ONT DROIT D'ATTENDRE
Nos revers dans la Belgique, la trahison d'un général perfide, les événements qui, dans plusieurs départements, ont troublé la Irantjuillité publique, ne peuvent être considérés par les républicains viaiment dignes de ce nom, que comme une leçon utile.
Il était difficile de croire qu'il n'existât point, en France, un parti royaliste. 11 devait lever le masque à la suite d'un de ces malheurs, inévitables dans une guerre qui se fait à la fois sur plusieurs points éloignés. Ce parti était funeste, par son silence même, en inspirant d'injustes défiances; on le voyait partout, précisément parce qu'il ne se montrait nulle part à découvert.
Nos ennemis extérieurs étaient maîtres du moment où ils forceraient la République française à éprouver cette nouvelle crise : ils ont choisi celui oij des troubles intérieurs pouvaient suspendre le zèle des Français appelés, par la loi et par la patrie, à la défense des frontières; celui où nos armées, jusqu'alors XII. 35
54^ CE QUH LES CITOYENS ONT DROIT d' ATTENDRE
victorieuses, avaient été forcées à une retraite; celui où la Convention nationale paraissait divisée, où des levains de discorde, préparés peut-être par euxmêmes, entre Paris et les départements, commençaient à fermenter; où le complot formé par leurs émissaires, pour disperser la Convention nationale, pour en massacrer les membres, était prêt à éclore; où des craintes inspirées aux citoyens, sur la sûreté de leurs propriétés, menaçaient de tarir les ressources nationales.
Mais leur complot contre la Convention a échoué; le danger de la patrie y fera taire l'amour-propre et les passions personnelles ; tous ses membres s'uniront, non d'opinion, mais de volonté.
Paris et les départements sentiront le besoin d'une réunion nécessaire au salut public. Tous les citoyens verront que leur intérêt commun est de ménager, d'augmenter nos ressources actuelles, de les employer tout entières à la défense de la patrie, au rétablissement de la paix intérieure; ils n'auront pas de peine à comprendre combien, dans un moment où la vente de propriétés immenses est notre seul moyen de soutenir la guerre, il est important que l'on croie pouvoir les acquérir ou achever de les payer avec une entière sûreté.
Ceux qui s'occupent des affaires publiques, comme représentants du peuple, comme fonctionnaires, comme membres des sociétés populaires, s'apercevront, sans doute, qu'il n'était pas temps encore de se diviser pour leurs opinions sur les choses ou sur les hommes; et que tous ceux qui aiment leur patrie
doivent agir de concert, puisqu'ils tendent au même but, l'établissement d'une république fondée sur les droits de l'homme, conservant aux citoyens l'égalité des droits politiques, au peuple la jouissance de sa souveraineté, à la nation une entière unité. Ces trois dernières conditions distinguent les républicains français des hommes des outres pays, qui sont ou qui croient être libres.
En Amérique, en Angleterre même, on peut dire que les individus jouissent de l'égalité des droits civils, mais celle des droits politiques n'y est pas établie. On convient en Angleterre du principe de la souveraineté du peuple, mais on ne lui a laissé aucun moyen régulier de jamais l'exercer.
Enfin, bien qu'un coips de républiques confédérées puisse êtie un État vraiment libre, cette forme ne peut convenir à la France; elle en exposerait à la fois, et la sûreté, et la tranquillité intérieure.
Quels sont maintenant les moyens de faire marcher la nation française vers ce but unique, auquel tendent les citoyens les plus divisés par leui's opinions et leurs passions ?
I. Le premier de tous est de lui présenter une constitution républicaine, dans laquelle on lui réserve un mode réi^rulier de la réformer- ou de la chanijer.
Mais c'est d'une constitution en généi-al qu'il s'agit ici, et non de tel ou tel plan en particulier ; c'est d'un système d'organisation, conforme à ce qu'on sait être le vœu général du peuple, remplissant les conditions qu'impose l'état actuel de la France, et non du système particulier de tels ou tels hommes.
