‹ Œuvres de Condorcet (volume 2)Chapitre 29 sur 205 · A GONDORCET(i · texte numérisé non relu

A GONDORCET(i

AFerney, i*' février 177a-

I^ vieux malade de Ferney a eu rhonneur. Monsieur, de vous envoyer les fadaises du questionneur (t^j par la voie que vous lui avez indiquée. Je ne sais si vous aurez des moments pour lire des choses si inutiles. Un homme qui ne sort pas de son lit , et qui dicte au hasard ses rêveries, n'est guère fait pour amuser.

Il me parait que tous les honnêtes gens ont été d'autant plus sensibles à la perte d'Helvétius, que les marauds d'ex-jésuites et les marauds d'ex-convulsionnaires ont toujours aboyé contre lui jusqu'au dernier moment. Je n'aimais point son livre, mais j'aimais sa personne.

Vous avez grande raison, Monsieur, de dire qu'on a souvent exagéré la méchanceté de la nature humaine; mais il est bon de faire des caricatures des méchantes gens, et de leur présenter des miroirs qui les enlaidissent. Quand cela ne servirait qu'à en corriger un ou deux sur vingt mille , ce serait toujours un bien.

Pour les autres Welches qui se passionnent pour ou contre les parlements, cela passera, comme le jansénisme et le molinisme ; mais ce qui ne passera

(i) Voltaire, t. LXVII, page 35o.

(a) Les Questions sur V Encyclopédie, B.

qu après ma mort , c'est mon tendre et sincère attachement pour vous y Monsieur y qui méritez autant d'amitié que d'estime.

s. A VOLTAIRE.

lo avril 177a.

Pourquoi , mon illustre maitre , ne m*avez-vous pas envoyé le neuvième volume de VEncjrdopedie? Croyez-vous que personne prenne plus de part que moi au sort de Gargantua ? Je n'ai jamais aimé les mangeurs d'hommes , et depuis que j'ai vu dans vos ouvrages qu'il avait mangé six pèlerins en salade, je l'ai pris en aversion, lui, son abbaye et tous ceux qui en vivent.

Les Druides (i), dont je vous ai parlé, ne sont pas imprimés. Il y a eu des retranchements a faire après la première représentation. M. Watelet, M. Thomas, les ont faits en présence de l'auteur, à qui le mauvais succès de sa première représentation avait 6té le courage. J'étais avec eux. M. Bergier(2) a eu la bonté d'écrire que nous étions des encyclopédistes qui avaient, en une après-dinée , fait trois ou quatre cenis vers impies pour assurer le succès de la pièce. Ce fiergier l'avait approuvée l'année dernière ; mais

(1) Tragédie de Tabbé Leblanc.

(a) L'abbé Bergier, natif de Damey, dans les Vosges, auteur de quelques ouvrages de théologie et de ciitique, aujourd*hui fort oubliés et dignes de Télre. Il mourut confesseur de Mesdames.

toutes les bégueules titrées l'ayant trouvée irréligieuse lorsqu'on l'a jouée à Versailles , et lui en ayant fait des reproches , il a dit que ce n'était plus la même. Nous l'avons convaincu d'avoir menti , et voilà qu'il est regardé dans son* parti comme un confesseur. On le compare aux saints pères qui mentaient si effrontément pour la foi , et il aura une grosse pension sur l'abbaye de Thélème à la première promotion. £n attendant, on a défendu, à sa soUicitation, l'impression et la représentation du même ouvrage qu'il avait approuvé. Assurément cet homme aurait encore besoin qu'on lui donnât des conseils raisonnables (i). Notre ami (a) est secrétaire perpétuel de l'Académie française. Les ennemis de la philosophie ont fait une belle défense ; mais les soldats de Gédéon vaincront toujours les Madianites en les éblouissant à force de lumière. Vous savez sans doute le détail de tout cela. On parle des mœurs et des principes que doivent avoir ceux qu'on recevra à l'avenir , el les gens qui ont sollicité cette lettre ou qui y applaudissent sont le maréchal de Richelieu, le Paulmy, le Séguier et l'abbé de Voisenon.

Quis tulerit Gracchos de seditione querentes (3).

Adieu , mon illustre maître ; envoyez-moi ce neuvième volume pour que je ne me croie pas oublié de vous.

(i) Conseils raisonnables à M. Bergier pour la défense du Christianisme f t. XLIV des oeuvres de Voltaire. {%) D'Alembert.

(ij Juvénaly sat. U, v. 24.

Présentez, jevous supplie, mon respect à madame Denis. Si le brave ennemi des tyrans du mont Jura(i) est à Femey , rappelez-moi dans son souvenir. Les marchands de croquet azyme se plaignent que le commerce tombe tous les ans. Les femmes mêmes ont Festomac trop faible pour faire un déjeuner aussi solide.

La lecture ne vaut assurément rien pourFestomac, et il faut que d*ici à quelque temps le commerce des livres soit arrêté, ou que celui des croquets cesse absolument.

Voilà les nouvelles du temps. Je n*en ai point de meilleures à vous mander.

Ce mardi, dit vulgairement le mardi saint.

e. A GONDORCET (2).

II mai 1772.

J'ai été tenté de me mettre dans une grosse colère à roccasion de ce qui s'est passé à l'Académie française (3); mais quand je considère que M. D'Alembert a bien voulu être notre secrétaire perpétuel, je suis de bonne humeur, parce que je suis sûr

(i) M. Christin , avocat, défenseur des serfs du mont Jura contre les moines de Saint-Qaude.

{%) Voltaire, t. LXVII, page 443.

(3) Delille et Suard avaient été élus dans la même séance (6 mars 1772}. Le roi refusa de sanctionner ces deux choix. Delflle fut repoussé comme trop jeune; Suard , comme disgracié de la cour, qui venait de lui ôter la Gazette,

8 coaKESPOiroAiiCE

qu'il mettra les choses sur un très-bon pied. Les ouragans passent, et la philosophie demeure.

Si le jeune auteur d'une tragédie nouvelle a l'honneur d'être connu de vous, Monsieur, et s'il y a, comme vous le dites, un grain de philosophie dans sa pièce , conseillez-lui de la garder quelque temps dans son portefeuille. La saison n'est pas favorable. Je vais faire venir, sur votre parole, \ Histoire de rétablissement du commerce dans les Deux-Indes ( i \ J'ai bien peur que ce ne soit un réchauffé avec de la déclamation. La plupart des livres nouveaux ne sont que cela.

Un barbare vient de m'envoyer, en six volumes , l'histoire du monde entier , qu'il a copiée, dit-il, fidèlement, d'après les meilleurs dictionnaires.

Embrassez pour moi, je vous prie, mon cher secrétaire. L'Académie n'en a point encore eu de pareil. Je mourrais bien gaiement si vous pouviez faire encore un petit voyage avec lui.

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