PREMIÈRE PARTIE
Je dis que Dieu , dans la vocation de saint Ignace , s'est montré merveilleusement fidèle : Fidelis Deus. Mais envers qui cette fidélité at-elleparu ! Premièrement, envers l'Eglise, pour l'intérêt de laquelle Dieu suscita ce grand homme , lorsqu'il lui inspira le dessein d'une vie apostolique ; secondement, envers Ignace même , quand Dieu le rendit capable de soutenir cette sainte entreprise, et que, par des dons de grâce extraordinaires , il le mit en état de l'exécuter : voilà l'idée générale de cette première partie.
Quand Ignace fut appelé de Dieu aux fonctions de l'apostolat , vous le savez , Chrétiens, l'Eglise avoit besoin de secours , et Dieu, par fidélité, étoit engagé à lui en fournir. C'étoit un temps où l'hérésie s'élevoit de toutes parts , et déjà commençoit à souffler le feu de ces fameuses rébellions dont les restes fument encore. Or le Fils de Dieu ayant promis authentiquement à son Eglise que jamais les portes de l'enfer ne prévaudroient contre elle , il ne pouvoit lui manquer dans une pareille rencontre ; et en conséquence de sa parole, il lui devoit donner de nouvelles forces pour la défendre. Je ne prétends point vous faire entendre par-là que saint Ignace ait été un homme nécessaire à l'Eglise de Jésus-Christ ; non , Chrétiens , ce n'est point là ma pensée : je dirois bien plutôt de lui ce que saint Grégoire pape disoit en général des hommes apostoliques, dans une instruction qu'il leur adresse : l'Eglise de Jésus-Christ a été nécessaire à Ignace, parce qu'Ignace n'a pu se sanctifier que dans l'Eglise de Jésus-Christ ; mais Ignace n'a point été et ne pouvoit être nécessaire à l'Eglise de Jésus- Christ, parce que l'Eglise de Jésus-Christ a bien pu se passer d'Ignace et se conserver sans lui. Il est vrai , mes chers auditeurs : mais aussi ferois-je tort à saint Ignace, et en quelque sorte à Dieu même, si je ne disois qu'Ignace, tout serviteur inutile qu'il étoit , fut choisi de Dieu pour la défense de l'Eglise, et que sa vocation a été l'un des moyens que Dieu avoit préparés pour faire voir à son Eglise qu'il ne l'abandonnoit pas, et qu'il vouloit lui être fidèle : Fidelis Deus, per quem vocati estis.
Reconnoissez-Ie d'abord , Chrétiens , par un trait admirable de la Providence :bien d'autres en ont fait la remarque; et c'est pour cela même qu'elle paroît plus vraie , et que je puis avec plus de raison la faire à présent. Tandis que Luther lève l'étendard contre l'Eglise , et lui déclare la guerre, Dieu touche le cœur dlgnace, et l'appelle pour l'opposer à cet hérésiarque. Quelle fidélité, Seigneur! Ainsi en aviez-vous autrefois usé , faisant naître un Augustin en Afrique ,
le môme jour que Pelage, l'ennemi de votre grâce, étoit né dans l'Angleterre ; el n'ayant jamais permis , dans la suite des siècles , que votre Eglise fût attaquée par un nouveau persécuteur, sans lui procurer d'ailleurs et en même temps un nouveau défenseur. Ainsi , dis-jc, ô mon Dieu, avez-vous toujours gardé la foi à cette divine épouse : et ne semble-t-il pas que vous ayez voulu lui en donner un gage particulier dans la vocation d'Ignace ? Fidelis Deus. En effet , qu'est-ce qu'Ignace , selon les vues de Dieu ? C'est un homme né pour la destruction de l'hérésie, voilà son caractère-, fondateur d'un institut dont l'essence est de combattre les ennemis de la foi , comme il est déclaré dans les bulles des souverains pontifes , voilà sa profession ; de qui tout le zèle a été employé pour l'Eglise , à étendre ses conquêtes , à faire observer ses lois , à maintenir l'usage de ses sacrements , à inspirer au peuple du respect pour ses cérémonies, à conserver les fidèles dans son obéissance, à y ramener les hérétiques , sans que pour cela il ait jamais épargné ni soins , ni travaux, ni force , ni crédit , ni repos , ni santé , ni réputation , ni vie : voilà quels ont été les emplois d'Ignace : un homme qui , dans l'ordre qu'il a établi , ne s'est proposé que de transmettre ce zèle à un nombre infini de successeurs , c'est-à-dire de préparer à toutes les Eglises du monde des missionnaires fervents , des prédicateurs évangéliques , des hommes dévoués à la croix et à la mort, des troupes entières de martyrs dont il a été le père : voilà les fruits de sa compagnie. Encore une fois , mes chers auditeurs , un homme de ce caractère, dans un temps où le schisme et l'erreur entreprenoient de renverser tout et de tout perdre , n'étoit-ce pas un secours manifeste que Dieu réservoit à son Eglise , et ce secours ne doit-il pas être considéré comme une marque sensible de la fidélité de Dieu pour elle ? Fidelis Deus. Ah ! Chrétiens , permettez-moi de le dire ici , c'est de là qu'est venue toute la haine des hérétiques contre la personne et le nom d'Ignace ; voilà ce qui a rendu son institut et ce qui rend encore ses enfants si odieux à nos religionnaires. Je ne sais pas, mes Frères, disoit saint Jérôme , par quelle fatalité il arrive que tous les ennemis de l'Eglise sont les miens ; mais j'en bénis Dieu, et c'est une gloire pour moi que mon nom soit déchiré par ceux qui déchirent la robe de Jésus-Christ. On vient de me dire qu'Helvidius a écrit depuis peu contre moi une sanglante satire; mais je me console, puisque c'est avec la même plume qui a écrit des blasphèmes contre Marie : car quel avantage que Jérôme , qui est le serviteur, soit traité comme la mère! Ut eodem quo Mariœ detraxit calamo , me laceret', et caninam facundiam servus Domini pariter experiatur et mater '. Vous
i Hier.
laites assez vous-mêmes, Chrétiens , l'application de ces paroles. Si saint Ignace étoit demeuré dans la grotte de Manrèze, s'il s'étoit contente de pleurer et de faire pénitence pour les péchés du monde, s'il avoit fondé un ordre de solitaires, son nom, même parmi les hérétiques , seroit en bénédiction : mais il a parlé contre les ennemis de l'Eglise : mais sa vocation a été de se présenter au vicaire de Jésus-Christ, et de se consacrer par état aux missions du Siège apostolique; mais Dieu a voulu qu'il levât des troupes auxiliaires pour combattre l'hérésie; avec cela ne devoit-il pas s'attendre aux plus violentes persécutions? et en cela même n'a-t-il pas été une preuve vivante de la fidélité de Dieu envers son Eglise, à qui le ciel avoit destiné un homme si ferme, si constant, si zélé pour la secourir? Tout ceci est général; disons quelque chose de plus marqué. Ce que j'admire davantage dans la vocation de saint Ignace, c'est la conduite que la Providence y a fait paroître pour retrancher la source des maux dont son Eglise étoit affligée. Car, prenez garde,. Chrétiens : de plusieurs désordres d'où l'hérésie avoit pris naissance, le principal étoit celui-ci : l'ignorance des choses de la foi , qui régnoit parmi les peuples, jointe à la mauvaise éducation de la jeunesse. Consultez ks écrivains qui en ont parlé : voilà la porte par où entra le démon de l'erreur, pour porter ses coups à l'Eglise et pour ruiner l'ancienne religion. Mais que fait Dieu en suscitant Ignace? Il donne à l'Eglise un préservatif contre ce mal si dangereux et si pernicieux; car à quoi Ignace est-il spécialement appelé, et pour quelle fin? pour enseigner, pour instruire, pour apprendre aux peuples à connoître ce qu'ils sont, pour déraciner de leurs esprits l'ignorance de nos mystères , pour y jeter les premières semences de la doctrine de la foi ; en un mot, pour former de vrais chrétiens , de même que le prophète avoit été envoyé pour servir de maître aux nations : Eccê dedi eum prœceptorem gentibus *. C'est pour cela que parmi les grandes affaires dont il étoit chargé, et sur lesquelles