‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 37 sur 352 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

C^est une vérité, mesdames, qui n'est que trop connue, et dont nous n'avons que trop d'exemples dans l'usage du monde : les richesses inspirent l'orgueil , et rien n'est plus rare qu'un homme humble dans l'opulence et modeste dans la fortune. Cet éclat q;tti environne un riche du siècle, cette pompe et cette magnificence qu'il étale aux yeux du public, ce crédit où il se voit, ce pouvoir de tout entreprendre et de tout faire , ces honneurs que lui rend le commun des autres hommes , ces respects , ces soumissions, et, si je l'ose dire, ces adorations : tout cela réblouit de telle sorte , qu'il ne se connaît plus lui-même , et qu'il s'évanouit dans ses vaines idées, se faisant un prétendu mérite de son abondance, se persuadant que tout lui est dû ; ne voulant dépendre de personne, et voulant qu'on dépende de lui; affectant une grandeur d'autant plus onéreuse à ceux que la nécessité y asservit, qu'elle n'est souvent bâtie que sur l'injustice , et que c'est le fruit de ses concussions et de ses usures. N'est-ce pas là ce que nous voyons tous les jours, et quoiqu'on en murmure et qu'on en conçoive de l'indignation, tant de riches mondains au-dessus de tous les discours, et à couvert de tous les traits de l'envie, en sontils moins fiers , moins présomptueux , moins remplis d'eux-mêmes ? Or , je soutiens qu'un de? correctifs les plus propres à réprimer ces sentiments et à rabattre cet orgueil , c'est l'obligation de l'aumêne et des œuvres de charité , mûrement considérée et fidèlement accomplie. Ecoutez-en la preuve.

Car en vertu de oe devoir indispensable, voici, pour l'instruction du riche et pour son humiliation, comment il doit raisonner : J'ai du bien; mais dans le fond ce bien ne m'appartient pas, ou, s'il m'appartient, ce n'est qu'à des conditions que je ne me suis pas imposées moi-même, mais qui m'ont été

imposées et ordonnées indépendamment de moi :

marque évidente de ma sujétion. Tai du bien; mais Dieu en est le premier maître, le premier propriétaire , et je n'en suis proprement que l'économe et le dispensateur; tellement que si j'en dispose , ce ne doit point être selon mon gré ni comme il me plaît , mais selon le gré de Dieu , et par les ordres de Dieu. J'ai du bien; mais j'en dois rendre compte, et un compte très-rigoureux; le jour viendra où je serai appelé devant le tribunal de Dieu , et où il me dira ce qui fut dit à ce fermier de l'Ëvangile : Redde rch Honem villicationis tu» ( Luc. , 16 ) ; Faites voir quelle a été votre administration , et comment vous vous en êtes acquitté : compte dont je ne pourrai me défendre , et qu'il faudra nécessairement subir. Enfin , j'ai du bien ; mais tout ceci m'apprend que ce bien ne vient point de moi. Je n'ai rien que je n'aie reçu ; or , si je l'ai reçu , pourquoi tant me glorifier comme si je le tenais de moi-même , et que tout ce que je suis, je le fusse par moi-même? Quid habes, quod non accepistif si auiem accepisH, quid gloriaris quasi non acceperis f ( 1 . Cor. , 14. ) Ainsi , dis-je, doit raisonner un riche; et ainsi peut-il trouver dans ses richesses de quoi s'humilier.

