‹ Œuvres de BourdaloueChapitre 87 sur 124 · IV · texte numérisé non relu

IV

de soi-même, Il faut que je diminue; témoignant que le comble dt sa joie et l'accomplissement de ses désirs, étoit de voir Jésus-Christ connu et adoré dans le monde. Ceux de mes auditeurs qui m'écoutent avec un esprit et un cœur chrétien , comprennent et goûtent ce que je dis. Mais enfin , si saint Jean , fidèle à son Dieu , refusa , comme il étoit juste , les honneurs dus au seul Messie , que n'acceptoit-il ceux au moins qui lui convenoicnt, et que les Juifs, sans le flatter, ni se tromper, lui déféroient? que n'avouoit-il qu'il étoit prophète, puisqu'il l'étoit en effet? que neconfessoit-il qu'il étoit Elie, puisqu'il en avoit l'esprit, et que c'ctoit personnellement de lui que le Sauveui disoit : Elias venit \ Elie est venu ; c'est-à-dire Jean-Baptiste , en qui Dieu fait revivre l'esprit d'EIie? Non, Chrétiens, il ne consent à rie! de tout cela ; il ne veut être ni Elie , ni prophète , ni docteur, ni maître, il se contente d'être la voix de celui qui crie : Préparez les voies dt, Seigneur, Ego vox; pourquoi? parce qu'il veut être tout au Seigneur, et rien à lui-même; parce que , comme la voix n'a point d'autre usage que d'exprimer la pensée et de la rendre sensible, aussi Jean-Baptiste n'a-t-il point d'autre vue ni d'autre fin que de faire connoitre le Verbe de Dieu , en rendant témoignage à l'Homme-Dieu : Hic venit ut testimonium perhiberet de lumine.

J'ai dit de plus que ce saint précurseur avoit été, à l'égard du Sauveur du monde, un témoin pleinement instruit : car tout ce que nous savons de Jésus-Christ , et tout ce que nous devons en savoir, tout ce que la foi nous en révèle d'important et de nécessaire au salut, c'est Jean-Ba-ptiste qui nous l'a enseigné le premier, par les différents témoignages qu'il a rendus à ce Dieu Sauveur; et, en effet, c'est lui qui nous a fait connoitre Jésus-Christ en qualité de Dieu-Homme, en qualité de rédempteur, en qualité de sanctificateur des âmes , en qualité d'auteur de la grâce et des sacrements à quoi la grâce est attachée, en qualité de juste juge, qui récompense et qui punit; en un mot, dans toutes les qualités qui en ont fait un médiateur accompli : l'induction en sera sensible, et n'aura rien pour vous de fatigant. 11 nous a fait connoitre Jésus-Christ comme Dieu-Homme, quand il disoit de lui : Post me venit vir qui antè me faclus est , quia prior me erat • : Celui qui est venu après moi étoit avant moi. Car, pour raisonner avec saint Augustin, si Jésus-Christ étoit avant saint Jean, ce ne pouvoit être qu'en vertu de sa divinité; il étoit donc Dieu : s'il étoit après saint Jean , ce ne pouvoit être qu'en vertu de son humanité ; il étoit donc homme : s'il étoit tout ensemble avant et après saint Jean, ce ne pouvoit être que selon les deux natures qui subsistoient en lui; il étoit donc en même temps Dieu et homme. C'est

i Marc, 9.-2 Joan. 1.

