‹ Œuvres de BourdaloueChapitre 60 sur 124 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Pour établir solidement la vérité de ma première proposition , et pour vous en donner d'abord la juste idée que vous en devez avoir, j'appelle dans les principes de l'Ecriture l'accomplissement de l'apostolat, prêcher un Dieu crucifié, et, malgré les contradictions delà prudence du siècle, proposer la croix aux hommes, comme la seule source de leur bonheur , comme le fondement unique de leur espérance , comme le mystère de leur rédemption , comme le moyen sûr et infaillible de leur salut : ainsi l'a entendu saint Paul quand il a dit : Nos autem prœdicamus Christum crucifîxum*. Voilà à quoi il a réduit toute la fonction du ministère évangélique ; et telle est la fin pour quoi Dieu a suscité ces douze princes de l'Eglise, ces premiers fondateurs du christianisme , ces hommes envoyés au monde pour y annoncer Jésus-Christ, dont ils étoient les ambassadeurs, et pour y publier sa loi, dont ils ont été par office les interprètes fidèles : Legatione pro Christo fungimur* ? Qu'ont-ils fait? ils ont prêché la croix ; et au lieu que la croix n'avoit été jusque-là qu'un sujet de malédiction et qu'un opprobre ; au lieu que la croix de Jésus-Christ étoit le scandale des Juifs, et paroissoit une folie aux Centils , à force d'en exalter la vertu iis l'ont rendue vénérable à toute la terre. Voilà, dis -je, à quoi s'est terminée leur vocation , et par où ils ont mérité le nom d'apôtres. Or il est évident , Chrétiens, que saint André s'est signalé entre tous les autres dans ce glorieux emploi , et qu'il a eu un droit particulier de prendre , si j'ose m'exprimer de la sorte , pour devise de son apostolat : Nos autem prœdicamus Christum crucifixum. Et il est encore évident qu'il n'a jamais mieux accompli ce qui est marqué ■lans ces paroles, que quand il a été lui-même attaché à la croix : pourquoi cela? parce que c'est sur la croix qu'il a prêché Jésus-Christ crucifié , ou , si vous voulez , la loi de Jésus-Christ, avec plus d'autorité et de grâce , avec plus d'efficace et de conviction , avec plus de succès et de fruit : trois avantages que sa croix lui a procurés , et en quoi je fais consister la perfection d'un apôtre et d'un prédicateur de l'Evangile. Reprenons , et suivez-moi.

Non, mes chers auditeurs , jamais saint André n'a prêché le mystère

♦ l Cor., 2.-22 Cor., 5.

de la croix, ou la loi de Jésus-Christ , avec tant d'autorité et tant de grâce , que quand il a été lui-même crucifié ; et ma pensée sur ce point n'a presque pas môme besoin d'éclaircissement ; car pour vous la rendre en deux mots , non-seulement intelligible, mais sensible, iJ n'appartient pas à toutes sortes de personnes de prêcher la croix. C'est une vérité éternelle qu'il faut porter sa croix -, et que , pour la porter en chrétien , il la faut porter volontairement jusqu'à l'aimer, et jusqu'à s'en glorifier : Abait gloriari , nisiin cru.ce Domini nostri '. Mais cette vérité , quoique éternelle, n'a pas la même grâce dans la boucbe de tout le monde : les hommes, pour être sauvés, ont intérêt de la bien comprendre ; mais en même temps ils ont une secrète opposition à en être instruits par ceux qui ne la pratiquent pas , et qui n'en font nulle épreuve ; et si quelquefois un mondain s'ingère de leur en faire des leçons, bien loin de s'y rendre dociles, ils se révoltent , et ne peuvent souffrir qu'un homme à qui rien ne manque, et qui jouit tranquillement des douceurs de la vie , ose leur prêcher la pénitence et la mortification. Aussi , comme remarque saint Chrysostome, Jésus -Christ, tout Dieu qu'il étoit, pour s'accommoder làdessus à la disposition des. hommes , ne vint annoncer au monde l'évangile de la croix qu'en se faisant lui-même un homme de douleurs , c'est-à-dire un homme dévoué à la souffrance et à la croix : Vir dolorum 2. Indépendamment de cette qualité , il avoit toute l'autorité d'un Dieu : j'en conviens; mais s'il n'avoit été que le Fils de Dieu , ou s'il avoit toujours été, comme fils de l'homme, dans la béatitude et dans la gloire, sans participer à nos peines , il lui eût manqué, par rapport à nous, une certaine autorité d'expérience et d'exemple, sur quoi est fondé le droit dont je parle , de prêcher aux autres la croix ; et de là vient qu'il se détermina à souffrir : car c'est ce que le grand Apôtre a prétendu nous déclarer, quand il a dit que la sagesse de ce divin Législateur avoit paru, en ce qu'étant Fils de Dieu, il avoit appris par lui-même , et par ce qu'il avoit souffert comme homme, l'obéissance qu'il exigeoit des hommes, et qu'il vouloit les obliger de rendre à sa loi -, loi parfaite, mais sévère, dont toutes les maximes vent à nous faire comprendre la sainteté, l'utilité, la nécessité de la croix : Qui cùm esset Filius Dei, didicit ex us quœ passus est, obedientiam* .

