‹ Œuvres de Charles Nodier (volume 2)Chapitre 16 sur 32 · L'HOMME HEUREUX · texte numérisé non relu

L'HOMME HEUREUX

On dit (car d'après moi c'est rarement que j'ose Mettre en scène les {i;ens •, riche de doux loisirs , Ue quelque vieil auteur je rhabille la prose ,

Et ce travail fait mes plaisirs 5

Ma gloire, c'est une autre chose) ;

On dit, pour revenir au fait , Qu'un roi de Perse un jour fut atteint d'humeur noire. — Un roi ! vous vous moquez ! se peut-il i' — En effet Je ne le croirois point, s'il n'étoit dans l'histoire. Le sort envers les rois est rempli de douceurs.

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Un proverbe le dit : la preuve est assez forte. Envers ce roi de Perse il agit d'autre sorte. Il envoya chez lui la tristesse , les pleurs , Des soucis dévorants la fâcheuse cohorte , Une autre plus fâcheuse encore , à mon avis , Celle des médecins. C'étoit fait du monarque ,

Si leurs conseils étolent suivis.

Plus sage , il n'en fit rien , et déjoua la Parque 5 Mais il ne guérit point. Alors , un vieux dervis Habitoit ses états : seul , retiré du monde , De la nature même il savoit les secrets , Tant qu'il eût de la mort réformé les décrets. On le disoit du moins. Sa piété profonde , Sa vertu , son savoir, firent bruit à la cour : Pour la première fois on y désire un sage. Le conte est du vieux temps. A la clarté du jour On rend , bon gré mal gré , mon dévot personnage . Et du palais des rois il aborde le seuil. Il entre 5 il voit le pruice accablé de souffrance , Pâle, défait, sans voix, et touchant au cercueil.

Son mal laissoit peu d'espérance.

Il le connut d'abord. C'étoit la volupté, La grandeur, le pouvoir, la fortune et le reste : Mal réel toutefois , infirmité funeste , Plus à craindre aux mortels que n'est la pauvreté -, Douloureuse langueur, morne satiété.

Qui des faux heureux de la ten-e

Mine secrètement les jours.

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Le front humilié, le sage solitaire

Mûrit quelque temps son discours.

Il cherchoit un biais pour cacher le mystère : Aux grands la vérité parvient peu sans détours. « Seigneur, dit-il enfin , à prolonger le cours » De vos destins sacrés, j'emploierois ma science » Avec peu de succès. J'ai quelque expérience M De la machine humaine et des nombreux ressorts

)) Qui soutiennent notre existence.

» Je guéris les peines du corps -, )) Mais celles de l'esprit sont hors de ma puissance : » Pour y remédier, il n'est que la constance ; )) A moins que , sur la foi d'un bruit accrédité , )) On n'accueille un secret bizarre , inusité , "^

M Dont on maintient pourtant que la preuve est acquise. )) D'un homme heureux en tout , que ce point soit noté , » Il comprend paix du cœur et douce liberté , » Et la santé , sans qui nul plaisir ne se prise , )) Il faut pendant un jour revêtir la chemise. » Le moyen vous étonne , et je m'en suis douté 5 » Mais il coûtera peu , s'il devient inutile. » Tout prospère et fleurit sous un roi généreux. )) Dans vos riches états la nature fertile » Des peuples enchantés surpasse tous les vœux. » Il n'est pas malaisé d'y trouver un heureux ; » Pour un seul, votre règne en enfantcroit mille. » Cherchez. » Le roi surpris , qui n'entend plus sa voix , Regarde j mais déjà le vieil anachorète

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Regagnoit à pas lents sa tranquille retraite. Content de retrouver ses rochers et ses bois , Il livre en paix son ame à leur douceur secrète , Et croit encor les voir pour la première fois.

Son discours agité dans le conseil du prince , On conclut de trouver, dans un délai marqué ,

L'homme qu'il avoit indiqué.