ainsi que concluoient les Pères contre les ariens, les nestoriens et les eutychiens; ce témoignage seul de Jean-Baptiste, Post me venit vir qui ante me facius est \ ayant dès les premiers siècles de l'Eglise confondu tous les hérétiques qui combattoient le mystère de l'incarnation. Il nous l'a fait connoître comme rédempteur, quand il le montroità ses disciples, en leur disant : Ecce Agnus Dei; Voilà l'Agneau de Pieu qui doit être immolé comme une victime pour le salut des hommes : Ecce qui tollil peccalum mundi*, Voilà celui qui efface les péchés du monde : ce qu'il ajoutoit, remarque saint Augustin, pour désabuser les Juifs de la fausse idée où ils étoient que ce Sauveur, si longtemps attendu et si ardemment désiré, devoit seulement venir pour les délivrer de leurs misères temporelles, et pour les affranchir de la domination des Romains; au lieu qu'il venoit pour les dégager de la tyrannie du démon et de la servitude du péché, et qu'il n'étoit Sauveur que pour cela. Il nous l'a fait connoître comme sanctificateur des âmes, quand il alloit prêchant partout que c'est de la plénitude de Jésus-Christ que nous avons tous reçu les dons célestes : Et deplenitudine ejus nos omnes accepimus 3. Il nous l'a fait connoître comme auteur de la grâce et des sacrements, à quoi la grâce est attachée, quand il apprenoit aux Juifs que Jésus-Christ avoit établi un baptême bien plus salutaire et plus efficace que le sien, un baptême qui ne consistoit pas simplement dans la cérémonie de l'eau , mais qui par le feu de la charité et par l'opération du Saint-Esprit, purifioit tout l'homme pour en faire un sujet digne de Dieu : Ipse vos baptizabit in Spiritu sancto et igni\ II nous l'a fait connoître comme juste juge, comme souverain rémunérateur, quand il assuroit que Jésus-Christ viendra à la fin des siècles, avec le van à la main, pour séparer le bon grain d'avec la paille : Cujus venlilabrum in manu ejus 5,- c'est-à-dire pour séparer les élus des réprouvés, et pour rendre à chacun selon ses œuvres. Voilà en substance toute la théologie, qui se propose pour objet la personne sacrée de Jésus-Christ ; et cette théologie, comme vous le voyez, est contenue dans les témoignages de saint Jean. Ah! grand Saint, de quoi ne vous sommes-nous pas redevables, après que vous nous avez révélé de si hauts mystères ; et que ne vous doit pas l'Eglise , puisque c'est par vous qu'elle est entrée dans les trésors de la grâce suréminente et de la gloire de son divin époux ?

Mais le témoignage que saint Jean rendit au Fils de Dieu fut il aussi convaincant et aussi irréprochable qu'il étoit vrai? Oui, Chrétiens, il étoit convaincant et irréprochable, et jamais les Juifs opiniâtres, qui sont demeurés dans leur incrédulité , n'auront de légitime excuse , ni même de prétexte pour s'en défendre : car que pou-

i Joan., i. — î Ibid. — % Ibid. — 4 Luc. 3. — i l d.

voient-ils répondre aux reproches que leur faisoit le Sauveur du monde? Jean-Baptiste est venu , leur disoit-il ; vous avez eu de la vénération pour iui , vous l'avez respecté comme un prophète , comme un homme envoyé de Dieu ; et cependant , lorsqu'il a rendu témoignage de moi, vous ne l'avez pas écouté. S'il s'étoit lui-même déclaré votre roi et votre Messie, vous l'auriez cru; car vous étiez déterminés à le reconnoître pour tel : et maintenant, parce qu'il vous a dit que c'est moi qui suis ce Mess:e promis dans la loi , vous ne le croyez pas. Un homme est-il moin? digne de créance, quand il parle en faveur d'un autre, que quand \l parle pour soi-même? Vous l'auriez cru dans sa propre cause, et vous ne le croyez pas dans la mienne : comment pouvez-vous souteni une f.eMe contradiction? Ce reproche, dis-je, Fermoit la bouche aux ennemis du Sauveur. Et quand il ajoutoit, dans une juste indignation •. Au reste, sachez que les femmes prostituées et les publicains ont été en ceci plus sages que vous : car, malgré la corruption de leurs mœurs, ils se sont soumis à la parole de Jean- Baptiste ; et vous qui cherchez tant à vous parer d'une fausse justice, vous vous obstinez à ne pas recevoir son témoignage : or c'est pour cela que ces pécheurs et ces pécheresses vous devanceront dans le royaume de Dieu. Quand il parloit ainsi aux pharisiens, il les confondoit : pourquoi? parce qu'il leur opposoit un témoignage qui les condamnoit par eux-mêmes, savoir, le témoignage de saint Jean. En effet, ceux des Juifs qui furent fidèles à la grâce et qui crurent en Jésus-Christ, n'y crurent d'abord que sur le témoignage de son incomparable précurseur; ce témoignage faisoit tant d'impression sur leurs esprits, qu'ils ne pouvoient y résister. II est vrai, saint Jean leur disoit de Jésus-Christ des choses prodigieuses et inouïes : il leur disoit que celui qui passoit parmi eux pour le fils d'un artisan, étoit Fils de Dieu et égal à Dieu-, qu'étant Dieu il s'étoit fait chair, et que, sans cesser d'être Dieu, il étoit devenu homme sujet à la mort : tout cela devoit naturellement révolter leurs esprits ; mais parce que saint Jean s'en faisoit le garant, ils croyoient tout sur sa parole, et ils aimoient mieux, dit saint Chrysostome, captiver leur entendement, jusqu'à reconnoître qu'un Dieu s'étoit humilié, s'étoit fait esclave, s'étoit anéanti, que de penser en aucune sorte que Jean-Baptiste se fût trompé; estimant l'un plus impossible que l'autre, c'est-à-dire se tenant plus sûrs que Jean-Baptiste ne se trompoit pas dans le témoignage qu'il rendoit, qu'il ne leur sembloit incroyable qu'un Dieu en fût venu jusqu'à cet excès d'humiliation et d'abaissement. Y eut-il jamais sur la terre un tel don de persuader et de convaincre ?

