‹ Œuvres de Chamfort et RivarolChapitre 13 sur 34 · DES SAVANTS ET DES GENS DE LETTRES · texte numérisé non relu

DES SAVANTS ET DES GENS DE LETTRES

»*» Il y a une certaine énergie ardente, mère ou compagne nécessaire de telle espèce de talents, laquelle pour l'ordinaire condamne ceux qui les possè-» dent au malheur, non pas d'être sans morale, de n'avoir pas de très beaux mouvements, mais de se livrer fréquemment à des écarts qui supposeraient l'absence de toute morale, (^est une âpreté dévorante dont ils ne sont pas maîtres, et qui les rend très odieux. On s'afflige en songeant que Pope et Swift en Angleterre, Voltaire et Rousseau en France, jugés non par la haine, non par la jalousie, mais par l'équité, par la

bienveillance, sur la foi des faits attestés ou avoués par leurs amis et par leurs admirateurs, seraient atteints et coQvaincus d'actions très condamnables, de sentiments quelquefois très pervers. AUitudo I

.'. On a observé que les écrivains en physique, histoire naturelle, physiologie, chimie, étaient ordinairement des hommes d'un caractère doux, ^ai et en général heureuK; qu'au contraire les écrivains de politique, de législation, même de morale, étaient d'une humeur triste, mélancolique, etc. Rien de plus sini' pie : les uns étudient la nature, les autres la société; les uns contemplent l'ouvrage du grand Être, les autres arrêtent leurs regards sur l'ouvrage de l'homme. Les résultats doivent être différents.

.*. Il y a des hommes chez qui l'espnt (cet inslrament applicable à tout) n'est qu'un talent, par lequel ils semblent dominés, qu'ils ne gouvernent pas, et qui n'est point aux ordres de leur raison.

,'. Je dirais volontiers des métaphysiciens ce que Scaliger disait des Basques : ■ On dit qu'ils s'entendent; mais je n'en croîs rien. >

,'. Le philosophe qui fait tout pour la vanité a-t~il droit de mépriser le courtisan qui fait tout pour l'intérêt ? Il me semble que l'un emporte les louis d'or, et que l'autre se retire conteut après enavoir entendu le bruit. D'Alembert, courtisan de Voltaire par un intérêt de vanité, est-il bien au-dessus de tel ou tel courtisan de Louis XIV, qui voulait une pension ou un gouvernement?

.". Quelqu'un a dit que de prendre sur les anciens, c'était pirater au delà de la ligne ; mais que de piller les modei-nes, c'était filouter au coin des rues.

.". La plupart des livres d'à présent ont l'air d'à-

voir été faits en un jour, avec des livres lus de la veille.

Le bon goût, le tact et le bon ton ont plus de rapport que n'affectent de le croire les gens de lettres. Le tact^ c'est le bon goût appliqué au maintien et à la conduite ; le bon ton, c'est le bon goût appliqué aux discours et à la conversation.

/♦ C'est une remarque excellente d'Aristote, dans sa Rhétorique, que toute métaphore, fondée sur l'analogie, doit être également juste dans le sens renversé. Ainsi, l'on a dit de la vieillesse qu'elle est l'hiver de la vie ; renversez la métaphore et vous la trouverez également juste, en disant que l'hiver est la vieillesse de l'année.

»% Pour être un grand homme dans les lettres, ou du moins opérer une révolution sensible, il faut, comme dans l'ordre politique, trouver tout préparé et naître à propos.

/, Les gens de lettres aiment ceux qu'ils amusent, comme les voyageurs aiment ceux qu'ils étonnent.

