S5. A CONDORCET
A Ferney, 1 o avril 1775.
Je profite du départ d'un jeune officier suisse pour ouvrir mon cœur à l'un de mes deux chers Bertrands. Tai écrit à l'autre par M. Maximilien de Rosni. Mais il faut que je vous représente le tort irréparable que me font le chevalier de Morton et le comte de Très-
san (i). H n'y a pas le sens commun dans toute cette équipée. On ne sait ce qu'ils veulent; ils frappent à droite et à gauche , bien ou mal, à propos ou sans propos. Il n'y a de clair dans ces deux épttres que Tenvie de se faire de fête.
J'ai eu beau mander à M. de Tressan (a) que je ne suis point le chevalier de Morton ; que je n'ai jamais vanté les soupers du prétendu Épicure-Stanislas, qui était très-loin de ressembler à Épicure, et qui n'a jamais donné de souper à personne.
J'ai eu beau lui répéter deux fois que les prétendus vers composés dans ces soupers ne pullulaient point dems les cours de t Europe.
J'ai dit en vain qu'on ne déchire pas Fenvehppe des infiniment petits.
J'ai représenté inutilement que je ne fais point de vers semblables à ceux-ci :
Louis voulait régner ; il ne se trompa guère.
Un prince avec les arts mène un peuple en lisière.
J'ai voulu lui faire sentir combien il est ridicule
(i) Il avait publiquement attribué à Voltaire une Éptire au comte de Tressan sur ces pestes publiques qu*on appelle philosophes. L'ëpitre était de Cubières; mais la vanité de M. de Tressan trouvait mieux son compte à se tromper. Il riposta par une épître qui débute par cette exclamation :
O Voltaire! ô mon maître ! ô mon illustre ami!
Cette ridicule méprise causa beaucoup de chagrin à Yoluirc. Voyez sa lettre du 22 mars 1775 à M. de Tressan; à Cubières Palmezeaux, du a6 avril, et au duc de Richelieu, du 27 avril.
(2) Dans une lettre du 22 mars 1775.
de mettre sur la même ligne Py thagore et le roi de Prusse, Montagne et Vanini.
Enfin , après lui avoir dit tout ce que je devais lui dire , je ne l'ai point persuadé. Il m'a répondu que vous et M. D'Âlembert vous approuviez très-fort la mauvaise épitre du chevalier de Mortou, dans laquelle il se trouve à la vérité quelques vers détachés assez bien faits , comme il s'en trouve partout.
Le résultat de toute cette équipée sera infailliblement que le garde des sceaux sacrifiera tous les Ratons du monde, au moindre Pastophore qui demandera vengeapêe.
Voilà la troisième fois qu on m'affuble d'ouvrages que je n'ai point faits et qui doivent irriter les Pastophores. Je suis leMarforioà qui l'on attribue toutes les pasquinades. S'il arrive que je sois compromis dans l'affaire de notre jeune homme(i), il est perdu et moi aussi.
L'équipée de H. de Tresisan , qui fait imprimer ses vers avec des notes (a), est très-dangereuse : elle gâtera tout. Ce que je vous dis n'est que trop vrai.
Le seul remède qu'on pourrait apporter à celte faute énorme qu'il a faite, serait de prouver par écrit que les vers du chevalier et du comte ne valent pas grand'chose, et qu'on m'a compromis bien mal à propos dans cette brochure. Mais je ne veux pas me brouiller avec M. deTressan, que j'ai toujours aimé.
Je vous demande en grâce de lui parler vrai , et
(i) D*ÉtaUonde.
(2) Sa réponse au faux Morton , qu il appelle lout simplement Voliaire.
72 CORRESPONDANCK
de rengager à ne me plus imputer les vers d*un prétendu Écossais. Tout cela m^afflige infiniment , surtout dans les circonstances présentes.
J'attends les ordres du roi de Prusse sur Taffaire du jeune bomme. Il lui permet déjà de prendre le titre de son ingénieur et de son aide de camp : il ne manque à tout cela que des appointements. Noos espérons qu'on en donnera au jeune homme à son retour y et qu'il n'aura jamais besoin de demander des grâces à qui que ce soit. Il pourra se borner à couvrir ses juges d'opprobre aux yeux de l'Europe. Il s'élèvera à lui-même un tribunal dans lequel , étant soutenu par le roi son maître, il jugera luimême ses infâmes juges. C'est , à mon avis, le seul parti qu'il doive prendre. Nous consulterons nos chers Bertrands quand il en sera temps; mais aujourd'hui il faut nous taire.
Conservez-moi vos bontés, et soyez très-sûr que je n'ai eu jamais la moindre envie de faire le voyage de Paris. Je n'irai pas plus dans cette Babylone que saint PieiTe n'a été à Rome.