on le consultoit de toutes parts comme un oracle, il faisoit une de ses plus importantes occupations d'aller dans les rues de Rome catéchiser la populace, d'expliquer aux simples les points de la foi. d'assembler les femmes et les enfants dans les places publiques, pour leur donner les principes du salut : spectacle qui seul attiroit toute la ville , jusques aux prélats même et aux cardinaux , à qui il prêchoit par l'exemple de son humilité, tandis qu'il instruisoit les autres et qu'il les touchoit par la vertu de sa parole. C'est pour cela que. lorsqu'Ignace envoyoit ses frères au secours de quelque église, il leur recommandoit avant toutes choses le soin du catéchisme; les-
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avertissant que c'étoit là ce qui avoit converti le monde ; que la science du catéchisme avoit été celle des apôtres ; que l'Evangile u'avoit été d'abord annoncé que par le catéchisme ; que, s'ils vouioientdonc se rendre utiles à l'Eglise de Dieu , ils dévoient négliger toute autre fonction plutôt que celle du catéchisme , et se souvenir que, selon la parole du Fils de Dieu même , une des preuves de la mission de Jésus -Christ fut d'évangéliser les pauvres : Pauperes evangelizantur !. C'est pour cela qu'il a voulu que toute sa compagnie se fit un devoir particulier de l'instruction de la jeunesse. L'hérésie avoit pris pour maxime de commencer par-là , et de s'emparer des jeunes âmes, afin de les corrompre plus aisément; Ignace lui en été le moyen , et lui enlève cet avantage. En effet , il y avoit déjà dans l'Eglise chrétienne de grands et de florissants ordres institués pour prêcher la parole de Dieu. Saint François et saint Dominique en avoient établi deux dont les succès remplissoient toute la terre; mais il n'y en avoit point encore qui , par profession , fût engagé à ce divin emploi de former la jeunesse et de la sanctifier. Or c'est le secours que Dieu , par un effet de sa fidélité, préparoi t à son Eglise dans la personne d'Ignace ; tellement que ce saint fondateur pouvoit dire, après le Sauveur du monde : Sinile parvulos ventre ad me 2 : Laissez venir à moi ces âmes innocentes, puisque Dieu m'a fait lhonneur de me choisir pour les cultiver. Enfin, c'est pour cela que Dieu donna ordre à Ignace de fonder des collèges et des écoles publiques , non point précisément pour y enseigner les sciences profanes , il étoit trop rempli de celle des Saints; non point pour des intérêts temporels, il y avoit renoncé en quittant le monde; mais pour nourrir dans la vertu de jeunes enfants plus susceptibles, à cet âge tendre, des saintes impressions qu'ils reçoivent, et pour leur faire sucer de bonne heure le lait de la piété. Ah ! Chrétiens , quels fruits de grâce cette divine institution n'a-t-elle pas produits? combien d'âmes ont été garanties de l'enfer? combien de villes et de provinces ont été maintenues dans l'intégrité de la foi ? combien d'états ont été préservés de la contagion de l'hérésie? Car il est remarquable que dans tous les lieux du monde où cette institution a été reçue, jamais l'hérésie n'a dominé , et qu'elle y est bientôt tombée en décadence; d'où je. conclus que Dieu, en appelant saint Ignace, s'est montré fidèle, non-seulement à toute l'Eglise en général , mais à toutes les parties qui la composent : fidèle à tous les royaumes de la chrétienté, fidèle à toutes les nations de la terre , fidèle à tous les ordres de la république, fidèle a tous les âges et à toutes les conditions des hommes, puisqu il n'y a pas une condition ni un âge , pas une nation ni un
i Mallh,, u. — 2 Marc, 10.
empire, à qui ce grand Saint, en conséquence de sa vocation, n'ait consacré son travail et ses services : Fidelis Deus , per quem vocali estit in societatetn Filii ejus Jesu Christi Domini nostri.
