‹ Œuvres de BourdaloueChapitre 98 sur 124 · IV · texte numérisé non relu

IV

vous? disoit-il auxLycaoniens, qui étoient idolâtres de lui, et qui se préparaient à lui rendre des honneurs extraordinaires: que faitesvous? ne savez-vous pas que nous sommes comme vous des hommes mortels, pécheurs, sujets aux mêmes infirmités? Si Dieu a voulu se servir de nous pour vous enseigner la voie du ciel , et s'il a voulu autoriser sa parole par des prodiges et des miracles, est-il juste que la gloire nous en revienne? faut-il que, par une fausse bienveillance que vous avez pour nous, vous nous rendiez les usurpateurs d'une gloire qui ne nous est point due? Pour cela, il ne souffrit jamais que, sous ombre d'estime et de confiance , on s'attachât à lui personnellement : chose d'ailleurs si engageante, et à laquelle les hommes les plus spirituels à peine peuvent -ils s'empêcher d'être sensibles. Et parce qu'il s'étoit formé dans Corinthe un parti de chrétiens qui se Jéclaroient pour lui, qui reconnoissoient ne devoir qu'à lui tout ce qu'ils étoient selon Dieu, et qui, se détachant en quelque sorte des autres apôtres , disoient : Nous sommes les disciples de Paul, Ego sum Pauli ' ,• il les en reprit. Hé quoi ! mes frères , leur remontroit-il , estce Paul qui a été crucifié pour vous ? est-ce au nom de Paul que vous avez reçu le baptême? qu'est-ce que ce Paul que vous vantez tant? c'est un instrument foible et inutiie de celui en qui vous avez cru. Pourquoi donc me regarder autrement, et pourquoi vous partager, en disant que vous êtes à moi , au lieu de penser à vous réunir tous comme appartenant tous à Dieu ? 0 merveille ! s'écrie saint Chrysostome, un homme ému d'une véritable indignation, parce qu'on a du zèle pour sa personne ; un homme affligé de ce que l'on est trop à lui, parce qu'il craint que l'on en soit moins à Jésus-Christ! Ah ! grand Saint, c'est ce qui s'appelle travailler pour la gloire de son ministère. C'est ainsi que vous avez donné crédit à l'Evangile ; et c'est pour cela que la grâce que vous dispensiez n'a rien perdu entre vos mains de son efficace. Dans les nôtres, elle la perd tous les jours : parce que nous nous cherchons nous-mêmes, nous nous trouvons misérablement nous-mêmes, et en nous trouvant, nous devenons la honte et l'opprobre de cette grâce. Nous parlons d'elle magnifiquement, mais elle n'opère rien par nous; le monde nous applaudit , mais le monde ne se convertit pas-, nous établissons notre réputation, mais nous n'établissons pas l'empire de Dieu : pourquoi ? parce que nous n'avons rien moins que ce zèle d'honorer le ministère que Dieu nous a commis.

Voulez -vous, Chrétiens , une preuve encore plus solide et plus convaincante de celui qu'avoit saint Paul? oubliez le reste, et appliquez-vous à ceci : c'est qu'il étoit aussi zélé pour son ministère

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exercé par d'autres que par lui-même-, troisième règle. C'est que le bien des âmes et l'avancement du christianisme lui étoient également chers, soit q,u'il le vît procuré par d'autres, soit qu'il le procurât lui-même : c'est qu'il se soucioit peu par qui Jésus-Christ fût annonce , pourvu qu'il fût annoncé : jusque-là ( ô admirable et divine leçon, si elle étoit bien entendue ! ) jusque-là que quelques-uns prêchant par un esprit d'émulation et de jalousie contre lui (car dèslors , Chrétiens , on voyoit des contentions entre les ministres de l'Evangile; et c'est une simplicité et une erreur de regarder ce scandale comme un scandale de notre siècle , puisqu'il est aussi ancien que l'Eglise , et que Dieu , pour notre instruction , l'a permis dans tous les temps) : jusque-là, dis-je, que quelques-uns prêchant Jésus- Christ par jalousie contre lui et dans le dessein , comme il parle lui-même, d'ajouter de nouvelles traverses à celles qu'il avoit déjà éprouvées , Existimantes pressurant se suscitare vinculis meis ' , il ne laissoit pas de s'en réjouir : In hoc gaudeo, sed et gaudebo : touché d'une part de la malignité de leur intention , et ravi de l'autre de ce que l'Evangile profitoit de cette malignité. Car que m'importe, disoit-il , qu'il soit publié par ceux-ci ou par ceux-là, qu'il le soit par mes amis ou par mes ennemis, qu'il le soit à ma confusion ou à ma gloire , pourvu qu'il le soit véritablement? Or parler ainsi et être disposé de même, c'est faire honneur à son ministère et non pas à soi. Car de n'estimer le bien que quand il se fait par nous, de ne le goûter qu'autant qu'il a de rapport à nous, de ne pouvoir supporter que les autres soient plus employés que nous dans les intérêts de Dieu , d'avoir peine à souffrir qu'ils le soient autant , de souhaiter peut-être qu'ils ne le fussent point du tout ; et ensuite diminuer leurs succès, sans prendre garde que ce sont les succès de l'Evangile, et amplifier les nôtres comme s'ils étoient les fruits de notre industrie : qu'est-ce que tout cela, Chrétiens , sinon s'usurper l'honneur de son ministère et le dérober à Dieu?

