moments. Je n'entreprends point d'entrer avec vous en de vaines justifications, ni de me couvrir de faux prétextes; mon cœur me démentirait, et les lumières de votre sagesse me confondraient.

Ah! j'ai péché. Seigneur, plus encore que je ne le connais , et autant que vous le connaissez mieux que moi. Je viens tout confesser devant vous , et pour vous fléchir en ma faveur, je n'ai à vous présenter que cette confession douloureuse et que mes larmes.

2. De me mépriser moi-même et de sentir d'autant plus mon indignité que je suis dans une profession plus sainte. Hélas! Dieu voulait faire de moi un religieux : mais le suis-je en effet ? J'en ai le nom parmi les hommes , j'en ai les apparences, mais en ai-je le fond? Chose étrange! ce nom de religieux que je porte devrait m'être un sujet de gloire, et c'est pour moi un sujet de confusion. Car de quoi dois-je plus rougir , que de passer pour religieux et de ne l'être pas ? Ai-je lieu de m'étonner après cela. Seigneur, que vous ne me favorisiez pas de ces grâces spéciales et de ces communications divines dont vous gratifiez tant de parfaits religieux ? Ce sont proprement vos enfants , parce qu'ils vous honorent et qu'ils vous servent comme un père; et c'est aux enfants qu'est réservé le pain des enfants. Je ne puis ni le demander , ni l'attendre.

3. De me condamner à tout ce qu'il y a dans la vie religieuse de plus pénible , de plus austère , et de m'y assujettir : ne voulant m'épargner en rien, et ne souhaitant point de l'être; acceptant tous les dégoûts et toutes les répugnances que je pourrai avoir à supporter dans mon retour ; agréant que Dieu me laisse éprouver toute la pesanteur da fardeau sans me l'adoucir. N'est-ce pas assez , moQ Dieu , que vous ne me rejetiez pas de votre maison? Du reste, je n'y ai pas vécu comme un fils docile et obéissant : il est juste que vous m'y traitiez comme un mercenaire et un esclave. C'est ainsi que pense une âme contrite ; c'est ainsi qu'elle agit, et c'est ainsi que je dois penser moi-même, que je dois parler et agir.

Tboisièmb poiirr. Malgré tout ce que le prodi« gue avait projeté de dire à son père et de faire en sa présence , il pouvait craindre de n'en être pas écouté. Plus il se reconnaissait criminel , moins il avait lieu d'espérer un favorable accueil, et le désordre de sa conduite devait naturellement lui inspirer de la défiance. Mais il se souvint qu'il retournait à un père, et qu'un père est toujours père, et ne peut oublier ce qu'il est. Aussi dans la résolution qu'il prit et dans le dessein qu'il forma de son retour , il ne dit pas : J'irai à mon maître , ni à mon juge; mais à mon père. (Luc, 15.) Ce nom de père le rassura , et la confiance prenant le dessus , elle bannit de son c-œur toute crainte, et ne lui permit plus de délibérer.

Soutenu donc d'une confiance si ferme et si solidement fondée , il part , il marche, il arrive , il ap*

DU RETOUR DE L'ENFANT PRODIGUE, etc.

proche de son père, quNui fait bien éprouver sur . Ainsi , tout offensé qu'il peut être, et quelone

rheure qu'il ne s'était pas trompé dans l'espérance qu'il avait conçue : car du moment que le père aperçoit son fils , il va au-devant de lui , il l'embrasse et lui donne le baiser de paix; il l'introduit tout de nouveau dans -sa maison , et sans éclater en des reproches amers sur le passé , il assemble toute sa famille pour leur témoigner sa joie et pour leur en faire part. Ce n'est point encore assez : bien loin de traiter en mercenaire et en esclave ce dissipateur et ce prodigue, qui s'était réduit, par ses dépenses excessives, dans un état si misérable et si pauvre, il veut qu'on le revête d'une robe neuve , qu'on tue pour lui le veau gras, qu'on prépareun grand souper, et qu'on l'accompagne d'une agréable symphonie, afin qu'il ne manque rien à cette fête. Pourquoi tout eela ? Ahî s'écrie ce père si bon et si tendre , c'est que mon fils était mort, et que le voilà ressuscité; c'est qu*U était perdu, et que Je l'ai heureusement retrouvé. (Luc, 16.)