Mais allons plus avant , et voyons de la part de Dieu une autre espèce de fidélité à l'égard même d'Ignace. Quel mystère , mes chers auditeurs, et quelle conduite! Ignace est appelé de Dieu, mais à quoi ? à une fin dont il paroît absolument incapable ; à une entreprise pour laquelle il n'a ni talent , ni ouverture , ni disposition d'esprit. 11 est destiné à diriger les âmes , et c'est un soldat élevé dans les exercices de la guerre , et sans usage des choses divines. 11 est question d'instruire les peuples, et Dieu prend un homme sans lettres et sans études. II s'agit d'instituer un grand ordre, et de former un corps de religion qui se répande dans tout l'univers; mais Ignace est seul, destitué de crédit et de force , réduit à une pauvreté extrême , qui Ta dépouillé de tout ce qu'il étoit selon le monde. Hé ! Seigneur, pouvoitil dire aussi bien que Jérémie , où m'en voyez-vous , et qui suis-je? je ne fais que de naître à votre grâce. A peine ai-je ouvert les yeux pour vous connoître : je ne suis encore qu'un enfant; et quand il faut parler de vous, je ne sais pas prononcer une parole. Comment donc me confiez-vous un tel ouvrage? Tu l'entreprendras, lui répond le Seigneur-, et tu en viendras à bout. Ne dis point que tu es un enfant : Noli dicere , Puer sum 1 ; car il est de ma fidélité , après t'avoir choisi, de te donner tous les moyens nécessaires pour l'accomplissement de ce grand dessein. Aussi , Chrétiens , n'est-ce pas un miracle que tout ce que le Seigneur opère dans Ignace presque au moment de sa conversion , pour en faire un instrument propre à avancer la gloire divine et à procurer le salut des âmes? Ignace n'est pas plutôt entré dans cette solitude où il fut d'abord conduit par l'esprit de Dieu, que le voilà comme transformé dans un autre homme. 11 a passé toute sa vie dans l'embarras de la cour et le bruit des armes , et dans un instant il est rempli de dons extraordinaires ; il reçoit la grâce d'une oraison sublime; les jours et les nuits suffisent à peine pour contenter le goût qu'il y trouve. Il y emploie les semaines entières , sans autre aliment ni autre soutien , tant il est absorbé dans ce saint exercice. Ce ne sont que ravissements , qu'extases, où son corps paroît élevé de terre; Dieu se découvre à lui par les communications les plus intimes ; il voit sensiblement Jésus-Christ dans le sacrifice de l'autel ; il traite avec la reine des anges? il pénètre jusque dans le sanctuaire pour y contempler Dieu même, et la trinité de ses personnes : jamais cet adorable mystère ne fut révélé à un homme mortel plus clairement qu'à Ignace; il semble que ce soit un saint Paul transporté dans
i Jerem., î.
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le ciel , et jouissant déjà de la vision bienheureuse. Lui-même proteste qu'après ce qu'il a vu , il est prêt à mourir pour la foi , quand il n'y auroit plus d'Ecriture , ni de tradition. D'où vient ce changement, Chrétiens? C'est qu'Ignace, pour remplir sa vocation, doit être un homme de Dieu; et parce qu'il a été jusqu'à présent tout autre, il faut que Dieu en fasse un homme nouveau. Or il le fait par cette profusion de lumières et de grâces ; et c'est en cela même que consiste la fidélité de Dieu envers ce saint patriarche.
