‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 336 sur 352 · DES DOULEURS EXTÉRIEURES DE JÉSUS- CHRIST DANS SA PASSION · texte numérisé non relu

DES DOULEURS EXTÉRIEURES DE JÉSUS- CHRIST DANS SA PASSION

Ipte autem vulneratut ett propter iniquiiateê fuatroi, aUriius ett propUr seelera noitra.

Il a été couvert de blessures pour nos péchés , et c'est pour DOS crimes qaUl a été brisé de coups- laAlB, chap. sa.

Premier POINT. Outre queTâme de Jésus-Christ devait servir à l'expiation de nos péchés, et, par ses peines intérieures, satisfaire à la justice divine, Dieu , qui lui avait donné un corps capable de souffirir, voulait encore que ce sacré corps fût livré aux plus cruels tourments. Cest pour cela que le Sauveur des hommes endura une si rigoureuse passion , et qu'après avoir répandu tout son sang, il expira enfin sur la croix. Leçon bien sensible pour moi , et admirable modèle d'une des vertus les plus propres du christianisme, et surtout de la profession religieuse, qui est la mortification des sens.

Ce que j'ai premièrement à considérer, c'est ce que mon Sauveur a souffert ; et , pour m'en former quelque idée, il me suffit de prendre le crucifix, d'attacher mes regards sur ce corps adorable , tout ensanglanté et tout couvert de plaies ; de le contempler à loisir, et d'entendre au fond de mon âme les paroles que m'adresse par son prophète ce Dieu mourant : O vous tous, qui passez par le chemin de cette vie morteIle,/a{£e5 attentioriy et voyez si Jamais il y eue des souffrances pareiUes aux miennes, ( Thren,^ 1 .) Je n'ai qu'à parcourir des yeux ce visage meurtri de soufflets et tout livide, cette tête couronnée d'épines , cette bouche abreuvée de fiel, ces mains et ces pieds percés de clous, ce cdté ouvert d'une lance, tous ces membres déchirés et disloqués; voilà l'état où l'ont mis ses bourreaux, et où il est mort : que puis- je répondre à cet exemple, et que me dit mon cœur à ce spectacle?

Quand on me parle de pénitence , et qu'on m'exhorte, selon le langage de l'apôtre saint Paul , à porter sur mon corps la mortification de Jésus-Christ (2. Cor,, 4) , s'agit-il pour moi de tout cela , et me demande-t-on tout cela? On exige de moi une vie ftustère ; mais à quoi se réduit cette austérité de vie ? aux observances de ma règle : car il n'y a point , par rapport à moi , de plus solide mortification , et c'est à , suivant les vues de Dieu, que toute ma pénitence est renfermée. Ne donner de nourriture à mon corps qu'autant que la règle lui en accorde , et que celle

que la règle lui accorde; ne prendre de repos que dans le temps prescrit par la règle , et que selon la mesure du temps que la règle y a destiné; n'avoir ni pour mon vêtement, ni pour ma demeure, ni pour toutes les autres choses qui servent à mon entretien, que ce qui est conforme à la règle et à la plus étroite rigueur de la règle. Vaincre là-dessus toutes les révoltes de la nature , et n'écouter aucun des prétex- ' tesdont l'amour-propre a coutume de s'autoriser. Do reste, soutenir avec courage et sans ra'épargner tout le poids delà règle, dans les exercices laborieux où elle m'applique, dans les veilles de la nuit, dans léchant du chœur, dans le travail des mains, dans les fonctions et les fatigues de mon emploi, dans tout ce qui regarde mon ministère. Vivre de la sorte, non pas pour un jour, ni pour une semaine, ni pour une année, mais sans interruption et sans relâche, jusques à la mort : voilà de ma part tout ce que Dieu attend, et de quoi il se contente; voilà où je puis me fixer. Il est vrai que cela est mortifiant, et il e^t surtout vrai que cette continuité est bien pénible et bien pesante : mais après tout, qu'y a-t-il là qui soit comparable aux douleurs et à la passion de Jésus- Christ?

