SERMON POUR LA FÊTE DE SAINT THOMAS, APOTRE
Noli esse incredulus, sed fidelis.
Ne soyez point incrédule, mais soyez fidèle. Saint Jean , chap. xx.
Ce sont les deux points dïnstruction que le Fils de Dieu nous propose dans lévangile de ce jour, et qui renferment en deux mots ce qu'il y a de plus important dans la vie chrétienne et dans la voie du salut éternel. Ne soyez point incrédule ; voilà recueil que nous avons à éviter : soyez fidèle ; voilà l'heureux terme où nous devons parvenir. En effet, si nous étions vraiment fidèles, nous serions justes, nous serions saints, nous serions parfaits ; et nous ne sommes communément vicieux , impies , corrompus , que parce que nous sommes incrédules. La foi, telle que la veut saint Paul, nous inspireroit la ferveur, le zèle , la piété ; et l'incrédulité ne nroduit dans nos esprits
et dans nos cœurs que relâchement , qu'aveuglement , qu'endurcissement. Comme la foi , selon le concile de Trente, est le principe et la racine de notre justification, l'incrédulité est l'origine et la source de notre réprobation : comme la foi nous sauve , l'incrédulité nous perd. C'est donc un abrégé de toute la morale chrétienne , que ce que dit Jésus-Christ à saint Thomas : Noli esse incredulus , sed fidelis. C'est aussi ce que j'entreprends de vous montrer dans ce discours , où , sans m'arrêter à faire le panégyrique du glorieux apôtre dont nous célébrons la fête , je veux , en vous appliquant son exemple , vous instruire premièrement du désordre de l'incrédulité , et en second lieu du mérite de la foi : du désordre de l'incrédulité , pour vous en donner de l'horreur ; du mérite de la foi , pour vous engager à l'acquérir. Ainsi , mes chers auditeurs , n'attendez point de moi d'autre moralité que celle qui regarde la pratique et l'usage de la foi; car c'est à cela que je m'attache uniquement. Dans tous les autres entretiens de cet A vent, je me suis servi des règles essentielles de la foi, pour réformer vos mœurs : aujourd'hui je veux me servir des règles mêmes de vos mœurs, pour perfectionner votre foi. Demandons les lumières du Saint - Esprit par l'intercession de Marie. Ave, Maria.
C'est une propriété de l'être de Dieu , que le Prophète royal a remarquée, et dont il a prétendu faire un sujet d'éloge, quand il a dit que les ténèbres où Dieu se dérobe à nos yeux, et qui nous le cachent dans cette vie, ne sont pas moins admirables que sa lumière même, et que tout ce que nous découvrons d'éclatant et de lumineux dans ses perfections adorables n'est pas plus glorieux pour lui , ni plus vénérable pour nous , que ce qui nous y paroît enveloppé de nuages , et couvert du voile d'une mystérieuse obscurité : car c'est ainsi que saint Ambroise a expliqué ce passage du Psaume : Sicut tenebrœ ejus, ita et lumen ejus l: Sa lumière est comme ses ténèbres, et ses ténèbres ont quelque chose d'aussi divin que sa lumière. Permettez-moi , Chrétiens, en gardant toutes les mesures nécessaires, et sans vouloir en aucune sorte comparer la créature avec Dieu , d'appliquer ces paroles à l'apôtre saint Thomas , dont la conduite et l'exemple nous doit servir ici de leçon. L'Evangile nous le représente en deux états bien contraires ; savoir dans les ténèbres de l'infidélité, et dans les lumières d'une foi vive et ardente : dans les ténèbres de l'infidélité , lorsqu'il doute de la résurrection de Jésus-Christ, et qu'il refuse de la croire -, dans les lumières d'une foi vive et ardente , lorsque , pleinement persuadé de cette résurrection , il reconnoit Jésus-
l Psalm. 138.
iv. 23
Christ pour son Seigneur et son Dieu. Or je prétends que dans ces deux états , saint Thomas participe en quelque façon à cette merveilleuse propriété que David attrihuoità Dieu, et qu'on peut très-hien dire de lui , quoique dans un sens tout différent : Sicut lenebrœ ejus, ita et lumen ejus. Comment cela, parce que les lumières de sa foi et les ténèbres de son infidélité , sans les considérer par rapport à luimême , ont été également utiles et salutaires pour nous. Les ténèbres de son infidélité nous font connoître le désordre de la nôtre : et les lumières de sa foi ont une vertu particulière pour affermir et pour animer notre foi : Sicut tenebrœ ejus , ita et lumen ejus. Aussi est-ce une question entre les Pères , si l'Eglise a moins profité de l'infidélité de saint Thomas, que de sa foi ; ou si la foi de saint Thomas a été plus utile à l'Eglise, que son infidélité : et tous conviennent que la foi de cet apôtre, sans son incrédulité, ne nous auroit pas suffi-, que son incrédulité , sans sa foi , nous auroit été pernicieuse : mais que son incrédulité suivie de sa foi , ou plutôt que sa foi précédée de son incrédulité , a été pour nous une source de grâces. Or mon dessein est de vous les découvrir, ces grâces ; et pour y observer quelque ordre, j'avance deux propositions : car je dis que l'incrédulité de saint Thomas, par une conduite de Dieu bien surprenante, sert à la justification de notre foi ; voilà l'avantage que nous tirons de ces ténèbres ; et ce sera la première partie : j'ajoute que la foi de saint Thomas , par une vertu particulière, est le remède de notre infidélité ; voilà en quoi nous profitons de ses lumières, et ce sera la seconde partie : Sicut tenebrœ ejus, ita et lumen ejus. Un apôtre incrédule , qui , par son incrédulité même , nous apprend à être fidèles ; un apôtre plein de foi , qui , par la confession de sa foi , nous empêche d'être incrédules : c'est tout le sujet de votre attention.