Je vais encore plus loin, Chrétiens; il faut qu'un témoin ait de l'ardeur et du zèle pour la vérité dont il rend témoignage. Ce zèle a-

t-il manqué à saint Jean? vous le savez, et en vain m'étendrois-je sur ce point, puisqu'il est évident que tout le soin du divin précurseur a été de faire connoître Jésus-Christ, de le faire adorer, de le faire aimer, de lui procurer dans le monde l'honneur et le culte qui lui est dû, et d'apprendre aux hommes à le recevoir d'une manière convenable à sa dignité, mais surtout à sa sainteté. Or, pour cela, il ne se contentoit pas de montrer aux Juifs cet agneau de Dieu comme l'espérance et le salut d'Israël; mais il faisoit retentir sa voix dans tout le désert, pour le prêcher hautement; mais, par un succès merveilleux que Dieu donnoit à sa parole, il attiroit les bourgades, les villes entières, et les convertissoit à Jésus-Christ; mais quand il trouvoit des esprits rebelles et indociles, ne pouvant contenir son zèle, et animé d'un saint courroux, il s'élevoit contre eux, il les traitoit de serpents et de race de vipères , il les menaçoit de la colère du ciel ; Genimina viperarum \ Quel étoit donc le grand exercice et l'unique occupation de Jean -Baptiste? de disposer les peuples à la venue de Jésus-Christ, de les exhorter à la pénitence, parce que la pénitence est la voie qui doit nous conduire à Jésus-Christ ; de leur recommander surtout l'humilité , parce que c'est l'humilité qui nous rend capables de participer à la rédemption de Jésus-Christ. Parafe viam Domini* : Mes frères, leur répétoit-il sans cesse, préparez les voies du Seigneur. Voici votre Dieu qui vient à vous dans l'état d'une humilité profonde; ne paroissez pas devant lui comme des collines et des montagnes, c'est-à-dire comme des hommes superbes et orgueilleux. Pour rendre ces voies du Seigneur droites et unies, soyez petits à vos yeux, soyez humble, et défaites-vous de cette propre estime et de cet amour-propre qui vous enflent. Ainsi leur parloit-il, faisant l'office de témoin; mais le faisant en apôtre. Voilà pourquoi ce grand Saint n'eut point de désir plus ardent que de gagner des disciples à Jésus-Christ ; voilà pourquoi, non content de lui en former de nouveaux, il lui donnoit même les siens. Allez , leur disoit-il , mes cher enfants , je ne suis plus votre maître ; le grand maître est venu ; c'est le vôtre et c'est le mien : ne pensez plus désormais à moi. C'est à celui-là qu'il faut vous attacher : il a les paroles de la vie éternelle. Allez le trouver, demandez-lui s'il n'est pas ce désiré de toutes les nations que nous attendons depuis si longtemps, et vous verrez comme il vous répondra par ses miracles. Quel zèle, Chrétiens, pour la gloire de Jésus-Christ ! Voulez-vous un abrégé de toute la vie de saint Jean? en deux mots* le voici : 11 est venu, dit saint Luc, comme un second Elie ; et, avec une ardeur infatigable, il a travaillé à la conversion des cœurs ; il a réuni les pères avec les enfants ; il a rappelé