En effet, il est aisé d'exhorter les autres à la pratique d'une vie austère, au retranchement des plaisirs, au crucifiement de la chair, tandis qu'il n'en coûte rien. Un homme bien nourri , disoit saint Jérôme, n'a point de peine à discourir de l'abstinence et du jeûne ; un homme abondamment pourvu de tout , à qui rien ne manque , et qui

• Calai., 6. — » Isai., 53. — 3 Hebr., 5.

est en possession de mener une vie agréable et commode , s'érige aisément en prédicateur de la plus exacte réforme. Mais , quelque éloquent et quelque zélé qu'il puisse être, on croit toujours avoir droit d'en appeler à son exemple , et de lui répondre que ce zèle de réforme ne lui convient pas , que ce langage lui sied mal , et que , s'il veut porter les choses à cette rigueur, il devroit chercher des auditeurs dont il fût un peu moins connu. Non pas dans le fond que ce reproche soit absolument légitime, puisque Jésus- Christ ordonnoit qu'on obéit aux pharisiens , du moment qu'ils étoient assis sur la chaire de Moïse, et qu'on respectât leur doctrine, quoique leur conduite y fût toute contraire ; mais parce qu'il est vrai que cette contrariété entre la doctrine et la vie est au moins un spécieux prétexte dont notre malignité ne manque pas de se prévaloir contre les vérités dures qu'on nous prêche ; et parce que naturellement nous nous élevons contre quiconque entreprend de nous assujettir à toute la rigueur de nos devoirs , et n'est pas pour cela bien autorisé. Or làdessus saint André a eu tout l'avantage que peut avoir un apôtre; car il a prêché la croix dans un état où les censeurs les plus critiques et les ennemis de la croix les plus déclarés n'avoient rien à lui reprocher. 11 ne l'a pas prêchée comme ces docteurs hypocrites dont saint Matthieu parle, qui mettent sur les épaules des autres des fardeaux pesants, et qui ne voudroient pas eux-mêmes les remuer du doigt -, il ne l'a pas prêchée comme ceux dont saint Paul disoit à Timothée, qu'il viendroit dans les derniers jours des hommes qui auroient l'apparence de la plus éclatante piété, mais qui seroient remplis de l'amour d'eux-mêmes , enflés d'orgueil et pervertis dans la foi ; c'est-à-dire il ne l'a pas prêchée comme ont fait presque dans tous les siècles certains prétendus réformateurs de l'Eglise, qui, connus d'ailleurs pour des hommes sensuels, n'en étoient pas moins hardis à invectiver contre la mollesse ; déplorant les relâchements de la pénitence , tandis qu'ils enrejetoient les œuvres pénibles et laborieuses ; plus occupés peut-être de leurs personnes et du soin de leurs corps, que n'auroit été un mondain de profession. Non . Chrétiens, ce n'est pas ainsi que saint André a prêché la croix ; mais pour la prêcher , il s'est mis lui-même sur la croix. La croix a été la chaire d'où il s'est fait entendre : c'est de là , comme nous lisons dans les Actes de sa vie , qu'il exhortoit le peuple à embrasser ce moyen salutaire et nécessaire , dont dépend tout le bonheur des élus de Dieu ; et voilà non-seulement ce qui l'autorisoit, mais ce qui donnoit de la force à sa parole , pour annoncer le mystère de la croix avec plus d'efficace et de conviction.

