D'AGUESSEAU T. II
•JS DEUXIÈME DISCOURS.
pendu entre Philippe et Démosthène ; et comme il ne peut survivre à la liberté de sa patrie, elle ne pourra jamais expirer qu'avec lui.
D'où sont sortis ces effets surprenants d'une éloquence plus qu'humaine? Quelle est la source de tant de prodiges, dont le simple récit fait encore, après tant de siècles, l'objet de notre admiration?
Ce ne sont point des armes préparées dans l'école d'un déclamateur : ces foudres, ces éclairs qui font trembler les rois sur leur trône, sont formés dans une région supérieure. C'est dans le sein de la sagesse qu'il avait puisé cette politique hardie et généreuse , cette liberté constante et intrépide, cet amour invincible de la patrie; c'est dans l'étude de la morale qu'il avait reçu des mains de la raison même cet empire absolu, cette puissance souveraine sur l'âme de ses auditeurs. Il a fallu un Platon pour former un Démosthène, afin que le plus grand des orateurs fit hommage de toute sa réputation au plus grand des philosophes.
Que si, après avoir porté les yeux sur ces vives lumières de l'éloquence, nous pouvons encore soutenir la vue de nos défauts , nous aurons du moins la consolation d'en connaître la cause et d'en découvrir le remède.
Ne nous étonnons point de voir en nos jours cette décadence prodigieuse de la profession de l'éloquence; nous devrions être surpris, au contraire, si elle était florissante.
Livrés dès notre enfance aux préjugés de l'éducation et de la coutume, le désir d'une fausse gloire nous empêche de parvenir à la véritable ; et par une ambition qui se précipite en voulant s'élever, on veut agir avant d'avoir appris à se conduire, juger avant d'avoir connu , et, si nous osons même le dire, parler avant d'avoir pensé.
On méprise la connaissance de l'homme comme une spéculation stérile, plus propre à dessécher qu'à enrichir l'esprit; comme l'occupation de ceux qui n'en ont point, et dont le travail, quelque éclatant qu'il soit par la beauté de
LA CONNAISSANCE DE l/HOMME. 11)
leurs ouvrages, n'est regardé que comme une illustre et laborieuse oisiveté.
Mais l'éloquence se venge elle-même de cette témérité; elle refuse son secours à ceux qui la veulent réduire à un simple exercice de paroles; et, les dégradant de la dignité d'orateurs, elle ne leur laisse que le nom de déclamateurs frivoles, ou d'historiens souvent infidèles du différend de leurs parties.
Vous qui aspirez à relever la gloire de votre ordre, et à rappeler en nos jours au moins l'ombre et l'image de cette ancienne éloquence, ne rougissez point d'emprunter des philosophes ce qui était autrefois votre propre bien; et, avant d'approcher du sanctuaire de la justice , contemplez avec des yeux attentifs ce spectacle continuel que l'homme présente à l'homme même.
Que son esprit attire vos premiers regards, et attache pour un temps toute votre application.
La vérité est son unique objet : il la cherche dans ses plus grands égarements; elle est la source innocente de ses erreurs, et même le mensonge ne saurait lui plaire que sous l'image et sous l'apparence trompeuse de la vérité.
L'orateur n'a qu'à la montrer, il est sûr de la victoire; il a rempli le premier et le plus noble de ses devoirs quand il a su éclairer, instruire, convaincre l'esprit, et présenter aux veux de ses auditeurs une lumière si vive et si éclatante, qu'ils ne puissent s'empêcher de reconnaître à ce caractère auguste la présence de la vérité.
Qu'il ne se laisse pas éblouir par le succès passager de cette vaine éloquence qui cherche à surprendre les suffrages par des grâces étudiées, et non pas à les mériter par les beautés solides d'un raisonnement victorieux : l'auditeur flatté sans être convaincu condamne le jugement de l'orateur dans le temps qu'il loue son imagination; et, lui accordant à regret le triste éloge d'avoir su plaire sans avoir su persuader, il préfère sans hésiter une éloquence grossière
et sauvage, mais convaincante et persuasive, à une politesse languissante, énervée, et qui ne laisse aucun aiguillon dans l'âme des auditeurs.