« Luc, z.—ilbid.

les désobéissants et les incrédules à la prudence des Justes : et pour, quoi tout cela? pour préparer à Jésus-Christ un peuple parfait : Parare Domino plebem perfectam \ Voilà ce que j'appelle un témoin zélé.

Enfin, ce fut un témoin constant, puisque, depuis sa conception jusqu'à sa mort, il n'a point cessé de remplir son ministère : car ne pensez pas qu'il ait attendu jusqu'au temps de sa prédication pour rendre témoignage au Sauveur du monde : dès le sein de sa mère il avoit déjà commencé. Ce tressaillement que ressentit Elisabeth trois mois avant la naissance de ce fils si cher et donné de Dieu , cette joie dont il fut saisi et qu'il fit sensiblement paroîlre, ce furent les premiers témoignages qu'il rendit à son Dieu , Fervens nuncius, s'écrie saint Pierre Chrysologue, qui ante cœpit nunliare Christum, quàm vivere*! 0 le fervent témoin î dit ce Père , qui eut l'avantage d'annoncer Jésus-Christ avant que de vivre! Mais ce témoignage précoce, pour ainsi dire , n'étoit qu'un essai de tous les autres témoignages que saint. Jean-Baptiste devoit porter en faveur du Fils de Dieu ; ce qu'il avoit commencé miraculeusement avant sa naissance, il le continua pendant tout le cours de sa vie ; et comme il avoit vécu en témoin de Jésus-Christ, il voulut mourir de même : car mourir pour la justice et pour la vérité, mourir en reprochant aux grands du monde leur iniquité , mourir en instruisant Hérode de ses devoirs , mourir en faisant respecter jusque dans la cour la sainte liberté d'un prophète qui parle pour la cause de Dieu, n'est-ce pas mourir en témoin de Jésus- Christ? Ainsi Jean-Baptiste a-t-il été constant dans son témoignage, puisqu'il Ta rendu dès son entrée au monde, puisqu'il Ta rendu jusqu'au dernier moment de sa vie , puisqu'il l'a rendu par ses paroles , puisqu'il Ta rendu par ses actions , puisqu'il l'a rendu par ses souffrances, puisqu'il Ta rendu par son martyre et par sa mort, et que partout il a vérifié ce qui étoit écrit de lui : Hic venit in testimonium, ut testimonium perhiberet de lumine.

Excellent modèle que Dieu nous présente aujourd'hui , et qui doit faire le sujet de nos plus sérieuses réflexions. Je m'explique : nous tous qui faisons profession du christianisme , nous devons servir de témoins à Jésus -Christ; voilà à quoi nous engage notre religion. Qu'est-ce qu'un chrétien ? Un homme député de Dieu , un homme autorisé de Dieu , un homme qui a reçu de Dieu un caractère particulier, pour être le témoin de Jésus-Christ : Et erilis mihi testes 3 De sorte que , si nous ne participons à cette glorieuse qualité du précurseur saint Jean, nous pouvons dire avec confusion et avec douleur qu'il n'y a. point en nous de christianisme , ni par conséquent de salut pour nous. En effet, dit saint Augustin, depuis que Jésus -Christ est venu au

i Luc, 1. — * Chrysol. — 3 Act., 1.