/* Qu'est-ce que c'est qu'un homme de lettres qui n'est pas rehaussé par son caractère, par le mérite de ses amis et un peu d'aisance ? Si ce dernier avantage lui manque au point qu'il soit hors d'état de vivre convenablement dans la société où son mérite l'appelle, qu'a-t-il besoin du monde ? Son seul parti n'est-il pas de se choisir une retraite où il puisse cultiver en paix son âme, son caractère et sa raison ? Faut-il qu'il porte le poids de la société sans recueillir un seul des avantages qu'elle procure aux autres classes de citoyens ? Plus d'un homme de lettres, forcé de prendre ce parti, y a trouvé le bonheur qu'il eût cherché ailleurs vainement. C'est celui-là qui

peut dire qu'en lui refusant tout on lui a tout doniié. Dans combien d'occasions ne peut-on pas répéter le mot de Tiiémistocle : * Hélas ! nous périssions, si noua n'eussions péri ! >

.'. Peu de philosophie mène à mépriser l'émdition ; beaucoup de philosophie mène i l'estimer.

.', Ce qui fait le succès de quantité d'ouvrages est le rapport qui se trouve entre la médiocrité des idées de l'auteur et la médiocrité des idées du public.

.', Un auteur, homme de goilt, est, parmi ce public blasé, ce qu'une jeune femme est au milieu d'un cercle de viens liberlins.

,', Le travail du poète, et souvent de l'homme de lettres, lui est bien peu fructueux à lui-même ; et, de la part du public, il se trouve placé entre le grtmd merci et le va te promener. Sa fortune se réduit à jouir de lui-même et du temps.

,*, Le repos d'un écrivain qui a fait de bons ouvrages est plus respecté du public que la fécondité active d'un auteur qui multiplie les ouvrages médiocres. C'est ainsi que le silence d'un homme connu pour bien parier impose beaucoup plu» que le bavardage d'un homme qui ne parle pas mal.

,'. A, voir la composition de l'Académie trtmçaise, on croirait qu'elle a pris pour devise ce vers de Lucrèce :

Certare ingénia, eontendere nobilitale,

.*. L'honneur d'élre de l'Académie française est comme la croii de Sainl-Louis, qu'on voit également aux soupers de Marly et dans les aubei^es A vingtdeux sous.

'..Jtijm^^KmmmmmÊ^m^mmmmmÊmmiÊÊÊÊÊmKmamKma^mmmammmm

,*, L'Académie française est comme TOpéra, qui se soutient par des choses étrangères à lui, les pensions qu'on exige pour lui des Opéras-Comiques de province, la permission d'aller du parterre aux foyers, etc. De même, l'Académie se soutient par tous les avantages qu'elle procure. Elle ressemble à la CidalisedeGresset :

Ayez-la, c^est d'abord ce que vous lai devez; Et vous l'estimerez après, si vous pouvez.

,*, De nos jours, les succès de théâtre et de littérature ne sont guère que des ridicules.

,*^ C'est la philosophie qui découvre les verttis Utiles de la morale et de la politique ; c'est l'éloquence qui les rend pour ainsi dire proverbiales.

,*, Un sophiste éloquent, mais dénué de logique, est à un orateur philosophe ce qu'un faiseur de tours de passe-passe est à un mathématicien, ce que Pinetti est à Archimède.

^*^ On n'est point un homme d'esprit pour avoir beaucoup d'idées, comme on n'est pas un bon général pour avoir beaucoup de soldats.

/^ On se fâche souvent contre les gens de lettres qui se retirent du monde ; on veut qu'ils prennent intérêt à la société, dont ils ne tirent presque point d'avantages ; on veut les forcer d'assister éternellement aux tirages d'une loterie dont ils n'ont point de billet.

Ce qu'on sait le mieux c'est : !<> ce qu'on a deviné ; 2o ce qu'on a appris par Texpérience des hommes et des choses ; 3o ce qu'on a appris, non dans ses livreS) mais par les livres, c'est-à-dire par les ré-

flexions qu'ils font faire ; 4® ce qu'on a appris dans des livres ou avec des maîtres.

/^ Les gens de lettres, surtout les poètes, sont comme des paons, à qui Ton jette mesquinement quelques graines dans leur loge, et qu'on en tire quelquefois pour les voir étaler leur queue ; tandis que les coqs, les poules, les canards et les dindons se promènent librement dans la basse-cour et remplissent leur jabot tout à leur aise.