Or , il en est de même à l'égard d'un pécheur qui revient à Dieu, et que Dieu reçoit : il en sera de même à mon égard ; et dès que j'irai à Dieu dans le sentiment d'une vraie componction , et que je m*humillerai devant lui dans la vue de mes ingratitudes et de mes infidélités , je le trouverai encore mieux disposé en ma faveur que le père de l'enfant prodigue ne l'était en faveur de son fils. Il est vrai que , selon les règles de sa justice , il pourrait me rejeter et que si je n'avais point d'autre fonds sur quoi je pusse compter , que mes œuvres et que ma vie , il aurait droit de me renoncer pour toujours et de me refuser tout accès auprès de lui : mais j'ai toute sa miséricorde pour garant de ma confiance; et en même temps que je penserai à satisfaire moi-même sa justice , je puis me répondre de cette miséricorde sans mesure , qui ne demande qu'à se i^épandre et qu'à s'exercer.

Je ne dois donc point écouter les craintes et les

défiances que la nature m'inspire, et par où les

ennemis de mon salut et de ma perfection tâchent

de me retenir. Je ne dois point m'étonner de toutes

. les difficultés que je prévois, et de toutes les répu-

- gnances que je sens à les combattre et à les vaincre.

^Fussent-elles mille fois encore plus grandes, la

pénitence me doit mettre dans une ferme disposition

'.d'eujdurer tout : mais, du moment que je m'y serai

bien établi, et que, dans cet esprit , je ferai les

premiers pas pour aller à Dieu , l'expérience me

détrompera bientêt des fausses idées qui me

troublaient , et des vaines alarmes que me causait la

• «Tue de mes faiblesses et de mes égarements. Au

lieu de trouver un Dieu sévère et inexorable, je

trouverai un Dieu plein de bonté et de tendresse

pour moi. K n'oublie pas même ceux qui le fuient;

que fera-t-il pour ceux qui le cherchent ?

sujet qu'il puisse avoir de me bannir de sa présence, voici néanmoins ce que j'ose me promettre de sa part : 1. C'est qu'il viendra lui-même au-devant de moi pour m'aplanir le chemin, et pour me fiiciliter vers lui le retour que je médite. 2. C'est qu'il m'accordera une prompte rémission de toutes mes fautes, et qu'il se relâchera infiniment de I» satisfaction qui lui en est due. 3. Cest qu'il ne secondera par des grâces toujours nouveiks dans tous les efforts que j'aurai à faire , soit jfcur me relever, soit pour me soutenir et pour persévérer. 4. C'est que , non content de me voir rentré dans la voie de mes observances , il s'appliquera à m'y avancer et à m'y perfectionner ; de sorte qu'il ne tiendra qu'à moi de regagner tout ce que j'ai perdu , et de parvenir au rang des âmes les plus parfaites. D'autres que moi , après avoir comme moi vécw dans le relâchement, sont ensuite devenus des^ modèles de régularité et des saints. 6. C'est qu'air milieu de tout cela , sans que je lui demande sesconsolations divines , ni que j'y prétende , il les répandra sur moi avec une espèce de profusion , et qu'il saura bien me dédommager des victoires que je remporterai pour lui et des sacrifices que je \m ferai. Que me faut-il davantage , et puis-je encore balancer un momentsurle parti que je dois prendre^

CoNGLUSioif. Père des miséricordes. Dieu d'es. pérance et de paix , Seigneur , soyez béni de la sainte résolution que votre grâce m'a inspirée, et daignez; par cette même grâce , m'y confirmer. Je revien» à vous , et me voilà à vos pieds , confus et humilié, mais rassuré par vous-même, et comptant sur votre bonté paternelle : car c'est vous-même, 6mon Dieu! qui m'avez fait entendre votre voix pour me rappeler : ai-je à craindre que vous me fermier votre sein pour ne me pas recevoir?

Que vous dirai-je. Seigneur, et par où puis-je vous fléchir? ou plutôt, qu'ai-je autre chose à faire pour cela , que de rallumer tout mon zèle pour vous, et de recommencer tout de nouveau à vous servira Ce ne sont point des paroles que vous voulez', ce sont des effets. Mais après tout , Seigneur , quoi que Je fasse, ce ne serait rien encore , si vous me traitiez selon toute la sévérité de vos jugements. Qu'est-ce qu'un homme , pour répondre à un Diew (JoB, 9), et pour entrer en compte avec lui? Ah( mon Dieu, toute ma ressource, c'est votre cœur, ce cœur de père. Malheur à quiconque voudrait m'ôter là-dessus ma confiance : ce serait m'éloignev de vous pour jamais.

Je la conserverai donc précieusement cette confiance, qui vous a ramené tant d'âmes, et je m'y laisserai conduire. Bien loin de me rendre moins 1 vigilant et moins attentif sur mes devoirs, elle me

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