Celui qui aura bien connu la nature de l'esprit humain saura trouver un juste milieu entre ces deux extrémités. Instruit dans l'art difficile de montrer la vérité aux hommes, il sentira que, même pour leur plaire, il n'est point de moyen plus sûr que de les convaincre; mais il saura ménager la superbe délicatesse de l'auditeur, qui veut être respecté dans le temps même qu'on l'instruit, et la vérité ne dédaignera pas d'emprunter dans sa bouche les ornements de la parole.
Il la dévoilera avec tant d'art, que ses auditeurs croiront qu'il n'a fait que dissiper le nuage qui la cachait à leurs yeux; et ils joindront au plaisir de la découvrir celui de se flatter en secret qu'ils partagent avec l'orateur l'honneur de cette découverte.
Persuadé que, sans l'art du raisonnement, la rhétorique est un fard qui corrompt les beautés naturelles, le parfait orateur en épuisera toutes les sources, et il découvrira tous les canaux par lesquels la vérité peut entrer dans l'esprit de ceux qui l'écoutent; il ne négligera pas même ces sciences abstraites que le commun des hommes ne méprise que parce qu'il les ignore.
La connaissance de l'homme lui apprendra qu'elles sont comme des routes naturelles, et, si l'on peut s'exprimer ainsi, les avenues de l'esprit humain. Mais, attentif à ne pas confondre les moyens avec la fin, il ne s'y arrêtera pas trop longtemps. Il se hâtera de les parcourir avec l'empressement d'un voyageur qui retourne dans sa patrie; on ne s'apercevra point de la sécheresse des pays par lesquels il aura passé; il pensera comme un philosophe, et il parlera comme un orateur.
Par un secret enchaînement de propositions également simples et évidentes, il conduira l'esprit de vérités en vé-
rites, sans jamais lasser ni partager son attention; et, dans les temps mêmes que ses auditeurs s'attendent encore à une longue suite de raisonnements, ils seront surpris de voir que, par un artifice innocent, la simple méthode a servi de preuve, et que l'ordre seul a produit la conviction.
Mais ce sera peu pour lui de convaincre : il voudra persuader, et il découvrira d'abord dans l'étude du cœur humain les caractères différents de la conviction et de la persuasion.
Pour convaincre, il suffit de parler à l'esprit; pour persuader, il faut aller jusqu'au cœur. La conviction agit sur l'entendement, et la persuasion sur la volonté : l'une fait connaître le bien, l'autre le fait aimer; la première n'emploie que la force du raisonnement, la dernière y ajoute la douceur du sentiment; et si l'une règne sur les pensées, l'autre étend son empire sur les actions mêmes.
Tous les cœurs sont capables de sentir et d'aimer; tous les esprits ne le sont pas de raisonner et de connaître.
Pour apercevoir distinctement la vérité, il faut quelquefois autant de lumière que pour la découvrir aux autres. La preuve devient inutile , si l'esprit de celui qui l'écoute n'est pas capable de la comprendre, et un grand orateur demande souvent un grand auditeur, pour suivre le progrès de son raisonnement.
Mais pour régner par la force ou par la douceur du sentiment, il suffit de parler devant des hommes : leur amourpropre prête à l'orateur des armes pour les combattre; sa première vertu est de connaître les défauts des autres, sa sagesse consiste à découvrir leurs passions, et sa force à savoir profiter de leur faiblesse.
C'est par là qu'il achève de surmonter les obstacles qui s'opposent au succès de son éloquence : les âmes les plus rebelles, ces esprits opiniâtres, sur lesquels la raison n'avait point de prise, et qui résistaient à l'évidence même, se laissent entraîner par l'attrait de la persuasion. La passion
triomphe de ceux que la raison n'avait pu dompter; leur voix se mêle avec celle des génies d'un ordre supérieur : les uns suivent volontairement la lumière que l'orateur leur présente, les autres sont enlevés par un charme secret, donl ils éprouvent la force sans en connaître la cause; tous les esprits convaincus, tous les cœurs persuadés, paient également à l'orateur ce tribut d'amour et d'admiration qui n'est dû qu'à celui que la connaissance de l'homme a élevé au plus haut degré de l'éloquence.