Mais ce n'est point assez qu'Ignace soit éclairé pour lui -même : il faut encore qu'il le soit pour les autres, et Dieu en a-t-il pris soin? Lisez , mes chers auditeurs , lisez ce livre admirable des Exercices que ce saint solitaire composa dans sa retraite ; ce livre qui a reçu tant d'éloges dans l'Eglise de Dieu; ce livre dont les souverains pontifes ont voulu être les approbateurs , à qui le saint Siège a donné des grâces et des privilèges si authentiques ; ce livre dont l'usage a produit tant de conversions et tant de merveilles dans le monde ; ce livre dont les fruits sont encore aujourd'hui si abondants , et dont l'excellente méthode se pratique avec tant de succès dans le christianisme. Voyez s'il y a rien de plus solide pour la conduite des âmes, rien de plus prudent pour les règles de la foi , rien de plus certain pour le discernement des esprits, rien de plus relevé pour les maximes du salut. Qui fut l'auteur de cet ouvrage? Ignace. Mais quel Ignace? permettez-moi de parler ainsi. Est-ce Ignace consommé dans la vie spirituelle, après plusieurs années depuis sa pénitence? non : mais Ignace sortant du monde, mais Ignace un mois après avoir quitté l'épée et s'être donné à Dieu. Cela ne tient-il pas du prodige? mais ce prodige , c'est une fidélité que Dieu croit devoir à la personne de son serviteur. 11 l'a choisi pour l'instruction des peuples : dès-là sa providence l'oblige à lui donner toutes les connoissances des plus grands maîtres : Fidelis Deus , per quem vocati estis.
Il y a plus : Ignace est un étranger, c'est un mendiant, c'est un inconnu ; il n'a ni accès dans Rome , ni pouvoir, il n'importe : Va , lui dit Dieu , va dans cette capitale de l'univers ; c'est là que j'ai bâti mon Eglise -, et c'est là que tu formeras une compagnie dont je serai spécialement le chef. Ne mesure point l'entreprise par tes forces : plus tu esfoible, mieux elle réussira. Toutes les puissances s'y opposeront, celles de l'enfer et celles de la terre, la sagesse des politiques, la passion des intéressés , le zèle des uns, la malice des autres ; on te rejettera comme un misérable, on t'accusera comme un novateur, on te condamnera comme un ambitieux ; mais je te serai fidèle : Ego libi Romœ propitius ero.
Ce sont, Chrétiens , les propres paroles que saint Ignace entendit
de la bouche de Jésus - Christ même , quand ce Dieu Sauveur se fit voir/; lui dans cette célèbre apparition dont il l'honora, pour l'animer à poursuivre constamment la fondation de son ordre. Paroles que des esprits profanes ont voulu corrompre par une licence qui approche de l'impiété; mais paroles éternellement glorieuses à ce saint instituteur, qui reçut une assurance de la protection divine pour le jeu même où Dieu l'avoit d'abord donnée à saint Pierre et à toute son Eglise :c'étoit un oracle que ces paroles, et vous en savez l'issue. Jamais ordre ne fut plus combattu que celui d'Ignace dans son institution , et jamais ordre ne fut approuvé avec des marques plus sensibles de la Providence. Les cardinaux s'assemblent pour l'examiner, et tous se sentent divinement émus et comme forcés à l'autoriser. L'un d'eux , tout déclaré qu'il étoit contre le dessein d'Ignace, avoue enfin qu'il n'y peut plus résister, et qu'il y reconnoît malgré lui le doigt de Dieu. On fait paroître ce pauvre, ce nouveau venu : il est admis honorablement par le pape , on le reçoit au nombre des fondateurs et des patriarches de l'Eglise, on lui expédie des bulles, on lui donne des pouvoirs, sa compagnie prend naissance : et qu'est-ce que cela , si ce n'est pas toujours un effet de l'inviolable fidélité de Dieu ? Fidelis Deus , per quem vocati estis.
