‹ Œuvres de Colardeau, de l'Académie françaiseChapitre 11 sur 112 · ARMIDE A RENAUD · texte numérisé non relu

ARMIDE A RENAUD

HEROIDE.

Farouche Européen, qui, des rives du Tibre, Viens , au sein de la paix , troubler un peuple libre ; Et qui , dans tes fureurs , nous préparant des fers , Veux à tes préjugés soumettre Funivers ; Détestable croisé , chrétien lâche et perfide , Tremble, cruel Renaud; connois les traits d'Armide Tremble. Ce ne sont plus ces chiffres amoureux, L'un dans lautre enlacés et garants de nos feux : Ce n est plus cette Armide à tes lois enchaînée... Cest Armide en fureur, Armide abandonnée; Et, pour te peindre encore un plus pressant danger, C'est Armide outragée, et qui veut se venger.

Doutes-tu que cet art, dont le pouvoir suprême Conmiande à la nature, aux enfers, au ciel même, Et qui, par Tascendant d un charme impérieux , Rend un fbible mortel plus puissant que les dieux;

Doutes-tu que cet art, qu employa ma tendresse, Ne serve également ma fureur vengeresse ?

Quoi! sous le ciel épais des plus afireux climats. Sous des monts couronnés par d'éternels frimas ; Sous ces pôles glacés où, froide et moins féconde, La nature languit aux limites du monde, J aurai pu, dans des lieux sauvages et déserts, Créer pour mon amant un nouvel univers i Et je ne pourrai pas, quand le traître m'outrage. Ainsi que mon amour faire éclater ma rage? Non, non : contre un ingrat armons les éléments; EfiFrayons, par sa mort, les volages amants; Et que, percé de coups, sous les murs de Solyme, L'infidèle Renaud expire ma victime...

Malheureuse ! où m'égare un désespoir mortel? Tu ris de mon courroux : ah ! tu le peux , cruel. Sans doute, tu sais trop qu'une amante timide. Tremblante et désarmée à l'aspect d'un perfide, Foible encor pour l'objet de son amour trahi. Sent qu'il est regretté bien plus qu'il n'est haï. Moi, me venger! de qui? d'un mortel que j^adore. Qui me friit ; mais , hélas ! que j'idolâtre encore? Non, Renaud, ne crois pas qu'Armide, en sa fureur, Achète la vengeance au prix de son bonheur.

Il est vrai : quand l'Europe, à nous perdre animée, Déploya ses drapeaux dans les champs d'Idumée; Quand tes lâches chrétiens ,-fanatiques cruels ,

Vinrent venger leur dieu dans le sang des nkorteU ;

Tremblante pour nos murs , tremblante pour mon père ,

Je jurai, dans Fardeur d'une juste colère.

De purger à jamais nos états opprimés

De ces pieux brigands , au meurtre accoutumés.

En invoquant les dieux des rives infernales,

Bientôt j'allai semer, dans vos tentes fetales.

Cet esprit de discorde et de rivalité

Qu'entre les béros même excite la beauté.

De vos chefe imprudents les ataies divisées

Qflfirireot à mes vœux des conquêtes aisées;

Et je traînai captife, aux prisons de Damas,

Ces superbes chrétiens enchaînés sous mes pas.

Toi seul , cruel Renaud , dans ces jours de ma gloire , A mon cœur indigné disputas la victoire: En jetant sur Anmde un coup d'oeil dédaigneux , Tu préféras la guerre et ses plaisirs affreux. Tu fis plus : non content d'insulter à mes charmes. Tu tournas contre moi tes invincibles armes : Des esclaves chrétiens ta main brisa les fers. Ma honte, mon dépit remplirent l'uniyars. Armide, dans ces temps, à la haine livrée. Contre un fier ennemi justement déclarée, Étoit loin de prévixr que tu devois m jour Écrasel* son orgueil soos le joug de l'amour. Ah ! lorsqu'abandonnant le sein de ta patrie, Tu portois le vavugeaux chants de la Syrie;