Ce fut en vain. La cour, la ville, la province, Les champs mêmes, les champs, ne le possédoient pas. Vingt messagers divers y perdirent leurs pas. Les riches se plaignoient des soins de la fortune ^ Les lettrés , des soucis qui suivent le savoir ;

Xes grands , de la foule importune De ces valets dorés qu'attire le pouvoir, Que le faste éblouit , que le malheur rebute -, Qui, prompts à caresser et prompts à décevoir, De r idole du jour n'attendent que la chute , Pour outrager l'autel qu'ils avoient encensé , Et vendre à d'autres dieux leur culte intéressé ; L'agriculteur, des vents dont les chaudes haleines Dévoroient ses jardins, ses vergers et ses plaines-, Le rentier, d'un édit qui rognoit sbô quartiers ; Le marchand , de l'aspect des trompeuses étoiles A qui, d'un fol espoir, il confia ses voiles : Gens de tous les pays et de tous les méliers S'accordoient en ce point de se plaindre sans cesse. Des frondeurs obstinés la hargneuse tristesse

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Brochoit sur tout. Les lois , la nature , les dieux , Rien ne peut agréer à ce peuple envieux -, Il s'en verroit encore quelqu'un de cette espèce Dans la Perse. Chez nous on juge beaucoup mieux.

Enfin le jour prescrit termina l'ambassade.

On étoit convenu d'un endroit à l'écart

Où se réuniroient tous ceux qu'un bon hasard

Deslinoit au salut de l'auguste malade.

Les courriers vinrent seuls : on connoît leur succès.

L'endroit, par aventure, étoit de libre accès :

C'étoit un de ces lieux voués à la folie ,

Où, dans les flots brillants d'un aimable poison ,

Le peuple vient noyer ses maux et sa raison 5

Doucement oublieux des peines de la vie ,

Sans peur de l'avenir, sans regret du passé ,

Heureux d'un beau moment dont le ciel le partage ,

Il y goûte à longs traits un bonheur plus sensé

Que tout autre , et plus sûr, s'il duroit davantage :

Mais une heure, un instant, voit son charme éclipsé.

Ce bonheur n'est rien par lui-même ,

Et le doux breuvage épuisé , Il s'envole aussitôt d'une vitesse extrême. Sans cela , je l'aurois volontiers propos

Pour résoudre notre problème.

Or, un manant survint ; il s'assit auprès d'eux , Et , sans prendre garde à la troupe

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D'un vin nbuveau , mais pur, il inonda sa coupe.

Sa coupe ? Je m'abuse ! il en dut remplir deux !

Ce n'est pas en nous seuls que notre ame est contente :

Est-il un bien parfait dont le désir vous lente ,

L'amour et l'amitié s'introduisent parmi.

Quant à moi , je craindrois le don d'une couronne ,

A moins d'associer quelque sincère ami

A la pompe qui l'environne.

Plaisir non partagé n'est plaisir qu'à demi :

On le double quand on le donne.

Notre homme le savoit. D'un tendron, ses amours, Sa main avec réserve effleuroit les atours j Il bu voit sans excès , il aimoit sans délire ; L'œil assuré , le front ouvert et radieux , Il chantoit des refrains peu dignes de la lyre ,

Mais du moins libres et joyeux j Et puis il regardoit sou verre et sa maîtresse , Sa maîtresse et son verre ; et , brillant d'allégresse , « Grands dieux , s'écrioit-il , que Babouk est heureux ! »

Un des gens du palais, frappé de ce langage , Prit Babouk à ce mot. «Eh quoi! sans aucuns soins? — » Aucuns. — E t sans soucis?— Pas mi seul. — Sans besoins » — Le travail y pourvoit, et l'on a du courage. — » Mais non pas sans désirs , du moins ? — Pas davantage î » De vos désirs jamais le but n'est arrêté ;

» Ce n'est qu'erreur et vanité! » Pourquoi de grands projets tourmenter sa pensée ?

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» Notre destin est le plus fort.

)) A-t-on vu de son livre une ligne efiacée ? » Réforma-t-on jamais les caprices du sort? » Encor si cet espoir, dont ton ame est bercée , » Réalisoit un jour son rêve décevant!

