‹ Œuvres de Condorcet (volume 2)Chapitre 186 sur 205 · SÉANCE DU 19 JUIN Ï · texte numérisé non relu

SÉANCE DU 19 JUIN Ï

(19 juin 1792.)

PROPOSITION DE GONOORCET.

(Coudorcet monte à la tribune.)

« Messieurs ,

a Cest aujourd'hui Tanniversaire de ce jour mémorable où FAssemblée constituante, en détruisant les hochets de la noblesse, dont elle avait anéanti déjà les prérogatives , a mis la dernière main à l'édifice de l'égalité politique. Attentifs à imiter un si bel exemple, vous l'avez poursuivi jusque dans les dépôts qui servent de refuge à son incorrigible vanité : c'est aujourd'hui que, dans la capitale, la raison brûle, au pied de la statue de Louis XIV, ces immenses volumes, qui attestaient la vanité de cette caste. D'autres vestiges subsistent encore dans les bibliothèques publiques, dans les chambres des comptes, dans les archives des chapitres à épreuves où l'on exigeait des preuves, et dans les maisons des généalogistes; il faut envelopper ces dépôts dans une destruction comrhune; vous ne ferez point garder, aux dépens de la nation, ce ridicule espoir qui semble menacer Fégalité. 11 s'agit de combattre la plus ridicule , mais la plus incurable de toutes les

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passions. Eu ce moment même, elle médite encore le projet de deux chambres, ou d'une distinction de grands propriétaires, si favorable à ces hommes, qui ne cachent plus combien Tégalité pèse à leur nullité personnelle. Je vous proposerai donc le décret suivant :

« L'Assemblée nationale, considérant qu'il existe dans plusieurs dépôts publics, comme la bibliothèque nationale, dans lesgrefTes des chambres des comptes, dans les archives des chapitres à preuves, etc., des titres généalogiques qu'il serait dispendieux à conserver, et qu'il est utile d'anéantir, décrète qu'il y a urgence.

« L'Assemblée nationale, après avoir décrété l'urgence , décrète ce qui suit :

ce Aht. i^'. Tous les titres généalpgiçues qui se trouveront dans un dépôt public, quel qu'il soit, seront brûlés.

ce Art. 2. *Les directoires de chaque département seront chargés de l'exécution du présent décrel , et chargeront des commissaires de séparer ces papiers inutiles, des titres de propriété qui pourraient être confondus avec eux dans quelqu'un de ces dépôts. » (adopté dans la même séance y et sans discus^ sion,)

Ce dëcret a été saoctiooné le a4 juin par Louis XVI. Coili qff; du Louvre j n* 17999 tom, IX, p. 408, sous le titre de Loi additionnelle à la loi concemaut le brûlement des titres de noblesse existant dans tes dépôts publics ; — Procés-verbal manuscrit , p. 52a \ — Moniteur du 20 juin, p. 702 de la réimpression in-8",. p. 7i5 de l'original in-(^.

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NOTE. On voit que la motioD de Condorcet |>orUit uoiquement sur les titres de noblesse, les titres généalogiques. L'abolition des titres nobiliaires avait déjà été ordonnée par un décret du 19 juin 1790, sanctionné par le roi le a3 (1) de la ménie année.

Il a plu au Journal des Débats de transformer ces titres nobiliaires en volumes de documents relatifs à l'histoire de France, laborieusement rassemblés par les Bénédictins de Saint-Blaur. Voici le passage ; il est curieux :

« Ce ne fut qu*en 176a , sous Louis XV, et durant le ministère « de M. Bertin, que furent ordonnées les recherches et la réunioo « de tons les documents historiques qu'il serait possible de décou-

n vrir dans le royaume Dès lors tous les travaux commen-

« cèrent avec une grande activité. Les Bénédictins de Saint-Maar i( s'associèrent à cette entreprise; les manuscrits arrivaient en « foule , et le premier volume , contenant les chartes et diplômes « de la première race, allait paraître, lorscfue la révolution éclata. « Les fonds furent supprimés, et une grande partie des documents « recueillis furent brûlés sur la pUce des Piques (place Vendôme) (I le 22 février 1 793. C'est Condorcxt qui avait fait la motiou

« DB CXT ACTX DE VAHDALB (s) ! •

{Journal des Débats , reproduit par le Journal général

de r instruction publique du 17 avril i8340

Quatre ans après, M. Alfred Nettement publie, dans la Gazette

de France , une Histoire politique et littéraire du Journal des

Débats^ et là, au milieu d'une chaleureuse tirade sur l'impiété

(i) Loi en forme de lettres patentes qui abolit la nobleue héréditaire et les titres nobiliaires. CoU, qff. du Lomre, tom. I, p. gSo.

(a) Pour ne laisser dans Tesprit le plus défiant aucun doute sur la naliirp des pièces brûlées ee jour-là sur la place Vendème , nous transcrivons les paroles du Moniteur :

« Pa&zs. — Le vendredi aa février 1793, il sera brûlé, sur la place des Pi- •• ques, 347 volumes et 35 boites, formaut le reste des titres et pièces gèntû *• logiques qui composaient le cabinet des anciens ordres. -

Il n*est pas question là des chartes et diplômes de la première race.

Il est superflu de dire qu'il n'existe au Moniteur aucune trace d'une motion de Condorccli ni d'un autre , tendant à faire brûler des livres.

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féroce et l'absurdité sanguinaire de cette affreuse révolution française, énumérant les actes qui la dévouent à Thorreur de la postérité, il s'écrie : « Sur la motion de Condorcet^ on fait brûler 4 les immenses travaux des congrégations savantes , comme si sur > le même bûcher on pouvait anéantir le passé ! »

[Gazette de France du 27 mars i838.)

Notez le progrès , je vous prie : dans le Journal des Débats , Condorcet n'a fait brûler qu'«/i premier volume^ compilé par les seuls Bénédictins; dans la sainte Gazette ^ il a fait brûler les travaux des congrégations savantes^ tous les travaux, les immenses travaux de toutes les congrégations savantes ! Il y en avait tant de savantes !

Voilà comme la congrégation écrit l'histoire , mais ce n'est pas la congrégation de Saint- Maur. Quelque Loriquet futur recueillera ce fait, et les pères jésuites, devenus enfin, les maîtres de l'instruction publique, le feront apprendre par cœur dans les collèges.

Condorcet uq brûleur de livres ! un ennemi des lumières ! et c'est la Gazette qui l'en accuse! Cela ne rappelle- 1- il pas ces beaux vers de Régnier , imités de Juvénal :

Scaure$ du temps présent, hypocrites sévères! Un Claude impunément parle des adultères ! Milon, sanglant encor, reprend nn assassin , Gracche un séditieui , et Yerrès le larcin !

Le fragment qui suit, incomplet par malheur, semblt^ une réponse préparée par Condorcet pour le Journal des Débats et la Gazette de France.

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