,*, Les succès fJroduisent les succès, comme l'argent produit l'argent.

/^ Il est presque impossible qu'un philosophe, qu'un poète,ne soient pas misanthropes : i° parce que leur goû.t et leur talent les portent à l'observation de la société, étude qui afflige constamment le cœur ; 2» parce que leur talent n'étant presque jamais récompensé par la société (heureux même s'il n'est pas puni !), ce sujet d'affliction ne fait que redoubler leur penchant à la mélancolie.

,*, Il y a des hvres que l'homme qui a le plus d'esprit ne saurait faire sans un carrosse de remise, c'est-à-dire sans consulter les hommes, les choses, les bibliothèques, les manuscrits, etc.

^\ Les mémoires que les gens en place ou les gens de lettres, même ceux qui ont passé pour les plus modestes, laissent pour servir à l'histoire de leur vie, trahissent leur vanité secrète, et rappellent l'histoire de ce saint qui avait laissé cent mille écus pour servir à sa canonisation.

,% C'est un grand malheur de perdre, par notre caractère, les droits que nos talents nous donnent sur la société.

,*, C'est après l'âge des passions que les grands

hommes ont produit leurs chefs-d'çeuvre, comme c'est après les éruptions des volcans que la terre est plus fertile.

,*, La vanité des gens du monde se sert habilement de la vanité des gens de lettres. Ceux-ci ont fait plus d'une réputation qui a mené à de grandes places. D'abord, de part et d'autre, ce n'est que du vent ; mais les intrigants adroits enflent de ce vent les voiles de leur fortune.

,% Les économistes sont des chirurgiens qui ont un excellent scalpel et un bistouri ébréché, opérant à merveille sur le mort et martyrisant le vif.

,*, Les gens de lettres sont rarement jaloux des réputations quelquefois exagérées qu'ont certains ouvrages de gens de la cour ; ils regardent ces succès comme les honnêtes femmes regardent la fortune des filles.

,*^ Plusieurs gens de lettres croient aimer la gloire et n'aiment que la vanité. Ce sont deux choses bien différentes et même opposées ; car l'une est une petite passion, l'autre en est une grande. Il y a, entre la vanité et la gloire, la différence qu'il y a entre un fat et un amant.

,*^ Le théâtre renforce les mœurs ou les change. Il faut de nécessité qu'il corrige le ridicule ou qu'il le propage. On l'a vu en France opérer tour à tour ces deux effets.

,*, La postérité ne considère les gens de lettres que par leurs ouvrages et non par leurs places. Plutôt ce qu'ils ont fait que ce qu'ils ont été, semble être leur devise.

,% Spéron-Spéroni explique très bien comment un auteur qui s'énonce très clairement pour lui-même

«st quelquefois obscur pour son lecteur : f C'est, dit-il, que l'auteur va de la pensée à l'expression, et que le lecteur va de l'expression à la pensée. >

.*. Les ouvrages qu'on aut«ur fait avec plaisir sont souvent les meilleurs, comme les enfants de l'amour sont les plus beauK.

,*, En fait de beaux-arts, et même en beaucoup d'autres choses, on ne sait bien que ce que l'on n'a point appris,

.', Le peintre donne une âme à une figure, el le poète prête une figure à un sentiment et à une

.*, Quand La Fontaine est mauvais, c'est qu'il est négligé ; quand Lamothe l'est, c'est qu'il est recherché.

.*, La perfection d'une comédie de caractère consisterait à disposer l'intrigue de façon que cette intrigue ne put servir à aucune autre pièce. Peut-être n'y a-t-'il au théâtre que celle du Tartufe qui pût supporter cette épreuve.

