‹ Œuvres de Colardeau, de l'Académie françaiseChapitre 79 sur 112 · A M. L'ABBE DE F · texte numérisé non relu

A M. L'ABBE DE F

SOUS LK NOM DE M. LE GOiMTE DE ••*.

Il est bien vrai, mon cher abbé,

Je me plains du poids des années;

Si le fil de mes destinées

A la parque s'est dérobé,

Ce n est que pour quelques journées.

Le temps, dans Tâge des désirs.

S'enfuit sans qu il nous intéresse,

Il n a que le vol des zéphyrs ;

Et l'impétueuse jeunesse ,

Dans la poursuite des plaisirs,

Croit le surpasser eu vitesse.

Je n entendois dans mes beaux jours

Que le doux battement des ailes

36o POÉSIES

Du folâtre essaim des amours ; Aujourd'hui je n entends que celles De ce vieillard qui fuit toujours.

Et qui, ressemblant aux vautours.

Vous prend dans ses serres cruelles.

Vous dévore, et poursuit son cours.

Je sais que de ses mains arides La vieillesse n a point sur moi Gravé ni ses traits ni ses rides :

Oui; je dors, je mange, et je bois...

Je dors ; mais hélas ! de quel sonmie ! Qu'il est profond ! ... Ah ! mon ami , Vous dites fort bien : Le pauvre homme ! Non , jamais je n ai tant dormi.

Jadis le souffle d'une belle Eût interrompu mon sommeil; Je ne sentirois rien pour elle Aujourd'hui, même à mon réveil.

A ma table on me contrarie :

Les tyrans de la faculté Gênent mes goûts , ma fantaisie :

Mon estomac débiUté Trop aisément se rassasie :

Un mets sagement apprêté Suffit au soutien de ma vie.

Dans l'âge heureux de la santé,

Je croyois, rempli d'ambrosie.

Digérer Fimmortalité.

Du dieu qu'adoroit Érigone J'élude aujourd'hui les décrets :

Il est rare qu'à ses bufiFets Je m'étourdisse et déraisomie.

Quatre fois le mois, à-peu-près»

Un peu de sève bourguignone Goule dans des verres discrets; Si médiocres , que jamais Ils n'ont incommodé personne.

Mes plaisirs sont bien différents.

Ai-je encor ces douces foiblesses Qui sont au profit de nos sens?

Vous m'enviez (et j'y consens) Les soins y les baisers de mes nièces : J'aime fort leurs embrassements ; Mais ceux de mes belles maîtresses Valoient bien les froides caresses Que l'on prodigue aux grands parents.

Vous me peignes^ tel qu'Épicure»

Sur l'ouate bien reposé ; Mais sous un sybarite usé Une feuille de rose est dure;

Et de sa plus mince plissure Son foible automate est brisé.

Par une trompeuse apparence Mon sort vous a rendu jaloux :

Je vous donnerois mon aisance , Mon fauteuil, mes coussins si doux, Et mon café des Chiaoux, Mes faisans, mes perdrix aux choux, Et mon chocolat de Bragance, Mon être avec ses dépendances; Tous mes plaisirs , oui , je dis tous , Pour une de vos jouissances.

Le seul goût qui me soit resté De mes passions éclipsées, Oui , ma dernière volupté Est de réchauffer mes pensées A celles de l'antiquité; De lire et relire sans cesse Les philosophiques écrits Où , sous Fenveloppe des ris , On nous fait edmer la sagesse :

De savourer avec ivresse Les beaux vers, les vers favoris D'Horace, le dieu du Permesse, Le plus sensé des beaux esprits,

Le HKH'aliste sans rudesse^

A qui je donnerois le prix

Sur les sept sages de la Grèce.

J aime ce vieillard de Théos ,

Qui , voluptueux et tranquille ,

Laissant les dieux et les héros ,

Ghantoity près du jeune Bathylle,

Le vin, Famour, et le repos.

J'aime ce vieux goutteux du Temple ,

Qui jouoit avec les amours.

Vous direz : Suivez son exemple ,

Embellissez vos derniers jours. . .

Ah! croyez-moi, le Saint- Aulaire,

Ghaulieu, ces lib^tins charmants,

Qui, sur leur front octogénaire,

Rajeunissoient les agr^ents ;

Qui, sous les drapeaux de Gythère ,

Alloient encore en cheveux blancs

Folâtrer au souper des g^rands,

Flatter les belles et leur plaire ;

Ces &UX Titons, ces froids amants,

Rendus sous leur toit soUtaire,

Sentoient leurs maux, grondoient leurs gens;

Et, ne pouvant plus se distraire,

Dans un silence atrabilaire

Gomptoient le nombre de leurs ans.

Loin de Sceaux , où régnoit Ihi Maine ' , Loin des soupers du grand-prieur', Dans leur petit intérieur, Goutte sciatique ou migraine Venoient afiOiger le rieur.

Le plaisir trompe la douleur, Et le sentiment y ramène.

Mais vous, abbé, par quel chagrin Prétendez-vous flétrir les'roses Qu^amour mit sur le front divin.

De Fauteur des Métamorphoses? Qui peut exciter vos dégoûts?

Ovide fut triste en Scythie; Et là sa muse appesantie Des Césars pleura le coiuroux; Mais que, sur les rives du Tibre, Ses sons étoient mélodieux!

Que sa muse élégante et libre Chanta bien les amours des dieux !

Il faut encor qu on lapprécie Par la noblesse de son cœur :

Son ambition, sa folie, Fut d'être l'heureux séducteur, L'amant adoré de Julie.

* Le dac Du Bfaine.

' Le grand-prieur de Vendôme.

Il ne fut point le vil flatteur D'Octave, ce triomphateur Dont le char foula Fltalie.

Le prix que vous lui dérobez Est mérité par ses ouvrages :

Ses écrits , quoique prohibés y Seront relus dans tous les âges Et par les fous et par les sages ; Je crois même par les abbés.

Sur ce y monsieur le grand-vicaire, Recevez mes tendres adieux.

Si vous êtes libre d'afiE5dre , Prenez votre essor vers ces heux;^ Vous verrez encore à nos treilles Quelques muscats bien parfumés , Et nous chargerons nos corbeilles De ces beaux fruits que vous aimez. * Avant que Fàge vienne éteindre Le feu de vos sens émoussés , Vivez satisfait, jouissez; Et laissez les vieillards se plaindre.

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