Cependant, ne suis-je pas obligé de reconnaître ici devant Dieu et à ma confusion » que ma principale étude dans la vie et mon soin le plus ordinaire est de m'adoucir, le plus qu'il m'est possible, toutes ces mortifications de mon état? combien en retrandie-t-on, et combien de soulagements cherche-t-on à se procurer d'ailleurs ? Les raisons en apparence ne manquent pas pour cela, et l'on sait bien s'en prévaloir. Je l'ai bien su moi-même jusques à présent* C'est-à-dire, pour ne me point flatter, et pour méjuger de bonne foi , que j'ai bien su me tromper, et que je prends encore plaisir à demeurer dans mes erreurs, parce qu'elles me sont commodes et qu'elles favorisent ma lâcheté. Que je changerais bientôt de sentiment et de conduite , si les souffrances de Jésus- Christ étaient bien gravées dans mon cœur, et si je les avais plus fortement imprimées dans mon souvenir! Tout me deviendrait léger; tout me deviendrait au moins soutenable. Quoi que pût dire la nature, je lui répondrais que je ne souffre rien en comparaison de mon Sauveur, et que s'il m'en coûte quelque chose, ce n'est, pas, comme à lui , jusqu'à verser du sang. Je me dirais, et je dois en effet me le dire sans cesse , que si je ne puis vivre sur la croix « j'y puis mourir; et qu'il vaut mieux y mourir, que de vivre et de mourir sans pénitence.

Second point. Pourquoi Jésus-Christ a-t-il tant souffert? Autre considération non moins solide ni moins touchante. Il a souffert, parce qu'il s'y était engagé pour la gloire de son Père et pour le salut des hommes. C'était un engagement libre dans son

DES DOULEURS EXTÉBIEUBES DE JESOS-CHBIST,

ITC.

accepter la condition qui lui avait été prescrite, de souffrir et de mourir, s'il voulait sauver le monde et réparer Tinjure faite à Dieu. Mais Thonneur de son Père lui était trop cher, et il s*intéressait trop à notre salut, pour ne sacrifler pas à Tun et à l'autre son sang et sa vie. Voilà de quelle manière il avait contractéde lui-même une obligation si rigoureuse. En conséquencedu consentement qu*il y avait donné, cette loi, à laquelle il eût pu ne se pas soumettrei, était devenue pour lui comme un devoir indispensable, et c'est ainsi qu'jï s'est fait obéissant jusques à la mort et à la mort de la croix. ( Phil., 2.)

Quand il n'y aurait que la qualité de chrétien dont je suis revêtu, elle suffirait pourm'engager à vivre dans une continuelle pratique de la mortification de mes sens. En nous appelant au christianisme , Jésus-Christ nous a dit à tous sans exception : Quiconque veut venir après moi, qu'il se renonce soimême, et qu'il porte sa croix tous les Jours; sans cela ron ne peut être, mon disciple, (Luc, 9.) Or, si c'est là la vie d'un simple chrétien , que doit être la vie d'un religieux? Car outre l'engagement commun et général que nous avons tous comme chrétiens, à une vie pénitente et mortifiée. J'en ai un particulier comme religieux , et je n'y puis manquer sans démentir ma profession. Mon état est essentiellement un état de pénitence; et en l'embrassant, j'ai voulu , ou j'ai dd vouloir embrasser tout ce qui s'y trouve inséparablement attaché. En prononçant mes vœux, j'ai spécialement promisde suivre jàus- Christ, et par conséquent de marcher dans la même voie que lui , qui est une vofe de souffrance et de renoncement aux aises de la vie. Ty marche en effet, et je ne puis plus me dispenser désormais d'y marcher, ou volontairement, ou malgré moi. Ma parole est donnée; et de force ou de gré , il faut vivre comme les autres, observer la même règle et pratiquer les mêmes austérités.

Peut-être par ma lâcheté et par la recherche de certaines commodités , puis-je , non pas absolument secouer le joug de la mortification religieuse, mais le diminuer; et c'est ce que je n'ai que trop fait depuis bien des années. Mais qu'est-ll arrivé de ià.' Deux choses dont je ne saurais assez gémir : c'est que j'ai perdu tout le mérite de ce qu'il y a dans ma règle de plus austère et de plus mortifiant; et d'ailleurs , que j'en ai perdu toute la douceur. Car il y a (dans la mortification même une douceur secrète 'et très-sensible, mais qui n'est que pour les âmes Traiment mortifiées : or, ce n'est pas l'être , que de •e ménager autant que je fais , au milieu même des rigueurs et des mortifications dont il n'est plus €D mon pouvoir de m'exempter.