QuiBind le souffle infecté de ta noble fureur D'une fureur égale empoisonnent mon cœur; Aurois-je pu penser que , pour toi plus humaine , J allumerois Famour aux flambeaux de la haine? J'avois juré ta moit : au gré de mon courroux , Un sommeil imprudent te livroit à mes coups : Ah ! dieux I pourquoi ma main , dans cet instant funeste , N'osa-t-elle percer un cœur qui me déteste ? J'ai frémi, malheureuse ! et j'ai emint de frapper. Mon bras, en t'immolant, pouvoit-il se tromper? G'étoit Renaud, Renaud, ce guerrier .indomptable. Ce soldat de Dudon, ce héros redoutable, Ce destructeur barbare, armé contre les miens, L'efiroi des musulmans et Fappui.des chrétiens. Mais Renaud n avoit point cette armure terrible. Ce casque ensanglanté qui le rend invincible; Qui, le cachant alors sous son panache a£freux, Eût enhardi mon bras en abusant mes yeux. J'aurois bravé Renaud sous le poids de ses armes ; Mais Renaud désarmé n eut pour moi que des charmes. Tant d'attraits brillent-ils au front d'un ennemi? Je crois te voir encor spus un myrte endormi. Les yeux appesantis, fermés à la lumière, Mêlant aux doux zéphyrs ton haleine légère, Sur un tapis de fleurs négUgemment couché (Tel qu'im jeune arbrisseau vers la terre penché) , Le front à découvert , la bouche demi-close ,

diarmant, semblable^ enfin ^ à Famour qui repose. Tes blonds cheveux flottoient à 1 aventure épars : Un dieu sembloit alors s ofirir à mes regards.

Dans mes mains cependant le poignard étincelle. Je m'élance vars toi.», je frémis... je chancelle : Déjà je ne peux plus ni frapper, ni punir : J'aime Renaud , je Faime !.. Ai-je pu le haïr? Quelle étoit mon erreur l Renaud est tout aimable. Ce n'est plus ce chrétien , ce mortel méprisable, Ce soldat fimatique et cruel tour-à*tour, Genestplusmon tyran : c'estRenaud, c'est Tamour... Mais que vois-je? son front est couvert de poussière : L'ardeur du jour le brûle. O ciel 1 que vais-je fiûre? Une horrible sueur déjà le fcdt pâlir. . . Ah ! qu'un baiser l'essuie t. . . (Est-il fidt pour souffrir ?) Reçois^ mon cher Renaud, ce doux baiser d'Armide : de n'est plus la fureur, c'est l'ainour qui la guidé. Il dort!... vents ^ taisez- vous ; respectez son sommeil. Dieux! qu'il sera charmant à l'instant du réveil! Il va me préférer à l'Europe, à la terre : Il est Sût pour l'amour^ et non pas pour la guerre.

Pour l'amour ! mais Renaud est né mon ennemi ! Il est vrai... mais Renaud, dans sa haine affermi, Pourroi^il ?. . . Je crains tout. . . Enchaînons ma conquête : Loin du camp des chrétiens que le plaisir l'arrête. Que oe tissu de fleurs, celui de mes cheveux. Le serrent, dans mes bras, de mille et mille nœuds.

5o ARMIDE

Partons; et, dans un char traversant lempyrée, Transportons mon amant dans une lie ignorée, Où mon ampur jaloux soit certain de sa foi ; Où je sois tout à lui , conune lui tout à moi.

J arrive : la nature, en partageant ma joie, Sur d'arides rochers s'embellit, se déploie; Et, se reproduisant au gré de mon amour, Du plus affi*eux désert faàt le plus beau séjour.

Au moment du réveil quelle fut ta surprise ! Aux pieds de son vainqueur Armide étoit assise. Cette fière princesse , Armide , dont le bras , Quelques instants plus tôt, s'armoit pour ton trépas. Redoutant à son tour de te voir inflexible, Paroissoit implorer le dieu le plus terrible ; Et, me livrant entière à de justes frayeurs, J'embrassois tes genoux arrosés de mes pleurs. « Cher Renaud, t'ai-je dit, tu vois couler mes larmes : « Puissent-elles sur toi ce que n ont pu mes charmes ! « Je t'aime, je t adore; et mon cœur enflammé, « Pour prix de son amour, demande d'être aimé. tt Au trône de Solyme en vain ton bras aspire; « Renonce à cet espoir': je t'offre un autre empire, a Un empire plus doux et plus digne de toi, « L'empire de mon cœur que je livre à ta foi. « Quitte ce fer horrible et cet airain barbare; « Laisse agir le croissant, le sceptre, et la tiare : « Abandonnons au sort ces intérêts divers.

A RENAUD, 5i

« Ce palais , ces janUns ^ voilà notre univers.