5/i8 CE QUE LES CITOYEINS ONT DROIT d'aTTENDRE
En effet, il ne sera pas difficile d'éviter, dans une constitution nouvelle, ces vices grossiers, ces causes d'une prompte destiuclion, ces germes d'abus oppresseurs de la liberté, qui empêcheraient la nation de l'adopter ou de s'y rallier; et quant à ces défauts plus cachés, à ces causes secrètes, à ces abus que le temps amène ou découvre, aucune institution humaine n'en est exempte, et une constitution qui renfeimeun mode de léformation, en offre elle-même le remède.
Une constitution adoptée aurait l'avantage précieux d'offrir aux citoyens, aux soldats, un point fixe auquel ils s'attacheraient au milieu des divisions, des querelles que la différence des opinions, le choc des prétentions et des amours-propres, continueront de produire.
Ces divisions existent dans tous les pays libres ; mais elles n'y sont qu'utiles, si l'attachement et la soumission à une constitution établie y maintiennent l'unité sociale, y assurent l'exécution des lois.
Ce n'est pas à des citoyens qui viendraient d'adopter une constitution nouvelle, qu'un scélérat hypocrite oserait proposer de reprendre celle que leur raison ou leur amour de la liberté ont également proscrite.
Les bornes des pouvoirs étant mieux déterminées, on ne serait plus agité, tantôt par les efforts des ambitieux pour étendre les leurs, tantôt par d'injustes défiances que nourrit la facilité des usurpations.
C'est aussi par là qu'on peut espérer de combattre
DK LEURS REPRÉSENTANTS. 549
pius sûrement le royalisme intrigant et caché. Tant qu'il croira n'avoir à renverser qu'une assemblée de représentants investis de tous les pouvoirs, sachant bien qu'à mesure que ces assemblées se succéderaient, leur crédit diminuerait, qu'elles s'aviliraient de plus en plus, qu'il s'élèverait des doutes sur leur légitimité, il ne renoncera point à ses espérances; il contitniera d'attaquer, non la République, mais telle ou telle portion de la représentation nationale; car il n'ignore pas que ce succès, plus facile, le conduirait à son but, le rétablissement du trône, par l'opinion de l'impossibihté d'une grande république.
Les puissances étrangères perdraient plusieurs des moyens qu'elles ont de nous nuire.
i" Elles ne pourraient plus séduire ni les peuples, ni ceux qui les gouvernent, en nous peignant comme une nation liviée à l'anarchie, dont on ne peut ciaindre que des efforts momentanés, mais non une action durable et bien combinée.
1° Nous aurions plus de facilité pour faiie adopter aux peuples nos piincipes, lorsqu'ils verront que ces principes nous ont conduits à un gouvernement régulier, à une législation fixe; lorsqu'on ne pourra plus les leur présenter comme des chimèies philosophiques qui , toutes les fois qu'on a tenté de les réaliser, ont ébranlé les fondements de la société, et tari les sources de la prospérité publique.
Tout homme qui observe sans piévention, a du s'apercevoir que nos ennemis ont deux manières d'exciter des troubles : la premièie, en protégeant de
5r)0 CE QUE LES CITOYENS ONT DROIT d'aTTENDRE
véritables conspirations, comme celle du camp de Jalès, comme celle qui vient d'éclater dans les déparlements de la Vendée, de la Mayenne, de la Loire; la seconde, en fomentant toutes les causes de division ou d'anarchie, sans cherchera donner aucune direction aux mouvements qui peuvent en résulter. Cette seconde manière, qu'ils emploient avec succès, depuis 1789 au moins, est peut-être la plus dangereuse, parce que se bornant alors à flatter, à exaspérer les passions de tous les partis, à propager toutes les fausses opinions, leurs agents se confondent avec les citoyens égarés, avec les intrigants de toutes les classes.