Maîtres dans l'art de parler au cœur, ne craignez pas de manquer jamais de figures, d'ornement, et de tout ce qui compose cette innocente volupté dont l'orateur doit être l'artisan.
Ceux qui n'apportent à la profession de l'éloquence qu'une connaissance imparfaite, pour ne pas dire une ignorance entière de la science des mœurs, peuvent craindre de tomber dans ce défaut; destitués du secours des choses, ils recherchent ambitieusement celui des expressions, comme un voile magnifique à la faveur duquel ils espèrent de cacher la disette de leur esprit, et de paraître dire beaucoup plus qu'ils ne pensent.
Mais ces mêmes paroles qui fuient ceux qui les cherchent uniquement, s'offrent en foule à un orateur qui s'est nourri pendant longtemps de la substance des choses mêmes. L'abondance des pensées produit celle des expressions; l'agréable se trouve dans l'utile, et les armes qui ne sont données au soldat que pour vaincre deviennent son plus bel ornement.
Avouons néanmoins qu'il est une science de plaire différente de celle d'émouvoir les passions. L'orateur ne touche pas toujours : son sujet y résiste souvent; mais l'orateur doit toujours plaire , l'intérêt de sa cause le demande toujours.
Telle est la nature de l'esprit humain, qu'il veut que la raison même s'assujettisse à lui parler le langage de l'imagination. La vérité simple et négligée trouve peu d'adorateurs; le commun des hommes la méconnaît dans sa sim-
plicité ou la méprise dans sa négligence; leur entendement se fatigue en vain à tracer les premiers traits du tableau qui se peint dans leur âme , si l'imagination ne lui prête ses couleurs. L'ouvrage de l'entendement n'est souvent pour eux qu'une ligure morte et inanimée; l'imagination lui donne la vie et le mouvement. La conception pure, quelque lumineuse qu'elle soit, fatigue l'attention de l'esprit; l'imagination le délasse , et revêt tous les objets des qualités sensibles dans lesquelles il se repose agréablement.
Il s'élève presque toujours contre ceux qui osent prendre une route nouvelle, et qui veulent aller à l'entendement sans passer par l'imagination. Accoutumé à ne recevoir les impressions de la vérité que quand elles sont accompagnées de ce plaisir secret qu'il prend pour un de ses caractères, il préfère souvent un mensonge agréable à une austère vérité; et son imagination, indignée du mépris de l'orateur qui s'est contenté de parler à l'intelligence, s'en venge souvent sur l'orateur même, et détruit en secret cette conviction qu'il se ilattait d'avoir su produire.
Que cette disposition est favorable aux orateurs, et qu'il est vrai de dire que c'est l'imagination qui a élevé l'empire de l'éloquence, et qui lui a soumis tous les hommes!
C'est par son moyen que l'orateur sait approcher si près de notre âme les images de tous les objets , qu'elle les prend pour les objets mêmes. Elle substitue, pour ainsi dire, les choses aux paroles; ce n'est plus l'orateur, c'est la nature qui parle. L'imitation devient si parfaite qu'elle se cache elle-même; et, par une espèce d'enchantement, ce n'est plus une description ingénieuse, c'est un objet véritable que l'auditeur croit voir, croit sentir et se peindre à lui-même.
Ces miracles de l'art sont des effets de ce pouvoir naturel que la connaissance de l'imagination donne à l'orateur sur l'imagination même. Il n'appartient qu'à lui de faire ce choix si difficile entre des beautés différentes; de savoir quitter le bien pour prendre le mieux; d'enlever, pour ainsi dire, et
de cueillir la première Heur des objets qu'il présente à l'esprit, et d'attraper dans la peinture qui se fait par la parole ce jour, cette lumière, ce moment heureux que le grand peintre saisit et que le peintre médiocre cherche inutilement après qu'il a passé.
Il possède le talent encore plus rare de connaître jusqu'où il faut aller, de savoir garder la modération dans le bien même, de ne passer jamais les bornes presque imperceptibles qui séparent ce qui convient de ce qui ne convient pas, et d'observer en tout l'exacte rigueur de la bienséance.
