SUR LA CHARITÉ ENVERS LES NOUVEAUX CATHOLIQUES
geront-ils pas dans un délaissement absolu? Quand les Israélites se virent engagés sous la conduite de Moïse et d'Aaron dans une terre aride et déserte , et qu'ils se sentirent pressés de la faim, il s'éleva parmi cette innombrable multitude d'hommes, de femmes, d'enfants, un murmure général contre leurs conducteurs et contre le Dieu même d'Israël. Où sommes-nous, s'écrièrent-ils, et en quel pays nous a-t-on fait venir? Du moins en Egypte nous avions du pain en abondance : Comedebamus panem in saturitate, {Exod. , 16.) Je sais , mesdames , que ce murmure des Israélites était injuste et trop précipité. C'est pour cela qu'ils en furent punis , et que Dieu en tira une si prompte et si rigoureuse vengeance. Mais lorsque tant de nouveaux fidèles resteront parmi nous dans l'oubli, et qu'ils y seront dépourvus de toutes choses , n'auront-ils pas droit de se plaindre ? et que leur répondrons-nous quand ils nous diront : Comedebamus panem in saturitate : Rien ne nous manquait où nous étions ; on nous recherchait , on nous entretenait. Vous nous avez appelés , vous nous avez invités à vous suivre ; vos prédicateurs, vos pasteurs, toutes les puissances ecclésiastiques et séculières nous ont pressés làdessus, et fait des instances auxquelles nous n'avons pu résister. Nous nous sommes rendus^ nous sommes venus , nous voici , et chacun semble nous méconnaître, chacun se retire de nous! Que sera-ce quand ils le diront à Dieu? Comedebamus panem in saêuritate! Hé! Seigneur, nous avons éprouvé les effets de votre providence, tandis que nous marchions hors de vos voies ! nous y avez-vous attirés pour nous donner la mort?
Non , mesdames , ce n'est point ainsi que Dieu l'a prétendu. Ce serait une honte , et pour son service, et pour son Église. L'honneur de l'un et de l'autre demande qu'on n'y trouve pas moins d'avantage, pas moins de douceur, pas moins de charité, que dans défausses religions et dans des sectes formées contre lui. Si donc il est touché des murmures qu'il entei.lra, et si ces murmures excitent sa colère, ce ne sera pas tant à l'égard de ceux qui les feront, que de ceux qui les causeront. Il pardonnera aisément à des malheureux trompés dans leurs espérances , accablés de leurs peines , incertains de leur sort , également troublés et de la vue du passé, et du sentiment des misères présentes , et de la crainte des maux à venir. Mais sur qui il exercera sa justice avec plus de sévérité , c'est sur vous-mêmes : pourquoi ? parce que c'est vous qui les aurez réduits en ces tristesses profondes et ences désolations , vous qui aurez été le sujet et l'occasion de ces plaintes amères et de ces révoîtes , vous qui aurez renversé les desseins de la Providence , qui aurez déshonoré l'Église de Jésus-Christ, et donné à l'hérésie une espèce de supériorité et d'ascendant.
Car quelles seront les railleries et les insultes des hérétiques opiniâtres et endurcis, lorsqu'ils verront le déplorable état de ces troupes de catholiques tout récemment entrés dans l'Église , après s'être séparés d'eux? N'auront-ils pas lieu en apparence de leur dire ce que Moïse disait avec vérité aux Juifs incrédules et rebelles : Vbi sunt dii, in quibus habebant Jiduciamf {Deut. , 32.) Où sont donc vos appuis? où sont ces bénédictions du ciel , dont on vous répondait avec tant d'assurance, et sur quoi vous faisiez tant de fonds ? où sont ces âmes charitables , ces protecteurs puissants et vigilants, ces patrons qui devaient vous secourir en tout et ne vous renvoyer •amais les mains vides? qu'ils paraissent, et qu'ils vous soulagent au moins en de si fâcheuses extrémités : Surgant et opltulentur vobis, et in neccssltate vos protegant. ( Ibid. ) Or , ces outrages , mesdames, ne retomberont-ils pas sur toute l'Église et n'en serez-vous pas responsables à Dieu?
Mais le nombre de ces convertis est trop grand. Trop grand , mesdames, ah ! le peut-il être trop? le pouvez-vous penser? le devez-vous ? Et qu'y a-t-il à souhaiter davantage, que de le voir croître sans cesse et d'être tous rassemblés, selon le désir du Fils de Dieu , dans une même bergerie et sous un même pasteur ? Etfœt unum ovile et unuspastor, ( Je an. , 10.) Le nombre de ces pauvres est grand : c'est pour cela que vous devez augmenter vos soins ; c'est pour cela que vous ne devez pas vous contenter de vos aumônes ordinaires ; c'est pour cela que vous ne devez pas seulement y employer tout le superflu de votre état, mais quelque chose du nécessaire. Disons la vérité : le nombre ne serait pas trop grand , si chacune faisait son devoir, et donnait ù proportion de ses forces. 11 n'est donc trop grand, que parce que plusieurs ne veulent rien contribuer , ou ne veulent pas assez contribuer.
Mais les temps sont difficiles : j'en conviens ; mais après tout, mesdames, ne m'obligez pas à réfuter cette objection , toute spécieuse qu'elle est , par des preuves qui vous convaincraient et qui vous confondraient. Car ce sont des arguments pris de vousmêmes , de votre propre exemple , de vos dépenses les plus communes dont nous somnies témoins , et dont nous gémissons. Quoi qu'il en soit, et quoi qu'il y ait à prendre sur vous , vous n'en ferez jamais tant pour bien accueillir ces généreux prosélytes, qu'ils en ont fait pour parvenir jusqu'à nous et pour vaincre tous les obstacles qui s'opposaient à leur réunion. Combien se sont arrachés par une sainte violence d'entre les bras de leurs parents qui les baignaient de leurs larmes et qui leur perçaient le cœur des cris les plus douloureux? combien ont abandonné leurs héritages et ont mieux aimé se mettre au hasard d'une ruine entière, que de s'obstiner contre la lumière qui les éclairait et contre la