SERMON POUR LA FÊTE DE SAINT FRANÇOIS-XAVIER
Ecce non est abbreviaia manux Domini , ut salvarc nequeat.
Voici un miracle de la vertu de Dieu, qui fait bien voir que le bras du Seigneur p'^l pas raccourci , et qu'il peut encore sauver son peuple, liait , cbap. lix.
Monseigneur \
Quel est ce miracle dont nous avons été nous-mêmes témoins, et en quel sens peuvent convenir ces paroles du prophète à l'homme
1 /Ici. mari. S. yjndr.
* Messire François Taure, évéque d'Amtens.
apostolique dont nous solennisons la fête? Est-ce l'éloge de François- Xavier que j'entreprends, ou n'est-ce pas l'éloge de la foi qu'il a prêchée ? et si le Seigneur, dans ces derniers siècles , a fait éclater sa toute-puissante vertu par la conversion d'un nouveau monde , est-ce au ministre de ce grand ouvrage qu'il en faut attribuer la gloire , ou n'est-ce pas plutôt au maître qui l'avoit choisi , et qui l'a si heureusement conduit dans l'exercice de son ministère? Parlons donc, Chrétiens, non pas pour exalter le mérite de l'apôtre des Indes et du Japon, mais pour reconnoître la force de l'Evangile qu'il a porté à tant de nations barbares; et tirons, des merveilleux succès de sa prédication, une preuve sensible et toute récente de l'incontestable vérité de la foi à laquelle il a soumis les plus fières puissances de l'Orient : Ecce non est abbreviata manus Domini. Voici un prodige que Dieu nous a mis devant les yeux , pour nous convaincre et pour confirmer notre foi peut-être chancelante, toujours au moins foible et languissante : c'est la propagation du christianisme en de vastes pays d'où l'infidélité l'avoit banni , et où Xavier, sur les ruines de l'idolâtrie et malgré tous les efforts de l'enfer, a eu le bonheur de le rétablir. Je ne prétends point égaler par-là cet ouvrier évangélique aux premiers apôtres. Je sais quelles furent les prérogatives de ces douze princes de l'Eglise, et quelle supériorité le ciel leur donna , soit par l'avantage de la vocation , soit par l'étendue du pouvoir, soit par la plénitude de la science. Mais après tout, comme saint Augustin a remarqué que ce n'étoit point déroger à la dignité de Jésus-Christ, de dire que saint Pierre a fait de plus grands miracles que lui : aussi ne crois-je rien diminuer de la prééminence des apôtres , quand je dis que Dieu , pour l'amplification de son Eglise , a employé saint François-Xavier à faire un miracle non moins surprenant ni moins divin que tout ce que nous admirons dans ces glorieux fondateurs de la religion chrétienne.
C'est, Monseigneur, ce que nous allons voir ; et je ne puis douter qu'entre les honneurs que reçoit de la part des hommes l'illustre Saint dont nous célébrons la mémoire, il n'agrée surtout le culte et le témoignage de piété que Votre Grandeur vient ici lui rendre. On sait quel fut son respect et sa profonde vénération pour les évêques , légitimes pasteurs du troupeau de Jésus-Christ, et les dépositaires de l'autorité de Dieu; on sait avec quelle soumission il voulut dépendre d'eux; que c'étoit sa grande maxime; que c'étoit, disoit-il lui-même , la bénédiction de toutes ses entreprises , et que c'est enfin une des plus belles vertus que l'histoire de sa vie nous ait marquées. Mais , Monseigneur, si Xavier eût vécu de nos jours , et qu'il eût eu à travailler sous la conduite et sous les ordres de Votre Grandeur, corn-
bien , outre ce caractère sacré qui vous est commun a\«.c plusieurs , eût-il encore honoré dans vous d'autres grâces qui vous sont particulières? Aussi zélé qu'il étoit pour l'honneur de l'Evangile, combien eût-il révéré dans votre personne un des plus célèbres prédicateurs qu'aient formés notre France ; un homme dont le mérite semble avoir eu du ciel le môme partage que celui de Moïse , et à qui nous pouvons si bien appliquer ce qui est dit de ce fameux législateur : Glorificavit illum in conspeclu regitm , et jussit Mi coram populo suo ' : Dieu l'a glorifié devant les têtes couronnées par le ministère de sa sainte parole , et lui a donné ensuite l'honorable commission de gouverner son peuple. Voilà , Monseigneur, ce qui eût sensiblement touché le cœur de Xavier : et Votre Grandeur n'ignore pas comment les nôtres sur cela même sont disposés. Que n'ai-je , pour traiter dignement le grand sujet qui me fait aujourd'hui monter dans cette chaire, et paroître en votre présence , ce don de la parole et cette éloquence vive et sublime qui vous est si naturelle! mais le secours du Saint-Esprit suppléera à ma foiblesse , et je le demande par la médiation de Marie Ave, Maria.
