‹ Œuvres de Colardeau, de l'Académie françaiseChapitre 4 sur 112 · RÉPONSE · texte numérisé non relu

RÉPONSE

DE MARMONTEL AU DISœURS DE LA HARPE.

« Qu^un jeune homme à qui le ciel n'avoit donné que des talents; que dis-je? à qui le ciel avoit vendu si cher ces talents de Tesprit, ces facultés de lame, cette organisation délicate à laquelle il devoit peutêtre et la vivacité brillante de son imagination, et la (inesse exquise de son goût, et cette sensibilité, qui, de son cœur facile et tendre, se répandoit avec tant de charme dans ses écrits; que ce jeune homme à qui les lettres tenoient lieu de tous les biens, même de la santé; qui suspendoit ses douleurs comme Orphée, digne d'en rappeler l'exemple par la douceur de ses accents; qui n'avoit d autre consolation dans ses maux, d'autre ambition, d'autre espérance, vous le savez, messieurs, que de s'assurer du suffrage de la postérité, en méritant le vôtre; qui de'mandoit, comme la récompense de ses veilles si douloureuses, l'honneur d'être assis parmi vous; qui toumoit ses regards mourants vers cette place qui l'attendoit, et dont vous l'aviez jugé digne; que cet infortuné jeune homme vienne expirer, en vous tendant les bras, sur le seuil de ce sanctuaire, sans que* l'impitoyable mort lui permette d'y pénétrer, c'est lin

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malheur d^autant plus cruel qu'il étoit encore sans exemple.

« Nous lavions prévu ce malheur, quand M. Colardeau , pâle , exténué , détaillant , se traînant à peine vers nous, sembloit n'avoir quitté son lit de mort que pour venir nous demander de recevoir ses derniers soupirs. Mais nous espérions (et la voix publique encourageoit notre espérance) qu'un succès qui Tavoit touché vivement contribueroit à prolonger ses jours; et quelle eût été notre joie, si la sienne eût feit ce prodige!

« Vous voyez nos regrets , monsieur» Les mœurs de M. Colardeau, son aménité, sa candeur, dirai-je sa foiblesse aimable, ce défaut si intéressant lorsqu'il ne va pas jusqu'au vice, et qu'il ne tient qu'à la délicatesse dune ame tendre, simple, et docile aux mouvements de la bonté, son caractère enfin nous attiroit vers lui. Qu'il se rendoit peu de justice , qu'il nous connoissoit peu nous-mêmes, quand sa modestie lui faisoit' craindre de n'avoir pas assez fait pour se concilier nos voix! Il s'en excusoit dans la lettre qu'il écrivit à l'Académie; il s'en excusoit surTétat de souffrance où il languissoit; et quand nous avons répondu à ses timides espérances, il nous en a fait rendre grâces comme d'une faveur. Ses dernières paroles ont été pour nous l'expression de sa reconnoissarite; il en a chargé son ami comme d'une dette sacrée dont, en expirant dans ses bras, il lui a près-

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crit de l'acquitter! Hdlas! que n'a-t-il pu venir entendre de notre bouche quel prix il devoit attacher à ses écrits, qu'il estimoit si peu! Il auroit su que nous n'étions ni assez injustes, ni assez ennemis du goût, pour exiger d'une plume élégante des productions volumineuses; il auroit su que dans ses essais dramatiques nous avions reconnu le talent précieux de peindre et d'émouvoir, et singulièrement ce tour d'expression noble, facile, et naturel, qui, dans les belles scènes de Caliste, nous rappeloit la sensibilité, Télcgance , et la mélodie du style enchanteur de Racine. Il auroit su que, dans ses héroïdes, nous Favions jugé digne émule des poètes qu'il imitoit; et de quels poètes, monsieur! de Pope, du Tasse, et de Quinault; il auroit su qu'un seul ouvrage, tel que Tépître d'Héloïse, étoit à nos yeux un monument du goiit et de la poésie de notre siècle, plus précieux, plus honorable que des volumes qui n^attestent que la stérile vanité du faux bel esprit sans talent.

