AU ROI DE PRUSSE
A Paris, ce 6 mai 1786.
Sire,
J'ai été vivement touché de la bonté avec laquelle Votre Majesté a daigné me permettre de réclamer ses lettres à M. D'Alembert , et de conserver entre mes mains ce dépôt précieux. Cette marque de sa conBance me sera toujours chère; j'en garderai une éternelle et respectueuse reconnaissance: mais je n'aurai pas IV vantaged'en proHter.
Votre Majesté verra par la lettre de M. de Vei^nnes, dont j'ai l'honneur de lui envoyer une copie, qu'il avait déjà disposé de ce dépôt {1); c'est qu'il a trouvé
(i) Lévesque y sur la recommandalion pressante de Diderot, avait été oommé, par Catherine II, professeur de be]les-lfttrr> à l'école des cadets nobles, en 1773. Il était rentré en France en 1780.
(a) Voici cette lettre :
« J'ai reçu, Monsieur, la lettre que vous m'avez fait ITiooiieur
CORRESPONDANCE GÉNÉRALK. 3^3
plus prudent de deviner que d'attendre les intentions de Votre Majesté. M. de Nicolaï, premier président de uotre chambre des comptes, qui avait positivement promis de garder les lettres, qui ne les avait reçues qu'à cette condition, ne s'est pas cru obligé de rem* plir ses engagements.
Il doit m'étre permis d'en être affligé. Votre Majesté est la seule personne qui puisse ne pas sentir tout le prix de ses lettres ; et l'intérêt que je prends à la
de in*écrire le i**^ de ce mois, et la copie de celle du roi de Prusse que vous y avez jointe (i). Cest avec regret , Monsieur, que je me trouve dans Timpossibilîté de satisfaire à la réclamation que vous formez. Instruit, par des personnes dignes de foi, que le roi de Prusse désirait que la partie de sa correspondance , recueillie à la mort de M. Watelet, ne fût point rendue publique ; instruit, d'ailleurs, que sa publicité ne pouvait rien ajouter à la gloire de ce monarque, vu la nature des matières qui y étaient traitées, il a paru que le moyen le plus efficace pour assurer au présent et à l'avenir l'effet de la volonté de Sa Majesté prussienne était de supprimer à jamais cette correspondance. C'est ce que j*ai fait en présence de M. le premier président de la chambre des comptes (a). Je n'ai pas négligé, Monsieur, d'en faire prévenir le roi de Prusse , et je me flatte qu'il applaudira à cette prévoyance.
« Je ne doute pas, Monsieur, que cette correspondance n'eût été très-sùrement dans vos mains ; mais les hommes ne sont pas immortels, et leurs vues ne sont pas toujours remplies par ceux qui leur succèdent.
• Je suis, etc. »
A Yersailles, le 3 mai 1786.
(i) C'est la lettre précédenle (n« iS) par laquelle Frédéric aulorisait Coodorcet à se faire remettre et à conserver en dépôt sa correspondance avec D'Alembert.
(3) M. de Nioolaï.
ai.
3a4 CORRESPONDANCE GÉNÉRALE.
gloire de M. D'Alembert peut-il me laisser voir avec indîHerence la destruction du plus beau monument qui pût honorer sa mémoire? Mais les regrets, loin de diminuer les sentiments que la bonté , que la confiance de Votre Majesté m'ont inspirés, ne peuvent que les augmenter.
Daignez y Sire, en agréer Thommage, et me permettre de vouer pour toujours à Votre Majesté quelque chose de plus que du respect et de l'admiration.
Oserai-je joindre mes vœux à ceux de l'Europe (i)? II est sans exemple qu'un roi, qu'un héros ait excité chez les nations étrangères un intérêt si vif, si général, si profondément senti; il a été unique comme le grand homme qui en était l'objet^
Je suis, etc.