C'est le second avantage de son apostolat , dit saint Chrvsostome,

d'avoir montre par-là jusqu'à quel point il étoit persuadé lui-même de la vérité qu'il prêchoit, et d'avoir eu par-là môme le don d'en persuader si fortement les autres, que, tout infidèles qu'ils étoient, ils n'ont pu résister à la sagesse et à l'esprit de Dieu qui parloit en lui. Il faut, ajoutoit saint Bernard ( et permettez -moi d appliquer sa pensée à mon sujet), il faut que le prédicateur de l'Evangile, pour convertir les cœurs, fortifie sa voix; et parce que sa voix n'est que foiblesse , il faut qu'elle soit accompagnée d'une autre voix puissante et pleine de force : Dabil voci suœ vocem virlu(is\ .Mais quelle est cette voix puissante et pleine de force? La voix de l'action , cette voix infiniment plus éloquente, plus pénétrante , plus touchante que tous les discours : montrez-moi par vos exemples et par vos œuvres que vous êtes vous-même persuadé , et alors votre voix me persuadera et me convertira : Dabis voci tuœ vocem virtutis ; si quod mihi suades , prius tibi videaris persuasisse -. Or voilà par où saint André triompha , et de l'infidélité des païens , et de la dureté des Juifs. Il veut que sa voix soit pour eux cette voix toute-puissante qui , selon le prophète, abat les cèdres et brise les rochers ; il veut que sa voix ait la vertu d'amollir les cœurs les plus endurcis , et de soumettre les esprits les plus superbes : Vox Domini confringentis cedros , vox Domini concutientis desertum 3. Que fait-il? il commence par les convaincre qu'il est lui-même parfaitement et solidement convaincu de ce qu'il leur prêche-, qu'il es^dis-je , convaincu de la nécessité d'embrasser la croix de Jésus-Christ, de s'attacher à elle par un esprit de foi, et de s'en appliquer les fruits par le long usage des souffrances de la vie. Car quelle preuve plus authentique leur peut-il donner sur cela de la persuasion où il est, que l'empressement et l'ardeur qu'il témoigne pour souffrir ? On lui prononce son arrêt , et tout-à-coup il est saisi d'un mouvement de joie qui va jusques à l'extase et au ravissement ; le peuple veut s'opposer à l'exécution de cet arrêt, et André s'en tient offensé; on le conduit au supplice , et d'aussi loin qu'il envisage la croix qui lui est préparée , il la salue dans des termes pleins d'amour et de tendresse ; il se fait une émotion populaire , pour le délivrer : Eh quoi ! mes Frères , leur dit-il , ètes-vous donc jaloux de mon bonheur ? faut-il qu'en vous intéressant pour moi, vous conspiriez contre moi , et que , par une fausse compassion , vous me fassiez perdre le mérite d'une mort si précieuse ? Le jugp intimidé s'offre à l'élargir , et André le rassure ; le juge commande qu'on le détache de la croix , et André proteste que c'est en vain , parce qu'il y est attaché par des liens invisibles que l'enfer même ne peut rompre, qui sont les liens de sa foi et de sa charité : s'il n'étôit en effet persuadé,

i Pialm. 67. — - Bern. — 3 Psalm. 38.