.". J'ai vu à Anvers, dans une des principales églises, le tombeau du célèbre imprimeur l'Iantin, orné de tableaux superbes, ouvrages de Rubens, et consacrés â sa mémoire. Je me suis rappelé, à cette vue, que les Etienne (Henri et Robert), qui, par leur érudition grecque et ktine, ont rendu les plus grands services aux lettres, traînèrent en France une vieillesse misérable; et que Charles Etienne, leur successeur, mourut à l'hôpital, après avoir contribué, presque autant qu'eux, aux pi'ogrès de la littérature. Je me suis rappelé qu'André Duchêne, qu'on peut regarder comme le père de l'histoire de France, fut chassé de Paris par la misère, et réduit à se réfugier

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dans une petite ferme qu'il avait en Champagne ; il se tua, en tombant du haut d'une charrette chargée de foin, à une hauteur immense. Adrien de Valois, créateur de rhistoiremétallique, n'eut guère une meilleure destinée. Samson, le père de la géographie, allait, à soixante-dix ans, faire des leçons à pied pour vivre. Tout le monde sait la destinée des Duryer, Tristan, Maynard, et de tant d'autres. Corneille manquait de bouillon à sa dernière maladie. La Fontaine n'était guère mieux. Si Racine, Boileau, Molière et Quinault eurent un sort plus heureux, c'est que leurs talents étaient consacrés au roi plus particulièrement. L'abbé de Longuerue, qui rapporte et rapproche plusieurs de ces anecdotes sur le triste sort des hommes de lettres illustres en France, ajoute : c C'est ainsi qu'on en a toujours usé dans ce misérable pays. » Cette liste si célèbre des gens de lettres que le roi voulait pensionner, et qui fut présentée à Golbert, était l'ouvrage de Chapelain, Perrault, Talmand, l'abbé Gallois, qui omirent ceux de leurs confrères qu'ils haïssaient ; tandis qu'ils y placèrent les noms de plusieurs savants étrangers, sachant très bien que le roi et le ministre seraient plus flattés de se faire louer à quatre cents lieues de Paris.

DE L'ESCLAVAGE ET DE LA LIBERTÉ DE LA FRANCE, AVANT ET DEPUIS LA RÉVOLUTION.

,*, On s'est beaucoup moqué de ceux qui parlaient avec enthousiasme de l'état sauvage en opposition à

l'état social. Cependant, je voudrais savoir c« qu'oa peut répoadre àces trois ol^ctions : Il eBt sans exemple que, chez les sauvages, on ait vu : 1> un fou, 2<* un suicide, 3° un sauvage qui ail voulu embrasser la vie sociale j taudis qu'un grand nombre d'Européens, tant au Cap que dans les deux Amériques, après avoir vécu chez les sauvages, se trouvant ramenés chez leurs compatriotes, stmt retournés dans Ira bois. Qu'on réplique à cela sans verbiage, sans sophisme.

,*. Le malheur de l'humanité, considérée dans l'état social, c'est que, quoique en morale et en politique on puisse donner comme déftoition que le mal est ce qui nuit, on ne peut pas dire que le bien est ce qui sert; oar cequisertunmoment peut nuire longtemps ou toujours.

.', Lorsque l'on considère que le jntoduit du tra-« vail et des lumières de trente ou quarante siècles a été de livrer trois ceuts millions d'hommtes répandus G.ur le globe à une trentaine de despotes, la plupart ignorants et imbécUes, dont chacun est gouverné par trois ou quatre scélérats, quelquefois slupides, que penser de l'humanité, et qu'attendre d'elle à l'a^ venir ?

,". Presque toute l'histoire n'est qu'une suite d'horreurs. Si les tyrans la détestent tandis qu'ils vivent, il semble que leurssuccesseurssouffrenlqu'on transmette à la postérité les crimes de leurs devanciers, pour faire diversion à l'horreur qu'ils inspirent euxmêmes. En eSet, il ne reste guère, pour co^oler les peuples, que de leur apprendre que leurs ancêtres ont été aussi malheureux, ou plus malheureux.

/. Le cai'actère naturel du Franfais est composé

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des (jualilés du singe et du chien couchant. Drôle et gambadant comme le singe, et, dans le fond, très malfaisant comme loi, il est, comme le chien de chasse, né bas, caressant, léchant son maître qui le frappe, se laissant mettre à la chaîne, puis bondissant de joie quand on le délivre pour aller à la chasse.