« Viens, suis-mo}, cher amant. . . viens. • . ce sombre bocage,

« Ce temple de Tamom* et son plus bel ouvrage ,

« Ce trône de gazon , ces ombres y ces ruisseaux ,

« Le souffle du zéphyr, et le chant des oiseaux ,

« La nature,' en un mot, au plaisir' nous appelle :

« Le plaisir à tes yeux va mef rendre plus belle :

« Viens.. . » Tu me suis : TamouT dans nos embrassements

De deux fiers ennemis £ut deux tendres amants.

L'ardente activité de ses rapides flammes

Fond nos cœurs , les unit, et concentre nos âmes ;

D'un seul et dW même être il vient nous animer :

Renaud vit de ma vie , et je vis pour 1 aimer .

Que j'étois loin alors de te croire un perfide ! Rien ne troubloit le cœur de Tamoureuse Armide. O jours délicieux ! 6 fortunés moments , Ok les plus doux baisers scellèrent nos serments ! Au coucher du soleU, au lever de laurore, Cent fois tu me disois : « Armide. . ..je t'adore : « Que tu me fais haïr les jours j les tristes jours « Où le dieu des combats m enlevoit aux amours ! « J'ai vécu sans t'aimer, 6 ciel! et j'ai pu vivre? « Pardonne. » Foible alors , et ne pouvant poursuivre , Tu laissois échapper de tes yeux attendris Ces larmes de l'amour, plus douces que les ris; Et , te précipitant au sein de ta maîtresse , Passant de la douleur à la plus tendre ivresse,

Su ÂRMIDE

Tu me fkisois goûter au sein des voluptés Des plaisirs toujours vifs et toujours répétés. Nous expirions d amour; mais nos lèvres actives Fixœent^ par des baisers ^ nos âmes fiigitives : Ou plutôt nos deux oœurs, émus par les plaisirs, Voloient de Tua à lautre, et suivoient nos soupirs. Dans ces embrassements doucement abusée » Je goûtois le bonheur de me croire adorée» Et j'étois loin éncor, trop loin de soupçonner Que mon volage amant voulût m'abandonner.

O jour, jour odieux , jour à jamais funeste » Et dont, pour mon tourment, le souvenir me reste ! Épouvantable jour, que je n ai pu prévoir I Dois-je, en te rappelant, combler mon désespoir?

Je ne sais quels mortels, deux chrétiens que j abhorre, Secourus par un dieu, que je hais plus encore, Franchissant, malgré tnoi, ces rochers sourcilleux, Dont les flancs escarpés te cachoient à leurs yeux , Viennent; et, te parlant de gloire et d'héroïsme, Rallument dans ton cœur le feu du fenatisme. Les barbares bientôt t'arrachent de mes bras : Du sein des voluptés tu voles aux combats. Tremblante, je m'écrie: Arrête, ingrat! arrête!... Tu ne m écoutes point. Déjà la voile est prête ; L'air retentit au loin de mes cris superflus, Ton vaisseau part, fuit, vole.», et je ne te vois plus.

Mes sanglots, mes clameurs, rempUssent le rivage.

Je me traîne» ea pleurant, vers ce chaiinant bocage,

Vers ce berceau cbéri, témoin de nos plaisirs;

L'écho, le seul écho répcoiid à mes soupirs :

Par mes cris redoublés vainement je t'appelle.

Foible alors, et cédant à ma douleur mortelle ,

Je tombe sur ce lit de verdure et de fleurs,

Où nxes baisers payoient tes baisers imposteurs;

Où, te cberchantencor, j'étends mes mains tremblantes,

Où je n'embrasse plus que des ombres errantes,

O ciel! il est donc vrai que mon amant me fuit! Tristes divinités de l'infernale nuit, A mes accents plaintifs sortez du noir empire; Embrasez ce palais que l'amour sut construire : Volez, portez par-tout le fer et les flambeaux. Ravagez ces jardins , desséches ces ruisseaux , Anéantissez tout, l'univers et mohméme; Mais épargnez encor le perfide que j'aii^de : Qu'il vive ! ... Il vit , l'ingrat ; et son barbare cœm*, Peut-être, est insensible aux cris de ma douleur. Le croirai-je, Renaud, que ton ame infidèle Joigne à ce titre affreux le titre de cruelle? M'abandonneras-tu sm* ces rocs calcinés.

Sur ces tristes sommets, de ta fuite étonnés , Où, depuis ton départ, la nature engourdie Expire loin du dieu qui lui donnoit la vie ; Où je ne puis, enfin, par mes enchantements , Ce que pouvoit un seul de tes regards chaimanls?