Heureux engagement de la religion ! Elle me fournit tous les moyens de satisfaire à Dieu , pour mes

principe et pleinement volontaire. Il pouvait ne pas | péchés, de purifier mon âme devant Dieu, d'avoir

p^^ ^^ souffrances du Fils de Dieu. Noa-sealament elle me les fournit , ces moyens si salutaires, mais elle m'y assujettit. Cest une pénitence jour^ nalière, habituelle , toujours présente. Toute autre pénitence qui serait purement de mon choix me pourrait être suspecte, parce que je craindrais, ou qu'elle ne fût pas suffisante , ou qu'elle ne fût pas conforme aux desseins de Dieu; mais je ne puis me défier de celle-ci , puisque je ne l'ai prise que par la vocation divine, et que c'est Dieu même qui l'a marquée. Qu'il en soit éternellement bém' , et que j'en sache utilement profiter !

Tboisième point. Enfin, comment Jésus^îhrist a-t-il souffert? Avec une patience fnvîncible , et avec une constance inaltérable. Sa patience en fit, selon la figure du Prophète, comme un agneau à qui l'on enlève sa toison, sans qu'il fasse nulle résistance; ou comme une brebis qu'on mène à l'autel pour y être immolée , et qui s'y laisse conduire sans se plaindre. Q»sel silence garda-t-îl devant Pilate, qui le condamna? Dit-il une parole contre les Juifs (im le traînaient au milieu de Jérusalem lié et garrotté; contre les soldats qui le déchiraient de fouets dans le prétoire, ou qui lui enfonçaient une couronne d'é> pines dans la tête; contre les bourreaux qui lui perçaient de clous les pieds et les mains, et qui l'attachaient à la croix ? On eât cru qu'il était insensible : mais voilà l'effet de la patience dans les maux qui affligent le corps et dans les plus violentes douleurs. Ce n'est pas qu*on ne les ressente, et même trèsvivement : mais si l'on n'est pas toujours maître d*arrêter quelques plaintes que la nature arrache et qui lui sont une espèce de soulagement, du moins Tesprit de mortification et de patience en étouffe une grande partie, et modère l'autre.

Avec cet esprit de patience et de mortification , je ne ferais i)oint tant de retours sur moi-même aux moindres infirmités qui m'arrivent, et je n'aurais point de compassion de moi-même. Je ne témoignerais point tant oe que je souffre! et je n'en parlerais point en des termes si vifs , ni avec tant d'exagération. Je ne m'épancherais point en tant de murmures, ni avec tant d'aigreur, dès qu'il me manque quelque chose. Je ne m*épargnerais point tant , ni ne voudrais point tant l'être. Je me soumettrais à tout, j'endurerais tout sans rien dire; ou je dirais seulement comme saint Paul , que je dois être tout revêtu de la mortification de mon Sauveur. Voilà comment je parlerais , et ce que je penserais : mais pourquoi est-ce que je parle et que je pense tout au* trement ? c'est que je ne sais guère ce que c'est que la vraie mortification , et que je ne l'ai guère dans le cœur.

Mais ce que je sais encore moins, c'est de join-

SUR LA LECTURE

drê à la patience évangélique et à la inorti6catîoD religieuse une ferme et inébranlable constance. La patience du Fils de Dieu ne se démentit pas un moment jusques au dernier soupir, qu*il rendit sur la croix. G*était là qu*il devait consommer son sacrifice, et il n*y avait que la mort qui dût mettre fin à ses douleurs. On veut bien quelquefois mortifier sa chair, et l'on est disposé à souffrir; mais de persévérer dans cette sainte disposition , et de soutenir sans relâche cet état , c'est de quoi il y a peu d'exemples.

Où sont maintenant ces religieux si ennemis de leur corps, qu'ils portaient toujours jusqu'au tombeau la même haine contre lui , et qu'ils ne cessaient de le persécuter qu'en cessant de vivre? Saint François reconnaissait même en mourant qu'il avait traité le sien avec un excès de rigueur : hélas I ne tombe-t-on pas tous les jours dans un excès tout opposé? A peine ai-je fait quelque effort pour dompter mes sens et leur ai-je une fois refusé ce qu'ils demandaient, que je me crois en droit de les dédommager dans la suite, et de cpndescendre à toutes leurs faiblesses. La plus légère incommodité me suffit pour m'interdire tout exercice de pénitence , et pour m'accorder des soulagements dont je me passerais fort bien , si je savais prendre un peu plus sur moi, et que je ne voulusse point tant me flatter. Plus j'avance dans mes années , plus je me persuade que je puis retrancher de la sévérité de ma règle , comme si à tout âge l'on n'était pas également religieux. Il est vrai qu'il y a des égards à avoir et des mesures à garder; mais ces mesures ont des bornes, et souvent on ne leur en donne point. Ah! ne comprendrai-jo jamais quel est le bonheur d'un religieux , qui, après avoir vécu dans la mortification, a l'avantage d'y mourir, et expire comme Jésus entre les bras de la croix!