,% Le titre le plus respectable de la noblesse française, c'est de descendre immédiatement de quelques-uns de ces trente mille hommes casqués, cuirassés, brassardés, cuissardes, qui, sur de grands chevaux bardés de fer, foulaient aux pieds huit ou neuf millions d'hommes nus, qui sont les ancêtres de la nation actuelle. Voilà un droit bien avéré à l'amour et au respect de leurs descendants ! Et, pour achever de rendre cette noblesse respectable, elle se recrute et se régénère par l'adoption de ces hommes, qui ont accru leur fortune en dépouillant la cabane du pauvre, hors d'état de payer les impositions. Misérables institutions humaines qui, faites pour inspirer le mépris et l'horreur, exigent qtf on les respecte et qu'on les révère î

/, La nécessité d'être gentilhomme pour être capitaine de vaisseau est tout aussi raisonnable que celle d'être secrétaire du roi pour être matek)t ou mousse.

\ Cette im'possibilité d'arriver aux grandes places, à moins que d'être gentilhomme, est une des absurdités les plus funestes dans presque tous les pays. Il me semble voir des ânes défendre les carrousels et les tournois aux chevaux.

,*^ Si un historien tel que Tacite eût écrit l'histoire de nos meilleurs rois, en faisant un relevé exact de tous les actes tyranniques, de tous les abus d'au-

torité, dont la plupai't sont ensevelis dans l'obscurité la plus piofonde, il ï a peu de règnes qui ne nous inspirassent la intime liorrenrque celui de Tibire.

,*, La nature, pour faire un homme Tertueux ou un homme de génie, ne va pas consulter Cherin.

.', Qu'importe qu'il y ait sur le trône un Tibère ou un Titus, s'il a des Séjan pour ministres ?

.'. On peut dire qu'iln'yeut plusde gouvernement civil à Rome après la mort de Tiberius Gracchus ; et Scipion Nasica, en partant du sénat pour employer la violence contre le tribun, apprit atu Romains que la force seule donnerait des lois dans le forum. Ce fut lui qui avait révélé, avant Sylla, ce mystère funesfe.

.'. Ce qui fait l'intérêt secret qui attache si fort à la lecture de Tacite, c'est le contraste continuel et toujours nouveau de l'ancienne liberté républicaine avec les vils esclaves que peint l'auteur j c'est la comparaison des anciens Scaurus, Scipion, etc., avec les Uchetés de leurs descendants ; en un mot, ce qui contribue à l'effet de Tacite, c'est Tite-Live.

,'. Les rois et les prêtres, en proscrivant la doctrine du suicide, ont voulu assurer la durée de notre esclavage. Ils veulent nous tenir enfermés dans un cachot sans issue : semblables à ce scélérat, dans le Dante, qui fait murer les portes de la prison où était enfermé le malheureux Ugolin.

.'. On a fait des livres sur les intérêts des princes ; on parle d'cludier les intérêts des princes : quelqu'un a-t-il jamais parlé d'étudier les intérêts des peuples '!

/» Il n'y a d'histoire digne d'attention que celle des peuples libres : l'histoire des peuples soumis au despotisme n'est qu'un recueil d'anecdotes.

/^ La vraie Turquie d'Europe, c'était la France. On trouve dans vingt écrivains anglais : Les pays despotiques^ tels que la France et la Turquie,

/^ Les ministres ne sont que des gens d'affaires, et ne sont si importants que parce que la terre du gentilhomme, leur maître, est très considérable.

»*^ Le ministre, en laissant faire à ses maîtres des fautes et des sottises nuisibles au public, ne fait souvent que s'affermir dans sa place : on dirait qu'il se lie davantage avec eux par les liens de cette espèce de complicité.

,% Pourquoi arrive-t-il qu'en France un ministre reste placé, après cent mauvaises opérations? et pourquoi est-il chassé pour la seule bonne qu'il ait faite ?

