‹ Œuvres de d'Aguesseau (volume 2)Chapitre 7 sur 46 · ÉTUDE DE LA RELIGION · texte numérisé non relu

ÉTUDE DE LA RELIGION

Deux choses peuvent être renfermées sous ce nom :

La première est l'étude des preuves de la vérité de la religion chrétienne.

La seconde est l'étude de la doctrine qu'elle enseigne, et qui est ou l'objet de notre foi, ou la règle de notre conduite.

L'une et l'autre sont absolument nécessaires à tout homme qui veut avoir une foi éclairée, et rendre à Dieu ce culte spirituel, cet hommage de l'être raisonnable à son auteur, qui est le premier et le principal devoir des créatures intelligentes; mais l'une et l'autre sont encore plus essentielles à ceux qui sont destinés à vivre au milieu de la corruption du siècle présent, et qui désirent sincèrement d'y conserver leur innocence en résistant au torrent du libertinage qui s'y répand avec plus de licence que jamais, et qui serait bien capable de faire trembler un père qui vous aime tendrement, si je ne croyais, mon cher lils , que vous le craignez vous-même.

Vous ne sauriez mieux réussir à l'éviter qu'en vous attachant aux deux vues générales que je viens de vous marquer : l'une, de vous convaincre toujours de plus en plus du bonheur que vous avez d'être né dans la seule véritable religion , en vous appliquant à considérer les caractères éclatants qui en démontrent la vérité ; l'autre , de vous remplir le cœur et l'esprit des préceptes qu'elle renferme, et qui sont la route assurée pour parvenir à ce souverain bien que

les anciens philosophes ont tant cherché, et que la religion seule peut nous faire trouver.

Par rapport au premier point, c'est-à-dire l'étude des preuves de la vérité de la religion , je ne crois pas avoir besoin de vous avertir, mon cher fils , que la persuasion , ou la conviction à laquelle on peut parvenir en cette matière par l'étude et par le raisonnement, ne doit jamais être confondue ni même comparée avec la foi qui est un don de Dieu , une grâce singulière qu'il accorde à qui il lui plaît, et qui exige d'autant plus notre reconnaissance que nous ne la devons qu'à la bonté de Dieu qui a bien voulu prévenir en nous la lumière de la raison môme par celle de la foi.

Mais quoique cette conviction et cette espèce de foi humaine qu'on acquiert par l'étude des preuves de la vérité de la religion chrétienne soient d'un ordre fort inférieur à la foi divine qui est le principe de notre sanctification, et quoique la simplicité d'un paysan qui croit fermement tous les mystères de la religion, parce que Dieu les lui fait croire, soit infiniment préférable à toute la doctrine d'un savant qui n'est convaincu de la vérité de la religion que comme il l'est de la certitude d'une proposition de géométrie, ou d'un fait dont il a des preuves incontestables, il est néanmoins trèsutile d'envisager avec attention et de réunir avec soin toutes les marques visibles et éclatantes dont il a plu à Dieu de revêtir et de caractériser, pour ainsi dire , la véritable religion.

Non-seulement cette étude affermit et fortifie notre foi, mais elle nous remplit d'une juste reconnaissance envers Dieu qui a fait tant de prodiges, et dans l'ancienne loi et dans la nouvelle, soit pour révéler aux: hommes la véritable manière de l'adorer et de le servir, soit pour les convaincre de la vérité et de la certitude de cette révélation.

On ne saurait trop se remplir de ces pensées et de ces sentiments dans l'âge où vous êtes, mon cher fils. Vous allez

entrer dans le monde, et vous n'y trouverez que trop de jeunes gens qui se font un faux honneur de douter de tout, et qui croient s'élever en se mettant au-dessus de la religion. Quelque soin que vous preniez pour éviter les mauvaises compagnies, comme je suis persuadé que vous le ferez, et quelque attention que vous ayez dans le choix de vos amis, il sera presque impossible que vous soyez assez heureux pour ne rencontrer jamais quelqu'un de ces prétendus esprits forts qui blasphèment ce qu'ils ignorent. Il sera donc fort important pour vous d'avoir fait de bonne heure un grand fonds de religion , et de vous être mis hors d'état de pouvoir être ébranlé ou même embarrassé par des objections qui ne paraissent spécieuses à ceux qui les proposent que parce qu'elles flattent l'orgueil de l'esprit ou la dépravation du cœur, qui voudrait pouvoir se mettre au large en secouant le joug de la religion.