Ils cherchent à diviser d'intérêt les riches et les pauvres, dont cependant l'intérêt commun est l'établissement de l'ordre et la prospérité publique. Ils excitent la défiance des uns et la haine des autres, parce qu'ils savent que c'est là Técueil fatal contre lequel ont échoué les efforts des peuples qui ont vainement voulu reconquérir la liberté ou la conserver; paice qu'ils savent qu'en Angleterre, c'est en calomniant les niveleurs, c'est en les accusant de vouloir attenter aux propriétés, qu'on parvint à rendre odieux ceux qui, connaissant la vraie liberté, savaient par quel moyen il fallait l'assurer à leur patrie; ceux enfin qui voulaient sincèrement établir une constitution républicaine.
Ils calomnient les amis de la liberté, et s'acharnent avec plus de fureur contre ceux qui, capables de former des plans et de les suivre, pourraient, s'ils avaient la confiance du peuple , sauver l'E-
DE LEURS REPRÉSEISTANTS. 55 1
tal dans des circonstances orageuses et difficiles
Or, il est aisé de voir que de tels moyens perdent toute leur force dès l'instant où il existe une constitution adople'e par le peuple, oi^i tous les pouvoirs agissent suivant le mode qu'elle leur a fixé, et restent dans les limites qu'elle leur a données.
Une constitution nous est nécessaire encore, si nous voulons opposer des alliés à la ligue formée contre nous. Cette ligue, en menaçant notre indépendance, a déjà détruit celle du corps germanique et de la Pologne. La Suède, le Danemark, Venise et la Suisse, ne peuvent espérer de conserver la leur, si, même après avoir heureusement résisté à nos ennemis, la guerre nous laisse dans un état d'épuisement et de faiblesse.
Ces puissances le savent; les hommes éclairés de chaque nation n'ignorent pas combien ce moment leur est favorable pour s'affranchir à jamais' du joug des grandes monarchies.
Il suffirait d'enlever à la maison d'Autriche quelques fiefs, depuis Huningue jusqu'à Tripste, pour mettre Venise et la Suisse en état de bravei' toute sa puissance.
La Pologne rentrerait dans ses anciennes limites; la Suède se ressaisirait des provinces qu'elle a perdues, et l'indépendance du Nord serait rétabUe.
Mais les gouvernements de ces mêmes pays, tant que la France n'aura pas une constitution, craindront de ne jjouvoir, en traitant avec elle, trouver une assez entière sûreté.
Jusqu'ici, les étrangers voient une nation puis-
55a CE QUE LES CITOYENS ONT DROIT d'aTTENDRE
santé, courageuse, ivre de la liberté, faisant du droit naturel la base de sa politique; mais ils n'y voient point un gouvernement assez solidement établi pour mériter leur confiance, pour répondre de quelque persévérance dans les mesures une fois adoptées ; et ils se bornent à des vœux secrets pour l'affaiblissement des puissances coalisées. Peut-être quelques gouvernements, forcés par leurs propres périls, s'uniront à nous, mais plus tard, avec plus de réserve, et sans entraîner avec eux ceux qui ne se croient pas compris dans les premiers projets des puissances copartageanles.
Les articles présentés au nom des citoyens qu'on a conduits à la rébellion par le fanatisme et par de perfides insinuations, suffisent pour montrer combien nous avons besoin d'une constitution nouvelle. Qu'on lise ces articles avec attention, on verra qu'ils ont pour base la déclaration des droits mal entendue, et je ne sais quel système de confédération municipale, imaginé autrefois par les fanatiques ligueurs; système qui a perdu leur parti, et que cependant on a essayé de reproduire à Paris.
Ceux qui en parlaient, il y a quelques mois, n'ont aucune espèce de rapport avec les liommes qui ont essayé depuis de le faire valoir dans la ci-devant Bretagne; mais c'est une raison de plus pour se hâter, par l'établissement d'une constitution, de mettre un terme à la propagation de ces chimères politiques, dont on voit, par cet exemple, que nos ennemis déclarés savent se faire une arme dangereuse.