Mais encore ce bien qui n'est pas à lui , ou qui n'est à lui que sous certaines conditions; ce bien qu'il n'a dans les mains que pour le dispenser et pour le partager; ce bien dont il est comptable, et dont il aura à répondre; ce bien qu'il a reçu, pour qui l'a-t-il reçu, et à quoi doit-il l'employer? C'est pour les pauvres que ce bien lui est confié , et c'est à la subsistance des pauvres que Dieu l'a destiné ; d'où il s'ensuit que le riche n'est pas riche pour lui-même , mais pour les pauvres; c'est-à-dire, qu'il n'est pas riche pour satisfaire sou ambition , pour contenter sa cupidité , pour entretenir son luxe , pour s'élever, pour dominer; mais qu'il l'est pour subvenir aux besoins des pauvres, pour soulager les misères des pauvres , pour fournir le pain aux pauvres , pour les nourrir. Voilà le dessein que la Providence s'est proposé ; voilà les vues qu'elle a eues sur lui; et par conséquent le bien qu'il possède, il ne le doit pas seulement regarder comme son bien , mais comme le bien du pauvre, puisqu'il en est redevable au pauvre. Oui, dit saint Ambroise parlant aux riches du siècle, et leur remontrant leur plus essentielle obligation en qualité de riches, surtout de riches chrétiens , ce que vous retenez hors votre nécessaire , c'est l'aliment du pauvre , c'est le vêtement du pauvre, c'est son fonds : Famelici panis est quem tu detines , nudi funica. 11 ne faut donc point tant faire parade de ces trésors d'iniquité que vous vous appropriez, de ces brillants équipages, de ces superbes édifices, de ces somptueux repas, de tout ce faste où vous vous montrez avec des airs si dédaigneux et si hautains. Car sous cette vaine splendeur et sous cette apparence trompeuse, savez-vous ce que vous

SUR LA CHARITÉ ENVERS LES PAUVRES

Ites , et comment vous de?ez être considéré ? comme un tuteur qui , pour sa propre élévation et pour s'agrandir dans le monde, enlèverait le bien de son pupille , et laisserait cet innocent périr sans secours et sans appui; comme un usurpateur qui, par violence et par voie de fait, se rendrait mattre d'un héritage, et priverait le légitime héritier de toutes ses espérances et de ses justes prétentions. Pensées bien humiliantes, mesdames, pour une multitude infinie de riches; mais pensées solides et vraies. Il n'y a rien dans ces comparaisons, quelque odieuses qu'elles paraissent, ni à diminuer ni à corriger.

De là même , par une nouvelle conséquence que je tire toujours des mêmes principes, et que je vous applique spécialement, mesdames , je conclus que , dans rétat opulent où Dieu vous a placées, vous êtes, à le bien prendre, les servantes des pauvres, puisque vous êtes destinées par Tordre de Dieu à les assister dans leurs nécessités , à les secourir dans leurs inûrmités, à les chercher pour cela et à les prévenir. Ames chrétiennes , vous ne vous offenserez point de cette qualité de servantes « et vous pardonnerez cette expression à mon zèle , dès que vous en comprendrez tout le sens. Être servantes des pauvres, c'est être servantes de Jésus-Christ. SI Jésus- Christ en personne, sortant de son tabernacle, et rompant le voile qui le couvre, se présentait sensiblement à votre vue , quelle est celle qui ne tiendrait à honneur de le servir; qui n'aurait là-dessus les mêmes soins, les mêmes empressements que Marthe, qui ne s'emploierait avec joie aux mêmes offiees, qui refuserait rien, et qui trouverait rien indigne d'elle et de son ministère? Or il est de la foi , mesdames, et Jésus-Christ lui-même vous l'a déelaré, que tout ce que vous &ites aux pauvres, c'est à lui que vous le faites : Quamdiu/scistU wU ex his fratfibus meis minimis, mihifecUtis. ( Màtth. , 26. } Ce sont entre les hommes les plus petits selon le monde , Kx minimis ; mais tout petits , tout vils et tout méprisables qu'ils sont dans l'estime du monde, Jésus-Christ se les est associés, ou s'est associé à eux. Il les a établis auprès de vous comme ses substituts, Ex his fraJMbus mels minimis; et par ma bouche il vous fait encore annoncer aujourd'hui , qu'il compte tous les services que vous leur rendez, et qu'il les met au nombre de ceux qui lui sont rendus : Quamdiu uni fecisds, mihi Jecistis. Vérité indubitable dans la religion; vérité qui s'étend jusqu'à nos souverains mêmes et à nos rois : et ne les voyons-nous pas, dans cet esprit, abaisser devant les pauvres cette majesté redoutable sous qui tremblent tant de peuples, et qui fait plier les plus fières nations? Ne les voyons-nous pas laver eux-mêmes les pieds des pauvres ; oubliant alors que ce sont des sujets, et les derniers do leurs sujets, pour reoon- ■attre que ce sont les images vivantes du premier de