C'est cette dernière science qui embellit tout ce que l'orateur touche , qui donne des grâces à sa négligence même et qui fait aimer jusqu'à ses défauts; c'est une secrète sympathie qui, attachant l'âme à tous les objets extérieurs, lui fait apercevoir tous les rapports qui les unissent et toutes les différences qui les séparent; ou, si l'on veut, c'est une justesse d'oreille que la moindre dissonance blesse, et qui goûte toute la beauté de l'harmonie, une convenance que l'on sent mieux qu'on ne peut la définir, que l'on trouve en soi-même, et que l'on perd souvent en voulant la chercher; et pour tout dire en un mot, c'est le chef-d'œuvre de l'art des rhéteurs, et c'est néanmoins ce que l'art des rhéteurs ne saurait apprendre.
La nature donne à l'orateur ce génie heureux, cet instinct secret, ce goût sûr et délicat qui sent comme par inspiration ce qui sied et ce qui ne sied pas.
La morale y ajoute la connaissance des sujets sur lesquels il doit exercer ses talents naturels, et 'après lui avoir découvert les préceptes généraux de la rhétorique dans l'étude de l'homme en général, elle lui présente l'homme en particulier comme un second tableau dans lequel il doit chercher les règles particulières de la bienséance.
Attentif à se connaître lui-même, s'il veut prévenir la censure du public, qu'il soit le premier censeur de ses défauts. Le caractère le plus ordinaire de ceux qui déplaisent
aux autres , est de se plaire trop à eux-mêmes. Heureux celui qui a commencé par se déplaire pendant longtemps, qui a pu être frappé plus vivement de ses défauts que ses propres ennemis, et qui a éprouvé, dans les premières années de sa vie, Futile déplaisir de ne pouvoir se contenter lui-même! Il semble que la nature ne lui donne cette inquiétude que pour lui faire mieux goûter le plaisir du succès , et que ce soit à ce prix qu'elle lui fasse acheter la gloire qu'elle lui prépare.
Il joint à ce dégoût de lui-même une heureuse déliance de ses forces : sa modestie fait sans peine ce discernement si pénible à Famour-propre , des sujets qui lui sont proportionnés; ou plutôt, par un amour-propre plus éclairé, pour réussir dans tout ce qu'il entreprend ; il n'entreprend rien qui soit au-dessus de lui ; et il n'oublie jamais que, quelque grand que l'on soit, on paraît toujours médiocre quand on est inférieur à son sujet, et qu'au contraire on parait toujours assez grand quand on a pu remplir toute l'étendue de sa cause.
Si le caractère de son esprit lui refuse la hardiesse des expressions, la véhémence des figures, la rapidité de la déclamation , il ne préférera point , vainement ambitieux , un sublime mal soutenu à une sage et précieuse médiocrité : la justesse d'esprit, la pureté du discours, la dignité de la prononciation, seront son partage; l'égalité de son style suppléera ce qui manque à son élévation; il s'insinuera par la douceur dans l'âme de ceux qui se révoltent contre la fierté dominante des orateurs véhéments ; il saura mettre à profit jusqu'à ses imperfections; elles ne serviront qu'à rendre l'auditeur moins défiant et plus facile à être touché ; sa faiblesse deviendra sa force, et fera partie de son éloquence.
Il n'affectera point la gloire d'une vaste érudition , si la multitude de ses occupations ne lui a pas permis de l'acquérir; ou s'il est assez heureux pour l'avoir acquise, elle perdra dans sa bouche cet air sauvage et impérieux que les
savants lui prêtent, pour reprendre ce caractère de douceur et de modestie que la nature lui avait donné; et par une adroite dissimulation de ses forces, il jouira du précieux avantage d'avoir su mériter l'estime sans exciter la jalousie, et de s'être fait aimer des hommes dans le temps même qu'il les forçait à l'admirer.
Cette noble modestie relèvera l'éclat de toutes ses vertus : c'est elle qui embellit pour ainsi dire la beauté même ; qui répand une bienséance générale sur toutes les paroles de l'orateur , et qui intéresse si fortement ceux qui l'écoutent au succès de son action, qu'au lieu d'en être les juges, ils en deviennent les protecteurs. Ornement naturel de ceux qui commencent, plus estimable encore dans ceux qui sont plus avancés , elle est la vertu de tous les temps et de tous les âges, qui doit accompagner l'orateur dans tout le cours de sa réputation , quoique la môme éloquence ne lui convienne pas toujours, et que le progrès de son style doive imiter celui de ses années.