penseroit-il, parleroil-il, agiroit-il, souffriroit-il de la sorte? et, pour marquer que ses sentiments sont sincères , persisteroit-il deux jours entiers dans le tourment le plus cruel , Biduo pendens ' ; publiant toujours que Jésus-Christ est le seul Dieu qu'il faut adorer , et que toute la sainteté, toute la prédestination des hommes est renfermée dans la croix? Mais supposé le témoignage que saint André rendit à cette vérité . quelle conséquence les spectateurs de son martyre n'étoient-ils pas forcés de tirer en faveur de Jésus-Christ et de sa religion ? Considérant cet homme , d'ailleurs vénérable par l'intégrité de sa vie, illustre par les miracles qu'il avoit faits au milieu d'eux, et qui , par sa conduite pleine de sagesse , s'étoit attiré le respect des ennemis mêmes de son Dieu -, le voyant , non pas mépriser ni braver la mort par une vaine philosophie , mais la désirer par un pur zèle de se conformer à son Sauveur crucifié ; aimer , par ce motif de christianisme, les deux choses que le monde abhorre le plus, savoir, l'ignominie et la douleur ; et , malgré les révoltes de la nature , faire de la croix l'objet de son ambition et ses plus chères délices : tout païens, tout juifs qu'ils étoient, que pouvoient-ils conclure de là , sinon qu'il y avoit dans cet apôtre quelque chose de surhumain , et que la chair et le sang n'ayant pu former en lui des sentiments si élevés au-dessus de l'homme, il falloit qu'ils lui vinssent de plus haut? A moins qu'ils ne voulussent s'aveugler eux-mêmes et s'obstiner dans leur aveuglement , pouvoient-ils ne pas reconnoître qu'il n'y a que Dieu qui puisse inspirer à un homme mortel un amour de la croix si héroïque ; et à moins qu'ils n'eussent des cœurs de pierre, quoique païens et infidèles , pouvoient-ils n'être pas touchés, n'être pas ébranlés, n'être pas changés par la vue d'un spectacle si surprenant et si nouveau ?

De là même aussi , mes chers auditeurs, suivit le succès prodigieux de la prédication de saint André , et la bénédiction que Dieu donna à son apostolat. Si nous en croyons les Actes de son martyre, de tout le peuple attentif à l'écouter prêchant sur la croix, à peine restat-il un païen qui , éclairé des lumières de la grâce et cédant à la force d'un tel exemple, ne renonçât à l'idolâtrie et ne confessât Jésus- Christ : au lieu que Jésus-Christ crucifié avoit pu dire ce que Dieu , par la bouche d'un prophète, disoit à Israël, Tolâ die expandi manus meas ad populum non credentem i 3 J'ai tendu mes bras à un peuple rebelle et incrédule ; saint André eut au contraire la consolation de tendre les bras à un peuple docile , qui reçut sa parole avec respect, et qui s'y soumit avec joie, pour accomplir, ce semble, dès-lors ce qu'avoit dit le Fils de Dieu, que celui qui croiroit en lui

« Ace. mart. S. And. — 2 Isai,, 65.

feroit non-seulement les mêmes œuvres , mais encore de plus grandes oeuvres que lui : Qui crédit in me , opéra quœ ego facio, et ipse fade t , et majora horum faciet l. Des milliers d'infidèles, que le supplice de cet apôtre avoit rassemblés autour de sa croix , convertis par ce qu'ils ont vu et par ce qu'ils ont entendu , s'en retournent glorifiant Dieu. De la ville de Patras, où Dieu, par le ministère d'André, opère ces effets miraculeux, le bruit, disons mieux, le fruit s'en répand dans toutes les provinces voisines; on voit avec étonnement les temples des idoles abandonnés, le culte des démons aboli , le règne de la superstition détruit, le nom de Jésus-Christ partout révéré. Le frère même du proconsul, jusque-là zélé défenseur des fausses divinités, rend hommage à la vérité. Entre les Eglises naissantes, celle d'Achaïe, où saint André a souffert , devient en peu de jours la plus nombreuse et la plus fervente. Qui fait tout cela? la foi d'un Dieu crucifié, prêchée par un apôtre crucifié; je veux dire, le zèle d'un apôtre qui , à l'exemple de son maître , prêche la croix du haut de la croix, et qui , selon la belle expression de saint Jérôme, confirme , par son amour pour la croix , tout ce qu'il enseigne de l'obligation rigoureuse, mais indispensable, de porter la croix : Omnem doctrinam suam crucis disciplina roborans 8. En effet , donnezmoi un prédicateur de l'Evangile parfaitement mort à lui-même, sincère amateur de la croix, et qui dise de bonne. foi avec saint Paul , Mihi mundus crucifixus est, et ego mundo 3 : Le monde est crucifié pour moi, et je suis crucifié pour le monde ; rien ne lui résistera : avec cela , il triomphera de l'erreur , il confondra l'impiété, il exterminera le vice, il convertira les villes entières; avec cela, les pécheurs les plus endurcis Técouteront et le croiront , les libertins et les impies se soumettront à lui , les sensuels et les voluptueux subiront le joug de la pénitence : pourquoi ? parce que telle est, dit saint Jérôme, la vertu de la croix prêchée par un homme souffrant lui-même et mourant sur la croix : Omnem doctrinam suam crucis disciplina roborans.