Non , Renaud y prends pitié d'une amante égarée. . . Criminelle pour toi, pour toi dénaturée, Pour toi , j ai tout quitté : mon père , mon pays , Mes devoirs, mes serments; je les ai tous trahis. De quel œil , de quel front oserois-je paroitre Dans les murs de Damas (que tu détruis peut-être) ! Dans ces murs malheureux où j ai reçu le jour, ■ Dont j'immolai la gloire au soin de mon amour?. Parle : dois-je montrer à la terre étonnée Armide dans les pleurs, Armide abandonnée? Puis-je enfin , sans rougir, exposer à ses yeux Mon déshonneur. . . le prix dont tu payas mes feux? ^ Mais , que dis-je? est-ce à moi de redouter la honte? Je t'aime avec ftireur, et Tamour la surmonte. Permets que ton esclave accompagne tes pas : Traine-moi dans ce camp oii mes i^ibles appas Allumèrent des feux de discorde et de haine. J'enchaînai des chrétiens : venge-les, et m enchaîne. Je ne d^nande plus à mon cruel vainqueur Que du beau nom d'amante il flatte ma douleur. Dans son camp , près de lui , s'il permet que je vive , Je ne veux que le titre et le rang de captive : J'en prendrai, sans rougir, les vêtements afireux. Déjà j'ai dépouillé ces tresses de cheveux, D'un front couvert d'ennuis inutile parure! J'abhorre des attraits qui n'ont (ait.qu'un parjure. .

Oui , Renaud , laisse-moi voler à tes genoux ; ;

Esclave et dans tes fers y mon sort sera plus doux. • Quels soins je te rendrai , quand le dieu des batailles T entraînera sanglant au pied de nos murailles! Tremblante pour tes jours, je couvrirai ton sein D'un fer impénétrable et du plus dur airain : Moi-même, je ceindrai ta redoutable épée; Enfin, que te dirai-je? A te plaire occupée, Redoutant de te perdre, et marchant sur tes pas , Armide te suivra dans le choc des combats. Lor de ton bouclier, ta cuirasse pesante, Ne pourront rassurer ta malheureuse amante : Craignant, à chaque dard par Tennemi lancé, : Que, tout ingrat qu il est, ton cœur n en soit percé. Le sein , le sein tremblant de la fidèle Armide Contre ces traits mortels te servira d'égide. Heureuse si bientôt, expirant à tes yeux. Tu connois tout le prix d W amour malheureux !

Mais , que dis-je? où m'emporte un espoir qui m'égare? Ah , cruel ! je prévois ta réponse barbare. « Armide^ diras-tu , j'ai dû trahir tes feux : « J'aime un Dieu moins facile et plus grand que tes dieux ; « Je suis chrétien. Ma loi rigoureuse et sévère « M'accusoit dans les bras d'une fenune étrangère : « Aux pieds d'une idolâtre en esclave enchaîné, « La gloire gémissoit dans mon cœur mutiné. « Sur des ailes de feu la grâce. descendue « Chasse enfin le nuage épaissi sur ma vue.

56 AHMIDE

ft De mes sens abusés je oonnois les erreurs.

a Imite-moi : renonce à des plaisirs trompeurs;

« Ne viens point. Vis heureuse, en oubliant un traître ,

« Qui le fut par devoir, et qui gémit de Têtre.

a Je te dis, en pleurant, un étemel adieu :

« Je te plains,., mais enfin j'obéis à moi| Dieu. »

A ton dieu? Quoi! c est toi qui m'opposes son culte? Ce n'est donc plus lamour que ton ame consulte? Mais réponds. Dans Tinstant où, maître de tes voeux, Tu pouvois dédaigner ou couronner mes feux. Pourquoi m'avoir caché cet obstacle invincible? Ton dieu, dans ce moment, étoit-il moins terrible? Ah, cruel ! libre alors d-aimer ou de haïr, NWtu choisi d aimer que pour mieux me trahir?

Non y tu n'es point le fils de la belle Sophie ; Non, ne te vante point de lui devoir la vie. Le Caucase, au milieu dçs neiges, des glaçons, Te conçut dans la nuit de ses antres profonds; Ou la mer en fureur, te roulant dans sont onde, Te vomit sur ses bords pour le malheur du monde. Ingrat, il te sied biei) de vanter ta vertu. D'opposer à l'amour un devoir prétendu I Va, crois-moi ; désormais cesse de te contraindre : Tu feignis de m'aimer, et tu feins de me plaindre. Laisse-moi mes douleurs : akl je dois les chérir, Si par elles, du moins, j'apprends à te haïr. Ne crois pas cependant qu^, seule dans les larmes ,

Je maudirai Tamour, et Renaud, ef mes charmes : Euménide cruelle, attachée à tes pas, Je te suivrai par-tout, dans ta tente, aux combats : Psar-tout, te reprochant ton crime et ton parjure. Je te ferai sentir les tourments que j'endure. J'en mourrai; mais bientôt, abusé dans tes vœux , Tu descendras toi-même au séjour ténébreux ; Et, satisfaite alors, mon ombre ensanglantée Sans cesse poursuivra ton ombre épouvantée : La voûte des enfers mugira de mes cris... Vois si tu veux, ingrat, me trahir à ce prix.