Mais Dieu souffre qu'Ignace soit persécuté : voilà ce que l'incrédulité de tout temps a produit contre la Providence sur les âmes justes. Hé bien! Chrétiens, que concluez-vous de là? Ignace a vécu dans la persécution : donc Dieu ne lui a pas été fidèle. Ah I gardonsnous de tirer cette conséquence, si opposée aux principes de notre foi ; autrement, il faudroit dire que Dieu n'a pas même été fidèle à son Fils, et que de tous les Saints qui jouissent de la gloire, il n'y en a pas un qui ne pût former contre la providence de Dieu la même plainte. Non, mes chers auditeurs , ne raisonnons point de la sorte. Dites plutôt avec moi que les persécutions furent, pour saint Ignace, les plus évidents et les plus illustres témoignages de la fidélité de son Dieu , et vous parlerez en chrétiens.
Car pourquoi ce grand Saint a-t-il souffert tant de contradictions et de violences , a-t-il essuyé tant d'outrages , a-t-il été noirci de tant de calomnies ? ne vous l'ai-je pas dit d'abord ? Ce fut pour l'intérêt de Dieu et pour sa justice. L'eût-on déféré à Barcelone comme un visionnaire et un illuminé , s'il n'eût pas embrasé tous les cœurs par ses exhortations ferventes et pathétiques? L'eût-on confiné à Alcala dans un cachot obscur, s'il n'eût pas réduit des femmes très - qualifiées aux saintes rigueurs de la pénitence, en les ramenant de leurs désordres? Lui eût-on préparé dans Paris le traitement le plus indigne, s'il n'eût pas gagné à Dieu des hommes apostoliques pour être
les compagnons de son zèle ? N'est-ce pas en haine de la conv ;rsion de François-Xavier, qu'on attenta sur sa personne ? D'où lui vint cette tempête qui se forma contre lui à Rome par un parti nombreux et puissant , sinon parce qu'il s'étoit hautement déclaré contre un prédicateur qui prèehoit le luthéranisme? Mille autres semblables sujets, n'est-ce pas ce qui lui a suscité tant de persécutions? Or je vous demande, souffrir de la sorte, étoit-ce une marque que Dieu lui fût infidèle, puisque les persécutions sont les grâces les plus exquises dans l'ordre de la prédestination des Saints, puisque leurs soufiiances sont regardées dans le christianisme comme une béatitude, puisqu'il est certain que dans tout l'Evangile Jésus- Christ les a spécialement promises à ceux qui seroient les hérauts de sa gloire ? Dites-moi , mes chers auditeurs , si c'étoit abandonner Ignace , que de le faire participer au sort des apôtres et des élus? Mais d'ailleurs, quand Dieu ajoute à tout cela une protection visible et éclatante, et que par des ressorts inconnus aux hommes, mais infaillibles, il fait tourner la persécution à la gloire de ce saint homme; quand Dieu lui donne la grâce, comme à un autre Joseph , de régner, pour ainsi dire, dans sa prison, d'y attirer les peuples , d'y enseigner, d'y exhorter, d'y convertir les âmes-, quand on dit publiquement à Alcala que pourvoir saint Paul dans les chaînes , il n'y a qu'à voir Ignace dans les fers ; quand il sort des cachots de Salamanque avec une approbation juridique de sa doctrine, ce qui lui gagne un nombre infini de sectateurs ; quand Dieu change en un moment le cœur de ceux qui prétendoient le déshonorer dans l'université de Paris , et qu'au lieu de le traiter aussi rigoureusement qu'ils se l'étoient proposé, ils se jettent à ses genoux , publient son innocence et font un éloge de sa vertu -, quand ses persécuteurs dans Rome sont punis de Dieu par des châtiments exemplaires ; quand mille autres traits de la providence donnent évidemment à connoître avec quelle attention le ciel veilloit sur lui et le soutenoit dans les traverses, peut -on dire qu'il en eût été délaissé? et par une conséquence toute contraire, ne faut-il pas reconnoître que Dieu jamais ne fut plus fidèle à Ignace que dans les croix et dans les afflictions ? Fidelis Deus , per quem vocati estis in societatem Jesu Christi.