monde et qu'il a racheté le monde, Dieu, dans le conseil éternel de sa sagesse, a tellement disposé les choses, qu'il n'y aura jamais d'homme sauvé que celui qui , selon la mesure de la grâce attachée à son état, aura rendu témoignage à ce divin Sauveur. Tous les Saints qui sont dans le ciel , n'y sont qu'en vertu de ce titre ; les apôtres n'y sont assis sur des trônes de gloire , que parce qu'ils ont rendu au Fils de Dieu le témoignage de la parole , en prêchant son nom ; les martyrs n'y sont couronnés , que parce qu'ils lui ont rendu le témoignage de leur sang, en souffrant et en mourant pour lui ; et les confesseurs n'y portent , comme confesseurs , des palmes en leurs mains , que parce qu'ils lui ont rendu le témoignage de leur sainte vie en pratiquant son Evangile : or c'est à nous , mes chers auditeurs, de nous former sur leur exemple. Il y en a peu parmi vous qui soient destinés au ministère apostolique. Nous ne sommes plus au temps des persécutions, où la grâce du martyre étoit une grâce commune ; mais il faut qu'avec l'esprit de la foi nous confessions tous Jésus-Christ par l'innocence de nos mœurs , par l'édification de notre vie, par la ferveur de nos bonnes œuvres : car voilà pourquoi il nous a choisis. Il a apporté du ciel une loi sainte et toute divine, et il veut que nous en convainquions le monde. Or le monde ne recevra jamais notre témoignage sur la sainteté de cette loi , tandis qu'il nous verra dans le désordre et dans la corruption du vice. Pour être de légitimes témoins de la loi de Jésus-Christ , il faut que nous nous conformions à elle , et que nous pratiquions fidèlement ce que nous confessons de bouche : sans cela , notre témoignage est vain. Que devons-nous donc faire ? ah ! Chrétiens , l'importante instruction pour vous et pour moi ! Ce que nous devons faire, c'est de rentrer souvent dans nous-mêmes, et de nous examiner de bonne foi devant Dieu, en nous demandant à nous-mêmes : Hé bien ! la vie que je mène estelle un témoignage recevable en faveur de Jésus-Christ et de sa loi? Si l'on en jugeoit par mes actions et par ma conduite , quelle idée le monde auroit-il du christianisme que je professe ? Ce pernicieux attachement aux biens de la terre , ce désir insatiable d'en avoir, cette crainte excessive d'en manquer, qui endurcit mon cœur, quel témoignage pour un Dieu qui a béatifié la pauvreté, et qui l'a consacrée dans sa personne! cette mollesse de vie dont je me fais une habitude et même une fausse conscience , ce soin extrême do ma santé, cette recherche continuelle de tout ce qui flatte mes sens , quel témoignage pour un Dieu mort sur la croix ! cette ambition à laquelle ie me livre, ces mouvements que je me donne pour me pousser, pour m'élever, pour ne travailler qu'à l'accroissement de ma fortune, quel témoignage pour un Dieu qui s'est anéanti ! Ah ! Seigneur, doit

dire un mondain dans l'amertume de son âme, pour peu qu'il ait encore de foi, je le reconnois : ce sont là comme autant de faux témoignages que j'ai portés contre vous. Car il n'y a point de témoignage plus faux que celui qu'on rend à un Dieu souffrant, par une vie toute sensuelle; que celui qu'on rend à un Dieu pauvre, par une vie employée à satisfaire l'avarice et la cupidité. Et voilà ce qui me fait trembler : si c'est un crime de porter faux témoignage contre un homme, que sera-ce, ô divin Sauveur, de l'avoir porté mille fois contre vous, qui êtes mon Dieu ?