La jeunesse peut se permettre pour un temps l'abondance des figures, la richesse des ornements, et tout ce qui compose la pompe et le luxe de l'éloquence : cette heureuse témérité, ces efforts hardis d'une éloquence naissante, sont les défauts de ceux qui sont destinés aux grandes vertus. Un style sec et aride est odieux dans la jeunesse, par la seule affectation d'une sévérité prématurée. Malheur à ces génies ingrats et stériles qui prennent la sécheresse pour la justesse d'esprit , la disette pour la modération , la faiblesse pour le bon usage de ses forces, et qui croient que la vertu consiste seulement à n'avoir point de vices !
ïl viendra un âge plus avancé qui retranchera cette riche superfluité : le style de l'orateur vieillira avec lui; ou, pour mieux dire , il acquerra toute la maturité de la vieillesse , sans perdre la vigueur de la jeunesse. Il ne manquera pas même alors de grâces et d'ornements; mais ces grâces seront austères , ces ornements seront graves et majestueux.
Ainsi, suivant toujours les règles de la plus exacte bienséance , il sentira que le moyen le plus sûr de plaire aux autres est de ne sortir jamais de son propre caractère, et de ne parler que d'après soi-même.
Mais, obligé par la nature de son ministère de parler aussi d'après ses parties, il ne s'appliquera pas moins à les connaître, s'il veut remplir les devoirs de l'avocat, et mériter la gloire de l'orateur.
Étudier les inclinations de ses parties , pour les suivre si elles sont justes et pour les réprimer si elles sont déréglées; connaître leur vertu , pour prévenir les juges en leur faveur, et leurs défauts pour détruire ou pour affaiblir le préjugé qui leur est contraire ; examiner avec attention leur naissance et leur état, leur réputation et leur dignité, pour ménager avec art ces avantages équivoques qui peuvent exciter ou la faveur ou l'envie, souvent plus à craindre pour ceux qui les ont qu'à désirer pour ceux qui ne les ont pas, c'est le devoir commun de tous ceux qui portent le nom d'avocat ; mais ce n'est encore qu'une légère idée des obligations de l'orateur.
S'il veut être toujours sûr de plaire et de réussir, il faut que , sans prendre ni les passions ni les erreurs de ses parties, il se transforme, pour ainsi dire, en elles-mêmes; et que, les exprimant avec art dans sa personne, il paraisse aux yeux du public, non tel qu'elles sont, mais tel qu'elles devraient être.
Qu'il imite l'adresse de ces peintres qui savent prêter des grâces à ce que la nature a de plus affreux, et qui, diminuant les défauts sans toucher à la ressemblance, donnent aux personnes les plus difformes la joie de se reconnaître et de se plaire dans leurs portraits.
C'est par le moyen de cette fiction ingénieuse, et sous cette personne empruntée, que l'orateur animé, pénétré, agité des mêmes mouvements que sa partie, ne dira jamais rien qui ne lui convienne parfaitement ; il réunira la don-
ceur et la sagesse de la raison avec la force et l'impétuosité de la passion , ou plutôt la passion de la partie deviendra raisonnable dans la bouche de son défenseur ; et , se renfermant dans l'usage auquel la nature l'avait destinée, elle saura toucher le cœur sans offenser l'esprit.
Ce ne sera plus un seul homme dont le style, toujours le même, ne fait que changer de sujet sans changer de tour.
Il se multipliera, pour ainsi dire; il empruntera autant de formes différentes qu'il aura de causes et de parties d'un caractère différent.
Tantôt sublime et pompeux , son style imitera la rapidité d'un torrent impétueux, ou la majesté d'un fleuve tranquille; tantôt simple et modeste, il saura descendre sans s'abaisser, et, par des grâces naïves et des ornements naturels, délasser l'attention de ceux qui l'avaient à peine suivi dans son élévation.
Il refusera d'orner ce qui ne demande que d'être expliqué. Après avoir porté la lumière dans les longues obscurités d'une procédure ennuyeuse , il se contentera d'arracher les épines qui lui sont naturelles, sans vouloir y mêler mal à propos des fleurs étrangères.