Or, pour tirer de cette première partie quelque instruction dont nous puissions profiter, voilà, mes chers auditeurs, comment Dieu nous sera fidèle à nous-mêmes dans les conditions où il nous appelle, et où nous entrons par les ordres et sous la conduite de son adorable providence. Prenez garde, s'il vous plaît : je ne dis pas que Dieu nous sera fidèle dans les conditions où nous nous serons engagés de nousmêmes , sans le consulter et sans égard à ses desseins : je ne dis pas
qu'il nous sera fidèle dans ces étcts et dans ces ministères où nous nous serons ingérés, non selon son gré , mais selon le nôtre , selon le caprice qui nous guide, selon l'intérêt qui nous attire, selon l'ambition qui nous pousse , selon le plaisir qui nous flatte : surtout je ne dis pas qu 0 nous sera fidèle dans ces occasions dangereuses où la seule passio.. nous conduit , et où la seule passion nous retient. Car de quelle fidélité nous peut-il être redevable, lorsqu'il ne nous arien promis , c*est trop peu , lorsqu'il nous a même expressément menacés de retirer son secours , et de nous en priver ? Je dis donc seulement qu'il nous sera fidèle , quand ce sera lui qui nous aura choisis , et que nous nous conformerons à son choix; quand ce sera lui qui nous aura envoyés, et que nous aurons ses divines volontés à exécuter; quand ce sera lui qui nous aura appelés, et que nous ne suivrons point d'autre vocation que la sienne. Oui , Chrétiens , c'est alors que notre Dieu nous sera fidèle, qu'il fera descendre sur nous l'abondance de ses grâces, qu'il nous éclairera de ses lumières, qu'il nous revêtira de sa force, qu'il nous garantira du péril, qu'il nous consolera dans nos peines, qu'il fera tout réussir à sa gloire et pour notre salut : car voilà ce qu'il ne nous peut refuser sans blesser tout à la fois, et sa bonté, et sa sagesse , et sa justice ; sans manquer à la parole qu'il nous a ai solennellement donnée, et que tant d'exemples ont confirmée. Cependant observez bien encore la promesse que je vous fais de sa part, et prenez-en bien le sens. Je ne prétends pas qu'il fera toujours réussir les choses selon nos idées humaines , et que nous n'aurons point de combats à livrer, point d'obstacles à surmonter, point même de mauvais succès , selon le monde , à supporter. Ce n'est point là ce qu'il a voulu nous faire entendre, en nous assurant qu'il seroit avec nous, et que nous pourrions toujours compter sur son assistance.
Mais je prétends que , soit que nos entreprises succèdent selon nos vues, ou qu'elles échouent, soit que nous soyons dans l'estime publique ou dans le mépris , quoi qu'il arrive, il saura tirer de tout sa gloire , et faire tout servir à notre avancement et à notre sanctification ; mais une telle fidélité de la part de Dieu n'est pas ce que nous demandons. Nous voudrions qu'il nous fût fidèle pour nous élever, pour nous distinguer, pour nous faire en tout paroître avec éclat. La moindre difficulté qui nous arrête , la moindre disgrâce qui nous humilie , le moindre revers qui nous dérange , c'est assez pour troubler notre foi , et pour nous faire accuser la providence du Seigneur. Si le saint patriarche dont je fais l'éloge en eût jugé comme nous, il eût bientôt abandonné l'ouvrage qu'il avoit entrepris et commencé; il eût cru devoir céder à tant d'orages et à de si rudes tempêtes dont il se vit assailli : mais au plus fort de la persécution , il espéra , comme
Abraham , contre l'espérance même ; car il savoitque Dieu a des voies secrètes qu'il n'est pas oblige de nous révéler, et que quand il paroît plus éloigné de nous, c'est souvent alors qu'il en est plus près. Agissons donc avec confiance; et, sûrs que Dieu nous sera fidèle comme à Ignace, soyons nous-mêmes, comme Ignace, fidèles à Dieu : c'est le sujet de la seconde partie.