^\ Croirait-on que le despotisme a des partisans, sous le rapport de la nécessité d'encouragement pour les beaux-arts ? On ne saurait croire combien l'éclat du siècle de Louis XIV a multiphé le nombre de ceux qui pensent ainsi. Selon eux, le terme de toute société humaine est d'avoir de belles tragédies , de belles comédies, etc. Ce sont des gens qui pardonnent à tout le malq u'ont fait les prêtres, en considérant que sans les prêtres, nous n'aurions pas la comédie du Tartufe,

,% En France, le mérite et la réputation ne donnent pas plus le droit aux places que le chapeau de rosière ne donne à une villageoise le droit d'être présentée à la cour.

La France, pays où il est souvent utile de mon-

■s dang«rens de raonlrer ses

.*, Paris, singulier pays, où i] faut trente sous po«r dfner, qa»tre francs po«r prendre l'air, c«nt iouis pour le superflu dans le néôessaire, et «quatre cents look pour n'avoiniue le néoem«iredans 1« superflu.

,*, C'est une chose remarquable qae la multitude des étiquettes dans une nation aussi vive et aussi gaie que la nôtre. On peut s'étonner aussi de l'esprit pédantesque et de la gravité des corps et des compagnies; il semble que le législateur ait cherché à mettre nii contre-poids qui arrêtât la légèreté du

,*, Paris, ville d'amusements, de plaisirs, etc., où les quatre cinquièmes des habitants meurent de chagrin.

,'. En France, on laisse en repos ceux qui mettent le feu, et on persécute c^ix qui sonnent le tocsin.

,", Presque toutes les femmes, soit de Versailles, soit de Paris, quand ces dernières sont d'un étal un peu considérable, ne sont autre chose que des bourgeoises de qualité, des madame Naquart, présentées

,', En France, il n'y a plus de public ni de nation,

par la raison que la charpie n'est pas du ling«.

,', Le public est gouverné comme il raisonne. Son droit est de dire des sottises, comme celui des ministres est d'en faire.

,'. Quand il se fait une sottise publique, je songe i un petit nombre d'étrangers qui peuvent se trouver

MAXIlJftS Et PENSÉES. 19©

j*ts ; et Je ^ttis pt^t à m'ariiiger, car j'aîm=e toujîôurs

/^ Les Ângkis sont le seul peuple qui ait trouvé le moyen de limiter la puissance d'un homme dont la figure est sur un petit écu.

^*^ Gomment se fait-il q;ue, sowb le despotisme le fiva ^affi^sax^ on puisse se résoudi^ à se reproduite ? Ci^est que la nature 9. ses lois^ piu« douées m«ds plus impérieuses que celles des tyrans ; c'est que l'enfant sourit A sa mère sous Demftien comme sou^s Titus.

L* Anglais respecte la loi et repousse ou méprise iWtorité. Le Français, au contraire, respecte l'autorité et méprise Ik loi.' Il faut lui enseigner à faire le contraire ; et peut-être la chose est-elle impossible, vu ^ignorance dans laquelle on lient la nation, ignorance qu'il ne faut pas contester, en jugeant d'après les lumières répandues dans les capitales.

^*^ Un philosophe disait : « Je ne sais pas comment un Français qui a été une fois dans l'antichambre du roi, ou dans l'Œil-de-Bœuf, peut dire de qui que ce puisse être : « C'est un grand seigneur. »

,% Les flatteurs des princes ont dit que la chasse était une image de la guen^e ; et en effet les paysans dont elle vient ravager les champs doivent trouver qu'elle la représente assez bien.

^% Il est malheureux pour les hommes, heureux peut-élre pour les tyrans, que les pauvres, les malheureux, n'aient pas l'instinct ou la fierté de l'éléphant, qui ne se reproduit point dans la servitude.