Je serois infini si je m'étendois sur les autres règles que saint Paul se proposa, et qu'il observa. Ah! mes Frères, dit saint Grégoire pape, que ce grand apôtre fut éloigné de l'aveuglement de ceux qui croient ne pouvoir soutenir leur ministère que par le faste du monde, que par l'affectation de la grandeur, que parla magnificence du train , que par l'éclat d'une somptuosité superflue , que par les disputes éternelles sur les préséances , sur les prérogatives , sur la dignité, en un mot, que par toutes les choses dont l'ambition des hommes s'entête et s'occupe ! Non , non , saint Paul n'en jugea pas ainsi \ il prit pour maxime ce que l'esprit de Dieu , qui est l'esprit

i Philip , i.

de la vraie sagesse, lui avoit enseigné, que ni son ministère , ni lont autre, ne seroient jamais moins honorés que par-là; et que, s'ils le dévoient être , c'étoit par une conduite irréprochable et exempte de blâme , par une vie qui ne fût point sujette à rougir, qui ne craignît poinl la lumière du jour, qui fût à l'épreuve de toutes les censures; par une réputation qui n'eût rien de suspect ni d'équivoque , et que le libertinage même respectât. Maxime qu'il avoit à cœur par-dessus tout, et qu'il inspiroit à ses disciples , leur disant sans cesse : Mes Frères, comportons-nous comme des ministres de Dieu; rendonsnous recommandables par la pureté de notre doctrine, par l'intégrité de nos mœurs , par la douceur de notre charité , par les armes de la justice ; que nos entretiens soient religieux et nos actions exemplaires : et pourquoi? Ah ! mes chers disciples, ajoutoit-il, afin que la parole de notre Dieu ne soit point exposée aux blasphèmes des hommes , et afin que notre ministère ne soit point déshonoré : Ut non vituperetur rainisterium nostrum '. Cela seul le faisoit agir; cela seul étoit en lui comme le premier mobile de toutes les vertus qui! pratiquoit. Cette ferveur sans indiscrétion et cette prudence sans ménagement ; cette humilité de cœur sans bassesse et cette grandeur d'âme sans orgueil; ce mépris du monde sans arrogance et ce zèle pour le monde sans attache; cette tendresse envers les pécheurs,, jointe à celte sévérité envers le péché; cette exactitude de discipline, accompagnée de cette sage condescendance; cette science de se modérer dans la prospérité et de se soutenir dans l'adversité : voilà ce qui faisoit de saint Paul un homme respectable , et ce qui combloit d'honneur son ministère.

Arrêtons-nous là , Chrétiens : car voilà au même temps notre modèle et notre exemple. C'est ainsi que nous devons , chacun dans notre condition , honorer le ministère où il a plu à Dieu de nous appeler. Ayons-y le même désintéressement que saint Paul. Dès que nous ne penserons point à nous-mêmes , nous nous préserverons de mille fautes qui avilissent les plus saints emplois , en avilissant les ministres qui en sont chargés ; nous serons exacts, droits , réguliers, équitables , vigilants , et l'on en sera édifié : mais au contraire, dès que nous aurons des vues intéressées, toute notre conduite s'en ressentira; nous aurons beau vouloir cacher cet intérêt, le monde le remarquera bientôt ; et nous ferions alors des miracles, que le monde ne nous croira pas. Travaillons à faire le bien pour le bien même, pour la gloire de Dieu , pour l'avantage du prochain , selon l'esprit et la fin de notre état. Car souvent on fait le bien pour soi-même ; on le fait parce qu'on se met par-là dans une certaine estime; on le fait parce

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qu'on s'acquiert par-là un certain crédit ; on le fait , parce que le monde le verra et qu'il en parlera. De là tant de foiblesses humiliantes, que nous découvrons dans des gens que leur âge, leur expérience , leur mérite en devroient pleinement dégager. S'ils en portoient toute la honte, et qu'elle ne retombât point sur leurs ministères, le mal seroit moins à craindre : mais de ces exemples, quelles conséquences ne tire-t-on pas contre les plus saintes professions et les dignités les plus sacrées? Je sais que, pour ce désintéressement parfait que demande le vrai zèle, il faut beaucoup prendre sur soi ; mais quand il faudroit même s'immoler pour son ministère, n'est-ce pas le devoir d'un serviteur fidèle? c'est ce que saint Paul a fait , comme je vais vous le montrer dans la troisième partie.

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