Conclusion. Dieu rédempteur du monde. Seigneur, puisque c'est par la croix que vous m'avez sauvé, comment puis-je autrement me sauver moimême , et quand je le pourrais , comment le voudraisje? En vous faisant mon Sauveur, vous vous êtes fait mon guide dans le chemin du salut , et par conséquent je ne puis prétendre à ce salut que vous m'avez mérité, ^u*autant que je vous suivrai dans la voie de la croix que vous m'avez enseignée.

Mais supposant même que je pusse prendre une autre route, y pourrais-je consentir? Toute ma raison , toute ma religion ne s'élèverait-elle pas contre moi ? Quoi , Seigneur, je vois votre sacré corps , ce corps innocent, meurtri, déchiré de coups, et je voudrais flatter unechair aussi criminelle que la mienne, et n'avoir pour elle que de l'indulgence! Je vous vois abreuvé de fiel et de vinaigre, et je voudrais oontenter mes appétits; je me plaindrais qu'on ne

'leur accordât pas ce qu'ils désirent! je vous vois finir votre vie dans le plus cruel supplice, et je voudrais passer mes jours dans une vie aisée et douce! Hé, Seigneur, le disciple, et même le serviteur et l'esclave, doit-il donc être mieux traité que le maître? Quand après m'être bien épargné, moi chrétien, moi religeux , moi dévoué à vous par tant de titres, je paraîtrai devant votre tribunal, comment soutiendrai-je l'affreuse différence qui se trouvera entre vous et moi? Comment la puis-je dès maintenant soutenir, et que faut-Il autre chose pour me combler de confusion , qu'un regard vers vous et vers votre croix ? Ou plutôt , Seigneur, que faut-il autre chose pour me ranimer, pour réveiller en moi Tesprit de mortification et de pénitence, pour me revêtir d'une force toute nouvelle, et pour affermir contre les plus rudes combats des sens et de la nature toute ma constance? Non, mon Dieu, je ne sais plus rien, ni ne veux plus rien savoir désormais comme votre apôtre , que Jésus crucifié. Voilà toute ma science. Ce serait peu de la posséder en spéculation , si je ne la réduisais en pratique. Vous contempler sur la croix. Seigneur, c'est un moyen de sanctification : mais porter soi-même sa croix et la bien porter, c'est la sanctificationmême et la plus sublime perfection.

CONSIDÉRATION

SUR LA LECTURE

La lecture a été de tout temps un des exercices les plus ordinaires et les plus recommandés, nonseulement aux personnes religieuses , mais en général à toutes les personnes de piété, même dans le monde. Elle a servi à la conversion d'une infinité de pécheurs , et c'est elle encore qui sert de nourriture à la vraie dévotion, et qui contribue extrêmement à l'entretenir. Mille exemples l'ont fait connaître, et voilà pourquoi dans tous les ordres religieux l'on a pris soin de marquer un temps particulier pour cette pratique si salutaire. Or, comme il y a de mauvais livres, qu'il y en a d'indifférents , et qu'il y en a enfin de bons , il faut de même raisonner des lectures. II y en a de mauvaises, qui sont défendues; il y en a d'indifférentes , qui sont tolérées ; et il y en a de bonnes , qui sont prescrites et ordonnées. Cest par rapport à ces trois caractères que nous pouvons considérer tout ce. qui regarde la lecture.