Qu^aî-îe dit? vains projets d'une amante insensée! Ah] qu un plus doux espoir vient flatter ma pensée! Va, je ne te hais point; va, je sens que mes pleurs Dsms mon ame attendrie ont éteint mes fureurs. Quels que soient ton parjure et mon dépit extrême , Renaud, mon cher Renaud, il est vrai que je t'aime... Écoute : tu m'as dit que ta religion.

Que l'amour des combats, que ton ambition, Et je ne sais encor quel serment homicide. Te ferçoient, malgré toi, d'abandonner Armidc : Eh bien! connois l'excès, le pouvoir de mes feux ; Je renonce à mon culte , et j'abjure mes dieux : Sois le mien désormais. Idolâtre ou chrétienne , Armide n'aura point d'autre loi que la tienne. Détermine à ton gré ma croyance, mes mœurs ; Je n'examine rien : soit vertus, soit erreurs ,

58 AKMIDE A RENAUD.

Tes devoirs sont les mieoLSy et je suis ton exemple.

Déjà ton dieu m'est cher : conduis-moi dans son temple.

Heureuse si bientôt, par des nœuds étemels,

Il unit nos destins au pied de ses autels!

Trop heureuse, en un mot, si, par TamoDr conduite.

Ta main, sur les débris de Solyme détruite.

Daigne ceindre mon front du bandeau nuptial;

Si , quittant à jamais un séjour trop fatal ,

Tu me fais voir au Tibre, ébloui de ta gloire.

Assise à tes côtés sur ton char de victoire !

J'ose exiger ce gage et ce prix de ta foi.

Je pars , dans cet espoir, pour me rejoindre à toi ;

Et, quel que soit le sort qui m'attende à Solyme ; ' '

J'y vivrai ton épouse, où mourrai ta victime.

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Cessez vos jeux ,- Minette , et m'écouCez. Je hais en vous Takus de mes bontés.

Toujours mutine, étourdie, et légère, Minette, enfin, me deviendra moins obère. Votre air. prévient; mais pourquoi cacbez-vous Un cœur cruel sous des dehors si doux? Pourquoi sur-tout ces pattes veloutées, Mais, en dessous, de grififes ergotées, Tirant leure traits de leurs petits carquois , De coups subtils frappent-elles mes doigts? Vous déchirez la main qui vous caresse. Je ne veux plus.que ma lâche fbiblesse Nourrisse en vous ces sentiments ingrats. Vous me direz (car que ne dit-on pas . Pour déguiser un naturel iu&me?

Souvent Fesprit est le vernis de Tame, Il en devient lapologiste; mais L'esprit est fitux, quand le cœur est mauvais) ; Vous me direz que c est à la nature Qu'il fiiut>s enprendre; et qu après tout larmure

6o ÉPITRE

Dont j'ai si bien lempreinte sur ma peau Ne doit rouiller au fond de son fourreau ; Quà son emploi chaque être se résigne; Que le chien mord , que le chat égratigne ; • Conclusion , qu'il est de vos destins D'égratigner, et qu'à tort je me plains.

D'un cœur gâté telle est Imconséquence.

Griffes n'avez que pour votre défense : N'attaquez point, mais défendei-vous, soit; Et gardeas-vous d'abuser de ce droit.

N 'avons-nous pas, ainsi que votre espèce, Entre nos mains quelque arme vengeresse? Quoi! pensez-vous qu'au milieu des travers Dont, par malheur, abonde l'univers , Il ne soit pas des moments où la bile N'échauffe enfin l'ame la plus tranquille? Mais, cix>yez-moi, le plus sage, en ce cas, Garde son flegme, et soupire tout bas.

Oh ! si chacun , n'agissant qu'à sa guise , Imputant tout à l'humaine sottise.

