PREMIÈRE PARTIE
De tous les mystères de notre religion, il n'y en a pas un où Dieu soit plus incompréhensible à l'homme que le mystère de la Trinité: d'où je conclus qu'il n'y en a aucun dont la créance et la profession soit plus honorable et plus glorieuse à Dieu. Car il est certain que nous ne nous formons jamais d'idées plus hautes ni plus dignes de la grandeur de Dieu , que quand nous avouons qu'il est incompréhensible ; et la plus excellente protestation que je lui puisse faire, et que vous puissiez tous lui faire avec moi , c'est sans doute celle-ci : Non , mon Dieu, je ne vous comprends pas, et je ne suis pas capable de vous comprendre. Quand j'épuiserois toutes les forces et toutes les puissances de mon âme, quand j'y emploierois toutes celles des anges, quand tous les dons de la grâce et de la gloire me seroient communiqués , quand je vous verrois aussi parfaitement que les bienheureux et que l'humanité de Jésus-Christ même ; non , Seigneur, je ne vous comprendras jamais , et ma connoissance sera toujours autant éloignée de vous que le fini l'est de l'infini. Si je vous comprenois , mon Dieu, vous ne seriez plus ce que vous êtes, ou bien je ne serois plus ce que je suis : mais en ne vous comprenant pas je reconnois que vous êtes mon Dieu, et que je suis votre créature : car comment pourroisje mieux expliquer l'un et l'autre, et d'une manière plus avantageuse à votre divinité, qu'en disant que vous êtes ce que je ne puis comprendre , et ce qui ne peut jamais être compris? Bien plus, dit saint Augustin (écoutez, Chrétiens, une belle remarque de ce Père), à proprement parler, l'unique chose que nous pouvons connoître de Dieu et que nous pouvons lui attribuer, c'est cette qualité d'incompréhensible : Tuncverè aliquid de Deo cognoscimus, quum ipsum cornprehendere non possumus '. Dans tout le reste nos esprits se perdent, dans tout le reste nous nous égarons souvent , sur tout le reste nous sommes en danger de tomber dans l'erreur. Quand nous disons : Dieu est puissant , Dieu est juste , Dieu est saint, Dieu est miséricordieux; dans la rigueur des termes, toutes ces propositions ne seroient pas convenables, si nous n'ajoutions ou si nous ne supposions l'incompréhensibilité de Dieu pour les modifier. Afin qu'elles soient exacte-
ment vraies, il faut, dire, ou du moins sous-entendre : Dieu est puissant mais d'une puissance que je ne comprends pas; Dieu est juste, mais d'une justice tout autre que je ne la connois ; Dieu est saint, mais d'une sainteté qui passe toutes les vues de mon esprit. Il en faut donc toujours revenir à son incompréhensibilité , et se réduire au sentiment de saint Augustin , que là où Dieu nous paroît plus incompréhensible, c'est là que nous le connoissons mieux, là que nous sommes plus en état de le glorifier, là que notre foi lui rend un témoignage plus parfait. Or je vous demande, dans quel mystère de la religion chrétienne Dieu est-il plus incompréhensible à l'homme? n'est-ce pas dans la Trinité? Que concevons-nous dans ce mystère, sinon que nous n'y concevons rien? Et c'est pourquoi les prophètes, qui en ont eu les premières révélations, lui ont toujours donné ce caractère, nous le représentant tantôt comme une lumière inaccessible, tantôt comme une obscurité impénétrable, tantôt comme un abîme sans fond, pour nous signifier que la trinité des Personnes divines est le grand mystère de l'incompréhensibilité de Dieu : d'où il s'ensuit que je ne puis plus exalter de ma part, ni plus relever le souverain être de Dieu , que par la créance de cette ineffable Trinité. N'en demeurons pas là. Que fais-je , Chrétiens , quand je crois nn Dieu en trois personnes? Je lui fais un sacrifice : et de quoi? de la plus noble partie de moi-même , qui est ma raison ; et comment le fais-je? de la manière la plus excellente et la plus héroïque : et en quoi consiste-t-il ? le voici. Je crois un mystère dont je n'ai nulle expérience, et dont il m'est impossible d'avoir la moindre idée , avant que Dieu me l'ait révélé ; et quand Dieu me l'a révélé, je le crois de telle sorte, que ma raison ne peut s'en faire juge, ni l'examiner; enfin , ce qui fait la perfection de mon sacrifice, je crois ce mystère, quoiqu'il semble répugner positivement à ma raison. N'est-ce pas là tout l'effort que la raison humaine peut faire pour Dieu? ne sont-ce pas tous les droits auxquels elle peut renoncer? et n'est-ce pas surtout dans ce mystère