^*, Dans la lutte éternelle que la société amène entre le pauvre et le riche, le noble et le plébéien, l'homme accrédité et l'homme inconnu, il y a deu3c

observations à faire. La première est que leurs ac* tions, leurs discours, sont évalués à des raesures différenles, à des poids différents, l'une d'une livre, l'autre de dix ou de cent, disproportion convenue, et dont on part comme d'une chose arrêtée; et cela même est horrible. Cette acception de personnes, autorisée par la loi et par l'usage, est un des vices énormes de Ja société, qui suffirait seul pour expliquer tous ses vices. L'autre observation est qu'en partant même de celte inégalité il se fait ensuite une autre malversation; c'est qu'on diminue la livre du pauvre, du plébéien, qu'on la réduit à un quart, tandis qu'on porte à cent livres les dix Uvres du riche ou du noble, à mille ses cent livres, etc. C'est l'effet . naturel et nécessaire de leur position respective r le pauvre et le plébéien ayant pour envieus tous leurs égaux, et le riche, le noble, ayant pour appuis et pour complices le petit nombre des siens qiii le secondent pour partager ses avantages et en obtenir de

.', Qu'est-ce que c'est qu'un cardinal? C'est un prfitre babillé de rouge, qui a cent mille écus du roi, pour se moquer de lui au nom du pape.

,', La noblesse, disent les nobles, est un intermédiaire entre le roi et le peuple... Oui, comme le chien de chasse est un intermédiaire entre le chasseur et les lièvres.

.*, La plupart di avoir pour objet < médiocrité d'idées et de sentiments qui le rendent plus propre à gouverner ou à être gouverné.

.*. Q" gouverne les hommes avec la tète : on ne jone pas aux échecs avec un bon cœur.

/^ Semblable aux animaux qui ne peuvent respirer Taira une ceitaine hauteur sans périr, l'esclave meurt dans l'atmosphère de la liberté.

^*^ Il faut recommencer la société humaine, comme Bacon disait qu'il faut recommencer l'entendement humain.

^*^ Diminuez les maux du peuple, vous diminuez sa férocité; comme vous guérissez ses maladies avec du bouillon.

^*, On croit communément que Pierre le Grand se réveilla un jour avec l'idée de tout créer en Russie; M. de Voltaire avoue lui-même que son père Alexis forma le dessein d'y ti'ansporter les arts. Il y a, dans tout, une maturité qu'il faut attendre. Heureux l'homme qui arrive dans le moment de cette maturité !

*^ Les pauvres sont les nègres de l'Europe.

*^ L'Assemblée nationale de 1789 a donné au peuple français une constitution plus forte que lui. Il faut qu'elle se hâte d'élever la nation à cette hauteur, par une bonne éducation publique. Les législateurs doivent faire comme ces médecins habiles qui, traitant un malade épuisé, font passer les restaurants à l'aide des stomachiques.

^% En voyant le grand nombre des députés à l'Assemblée nationale de 1789, et tous les préjugés dont la plupart étaient remplis, on eût dit qu'ils ne les avaient détruits que pour les prendre, comme ces gens qui abattent un édifice pour s'en approprier les décombres.

Une des raisons pour lesquelles les corps et les assemblées ne peuvent guère faire autre chose

qne des sottises, c'est que, dans un« ^étibération pnkliqoe, ta meilleore cfaose qu'il y ait à dire, poBr o« contre l'affaire ou la pemoitne dont il s'agit, se peut presque jamais se dire tout haut Eaus de grands dangers ou d'eitrémes inconvénients.

.*, Dans l'instant où Dieu créa le monde, le mouvernit du chaos dut faire trouver le diaos plus désordonné que lorsqu'il reposait dans un désordre paisible. C'est ainsi que, chez nous, l'embarras d'une société qui se réorganise doit paraître l'excès du désordre,

,', Les courtisans et ceux qui vivaient des abus

monstrueux qui écrasaient Ja France sont sans cesse

■ à dire qu'on pouvait réformer les abus sans détruire

comme on a détruit. Ils auraient bien voulu qu'on

nettoyât l'étable d'Augias avec un plumeau.

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