Telle est, dis-je, Chrétiens , la première leçon que nous devons nous faire à nous-mêmes ; il faut que nous servions de témoins à Jésus-Christ, mais il faut encore qu'à l'exemple de saint Jean nous soyons pour Jésus-Christ des témoins fidèles, des témoins zélés, des témoins irréprochables, des témoins constants. Ne perdez rien de toute cette morale : des témoins fidèles qui ne nous cherchions pas nous-mêmes ; qui , sous ombre de l'honorer , ne nous attirions pas l'honneur ; qui ne tendions pas , en le glorifiant, aux fins secrètes de notre amour-propre; qui, par un raffinement de piété, je dis de piété mercenaire, n'affections pas, en le servant, la gloire même de le servir ; au contraire , qui nous fassions un devoir de nous renoncer, de nous sacrifier, de nous immoler pour lui : car si le monde, tout perverti qu'il est, produit bien des hommes de ce caractère , c'est-à-dire s'il se trouve des ministres qui se distinguent par-là, qui sont tout à leurs maîtres, et rien à eux-mêmes; si nous en voyons des exemples, quel sentiment la foi ne doit-elle pas là-dessus nous inspirer? Est-ce trop pour le Dieu qui nous a sauvés et à qui nous appartenons, que nous soyons tout à lui ? la fidélité dont nous lui sommes redevables, doit-elle être d'une moindre étendue que celle dont on se pique envers les souverains de la terre? faut-il que le monde nous apprenne sur cela notre devoir? faut-il que Dieu ait en nous des sujets moins dévoués que nous ne les voudrions pour nous-mêmes? Cependant voilà notre désordre, jusque dans le culte que nous rendons à notre Dieu : nous ne regardons souvent que nousmêmes, nous rapportons tout à nous-mêmes, nous ne pouvons nous défaire de nous-mêmes , et nous n'agissons jamais sur ce grand principe de saint Paul , que nous ne sommes plus à nous-mêmes , mais à celui qui nous a rachetés. Des témoins zélés, pour soutenir, en mille occasions qui se présentent, la cause de Jésus-Christ; et la soutenir, contre qui ? contre l'impiété, contre le libertinage, contre le vice, qui sont proprement ces races de vipères à la malignité desquelles la force et l'efficace de notre zèle doit s'opposer; étant , comme nous devons 1 être , bien persuadés que , parmi les mauvais chrétiens, cet

Homme-Dieu n'a pas des ennemis moins dangereux qu'il en avoit parmi les Juifs; et que c'est à nous, comme héritiers du zèle de saint Jean-Baptiste, de combattre ses ennemis, de les réprimer et de les confondre. Que si en cela nous sommes lâches , si le respect humain nous ferme la bouche , si la crainte de déplaire au monde nous rend timides ; si , à force de vouloir être prudents , nous devenons prévaricateurs: si , au lieu de nous élever contre le scandale, nous nous contentons d'en gémir ; si , par nos ménagements et nos tolérances, nous le fomentons ; si nous nous taisons où il faudroit parler, et si nous dissimulons où il faudroit agir; dès-là nous sommes indignes d'être à Jésus-Christ , et Jésus-Christ ne nous reconnoît plus. Des témoins irréprochables , qui ne détruisions pas d'une part ce que nous prétendons établir de l'autre , qui soyons à l'épreuve de la censure, et qui , par certains endroits, n'affoiblissions pas le témoignage que Jésus-Christ d'ailleurs reçoit de nous , nous souvenant de l'avis de saint Bernard, que le monde est trop éclairé pour que nous puissions aisément lui imposer; que , quelque soin que nous prenions de nous cacher, il découvrira notre foible, et qu'il ne manquera pas de nous l'objecter; qu'un seul point qui le scandalisera dans nous , em-péchera à son égard tout l'effet des vertus les plus exemplaires que nous pourrions pratiquer; et, qu'à moins d'être irrépréhensibles, dans le sens que l'entend saint Paul , nous sommes incapables d'être les témoins de Jésus-Christ. Enfin , des témoins constants , pour tenir ferme et pour ne nous point relâcher dans les persécutions que l'enfer nous suscitera ; pour supporter avec patience les contradictions des hommes, pour résister à nos propres foiblesses et pour vivre et mourir, selon l'exemple de saint Jean , en rendant témoignage à ce Seigneur , qui veut spécialement être honoré par notre persévérance. Voilà, mes chers auditeurs, ce que nous devons être. Mais c'est à vous , ô mon Dieu , de faire , par votre grâce toute-puissante, que nous soyons tels , comme c'est à nous de coopérer à cette grâce pour arriver à cette perfection : c'est à vous à nous imprimer ces caractères, et à nous de vous présenter des cœurs qui en soient susceptibles. Vous avez vu , Chrétiens , le témoignage de saint Jean en faveur de Jésus- Christ ; voyez le témoignage de Jésus-Christ en faveur de saint Jean : c'est le sujet de la seconde partie.

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