qu'elle y renonce pleinement, et qu'elle se sacrifie tout entière? car il n'en est pas de même des autres : je connois mille choses de Dieu , indépendamment des révélations de Dieu Quand Dieu ne m'auroit jamais parlé , je sais qu'il est sage , je sais qu'il a une providence, je sais que le monde est gouverné par lui : toutes les créatures me le disent ; je n'ai qu'à ouvrir les yeux, j'en ai des preuves sensibles. Et en cela la foi ne marche point devant la raison, mais elle la suit; elle ne lui apprend rien de nouveau, quoiqu'elle le lui apprenne mieux : elle augmente ses lumières et les perfectionne, mais elle les suppose en les perfectionnant : je crois ce que je savois déjà en partie. Mais qu'en Dieu il y ait trois diffé-
SUR LA TRES-SAINTE TRINITÉ, rentes personnes; que la première s'appelle Père, la seconde Verbe, et la troisième Saint-Esprit ; que le Fils soit engendré par la connoissance féconde que Dieu a de soi-même , et que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils par voie d'amour; ce sont des secrets dont je ne découvre aucun vestige dans l'univers , et dont tous les hommes n'auroient pu même former de conjectures, si Dieu ne les en avoit instruits. On dit qu'un philosophe païen en a eu autrefois quelque connoissance; mais si cela est, saint Augustin répond qu'elle lui étoit venue du commerce avec les Juifs. C'est donc à la foi seule que je suis obligé de m'en rapporter touchant ce mystère. Mais quand ce mystère m'est révélé de Dieu par la foi, puis- je raisonner, puis -je discourir, puis-je occuper mon esprit à le connoître et à en chercher les principes? Non, Chrétiens , cela n'est point du ressort de ma raison. Dans le mystère de l'incarnation , je le puis faire : supposé la foi que le Verbe se soit fait chair, mon esprit y trouve je ne sais combien de convenances admirables. Je dis qu'il n'y avoit qu'un Dieu qui pût satisfaire à Dieu pour le péché; or ce Dieu ne pouvoit satisfaire, sans se faire homme : ainsi je raisonne alors sur la foi. Quoique la foi précède mon raisonnement, mon raisonnement ne laisse pas de venir ensuite au secours de la foi. Mais quand il s'agit de l'auguste mystère de la Trinité, d'une essence indivisible en plusieurs personnes, du Père qui n'est pas plus que le Fils, du Fils qui n'a nulle dépendance de son Père, du Saint-Esprit qui est l'amour substantiel de l'un et de l'autre : c'est là que notre raison demeure, qu'elle s'humilie, qu'elle se couvre de ses ailes, comme ces anges que vit le prophète ; qu'elle s'interdit tout examen, toute réflexion, toute curiosité. Tout ce qu'elle fait, c'est de reconnoître son ignorance : et cet aveu, dans la pensée d'un Père, est la seule confession véritable de la Trinité.
Ce qui met le comble au sacrifice que je fais à Dieu, en croyant la Trinité, c'est que je me soumets à croire un mystère qui paroît cugquer la raison même, et contredire toutes ses lumières. Car il faut que je croie que trois personnes divines, celle du Père, celle du Fils, et celle du Saint-Esprit, n'étant qu'une même chose avec l'essence de Dieu, je dis une même chose indivisible, sans composition, sans partie, sont néanmoins distinguées entre elles. Voilà, si j'ose parler ainsi , la pierre de scandale pour l'homme ; voilà la plus apparente contradiction qui se rencontre dans tous nos mystères. Mais c'est de là même aussi que notre foi tire sa perfection, quand nous disons <. : Oui , Seigneur, je crois tout ce que vous m'avez révélé de cet incompréhensible mystère ; ma raison semble d'abord s'y opposer, mais je la désavoue , mais je la renonce, mais je vous l'immole aux pieds de vos autels. Je crois, mon Dieu, votre unité et votre Trinité
tout ensemble , et je crois l'une et l'autre dans la même disposition de cœur que s'il faîloit mourir. En vertu de cette foi , dont je fais ici profession , je > ouurois pour la défendre donner ma vie et verser mon sang : et comme "ous Otes trois dans le ciel dont je reçois aujourd'hui e témoignage, le Père, le Verbe et le Saint-Esprit, aussi voudrois-je, Seigneur, être en état de vous rendre sur la terre les trois témoignages Jont parle le bien-aimé disciple, le témoignage de l'esprit, le témoignage de l'eau , et le témoignage du sang. Voilà ce que nous disons, Chrétiens; mais savez-vous ce que Dieu nous répond? II est important que je vous le fasse entendre. Non , non , nous dit-il , il ne s'agit plus de mourir, ni de perdre la