Pbemibr point. Lectures mauvaises et défendues. Il y en a de deux sortes. Les unes sont mauvaises ou du moins danj^ereuses par rapport h la foî et à la vraie piété. Les premières , qui peuvent corrompre les âmes et les porter au vice, ne sont pas communes dans les maisons religieuses , et c'est un

SUB LA LECTURE

article sur lequel il y a peu de réflexions à faire. Mais pour les lectures capables d'altérer la foi , et d'éloigner du droit chemin d'une solide piété , elles ne sont que trop fréquentes, et l'on ne peut user làdessus de trop de vigilance ni de trop de précaution. Combien y a-t-il de livres qui se répandent, et qui sont évidemment remplis d'erreurs condamnées par l'Église? Combien y en a-t-il dont la doctrine est au moins très-suspecte, et dont le poison est d'autant plus à craindre, qu'il est plus subtil et plus caché? Combien sont pleins de maximes qui ne tendent qu'à décréditer d'anciennes et de bonnes pratiques, et qu'à les abolir pour en substituer de nouvelles ? On peut dire certainement que ce sont là de mauvaises lectures. Aussi l'Église en a-t-elle trèsexpressément défendu quelques-unes; et quoiqu'elle ne se soit pas si formellement expliquée sur les autres , parce qu'il en faudrait venir à de trop longues discussions, ses ministres et ses vrais pasteurs s'en sont assez déclarés pour elle, et ont pris soin de découvrir aux âmes fldèles le venin qu'on leur présentait.

Lectures surtout nuisibles aux personnes du sexe, qui, n'ayant pas certaines connaissances, se laissent plus aisément préoccuper et surprendre. Et c'est une réponse bien frivole que ce qu'elles disent ordinairement pour leur défense, savoir, qu'elles ne remarquent rien que d'édifiant dans ces lectures qu'on voudrait leur interdire , et qu'elles n'en voient pas la contagion. Voilà comment elles raisonnent; et c'est justement raisonner comme si , prenant une liqueur empoisonnée, elles se croyaient en sûreté, parce qu'elles n'y aperçoivent rien que d'agréable à la vue et au goût. Il serait à souhaiter qu'elles la vissent, cette contagion ; car alors elles seraient plus en état de s'en préserver. Mais ne la voyant pas , et étant néanmoins d'ailleurs averties qu'il y en a, la sagesse leur dicte-t-elle autre chose, sinon qu'elles doivent absolument rejeter ce qui pourrait, sans qu'elles y prissentgarde, les infecter et les égarer? Ce n'est point toutefois ainsi que la plupart en usent. Dès là que certains livres ont cours dans le monde, on veut les voir ; et par un fond de malignité qui nous est naturel , c'est assez que ce soient des livres notés et proscrits, pour piquer davantage la curiosité et pour la redoubler. En vain des supérieurs sages et vigilants prennent des mesures pour leur fermer l'entrée dans une communauté : on sait les soustraire à leur vigilance et les faire venir dans ses mains. On les lit secrètement, mais assidûment , et l'on en repatt son âme comme de la nourriture la plus exquise.

Ce qu'il y a de merveilleux , c'est que tout cela se fait sans scrupule , malgré les condamnations les plus formelles et les plus rigoureuses des puissances ecclésiastiques. Elles s'uniraient toutes» et lance-

raient tous leurs anathèmes , qu'on ne reviendratt pas de ses préjugés et de son entêtement. En vérité, peut -on croire alors qu'on soit conduit par l'Esprit de Dieu ? Peut-on espérer que Dieu répande sa bénédiction sur de semblables lectures? peut-on s'assurer qu'on n'ait rien à craindre, ni rien à se reprocher du côté de la conscience? et si l'on se le persuade, n'est-ce pas une des plus grossières illusions ?

Il serait plus religieux d'observer les règles suivantes, et de s'y attacher in violablement : 1* de ne lire aucun livre contre le gré des supérieurs ; 3** de consulter sur chaque livre qu'on lit, ou qu'on aurait dessein de lire , un directeur éclairé et d'une doctrine éprouvée; 3** de mortifier une démangeaison extrême qu'ont des personnes religieuses , de voir tout ce qui s'écrit et qui se débite, se figurant qu'elles sont en état d'en juger, et qu*il n'y a là-dessus pour elles , ni peine à se faire , ni risque à courir ; 4** de s'abstenir généralement de toute lecture suspecte; car il suffit qu'elle soit suspecte. Or, peut-on ignorer que bien des ouvrages , dont on est si curieux , sont au moins des livres suspects , et trèssuspects? Si l'on avait suivi ces principes en plusieurs communautés, la foi y serait plus pure, l'esprit des saints fondateurs s'y serait mieux conservé; les partis ne s'y seraient point élevés , et l'union des cœurs y aurait été par là même beaucoup mieux cimentée et mieux entretenue; on n'aurait point lieu de déplorer les brèches qui s'y sont faites à l'ancienne discipline et à l'exacte régularité, comme à la solide piété des premiers temps.