)) Mais tâche de saisir cette image insensée ^

» Tu n'embrasseras que du vent.

» Le plus chanceux de tous reste comme devant ,

» Quand l'illusion est passée.

M Je voudrois être beau , bien fait , noble , savant 5

» De mille serviteurs je voudrois être maître

» Et tu n'en as que vingt , et voilà ton regret !

» N'es-tu pas , mon ami , tout ce que tu dois être?

» Et si tu ne l'étois , dis-moi qui le seroit ?

» Je sais bien que pour moi , si j'avois à renaître,

» Et que le sort voulût me traiter autrement ,

» Il m'en fàcheroit fort. Prenons que je devmsse

» Un bourgeois opulent, un grand seigneur, un prince -,

)) Dans ce nouvel arrangement , » Serois-je encor ce moi dont j'ai fait quelque élude , )) Cet être à qui me lie une longue habitude , )) Ce Babouk, en un mot, que j'aime tendrement? » Non pas , medirez-vous. Restons donc qui nous sommes, » Et voyons en pitié les sottises des hommes.

)) Tous les jours ne sont pas sereins : » La naldre a'raison , car il l'aut de la pluie , M Et pour nourrir la sève et pour enfler les grains » De ce fruit dont Schiras exprime l'ambroisie.

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» Je regretterois , moi , jusques à mes chagrins ^

» Tenez, quelques chagrins font très hien dans la vie. »

Ainsi parla Babouk. Son discours fut goûté.

On le conduit soudain devant sa majesté ;

On lui dit le cas sans remise :

De joyeux qu'il étoit , il devient consterné. On ordonne , il refuse 5 on presse , il temporise ^ Bref, il est mis à nu. Jugez de la surprise ! Cet homme sans désirs , ce mortel fortuné ,

Babouk n'avoit point de chemise.

■ Il est certains esprits qu'on ne peut contenter , Quand la fin d'un récit laisse encore à conter. Ils me demanderont si le temps dédommage Ce prince dont Babouk fit échouer l'espoir : On ne m'en a rien dit, mais je peux y pourvoir. Le roi de sa raison apprit à faire usage , Par le fait qu'il venoit de voir ^ V II se remit en tête et l'avis du vieux sage ,

Et son sens véritable. Il jugea qu'il n^est rien Qui puisse nous charmer hors de l'indépendance j Que jouir de soi-même est le souverain bien , Et se point soucier, la suprême science.

Il s'ennuya de la puissance , Et brisa sans effort son superbe lien.

De l'état à son fils abandonnant les rênes ,* Il courut au désert 011 finirent ses peines • Il y coula long-lemps des jours délicieux.

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L'autre eut une chemise et devint soucieux.

L'auteur de mon récit dit autrement la chose. Sur son vieux canevas j'ai hrodé cette glose

Qui convenoit à mon projet.

Le sens m'en a paru d'une justesse extrême, Et c'est ce que d'abord je prise en un sujet. Ce manant, par exemple, est bien l'homme que j'aime ; Sa raison me plaît mieux que tous les vains discours

Des philosophes de nos jours.

Elle est du moins sincère , ingénue et sans pompe. C'est la simple nature en sa naïveté.

Cela vaut bien peut-être un jargon affecté Qui nous ennuie et qui nous trompe.

Et l'antiquité même auroit-elle mieux dit? Je conviens avec vous qu'elle a plus de crédit ^

Mais ne peut-on se passer d'elle ?

Suive Platon qui veut, Babouk est mon modèle. Déjà la ressemblance est exacte en un point ; Aujourd'hui toutefois je n'en parlerai point.

Maison d'arrêt du département de l'Aube, juillet 1803 *.

* On ne rapporte ici ces dates et ces localités , fort insignifiantes d'ailleurs, qu'autant qu'elles sont nécessaires pour expliquer certains traits de la composition , comme les deux vers qui terminent ce conte. A. l'exception du Bengali, tout le reste a été écrit au village.

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