Ainsi que vous étoit abandonné Au fol instinct dont il est dominé; Si l'on pouvoit rompre toute mesure, Verser le fiel de l'amère censure, Venger son cœur, cM: traiter ici4>as Les sots ainsi que vous traites les rats; RépondezHtnoi : pensez-vous que moi-même

A MINETTE. 6i

(Moi qui suis boa, puisque enfin je vous aime) ,

Oui, répcHddez: (litesHoioi, pen$es>vous

Qu'environné de critiques jaloux,

Je ne pourrois, comme eux, plein d amertume,

A son caprice abandonner ma plume;

Et, des bons mots empruntant le secours ,

Empoisonner et mes vers et leurs jours?

Grâces aux soins qui, depuis mon en&nce, Ont de mes sens dompté la violence, Toujours battu , mais bercé par les flots , Je ris en paix de Forage et des sots. Leurs phts éorits , leurs cabales , leurs ligues , Le nceud secret de leurs sourdes intrigues , Les comités, les soupers clandestins Où ces messieurs vont régler nos destins. Où de Cornus Tirritante fumée Aiguise encor leur langue envenimée; Où, dans laocès de leur double appétit, A belles dents ils déchirent lesprit; De ces bouffons les fades parodies , De leurs recueils les plates rapsodies.

Le noir venin, le fiel de lem^s écrits N'excite en moi que le plus iroid mépris.

Mais, cependant, Tabeille courroucée A la vengeance est quelquefois forcée.

Lorsqu'elle va pomper le suc des fleurs , Et du matin mettre à profit les pleurs ,

6a ÉPITBE

Souvent un sot qui la suit à la trace Dans ses travaux Imteirompt et Tagace.

L abeille alors prend Thumeur du fî^eloD y Sur Timportun darde son aiguillon ; Et, dans un coin, bientôt notre imbécile y Triste et confus , maudit le volatile.

L'heureuse abeille (il eût dû le savoir) Reçut du del un double réservoir :

L'un est rempli de Tutile rosée Qu'au sein des fleurs son adresse a puisée, De ce nectar si bienfiusant, si deux, Dont elle £Bdt le partage avec nous ; L'autre est rempli de ce cuisant acide Dont l'agresseur sent le venin perfide, Poisons qu'elle a ramassés et cudllis Également sur la rose et le lis :

Car à mon sot je dois encore dire Qu'autour de nous tout être qui respire. Que l'animal, l'homme, et les v^étaux Ont le principe et des biens et des maux ; Et qu'en ce point l'imprudent et le sage Savent en fiiire un di£Férent usage. Où l'un choisit l'amertume et le fiel.

L'autre distingue et sait trouver le miel : Et c'est ainsi qu'au monde sublunaire Il n'est de mal que le mal qu'on sait fiiire. Quoi ! dans le temps où j'use mes esprits

A raisonner, à polir mes écrits , Un impudent qui n a d'autre mérite Que le levain de sa bile maudite; Et qui, semblable aux reptiles obscurs, Dans un recoin vomit ses sucs impurs; Un vil Zoïle osera , dans sa rage, Secrètement déchirer mon ouvrage; Et, sur mes vers distillant ses poisons. Mettre en bons mots de mauvaises raisons? On me dira que, dans sa coterie, Poussant plus loin la basse effronterie, Par quelques sots sottement écouté, Il n est talent qu'il ne m'ait disputé; Qu'il ose plus: que, dans ces rimes même Où j'ai vanté tout ce que mon cœur aime , Où j'ai chanté ma patrie et mon roi , Où j'ai dépeint tout bon François et moi , On me dira que sa haine insensée, Dénaturant le style et la pensée , Sur quelques mots interprétés exprès , Aura voulu qu'on me ftt mon procès :

Je le saurai , je verrai ses cabales.

Et, firoid témoin de ses ligues fiitales, Je laisserai sa coupable fureur .

Calomnier mon es j»it et mon cœur ?

Non ; mon dépit aussitôt se réveille.

Lâches , craignez l'aiguillon de l'abeille :

Craignez, du moins, quarmé de mes crayons, Du jour sur vous rassemblant les itiyons , Je ne vous peigne et fesse reoonnottre Sous des couleurs trop fidèles peut-«tre. Jusqu'à ce jour, ma facile bonté A pu souffrir votre importunité ; Vous m avez cru fbible et pusillanime : Mais votre humeur ose aller jusqu au crime; Et , tout entière à ses empdlrtementé , De mes écrits passe à mes sentiments ! Ah! si... mais non*.. Que la nuit la plus sombre Vous enveloppe encore de son ombre.