Second point. Lectures indifférentes et tolérées. Il y a des livres qui ne sont ni mauvais ni bons, par rapport à la foi ou aux mœurs. Ce sont des ouvrages d'esprit, dont les sujets ne regardent n! les vérités de la religion, ni les devoirs de la piété. On les lit pour passer le temps , et par une espèce de récréation , sans y chercher aucun fruit pour Pédification de son âme, mais aussi sans y craindre aucun danger. Dans les maisons bien régulières , et où l'observance est encore en sa première vigueur, on ne s'arrête guère à ces sortes de lectures. Ce sont des amusements peu profitables, surtout pour des filles qui se sont dévouées au service de Dieu, et qui n'ont nul besoin de cultiver certains talents, ni d'acquérir certaines connaissances. L'oraison, la méditation des choses saintes , le chant du chœur,' quelque lecture édifiante , quelques conférences entre elles, et quelques conversations sages et utiles; du reste le travail, selon les différentes fonctions où l'obéissance les emploie; voilà l'occupation qui leur convient, et ce qui doit remplir toute leui' journée.

Aussi la règle n'en marque-t-elle pas commune-

SUR LA LECTURE

ment davantage. Cependant , par une tolérance qui fieu à oeu s*e8t introduite , et qui ne croît que trop , la plupart des personnes qui conduisent les communautés n'ont pas cru devoir se roidir contre ces lectures, jusqu'à les défendre absolument et à les proscrire. Ainsi le silence des supérieurs , et je ne sais quel usage, semblent les autoriser.

Mais si Ton n'a pas assez d'empire sur soi-même pour se refuser ces vains délassements d'esprit et pour s'en priver, du moins doit-on prendre garde à bien des désordres où l'on tombe sur cela , et à bien des abus qui s'y commettent. 1* Dès qu'une fois on y n pris goût , on y donne trop de temps. D'une lecture à laquelle quelques moments devraient suffire, on se fait un exercice journalier et habituel , car le goût est toujours accompagné de quelque passion; et quand la passion de lire s'est emparée d'un esprit, on ne connaît plus de bornes et l'on ne garde plus de mesures. 2** Ce qui arrive de là, c'est qu'on s'cntéte tellement d'une lecture qui plaît, qu'on en néglige ses pratiques ordinaires et ses devoirs; on en retranche une partie, et Ton s'acquitte précipitamment du reste. Si pendant le jour on ne peut se ménager tout le temps qu'on souhaiterait, on le prend sur son repos pendant la nuit ; et pourvu que l'on se contente , on n'a ^ard , ni à la règle qu'on viole, ni même à sa santé qu'on endommage. 3« Ce qu'il y a encore de très-pernicieux , c'est que par ces lectures profanes dont on se laisse vainement repaître l'imagination , et dont on se fait ou une étude, ou un divertissement, on vient à se dégoûter peu à peu des livres spirituels, on ne les lit plus que par manière d'acquit et que pour ne les pas abandonner tout à fait ; mais à peine en a-t-on parcouru des yeux quelques pages, qu'on retourne incessamment aux autres, et qu'on y porte toute son attention. Les meilleurs ouvrages, et les plus remplis, non-seulement de religion , mais de sens et de raison, ne paraissent rien en comparaison de ceux-ci. On ne les croit propres que pour des commençants et pour des novices , et, par un renversement dont gémissent toutes les personnes sages , on préfère , comme disait l'Apôtre , de frivoles discours à la plus saine doctrine, et des fables à la vérité. 4*" Encore tire-t-on de là une espèce de gloire. On se pique d'un discernement plus juste et plus fin pour reconnaître les livres bien écrits et pour en juger; on se charge la mémoire de divers endroits qu'on a recueillis, et qu'on récite bien ou mal , mais toujours avec une certaine ostentation : on acquiert ainsi le nom de fille habile , ou l'on prétend l'acquérir; on en est jaloux, et l'on ne se souvient pas que la plus belle science d'une âme religieuse est de savoir s'humilier, s'avancer dans les voies de Dieu , et se sanctifier. Or, voilà ce qu'on n'apprend guère dans ces livres qu'on rechercheavee

BOOUALOra. » TOME UI.

tant de soin , et toute autre science néanmoms sans celle-là n'est que vanité.

