‹ Œuvres de Condorcet (volume 3)Chapitre 19 sur 89 · J[\0 SENTIMENTS D UN REPUBLICAIN · texte numérisé non relu

J[\0 SENTIMENTS D UN REPUBLICAIN

vicieuse; nous l'avons senti, el nous y avons remédié.

Il est encore évident que toutes ces provinces ont le plus grand intérêt à renoncera toute distinction, par la raison très-simple, que toute loi générale, uniforme pour un grand royaume , agréée par la généralité des députés de ses provinces, sera naturellement plus conforme à la raison et à la justice; que les abus particuliers, résultant des usages de chaque pays, seront détruits plus sûrement, auront des juges plus éclairés, plus impartiaux; que l'aristocratie particulière à chaque province deviendrait nulle devant une assemblée nationale; que le peuple pourrail espérer d'y être défendu contre ces aristocraties, et d'en obtenir la destruction.

11 nes'agit point, dans cette réunion , derenoncer à des franchises, mais de voir diminuer des privilèges, de voir réformer des usages abusifs. La distinction est facile à saisir : une franchise est un droit qui fait partie des droits naturels à l'homme, et qui n'est devenu un avantage particulier que par le malheur qu'ont eu d'autres hommes d'en être privés: un privilège, au contraire, est une violation du droit naturel. Or, tout ce que chaque provincea de franchises, en prenant ce mot dans ce sens, le seul raisonnable, doit être irrévocablement conservé; mais une assemblée nationale, ayant nécessairement pour but de rétablir les citoyens dans leurs droits , ne peut former le projet de les enlever à une partie d'entre eux; d'ailleurs, elles peuvent être l'objet d'une réserve particulière. Tels seraieDi , par exemple , l'exenqition

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de gal)elle, la liberté de la chasse, le droit d'éleclion pour les places municipales, celui de n'être pas jugé par un tribunal étranger. Mais il serait absurde de mettre au rang des franchises, ni la conservation d'un tribunal où les charges soient vénales, ni le droit de ne payer que des impôts indirects, comme on prétend que l'a statué le roi René, qui n'a jamais passé pour se connaître en finance.

Il est donc de l'intérêt des provinces de se réunir à la monaichie, intimement et sans aucune réserve, et elles peuvent s'y réunir sans perdre leurs franchises; enfin, réunies ou non, elles doivent contribuer, de la manière fixée pai^ les états généraux, à la dépense commune de la nation, parce qu'il serait injuste que la nation payât pour elles.

Mais ces provinces ont-elles formé ce vœu pour une séparation? L'ont-elles formé d'une manière réfléchie? Ont-elles senti à quelles mains elles se livraient? à quel esclavage leur noblesse, leur magistrature voulait les réduire? Non sans doute. Ce serait seulement après qu'une assemblée vraiment représentative aurait été convoquée , que l'ordre aurait été rétabli dans la province, que l'aulorité publique aurait mis les citoyens à l'abri de toutes les violences particulières, des séditions de la populace, de la proscription des corps; qu'enfin, après une mûre délibération , on aurait voté pour cette séparation; ce serait alors seulement qu'une province pourrait traiter avec la nation assemblée, sur les conditions de l'alliance qu'il faudrait conserver entre elles. Voilà ce que des hommes sages auraient proposé, s'il pou-

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vait V avoir à cette séparation un motif raisonnable ou même plausible. Mais ils auraient senti en même temps, qu'une contribution proportionnelle au payement de la dette contractée pour des besoins communs, en était une conséquence; ils n'auraient pas cru ni juste ni honnête de proposer de se séparer pour faire banqueroute. Cependant celte honteuse proposition est nécessaire pour qu'il résulte de cette séparation une diminution dans les impôts de ces provinces, seul moyen d'intéresser le peuple à cette mesure, et de lui faire envisager des avantages réels, bien que passagers; avantages qu'il trouverait avec usuie dans la destruction des abus aristocratiques sous lesquels gémissent ces mêmes provinces. Ainsi, je rencontre ici, comme dans tout le reste, un peuple trompé par ceux qui se disent ses protecteurs.

Le défaut le plus dangereux pour votre nation n'est pas sa légèreté ; aucune n'est plus attachée à ce qui est consacié par le temps, n'y renonce après plus de répugnance, n'attache une plus sérieuse importance à ce qui est étiquette, cérémonie, formalité ; mais c'est son goût pour l'imitation. Il n'existe nulle part beaucoup d'hommes à qui l'on puisse appliquer ce que Luther disait d'Erasme avec un secret dépit : Erasme est Erasme, et ne sera jamais autre chose. Mais ces hommes sont plus rares chez vous que partout ailleurs. Il semble qu'un Français ne puisse exister ni penser seul; il tient à un corps, ou il est d'une secte. Il pense et signe, non ce qu'il croit, mais ce que disent ceux qui ont avec lui certaines qualités communes; il a une telle opinion, comme

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gentilhomme; une telle autre, comme prêtre; unetroisième, comme magistrat : il emploie son esprit, non à connaître ses droits, ses intérêts, ses devoirs, mais à savoir comment il soutiendra ce que l'avis de son ordre ou de sa compagnie lui a prescrit de penser et de croire ; il adopte aujourd'hui , à la suite de gens qu'il méprise au fond du cœur, les mêmes principes qu'hier il tournait en ridicule; il ne se doutait pas, ou il se moquait, il y a deux jours, de l'opinion pour laquelle il jurera demain qu'il est prêt à sacrifier sa vie.

Vous avez fait imprimer mes lettres; je ne le trouve pas mauvais. Mon style, malgré son air étranger, peut se soutenir a côté de celui de vos pamphlets. Mais votre imprimeur a cru bonnement que mes lettres étaient de vous, et y a mis les lettres initiales de votre nom, ce qui, de ma connaissance, les a fait attribuer déjà à cinq ou six personnes. Elles s'en défendent en disant qu'elles n'auraient pas fait un si mauvais ouvrage. Heureusement les gens de mon pays n'écrivent point pour la gloire, mais pour dire les vérités qu'ils croient utiles.

A l'usage de ceux qui prononcent ce mot sans l'entëndke.

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