Une des difficultés les plus ordinaires que formoient autrefois les païens contre notre religion , c'étoit, si nous en croyons le vénérable Bède , qu'on n'y voyoit plus ces miracles dont leur parloicnt les chrétiens , et qu'ils produisoient comme les peuves certaines de sa divinité : ce qui faisoit conclure à ces ennemis du christianisme, ou qu'il avoit dégénéré de ce qu'il étoit , ou qu'il n'avoit jamais été ce qu'on prétendoit. A cela, les Pères répondoient diversement. 11 est vrai, disoit saint Grégoire pape, que ce don des miracles n'est plus aujoud'hui si commun qu'il l'a été dans la primitive Eglise; mais aussi n'est-il plus désormais si nécessaire qu'il l'étoit alors : car la foi, naissante encore, if étoit, dans ces premiers temps, qu'une jeune plante qui, pour croître et pour se fortifier, devoit être arrosée et nourrie de ces grâces extraordinaires ; mais maintenant qu'elle a jeté de profondes racines , et qu'elle est en état de se soutenir, elle n'a plus besoin de ce secours. Cette réponse est solide , mais celle de saint Augustin me paroît plus sensible et plus convaincante , lorsqu'il raisonnoit de la sorte, en disputant contre les infidèles : Ou vous croyez les miracles sur quoi nous appuyons la vérité de la religion chrétienne , ou vous ne les croyez pas : si vous les croyez , c'est en vain que vous nous en demandez de nouveaux, puisque Dieu s'est assez expliqué par ceux qu'il a opérés d'abord dans rétablissement du christianisme : si vous ne les croyez pas , du moins faut-il que
i Eccli., 45.
vous en reconnoissiez un , bien authentique et plus fort que tous les autres, savoir, que, sans miracles, le inonde ait été converti à la foi de Jésus-Christ : Si Chrisli miraculis non creditis, saltem huic miracido credendum est, mundum sine 7niraculis fuisse conversum '. En effet , qu'y a-t il de plus miraculeux qu'une telle conversion? Mais permettez-moi, mes chers auditeurs, d'ajouter ma pensée à celle de ces grands hommes : car je dis que les miracles de l'Eglise naissante n'ont point cessé; je prétends qu'ils subsistent encore, et que Dieu les a continués jusque dans ces derniers siècles ; et je puis toujours m'écrier, avec le prophète, que le bras tout-puissant du Seigneur n'est point raccourci : Ecce non est abbretiata manus Domini. Pour vous en faire convenir avec moi, je vous demande quel est, de tous les miracles qui se sont faits dans l'établissement de l'Eglise, le plus merveilleux et le plus grand? n'est-ce pas , comme dit saint Ambroise, l'établissement de l'Eglise même? Rappelez dans votre esprit de quelle manière la loi chrétienne s'est répandue dans le monde ; la sublimité de ses mystères incompréhensibles, et même opposés, en apparence, à la raison humaine ; la sévérité de sa morale , contraire à toutes les inclinations de l'homme et à ses sens ; les violents assauts et les combats qu'elle a eu à essuyer; la foiblesse des apôtres dont Dieu s'est servi pour la prêcher , et toutefois les succès étonnants de leur prédication dans les royaumes, dans les empires , dans tous les états. Il n'y a point d'esprit droit et équitable qui , pesant bien tout cela , n'y découvre un miracle visible , et qui n'avoue , avec Pic de la Mirande , que c'est une extrême folie de ne pas croire à l'Evangile : Maximœ insaniœ est Evangelio non credere 2. Or je soutiens que saint François-Xavier a renouvelé ce miracle , et je soutiens qu'il l'a renouvelé par les mêmes moyens que les apôtres de Jésus-Christ y ont omployés : en deux mots , Xavier , pour la propagation de la foi , a fait des choses infiniment au-dessus de toutes les forces humaines; c'est la première partie : Xavier, comme les apôtres , a fait ces prodiges de zèle par des moyens qui ne tiennent rien de la prudence et de la sagesse humaine; c'est la seconde partie. Un monde converti par François-Xavier, voilà le succès de l'Evangile : Xavier travaillant à convertir tout un monde par les abaissements et les souffrances, voilà la conduite de l'Evangile : le succès et la conduite joints ensemble , c'est ce que j'appelle le miracle àà l'Evangile , et voilà le partage de ce discours et le sujet de votre actention.