‹ Œuvres de CrébillonChapitre 343 sur 502 · ACTE I, SCENE VI · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE VI

Seigneur, vous frémissez au seul nom de mon père ! Ah! je n'exigeois pas un aveu plus sincère.

D'un reproche cruel accablez moins mon cœur , Madame; je sens trop à qui j'en dois l'aigreur. Je vois que pour la paix le vôtre s'intéresse , Et je crois entrevoir le motif qui le presse. Illyrus, avec vous de concert pour la paix, A remis en vos mains de si chers intérêts ; Mais la guerre pour moi peut seule avoir des charmes^ Et je ne me nourris que de sang et de larmes ; Je suis un furieux que rien ne peut toucher. Ah, madame ! est-ce à vous de me le reprocher? Si j'étois moins suspect de traverser mon frère, Vous m'accuseriez moins de hair votre père. Je ne vous nierai pas que peut-être sans vous Rien n'eût pu le soustraire à mon juste courroux; Que ce même palais , notre commun asile, jN'auroit été pour lui qu'un rempart inutile : Mais peut-il avec vous craindre des ennemis? Les plus fiers ne sont pas ici les moins soumis ; .Les cœurs nourris de sang et de projets terribles N'ont pas toujours été les cœurs les moins sensibles. Le mien éprouve enfin que les plus grands hasards Ne se trouvent pas tous sur les traces de Mars. Dès mes plus jeunes ans enchaîné par la gloire , .Te n'ai connu d'autels que ceux de la victoire ; Mais vous m'avez appris qu'il n'étoit point de cœur Qui ne dût à la fin redouter un vainqueur.

É R I CI E

A cet aveu si prompt j'ai dû si peu m'attendre^ Que l'étonnement seul m'a forcée à l'entendre. Mon père est en ces lieux, seigneur ; c'est avec lui Qu'il falloit sur ce point s'expliquer aujourd'hui ; Je sais pour vos vertus jusqu'oii va son estime, Et la mienne jamais ne fut plus légitime.

ao PYRRHUS.

Ainsi, loin d'affecter cet orgueil éclatant Dont la fierté s honore et le cœur se repeut, J'avouerai sans détour que j'ai craint votre haine, Et ne vous ai point vu notre ennemi sans peine. Vous qui nous apprenez par cent faits glorieux Qu'on peut voir des mortels aussi grands que les

dieux, Tels enfin qu'à l'amour un grand cœur inflexible Ponrroit les souhaiter pour devenir sensible : Mais, malgré cet aveu que j'ai cru vous devoir. L'estime est le seul bien qui soit en mon pouvoir : Si votre amour ne peut se soumettre au silence , Songez qu'il doit ailleurs porter sa confidence. Mon père veut vous voir : quels que soient se»

desseins , Vous savez peu fléchir, seigneur, et je vous crains. Daignez vous souvenir que ce prince est mon père. Qu'il m'est cher encor plus que je ne lui suis chère, Que jamais de sou rang on ne fut plus jaloux. Tout dépend de l'accueil qu'il recevra de vous. .Te crois après ce mot n'avoir rien à vous dire ; J'en ai même trop dit s'il ne peut vous suffire.

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