Ce n'est pas, mon cher fils, que je veuille vous conseiller d'entrer en lice avec ceux qui voudraient disputer avec vous sur la religion. Le meilleur parti, pour l'ordinaire, est de ne leur point répondre, et de ne leur faire sentir son improbation que par son silence. Vous devez même éviter avec soin de paraître vouloir dogmatiser. C'est un caractère qui ne convient point à un jeune homme, et qui ne sert qu'à donner à des libertins le plaisir de le tourner en ridicule , et quelquefois même la religion avec lui. Mais c'est une grande satisfaction pour un jeune homme aussi bien né que vous l'êtes de s'être mis en état de sentir le frivole des raisonnements qu'on se donne la liberté de faire contre la religion ; et de bien comprendre que le système de l'incrédulité est infiniment plus difficile à soutenir que celui de la religion, puisque les incrédules sont réduits à oser dire ou qu'il n'y a point de Dieu, ce qui est évidemment absurde, ou que Dieu n'a rien révélé aux hommes sur la religion , ce qui est démenti par tant de démonstrations de fait qu'il est impossible d'y résister : en sorte que quiconque a bien mé-

PLAN GENEIIAL D ETUDES. 57

dite toutes ces preuves trouve qu'il est non-seulement plus sûr, mais plus facile de croire que de ne pas croire ; et rend grâces à Dieu d'avoir bien voulu que la plus importante de toutes les vérités fut aussi la plus certaine, et qu'il ne lût pas plus possible de douter de la vérité de la religion chrétienne qu'il l'est de douter s'il y a eu un César ou un Alexandre.

C'est pour vous remplir de toutes ces réflexions que je vous conseille, mon cher lils, de lire attentivement quelquesuns des meilleurs ouvrages qu'on ait faits pour prouver cette grande vérité, comme le Traité d'Abbadie, celui de Grotius, les Pensées de M. Pascal, et la seconde partie du Discours de M. Bossuet , évêque de Meaux , sur l'Histoire universelle.

Je voudrais commencer par le premier, parce qu'il embrasse toute la matière , et qu'il descend par degrés de cette première proposition : Il y a un Dieu, jusqu'à celle-ci : Donc la religion chrétienne est la seule véritable religion. Vous trouverez même peu de philosophes qui aient poussé aussi loin que cet auteur les preuves de l'immatérialité et de la spiritualité de l'âme; et comme vous venez d'étudier à fond cette matière , vous ne serez pas fâché de la voir traitée d'une manière moins sèche et plus étendue par un homme qui était en même temps philosophe et orateur.

Cette dernière qualité ne vous plaira peut-être pas tant dans son ouvrage que la première. Son style vous paraîtra souvent trop diffus, et vous pourrez souhaiter plus d'une fois qu'il eût pu imiter la noblesse et la simplicité du style de M. Pascal, autant qu'il a su s'enrichir de ses pensées et les mettre chacune en leur place. Mais vous pourrez passer légèrement sur les endroits qui vous paraîtront trop amplifiés, et vous arrêter principalement à ceux qui méritent d'être médités avec soin et même d'être lus plus d'une fois.

Il serait à souhaiter que cet auteur eût traité avec plus de force et de capacité l'argument des prophéties , quoiqu'il ait fait de très-bonnes réflexions sur cette matière. Mais il n'est

TiiS PREMIÈRE INSTRUCTION.

pas le seul qui soit tombé dans ce défaut, et il est fâcheux que cet argument, que saint Pierre regardait comme la plus grande preuve de la véritable religion, n'ait pas encore été traité aussi solidement et aussi profondément que son importance le méritait. Vous trouverez cependant le nécessaire dans Abbadie; et il vous mettra en état de suppléer ce qui peut y manquer, soit par vos propres réflexions, ou par les conversations que vous pourrez avoir sur ce sujet, si vous le jugez à propos dans la suite , avec des personnes savantes et versées depuis longtemps dans l'étude des saintes Ecritures.

Vous pourrez vous contenter de parcourir son troisième volume, où il traite de la divinité de Jésus-Christ. C'est la partie de son ouvrage qui est la moins bien traitée; et d'ailleurs, quand le corps de la religion a été une fois bien prouvé , la vérité de chaque point particulier est suffisamment démontrée par les preuves générales de la certitude de la révélation. Il ne reste plus que de savoir ce qui a été révélé; et il n'y a personne qui, après avoir lu l'Évangile selon saint Jean , et quelques endroits des Épîtres de saint Paul , puisse douter de bonne foi que l'Écriture inspirée de Dieu même, qui ne peut ni tromper ni être trompé, ne nous représente Jésus-Christ comme Dieu , égal à son père , et n'ayant qu'une môme nature avec lui1.

Quand vous aurez une fois embrassé le système entier des preuves de la vérité de la religion , la lecture du livre de Grotius vous sera aussi utile qu'agréable. Vous y verrez un mélange précieux d'érudition sacrée et profane, par lequel ce savant auteur découvre des semences de vérité jusque dans la Fable même, et fait voir que les plus anciennes tra-

1 C'est le sujet d'un ouvrage intitulé : Divinitas D. N. J. C. manifestata in scripturis et traditione. D'Agucsscau eut beaucoup de part à la publication de ce traité, qui fut imprimé par ses ordres en 1746, comme l'auteur l'explique dans sa préface. Il a pris part aussi à l'ouvrage français du même auteur, qui n'a paru qu'en 1751.

