SERMON POUR LA FÊTE DE SAINT JEAN L'ËVANGÉLISTE
Convenus Peina vidit illum discipulum quem diligebat Jésus sequenlem , qui et recubuil in canâ super pecius ejus.
Pierre, se retournant, vit venir après lui le disciple que Jésus aimoit, et qui pendant la cône s'étoil reposé sur son sein. Saini Jean , chap. xx.
Tel est , Chrétiens , en deux mots , l'éloge du bienheureux apôtre dont nous solennisons la mémoire en ce saint jour -, voilà ce qui nous le doit rendre vénérable, ce qui nous doit inspirer pour lui et un profond respect , et une tendre dévotion. C'est le disciple que Jésus aimoit : caractère qui le distingue, et qui lui donne entre tous les Saints de la loi de grâce un rang si élevé. Saint Jean fut appelé comme les autres à l'apostolat-, il porta, comme saint Jacques, le nom d'enfant du tonnerre. Ezéchiel nous le présente comme l'aigle entre les évangélistes : son Apocalypse en a fait le premier et le plus éclairé de tous les prophètes du nouveau Testament; il a souffert une cruelle persécution pour Jésus-Christ, et mérité d'être mis au nombre de ses plus zélés martyrs ; il tient dans le culte que nous
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lui rendons une place honorable parmi les vierges ; les Eglises d'Asie l'ont reconnu pour leur patriarche et leur fondateur : mais tout cela ne nous donne point de sa personne ridée singulière qu'expriment ces paroles de mon texte : Discîpu'us quem cliligebat Jésus, le disciple que Jésus-Christ aimoit. Attachons-nous donc à cette idée; et puisque la règle la plus sûre pour louer les Saints est de nous proposer leur sainteté comme le modèle de la nôtre , ne nous contentons pas de dire que saint Jean a été le bien-aimé disciple de Jésus, et, pour parler de la sorte, son disciple favori ; mais examinons comment it est parvenu à cette faveur, de quelle manière il en a usé, les effets qu'elle a produits en lui ; et de là , tirons de quoi nous édifier et nous instruire. Car, quelque imparfaits et quelque éloignés que nous soyons des voies de Dieu, nous devons, mes chers auditeurs, aspirer nous-mêmes à la faveur de Jésus-Christ ; et de tous les Saints qui l'ont possédée, il n'y en a point dont l'exemple soit plus propre à nous y conduire, à nous y disposer, à nous y former, que celui du glorieux apôtre dont j'entreprends le panégyrique. Ainsi je veux aujourd'hui vous enseigner l'important secret de mériter la faveur de Jésus-Christ, de trouver grâce devant ses yeux , d'être de ses disciples bien-aimés , et de lui plaire. Fasse le ciel que ce discours ne soit , ni pour vous , ni pour moi , une vaine spéculation ; mais que les leçons que j'ai à vous tracer entrent dans tout le règlement et tout Tordre de notre vie! c'est ce que je demande par l'intercession de cette divine Mère qui fut , entre toutes les femmes , la plus chérie de Jésus-Christ son fils. Ave, Maria.
Quelque avantageuse que puisse être, selon le monde, la faveur des grands et des princes de la terre , il faut néanmoins convenir que, par rapport au monde même, elle est sujette à trois défauts essentiels : car, premièrement, il n'arrive que trop souvent qu'elle soit aveugle , et qu'au lieu d'être la récompense du mérite et de la vertu , elle s'attache sans discernement et sans choix , ou plutôt , par un choix bizarre , à d'indignes sujets ; secondement , elle devient souvent orgueilleuse et fière, et, par l'abus qu'en fait le favori, elle l'enfle en l'élevant, et le corrompt; d'où il s'ensuit, en troisième lieu , qu'à l'égard de ceux qui en sont exclus , et qui auroient droit d'y prétendre , la faveur est presque toujours odieuse , et qu'en faisant le bonheur d'un seul elle est pour tous les autres un objet d'envie; trois défauts auxquels , par une fatalité presque inévitable, la faveur des hommes est communément exposée. Pour la rendre parfaite, que faudroil-il? trois choses : qu'elle fût juste et raisonnable dans le choix du sujet ; c'est la première : qu'elle fût modeste et bienfaisant'/
dans la conduite de celui qui en est honoré ; c est la seconde : et qu'elle n'excitât ni la jalousie ni les murmures de ceux qui n'y parviennent pas ; c'est la troisième : qu'elle fût juste dans le chois du sujet, parce qu'autrement ce que les hommes appellent faveur n'est plus l'ouvrage de la raison , mais un pur effet du caprice ; qu'elle fût modeste et bienfaisante dans la conduite de celui qui en est honoré, parce qu'autrement il en abuse, ne la faisant servir qu'à son ambition et à son intérêt ; qu'elle n'excitât ni les murmures ni la jalousie de ceux qui n'y parviennent pas, parce qu'autrement la concorde et la paix en est troublée. Or c'est sur ces principes, Chrétiens, que je fonde l'excellence de la faveur spéciale dont le Fils de Dieu a gratifié saint Jean ; car voici les trois caractères et les trois qualités qui lui conviennent : elle a été parfaitement juste dans le choix que Jésus- Christ a fait de cet apôtre ; elle a été solidement humble dans la manière dont cet apôtre en a usé , et elle n'a rien eu d'odieux à l'égard des autres disciples , auxquels cet apôtre semble avoir été préféré. Concevez bien le partage de ce discours. Je dis que le Sauveur du monde a fait un choix plein de sagesse, en prenant saint Jean pour son disciple bien-aimé , parce qu'il a trouvé dans lui un mérite particulier que n'avoient pas les autres apôtres : ce sera la première partie. Je dis que saint Jean a usé de la faveur de son maître de la manière la plus sainte, parce qu'outre qu'il ne s'en est point laissé éblouir, il en a répandu les fruits, en communiquant à toute l'Eglise ce qu'il avoit puisé dans la source des lumières et des grâces , lorsqu'il reposa sur le sein de Jésus-Christ : ce sera la seconde partie. Enfin, je dis que la faveur de saint Jean n'a point été odieuse aux autres disciples , parce que , tout favori qu'il étoit, il n'a point été plus ménagé que les autres , ni plus exempt de souffrir : ce sera la dernière partie. Trois points , mes chers auditeurs , qui me donnent lieu de traiter les plus solides vérités du christianisme, et qui demandent toute votre attention.