Souvent la véhémence et la triste sévérité de son discours protégera la vertu opprimée , et fera trembler le vice triomphant. Quelquefois, plus facile et plus doux en apparence, mais plus redoutable en effet, il ne s'attachera pas tant à rendre le vice odieux qu'à le rendre méprisable ; mais la nécessité autorisera son ironie, ou du moins l'utilité la fera excuser : la vérité lui servira toujours de fondement, et la sagesse en saura modérer et adoucir l'usage.
Ainsi, prenant successivement toutes sortes de caractères, né pour tous, et réussissant dans chacun comme s'il n'était né que pour celui-là seul , il ne lui restera plus qu'à souhaiter que ce personnage étranger, que la nécessité de son ministère lui impose, n'exige jamais rien de l'avocat qui soit contraire au devoir de l'homme de bien.
Mais s'il éprouve quelquefois ce combat intérieur entre lui-même et sa partie , sa vertu seule le décidera , ou plutôt elle saura le prévenir ; elle rougirait d'avoir pu hésiter un moment entre l'honnête et Futile. Jaloux de sa réputation, il l'estimera trop pour la sacrifier à sa partie; et, sagement infidèle , il acquerra plus de vraie et de solide gloire par un silence judicieux, qu'il n'aurait fait par tous les efforts de son éloquence. Plus heureux en cet état que les anciens orateurs, il n'aura pas besoin de connaître le caractère particulier de ses juges pour être assuré de leur plaire.
Dans ce temps d'une liberté ennemie de la justice, où la qualité de juge était un présent de la naissance plutôt que le prix du mérite ; dans ces assemblées tumultueuses où la raison vaincue par le nombre devait s'estimer heureuse si elle n'était que méprisée sans être punie, l'orateur, qui comptait souvent ses propres ennemis dans le nombre de ses juges , ne pouvait presque espérer un succès favorable s'il ne s'appliquait à découvrir les erreurs du peuple, pour le tromper; ses passions, pour le séduire; ses caprices, pour le flatter ; son faible , pour l'entraîner.
Et lorsque la fortune, lasse de présider aux jugements populaires, voulut remettre l'empire du monde entre les mains d'un seul, pour régner par un homme sur tous les autres hommes, l'orateur trouva souvent tous les défauts du peuple réunis dans son juge avec une autorité encore plus absolue.
Ce fut à la vérité un jour de triomphe, non-seulement pour l'orateur, mais encore pour l'éloquence même, que celui où la fortune prit plaisir à commettre deux héros d'un caractère différent ; ces grands hommes qui ont eu tous deux pour but de régner et de vaincre, l'un par la force des armes, l'autre par les charmes de la parole.
Le conservateur de la république, celui que Rome libre appela le Père de la patrie, parle devant l'usurpateur de l'empire et le destructeur de la liberté. Il défend un de ces
fiers républicains qui avaient porté les armes contre César, et il a César même pour juge.
C'est peu de parler pour un ennemi vaincu en présence du victorieux ; il parle pour un ennemi condamné , et il entreprend de le justifier devant celui qui a prononcé sa condamnation avant que de l'entendre, et qui, bien loin de lui donner l'attention d'un juge, ne l'écoute plus qu'avec la maligne curiosité d'un auditeur prévenu.
Mais il connaît la passion dominante de son juge, et c'en est assez pour le vaincre. Il flatte sa vanité, pour désarmer sa vengeance; et, malgré son indifférence obstinée, il sait l'intéresser si vivement à la conservation de celui qu'il voulait perdre , que son émotion ne peut plus se contenir au dedans de lui-même. Le trouble extérieur de son visage rend hommage à la supériorité de l'éloquence ; il absout celui qu'il avait déjà condamné, et Cicéron mérite l'éloge qu'il donne à César d'avoir su vaincre le vainqueur, et triompher de la victoire.
Quels éloges aurait-il donnés à la modération d'un prince aussi grand que César, mais plus maître de lui-même; qui se rend, non à l'éloquence, mais à la justice; et qui ne partage avec personne la gloire de savoir se vaincre luimême , sans trouble , sans efforts , par la seule supériorité d'une vertu qui a tellement dompté les passions, qu'elle règne sans violence, et qu'elle triomphe sans combat!