« L'art d'imiter étoit le sien par excellence. 11 le sentoit; non qu'il manquât de verve et de fécondité: dans son épître à M. Duhamel, où il a peint les délices de la campagne et les impressions de la nature sur une ame sensible et poétique, on a pu voir avec quelle riche abondance de couleurs il a rendu les effets de cette influence. Mais soit que par un excès de modestie il se défiât de ses forces, soit que le

travail de la création fût en effet trop pénible pour

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lui, ses pinceaux ne dédaignoient pas de s'e\ercer sur les dessîns d'un autre; et alors, plus sur de son art, tout lui senibloit également possible. Ni la tristesse monotone des sombres esquisses dToung, ni le coloris déjà si pur et si brillant de la prose de Montesquieu dans un tableau digne de FAlbane, ni le cbarme que les vers de Quinault avoient substitué au prestige des vers du Tasse dans la peinture d'Armide, rien ne Fintimidoit. Il avoit fait une étude si assidue et si profonde des ressources de notre langue et des moyens de lui donner de la souplesse et de la grâce dans ses mouvements variés , que les difficultés à vaincre étoient pour lui un nouvel avantage, et que ce qui auroit fait le désespoir d'un autre ne présentoit qu'un attrait de plus à son émulation.

« Rien sans doute n'en étoit plus digne que le poëme de la Jérusalem délivrée y qu il avoit dessein de traduire en vers. Il en avoit déjà tracé les premiers livres, lorsqu'il apprit que Fun de nous s'occupoit du même travail.-Dès ce moment il y renonça. L'homme de lettres auquel il donnoit cette marque de déférence eut beau vouloir s'y refuser, M. Golardeau, plus jaloux d'un bon procédé que d'un bon ouvrage, sortit victorieux de ce combat de générosité. Que n'a-t-il pu se renouveler à nos yeux, ce combat si honorable pour les lettres! L'un des deux traducteurs du Tasse étoit destiné à recevoir l'autre ; et avec quelle satisfaction son ame délicate et sensible se seroit dé-

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ployée 3ans le tribut de louanges que son estime lui préparoit! Le destin ne la pas permis. Mais à ce spectacle touchant dont vous êtes privés, messieurs, j'en puis substituer un qui ne Test pas moins.

« M. Colardeau n avoit pas encore brûlé ce qu'il avoit écrit de la traduction du Tasse. Il a craint qu'après lui Fempressement à recueillir tous les fruits de ses veilles ne fît oublier sa résolution. L'homme du monde qui se livroit le plus volontiers à ses amis, et avec le moins de réserve, s'en est défié pour la première fois; il a senti que le courage d'anéantir un de ses écrits seroit au-dessus de leurs forces, et qu'il n'étoit réservé qu'à lui seul; il s'est levé mourant, et, comme ranimé pour faire une action honnête, il s'est traîné hors de son lit, et, de ses dé&iUantes mains saisissant ses papiers, il a consommé son sacrifice.

a Ce trait seul nous peindroit, monsieur, une ame élevée et sensible; et telle étoit réellement Famé de M. Colardeau. La délicatesse en étoit l'essence. Trop foible pour être violemment agité sans douleur, il chérissoit les émotions douces. Il est des poètes à qui l'aspect des majestueuses horreurs de la nature, le bruit des vagues, la chute des torrents, le mugissement des tempêtes tiennent lieu d'inspiration; le génie de M. Colardeau étoit ami du calme : il se plaisoit dans la solitude , mais il vouloit qu'elle fut riante, ou doucement mélancolique. Le chant des oiseaux

XX NOTICE HISTORIQUE, etc.

! étoit pour lui une harmonie délicieuse; iï passoit

» des nuits à l'entendre. Ecoute , disoit-il à son ami

qui veilloit avec lui, écoute: que la voix du rossignol est pure! que les accents en sont mélodieux! ainsi devroienl être mes vers. Le chantre du printemps étoit le seul rival dont il se permît d'être envieux. Il ne sentoit point pour la gloire cette passion fougueuse, inquiète , et jalouse , qui ne souffre point de partage ; mais il vouloit jouir en paix des faveurs qu'elle lui accordoit. La. critique^ disoit-il, méfait tant de mal^ que je n aurai jamais la cruauté de texercer contre personne,

«L'homme de lettres que vous remplacez, pacifique, indulgent, modeste, ou du moins attentif à ne pas rendre pénihle aux autres l'opinion qu'il avoit de lui-même, s'étoit annoncé par des talents heureux, qui, sans trop alarmer l'envie, gagnoient l'estime, et quelquefois dérohoient l'admiration. Un goût pur, un esprit facile, un naturel ingénieux, faisoient de lui un écrivain charmant. Une santé languissante annonçoitle peu de durée de cette fleur qu'un souffle alloit sécher, et rendoit plus précieux encore Féclat de ses couleurs, et la douceur de ses parfums. »

FIN DK LA NOTICE SUR COLAUDEAU.

Unani ad alUmom restât, nt in perdltioae duonim minor non anecedat dolw qlritm praeeeasit amor.

Ep, ÂhtdariU, Mbâ. CdlMUl., p. 17.

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