vie : je voulois des martyrs autrefois pour fonder ma religion ; mais maintenant les choses ont changé : ce n'est plus dans la persécution , mais dans la paix, qu'il faut prouver votre foi : ce n'est plus sur des échafauds , ni sur des roues , mais dans les pratiques d'une vie commune et ordinaire , qu'il faut faire paraître ce que vous êtes; ce n'est plus devant les juges et les tyrans qu'il faut me confesser, mais au milieu de vos proches et de vos amis; ce n'est plus le témoignage du sang que je vous demande , mais le témoignage de l'esprit. Ne pensez donc point à ce que vous feriez , s'il y avoit encore des persécuteurs dans le monde : il n'y en a plus , il est permis de se déclarer, et commencez à le faire par la sainteté de votre vie , par l'innocence et la pureté de vos mœurs. En effet , Chrétiens, nous nous flattons, en formant ces résolutions imaginaires, de confesser notre foi à quelque prix que ce fût, et en disant comme nous disons quelquefois : Je souffrirois plutôt mille morts que de la trahir, cette foi : car nous la trahissons à toute heure; et ce qui est plus déplorable, nous la trahissons pour un vil intérêt, pour un moment de plaisir, pour contenter un désir, une passion honteuse ; et tout ce grand zèle n'est qu'en spéculation et en idée, n'est que sous des conditions chimériques , n'est que pour des occasions et des conjonctures où nous ne trouverons jamais rien de réel , ni rien de présent. Ah ! Chrétiens , la belle parole que celle d'un saint évèque , en parlant des premiers martyrs : Ils ne savoient pas disputer des choses de la foi, disoit Pacien, évèque de Barcelone; mais ils savoient bien souffrir et mourir pour la foi : Sciebant mori, et non sciebant disputare '. Mais de nous, on peut dire à notre confusion tout le contraire : nous savons disputer des choses de la foi, mais nous ne savons ni mourir, ni vivre pour la foi. Jamais tant de raffinements , jamais tant de contestations ni tant de disputes , jamais tant de liberté qu'il y en a aujourd'hui à s'expliquer sur les mystères de la foi et de la religion, et néanmoins jamais si peu de foi et de religion : pourquoi ? parce
i Pacian.
qu'il n'y a rien qui soit plus capable de détruire la religion et la foi .que cette vanité dont on se pique , et ce prétendu mérite qu'on se fait d'en savoir raisonner. Ceux dont parle Pacien se contentoient de savoir deux choses, qui étoient de croire et de mourir. Ils bornoient là toute leur science; et nous, nous savons toutes choses hors ces deux-là, parce que nous ne voulons Croire que ce qui nous plait , et que nous ne voulons pas d'ailleurs nous faire la moindre violence pour pratiquer ce que nous croyons. Ceux-là savoient mourir pour la foi : Sciebant 77iori; et nous, avec toute notre subtilité, nous n'avons pas encore appris à vivre selon la foi , car nous nous disons chrétiens , et nous vivons en païens ; et par cette alliance que nous faisons dansnousmôme d'un certain paganisme d'actions et de vie avec le christianisme de profession et de créance , nous formons un monstre pire que le paganisme môme, puisqu'il ajoute à tous les désordres de celui-ci la profanation de l'autre.
Voilà , mes chers auditeurs , la réflexion que je vous prie de faire en la présence de Dieu. Souvenez-vous que vous adorez une Trinité dont le caractère propre et essentiel est la sainteté ; et qu'il n'y a point de sainteté, quelque éminente qu'elle puisse être, à laquelle nous ne devions aspirer, pour nous rendre de dignes adorateurs de cette auguste Trinité. Pour l'adorer en esprit et en vérité, il faut, par proportion, être saint comme elle ; car ce sont là les adorateurs que le Père demande : Nam et Pater taies quœrit , qui adorent eum l. Voilà ceux qu'il cherche, et il ne se tiendra jamais vraiment adoré par d'autres ■ Nam et Pater laies quœrit. C'est un Dieu saint , et il veut être servi par des Saints. Le premier ange ne le fut pas : et ce Dieu de sainteté n'a pu souffrir qu'il fût du nombre de ceux qui l'adorent, et il aime mieux en être blasphémé dans l'enfer, que d'en être loué dans le ciel. Or il n'est pas probable qu'il en doive user autrement à l'égard des hommes. Avançons; et après avoir vu comment la confession de la Trinité est le plus grand hommage de foi que la créature rende à son Dieu , voyons encore comment c'est" le plus grand sujet de confiance qu'une créature puisse avoir en ce même Dieu : c'est la seconde partie.