Tboisième point. Bonnes lectures, et expressément ordonnées. Deux choses contribuent à rendre une lecture utile et salutaire : la qualité du livre qu'on lit, et la manière dont on le lit. Quant à la qualité du livre, quoiqu'il y ait sans doute des livres de piété beaucoup meilleurs les uns que les autres , chacun, dans le choix qu'on en doit faire, peut se consulter soi-même , et suivre là-dessus son attrait. Quelques-uns aiment mieux des livres qui les instruisent, et d'autres préfèrent les livres qui les affectionnent et qui les touchent. Ceux-là prennent plus de goût aux histoires et aux vies des saints , qui leur mettent devant les yeux des exemples à imiter; et ceux-ci en ont plus pour les traités spirituels, qui leur développent le fond des matières , et qui les convainquent par des raisonnements. Quoi qu'il en soit, il importe peu, ce semble , à quelle sorte de livres on s'attache, pourvu que ce soient de bons livres, c'est-à-dire des livres orthodoxes, édifiants, et dont on puisse tirer du profit pour son avancement et sa perfection.

Mais il ne suffit pas de les lire , il faut les bien lire, car souvent tout dépend de la manière, et il y a en toutes choses une méthode qui leur donne plus d'efficace et plus de vertu. Lire à la hâte et comme en courant, c'est s'exposer à ne rien retenir d'une lecture, et à n'en recevoir nulle impression, puisqu'il n'est pas;possible qu'on y fasse alors toute l'attention nécessaire. Les viandes prises avec trop d'avidité et trop vite, causent ordinairement à la santé plus de dommage que de bien. Lire trop chaque fois et hors de mesure, c'est se remplir l'esprit d'une infinité d'idées qu'il tie peut plus arranger, et dont il ne lui reste qu'une vue confuse et superficielle. L'excès de nourriture, quelque saine qu'elle soit , charge un estomac et le met hors d'état de la digérer. Lire pour remarquer certaines sentences , ou de l'Écriture, ou des Pères, certaines pensées nouvelles et moins communes , c'est faire de sa lecture une étude : or, toute étude dessèche le cœur et le distrait. Lire , et s'arrêter en lisant à la beauté du style et à la pureté du langage, c'est prendre le change et s'amuser à des fleurs, an lieu de cueillir les fruits.

De tout ceci il est aisé de conclure comment on doit faire la lecture spirituelle , et quelles règles il y faut observer. C'est, 1*» de s'adresser d'abord à Dieu, et d'élever vers lui le cœur, pour lui demander les lumières de son Esprit ; car il n'y a que Dieu qui donne l'accroissement , surtout à sa parole , soit lue, soit entendue. 7? De lire posément et de bien peser les choses, afin qu'elles puissent mieux s'imprimer, et qu'elles s'insinuentdoucement dans l'âme, comme

DE LA VIE NOUVïXLE DE JÉSUS-CHRIST, btc.

uue rosée qui tombe goutta à goutte et q^i pénètre ainsi la terre. 3« Pour cela , de lire peu chaque jour ; estimant beaucoup plus une courte lecture, faite avec réflexion, qu'une autre, plus longue, mais aussi plus légère et mal digérée. 4^ De demeurer à certains endroits dont on se sent plus frappé, de les repasser et de les goûter, faisant un retour sur soi-même et se les appliquant. De cette sorte la lecture devient une espèce de méditation ; et c'est un avis très-sage que donnent les maîtres de la vie dévote, aux personnes qui ne sont point encore versées dans la pratique de Toraison , et qui veulent s'y former, de commencer par ces lectures, et de se contenter d'en tirer quelques bonnes résolutions. 5** De relire de temps en temps certains livres généralement estimés, et dont on a connu par soi-même l'utilité et la solidité. C'est une erreur dont se laissent prévenir bien des personnes, de ne vouloir jamais lire deux fois le même livre , et de se persuader qu'ayant plu dans une première lecture , il ennuiera dans la seconde. Unlivre solide est comme une riche mine , où l'on trouve toujours à creuser et à profiter. Voilà tout ce qui regarde l'exercice de la lecture spirituelle : c'est à nous de mettre en œuvre un moyen de sanctification aussi efficace que celui-là, et qui nous est si aisé et si présent.

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