tous les maîtres? Quamdiu /ecUtis uni ex hisfratribus meis minimis, mihi fecistis.

Cest ainsi , mesdames , que vous ne rougirez point d'être appelées servantes des pauvres , c'est ainsi que vous en ferez gloire ; mais du reste, dans cette gloire même qui vous en reviendra selon Dieu et devant Dieu , vous trouverez un remède bien efficace contre ces enflures du cœur si ordinaires dans les conditions opulentes, et un contre-poids bien puissant contre ces hauteurs que la possession des richesses ne manque guère d'inspirer. Eussiez- vous tous les trésors de la terre , vous serez humbles : pourquoi ? parce que les regardant avec les yeux de la foi , et voulant en faire un usage tel que la Providence Ta réglé, vous vous souviendrez que ces trésors sont pour vous des engagements à vous intéresser en faveur des pauvres, à les conoattre et à communiquer avec eux; à vous charger de leur entretien , de leurs dettes, de leurs affaires; à leur ménager des fonds, à leur procurer du travail , à leur tenir lieu de tutrices et de mères ; disons mieux, et ne craignons point de reprendre un terme qui relève votre charité bien loin de la dégrader, à leur tenir lieu de servantes en Jésus-Christ. Sous ces dehors rebutants qui les exposent, parmi le monde profane, à de si injustes mépris , vous les respecterez et vous les honorerez. Autant de services qu'ils recevront de vous, seront autant d'exercices d'une humilité toute religieuse, autant de traits d'une sainte ressemblance avec Jésus-Christ anéanti , autant de degrés que vous acquerrez d'une des vertus fondamentales du christianisme, et autant d'exemples que vous en donnerez. Voilà quelle fut, dans toute la grandeur royale, l'humilité d'un saint Louis; quelle fut l'humilité des deux Elisabeth , l'une reine de Hongrie , et l'autre reine de Portugal ; quelle fut l'humilité de tant d'illustres princesses, de tant de pieuses veuves , de tant de vierges dévouées à la miséricorde. Elles ont été dans des rangs distingués, et dans ces hauts rangs elles ont eu de grands domaines, de grands héritages, de grands biens , mais jamais les vit-on s'en prévaloir? Au milieu de cette affluence, vous savez, Seigneur, de quoi elles s'estimaient heureuses, de quoi elles s'applaudissaient dans le secret de leur âme, de quoi elles vous bénissaient; c'est, mou Dieu, d'avoir été choisies comme les ministres de votre providence pour le soulagement des pauvres. Vous savez de quels bas sentiments d'elles-mêmes elles étaient pénétrées, lorsque entrant dans les hôpitaux, dans les prisons^ dans les cachots les plus obscurs , elles vous adoraient en esprit , et embrassaient les genoux de ces malheureux, vers qui il vous avait plu de les envoyer. Quoi qu'il en soit, mesdames, un des plusassurés préservatifs poursauver l'humilité chrétienne des atteintes de l'orgueil parmi les richesses temporelles, ce sont les œuvres de charité :

SUR LA GHABITÉ ENVERS LES PAUVRES

PericUtatttr humUUas in divitiis; et je vais de plus vous montrer que c*e8t un des plus sûrs moyens pour sauver Tinnocence et la pureté du cœur des amorces d'une vie sensuelle : Castitas in deUciis, Cest la seconde partie.

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