PLAN GÉNÉRAL D'ÉTUDES. o9

ditions qu'il y ait parmi les hommes s'accordent en grande partie avec ce que l'Écriture nous apprend de la création du monde, et avec les idées qu'elle nous donne de la Divinité. Vous y trouverez encore une infinité de réflexions sensées sur les preuves de fait, qui sont les plus grandes de toutes pour convaincre de la vérité de la religion et les plus à portée de tous les esprits. Vous y désirerez peut-être un peu plus d'ordre et d'arrangement dans la manière de développer ses idées; mais un jugement solide, une érudition choisie, et une grande profondeur de raison vous dédommageront pleinement de tout ce que vous pourriez désirer de plus, et peut-être qu'après avoir lu ces deux auteurs , c'est-à-dire Grotius et Abbadie, vous préférerez celui qui pense plus qu'il ne dit à celui qui, quoiqu'il pense bien, parle néanmoins encore plus qu'il ne pense.

Je ne vous dirai rien ici ni des Pensées de M. Pascal, ni du livre de M. l'évêque de Meaux. Je crois que vous les avez lus l'un et l'autre. Mais, quoique vous en ayez déjà pris une teinture dans un âge peu avancé, je crois que vous ferez bien de les relire à présent que votre raison plus formée et votre esprit exercé dans les matières de philosophie vous mettront beaucoup plus en état de profiter pleinement de cette lecture , et surtout d'y prendre ces grandes notions et ces idées sublimes de la religion qui sont comme autant de sources de lumière dont vous ferez ensuite l'application de vous-même à tous les objets que l'étude ou le commerce du monde présenteront à votre esprit.

Si votre courage croit avec le travail, comme je l'espère, vous pourrez, dans la suite des temps, lire aussi quelquesuns des principaux ouvrages des Pères sur la vérité de la religion, tels que le Traité de saint Augustin de la véritable Religion, celui de la Cité de Dieu, etc., et surtout les apologies de ceux qui ont écrit pour sa défense contre les païens st contre les juifs, comme saint Justin, Origène, Tertullicn, etc.

Mais, encore une fois, ce sera votre courage et l'ardeur que vous aurez pour l'étude qui décideront un jour de ces lectures, et il ne faut pas oublier que nous ne parlons ici que de l'ouvrage d'une année.

Pour ce qui est de l'étude de la doctrine que la religion nous enseigne, et qui est l'objet de notre foi ou la règle de notre conduite, c'est l'étude de toute notre vie, mon cher iils. Vous en êtes déjà aussi instruit qu'on le peut être à votre âge, et je vois avec joie que vous travaillez à vous en instruire de plus en plus. Je ne puis donc que vous exhorter à vous y appliquer sans relâche , et à lire pour cela le catéchisme du concile de Trente, les ouvrages de M. Nicole sur le symbole et sur les autres parties de la religion qu'il a traitées, où vous trouverez toujours un accord parfait de la raison et de la foi, de la philosophie et de la religion.

Je ne crois pas avoir besoin de vous recommander la lecture de l'Écriture sainte. Je prie Dieu, mon cher lils, que vous vous y attachiez toujours avec lidélité pendant tout le cours de votre vie. Je vous conseillerai donc seulement , pour vous mieux remplir de toutes les vérités que l'Écriture sainte renferme, de vous prescrire un travail que je regretterai toujours de n'avoir pas fait pendant ma jeunesse : c'est d'extraire des livres sacrés tous les endroits qui regardent les devoirs de la vie civile et chrétienne, de les ranger par ordre, et d'en faire comme une espèce de corps de morale qui vous soit propre. Il y a des auteurs qui ont travaillé sur l'Écriture sainte dans cette vue ; mais je ne suis point d'avis que vous vous serviez de leurs ouvrages , si ce n'est peutêtre après que vous aurez fait le votre, pour voir s'il ne vous sera rien échappé. La grande utilité et le fruit solide de ces sortes de travaux ne sont que pour celui qui les fait soi-même, qui se nourrit par là à loisir de toutes les vérités qu'il recueille , et qui les convertit dans sa propre substance.

Je n'ai garde d'exiger de vous que vous fassiez cet ouvrage dans le terme d'une année. Il faudrait pour cela quitter

toutes vos autres études. Je serai bien content si vous le commencez , et si vous le continuez avec persévérance. C'est un de ces travaux qu'il n'est pas nécessaire d'avoir achevé pour en recueillir le fruit. Il est bon môme qu'il dure longtemps pour le faire avec plus de réflexion et de sentiment, et je ne sais s'il n'y a pas au moins autant d'avantage à le faire qu'à l'avoir fait.

Il ne me reste après cela, pour linir ce premier point qui regarde la religion , que de prier Dieu qu'il continue de répandre sa bénédiction sur l'étude que vous en ferez; qu'il vous préserve de cet esprit de curiosité qui se perd en voulant approfondir des questions vaines, inutiles ou même dangereuses; et qu'il vous inspire ce goût solide de la vérité, qui la cherche avec ardeur, mais avec simplicité, et qui s'occupe tout entier des vérités utiles, bien moins pour les connaître que pour les pratiquer.

Je viens maintenant à ce qui regarde le second objet de votre application, c'est-à-dire l'étude de la jurisprudence.

Page 1