Voilà donc, Chrétiens, le prédicateur que Dieu a suscité pour votre instruction : et qui peut dire à la lettre qu'il n'a point employé, en vous prêchant, les discours persuasifs de la sagesse humaine, mais les effets sensibles de l'esprit et de la vertu de Dieu? Et sermo meus et prœdicatio mea, non in persuasibilibus humanœ sapientiœ verbh, sedin ostensione spiritus et virtutis *. Voilà ce que Dieu veut que vous écoutiez : c'est saint André sur la croix. Ne me considérez point, n'ayez nul égard ni à mes paroles ni à mon zèle , oubliez la sainteté de mon ministère; je ne suis aujourd'hui, si voua

i Joan., 12. — s Hieron. — 3 Calai., 6. — 4 t Cor., 2.

DE SAINT ANDRÉ. 32i

voulez, qu'un airain sonnant et qu'une cymbale retentissante, et ce n'est point à moi de vous prêcher un Dieu crucifié ; c'est à cet apôtre , c'est à cet homme crucifié, dont la prédication, plus pathétique et plus efficace que la mienne, se fait encore entendre dans toutes les églises du monde chrétien. Le voilà, dis-je, ce ministre irrépréhensible, ce prédicateur contre lequel vous n'avez rien à répliquer : mais que n'a-t-il pas à vous reprocher? Il vous prêche encore maintenant le même Dieu qu'il a prêché aux Juifs et aux païens , un Dieu qui vous a sauvés par la croix. Le croyez-vous? la vie que vous menez le fait-elle voir? cet amour-propre qui vous domine , ces recherches de vous-mêmes , cet attachement servile à votre corps , cette attention à le ménager, à le flatter, à ne lui rien refuser; ces commodités étudiées et affectées , cette horreur des souffrances et de la vraie pénitence 5 en un mot , cette vie des sens, si opposée à l'esprit chrétien , cette vie molle et voluptueuse dont vous vous êtes fait une habitude : tout cela marque-t-il que vous êtes bien convaincus de la prédication de saint André ?

Ah! mes chers auditeurs, si saint André nous avoit prêché un autre Jésus-Christ et un autre Sauveur; si dans le conseil de la sagesse éternelle il avoit plu à notre Dieu de nous sauver par la joie , aussi bien qu'il lui a plu de nous sauver par la peine, et que saint André nous eût annoncé cet Evangile, ce nouvel Evangile ne s'accorderoit-il pas parfaitement avec notre conduite? Figurons-nous que cet apôtre vient aujourd'hui nous déclarer que ce n'est plus par la croix , mais par les plaisirs , que nous devons opérer notre salut ; figurons-nous que ce que je dis cesse d'être une supposition , et devient une vérité : y auroit-il en vous quelque chose à corriger et à réformer? Répondez , mondain , répondez ; c'est à vous que je parle : interrogez votre cœur, et reconnoissez jusqu'où l'esprit du monde corrompu vous a porté : ce système de christianisme ne vous seroit-il pas avantageux, et ne se rapporteroit-il pas entièrement à votre goût et à vos idées ? Il faut donc de deux choses l'une , ou que votre vie soit un monstre dans l'ordre de la grâce , ou que saint André , avec toute la vertu et toute la force de son apostolat, ne vous ait pas encore persuadé ; que votre vie soit un monstre dans l'ordre de la grâce , si , croyant d'une façon , vous vivez de l'autre -, si , chrétien de profession , vous êtes juif d'esprit et de cœur; si , reconnoissant que votre salut est attaché à la croix , vous ne laissez pas de fuir et d'abhorrer la croix : car qu'y a-t-il de plus monstrueux que cette contradiction ? Cependant , mes Frères, disoit saint Bernard, tel est le caractère de mille chrétiens, disciples de la croix de Jésus-Chrisi, et tout ensemble ennemis de la croix de Jésus-Christ. Ou bien, mon cher

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