Ai-je besoin d oter à la laideur Le plâtre usé de son masque imposteur?

A nos regards de lui-même il s'entr'ouvre; Et , malgré vous , lœil pubUc vous découvt*e. Ma muse ainsi renferme ses pinceaux.

J attends encor des outrages nouveaux ; . Mon cœur sensible, et que le vôtre offense, Ne vous hait pas , mais il hait la vengeance. Tout esprit doux se borne à menacer; Le glaive est prêt, mais il craint de blesser. Eh ! plût aux dieux que, dans Tâge où nous sommes , L'aménité, rapprochant tous les hommes, Unit les cœurs , les talents , et les arts , Sût émousser la pointe de ces dards , Que des humains la ftireur insensée

Lance aujourd'hui jusqu'au sein du Lycée !

Qui penseroit, à voir ces démêlés.

Ces longs débats toujours renouvelés , Ces noirs factuitns , ces brochures cruelles , Ces manteaux courts colporteurs de libelles ; . Ce vil essaim d'insectes bourdonnants , Nés dans la fange , emportés par les vents , Qui , des marais dont ils viennent d'édore, Vont ravager lés richesses de Flore, Vont déposeï" sur les fruits de Tété Ces œufs féconds dont le germe infecté Fait pulluler tant d'immenses fiunilles De vers rongeurs et d'infâmes chenilles : ' Qui penseroit qu'au miheu des rumeurs, Des mouvements, des ligues, des horreurs Dont est troublé le monde littéraire ; Qui penseroit, dis-je, qu'en cette guerre 11 ne s'agit, entre tant de rivaux, Que d'un laurier, d^infiructueux rameaux , D'un faux encens qui s'exhale en fumée, Et d'un vain bruit qu'on nomme renommée?

Je vois par-tput, avec l'acharnement, Régner la haine et le dénigrement :

Les froids bons mots , l'insipide ironie Versent leur fiel sur les firuits du génie. Dès qu'un ouvrage au grand jour a paru ^ Dans les cafés, le critique accouru

Sonne Falaime, assemble ces pygmées, Ces légions de longs sifflets années, Qui, ne sachant ni sentir ni parler, De leurs poumons savent du moins souffler Dans ces tuyaux qu une lâche industrie A &it servir d^organes à Tenvie.

Au milieu d'eux, leur chef déshonoré.

Couvert d'opprobre, à la honte Uvré, Au noir tamis de la froide analyse Passe récrit qu il déchire et méprise.

Bientôt, le prisme et le compas en main. Pour résultat de son triste examen Il ne voit plus , dans Fœuvre qu'il censure , Qu'un rien pompeux fardé d'enluminure.

Sur cet arrêt par sa bouche rendu, De ses suppôts l'escadron répandu Va, par des cris, de folles incartades. Renouveler les fureurs des Ménades; Du dieu de l'Inde on croit revoir les jeux : Précipitée à flots impétueux.

L'horrible orgie, au combat échauffée.

Met en lambeaux le malheureux Orphée.

Vous en pleurez, messieurs les beaux esprits; Mais vainement. Dans vos propres écrits De ces excès vous donnez des modèles.

Tant d'ignorants ,' témoins de vos querelles. Lancent sur vous les traits envenimés,

Les mêmes traits dont vos bras sont armés ! N'est-ce pas vous qui tenez à vos gages Ces embryons, ces petits personnages, De tout mérite ardents persécuteurs , Intrus par vous au monde des auteurs?

Vous excitez les cris de la cabale.

Redoutez-vous une muse rivale, A sa poursuite alors vous envoyez Tous ces roquets, par qui sont aboyés Les candidats, les nourrissons du Pinde; Du double mont, où son esprit se guindé, Vous détournez son vol et son essor.

Dans vos noirceurs vous faites plus encor : , Vous répandez sur ce timide émule L'aigre sarcasme avec le ridicule.

Ses vers par vous mutilés, travestis, A leurs lecteurs n offrent qu'un cliquetis De mots sans ordre et de phrases usées , Sous un vernis vainement déguisées.

Tel est sur-tout Fart de nos^prosateurs : De nos tableaux ils ôtent les couleurs. Laissent le trait, et privent le génie De cet éclat qu il tient de Tharmonie. Ils n aiment point ces nobles fictions, Ce mouvement, ce jeu des passions , Ces traits hardis, ces fougues téméraires , Du vrai poëte élans involontaires.