Heureux les orateurs qui parlent devant des juges animés de cet esprit, et soutenus par ce grand exemple!
Vous savez qu'ils sont juges , et c'est en savoir assez poulies connaître parfaitement. Ils n'ont point d'autre caractère que celui qu'ils portent dans le tribunal de la justice souveraine ; aucun mélange de passions , d'intérêt , d'amourpropre, n'a jamais troublé la pureté des fonctions de leur ministère : on les a définis quand on a défini la justice, et la personne privée ne se laisse jamais entrevoir sous le voile de la personne publique.
Ne travaillez donc point à concilier leur attention par les vaines ligures d'une déclamation étudiée : un motif plus noble et plus élevé, une vue plus sainte et plus efficace les rend attentifs. Ne recherchez point leur faveur par des artifices superflus ; la raison seule peut la mériter : la bienséance à leur égard est la même chose que le devoir; et rien n'est plus éloquent auprès d'eux que la vertu.
Assurés de leur approbation , ne cloutez point de celle du public.
Ce peuple , cette multitude qui dans le temps qu'elle exerçait elle-même les jugements se faisait craindre aux parties par son caprice, n'est plus terrible qu'aux orateurs par la juste sévérité d'une censure rigoureuse. Ceux qui abusaient de leur ministère dans le temps qu'ils étaient juges ne se trompent presque plus , depuis qu'ils sont devenus simples spectateurs, et le caractère de l'infaillibilité est presque toujours attaché au sentiment de la multitude.
C'est elle qui fait le partage de la réputation entre les grands hommes, et qui, par un juste discernement du mérite , donne des éloges différents aux différentes qualités de ceux de vos confrères dont vous regrettez la perte.
Elle loue dans l'un l'étendue de la science et la profondeur de l'érudition ! ; dans l'autre, une parfaite intelligence des affaires, et une expérience consommée 2. Elle plaint une justesse d'esprit, une force de raisonnement peu commune, dans celui qu'une mort précipitée a enlevé au milieu de sa course 3; et elle admire dans le dernier 4 ce mérite qui n'a paru que parfait, cette élévation dont on n'a remarqué ni le commencement ni le progrès, cette réputation subite qui est sortie tout éclatante de l'obscurité de sa retraite laborieuse.
C'est donc ce jugement, cette approbation du public qui donne le privilège de l'immortalité à vos ouvrages. Vous
1 M. Chuppe. — -. M. Billard. — 3 M. de Tessé. — 4 M. Husson.
jouissez auprès de lui du même avantage qu'auprès de vos juges. Incapable d'être corrompu, il n'applaudit constamment qu'au véritable mérite; mais il lui applaudit toujours. Un grand orateur n'accuse jamais son siècle d'injustice : il sait toujours le rendre juste. La connaissance de l'homme lui fait mépriser ces goûts passagers, qui n'entraînent que les orateurs et les auditeurs médiocres. Elle lui inspire ce goût général et universel, ce goût de tous les temps et de tous les pays, ce goût de la nature qui, malgré les efforts d'une fausse éloquence, est toujours sûr d'enlever l'estime des hommes , et de forcer leur admiration.
La chaste sévérité de son éloquence se contente de ne pas déplaire à l'auditeur, en attaquant avec violence une erreur qui le flatte ; mais elle ne cherche jamais à lui plaire par des vices agréables : elle trouve une route plus sûre pour arriver à son cœur ; et, redressant son goût sans le combattre, elle lui met devant les yeux de véritables beautés , pour lui apprendre à rejeter les fausses.
C'est ainsi que la connaissance de l'homme rend l'orateur supérieur aux jugements des hommes ; c'est par là qu'il devient l'arbitre du bon goût, le modèle de l'éloquence, l'honneur de son siècle , et l'admiration de la postérité ; enfin, c'est par là que son cœur, aussi élevé que son esprit, réunit la science de bien vivre à celle de bien parler, et qu'il rétablit entre elles cette ancienne intelligence, sans laquelle le philosophe est inutile aux autres hommes, et l'orateur à soi-même.