Ils n*aiment point tous ces mots dont le choix

Et dont les sons arrondis par la voix,

En chatouillant notre oreille charmée,

Donnent la vie à Firnage exprimée :

Tout ce brillant, que leur morgue proscrit.

N'est qu'un phosphore, un éclat de lesprit.

Ils aiment mieux une prose toisée,

Où la raison, lourde et symétrisée,

Ne peignant rien, mais définissant tout,

S appesantit et disserte sans goût.

Aussi voit-on tout rimeur subalterne Fêté par eux sur le Pinde moderne :

Voilà leur aigle : il a rimé, dit-on, Rimé Sénéque, Aristote, et Platon.

Il est bien vrai que sa docte Minerve En vains détails se morfond et s énerve. L'inversion, toujours hors de propos.

Brouille en ses vers l'arrangement des mots : Sa muse enfin , de grâce dépouillée, Dans ses contours toujours entortillée, Comme un reptile, à travers les taillis. Péniblement se traîne à longs replis.

Mais il n'importe : on trouve dans ses rimes L'empois du grand, ces devises sublimes, Ces riens pompeux, ces recherches du cœur. Et des pédants la sombre profondeur.

Ce protégé dans leur troupe s'agrège.

Voilà mon sot fier de ce privilège,

Qui, régentant Fécole d'Apollon ,

Regarde tout du haut de sa raison.

Il est gonflé du fiel de la satire :

Fourbe, hypocrite, adroit dans Fart de nuire,

Il sait cacher son esprit médisant

Sous la saillie et sous un ton plaisant.

Mais sa gaieté n est que grimace vaine;

Son rire a£Breux est celui de la haine :

Enfin, il a pour talent singulier

Un art honteux, Fart de parodier;

Talent commun, sans verve et sans sublime.

Qu'il me réponde : a-t-il autant d'estime Pour ce Scarron, ce bizarre Callot, Dont le burin et dont Fesprit falot Ont surchargé leurs peintures comiques D'êtres tortus, de formes fantastiques, D'anges proscrits en magots fagotés.

De noirs démons sur des monstres portés , Qui, se coifiEatnt du capuchon d'un moine, Tentent la foi du solitaire Antoine?

Estime-t*il l'un et l'autre bouffon Au même point qu'un Gorrége, un Milton ; Eux dont la touche et vigoureuse et pure Des traits de Fart embellit la nature?

Les faux plaisants, les diseurs de bons mots Par leur jargon n'en imposent qu'aux sots.

yo ÉPITRE A MINETTE.

Un vers heureux, dicté par le génie,

Vaut tout le sel de leur plate ironie.

Par un esprit équitable et sensé .

L esprit d autrui n est jamais rabaissé;

Et du railleur la stérile éloquence

Est moins en lui talent qu'insuffisance.

Mais finissez... Quoi! Minette poursuit?

De mes leçons est-ce donc là le fruit?

Cessez, vous dis-je; ou ces griffes cachées

Par le ciseau vont être retranchées.

Imitez-moi; j aurois pu démasquer

Tant d'importuns ardents à m attaquer ;

De leur cabale éclairant les manœuvres ,

Montrant leurs fronts où sifflent les couleuvres,

J'aurois sur eux fait retomber les traits

Qu'ils m'ont lancés par des ressorts secrets :

J'ai dédaigné cette juste vengeance.

Enfin, Minette, imitez ma prudence;

Et désormais , tranquille à mes côtés ,

Bornant le cours de vos jeux détestés ,

Souvenez-vous que le pouvoir de nuire

Est étendu , mais qu'il faut le réduire ;

Et qu'il vaut mieux être, par sa douceur,

Dupe d'autrui que méchant par humeur.

PREMIÈRE NUIT ITYOUNG,

TAADTJITE BN VBBS FRANÇOIS.

AVERTISSEMENT

Un ami m*avoit dérobé cet essai de traduction; il ne me fit Faveu de son infidélité qu'au moment où l'impression étoit achevée. Sans cela, je n'aurois jamais consenti à la publicité de quelques vers faits dans la seule idée de m'essayer dans un genre de poésie dont notre langue n'a aucun modèle. Je n'ai point eu sur-tout la prétention d'entrer en rivalité avec M. Le Tourneur, dont l'ouvrage a eu un succès si général, et obtenu à si juste titre. Je ne me suis point fait un scrupule de m'enrichir des beautés et des expressions heureuses répandues dans sa traduction. Par une suite de la même liberté, j^ai changé l'ordre et le fond des idées , lorsque la marche du style poétique et l'harmonie des vers m'ont paru l'exiger.

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