‹ Œuvres de d'AguesseauChapitre 10 sur 29 · LA CENSURE PUBLIQUE. J5A · texte numérisé non relu

LA CENSURE PUBLIQUE. J5A

de ceux qui avaient vieilli avec honneur dans la magistrature, on ne trouve plus aujourd'hui parmi ceux qui entrent dans le sanctuaire de la justice qu'indocilité, que présomption , que jalousie de leurs sentiments , que mépris de ceux des anciens sénateurs?

Autrefois, vous diraient ces grands hommes, le partage de la jeunesse était la pudeur, la retenue, l'application; attentifs à s'instruire des maximes par les avis de ceux qu'une longue expérience faisait regarder comme des oracles, les jeunes sénateurs croyaient que les commencements de la magistrature devaient ressembler à cette école de philosophes où l'on achetait par l'utile silence de quelques années le droit de parler sagement pendant tout le reste de sa vie.

Ils respectaient ceux que l'âge ou la dignité avaient élevés au-dessus d'eux comme les premiers et les plus dignes interprètes de la loi. Recevoir leur doctrine avec une sainte avidité, embrasser leurs avis avec une louable prévention , ne les contredire qu'en tremblant, et ne marquer jamais plus de respect pour leur personne que lorsqu'on se croyait obligé de combattre leurs sentiments : tel était le caractère de ceux que la vertu seule avait initiés dans les mystères de la justice. C'est ainsi que se formaient ces savants , ces vertueux magistrats dont nous admirons encore aujourd'hui les précieux restes. Les vieillards voyaient croître avec plaisir une jeunesse capable de consoler un jour la patrie de leur perte ; ils se flattaient de revivre dans les successeurs de leurs vertus ; et si les hommes étaient mortels , ils espéraient au moins que la dignité de la compagnie serait immortelle.

Mais qui peut remarquer sans douleur combien leurs espérances sont trompées.

À cette modeste timidité qui faisait autrefois la principale recommandation d'un mérite naissant, on a vu succéder une hardiesse téméraire, une hauteur, une intrépidité de décision qui fait souvent trembler les parties, et gémir la

justice. Le privilège de bien juger n'est plus le fruit d'une longue étude , ou l'effet d'une sérieuse méditation ; c'est le présent fortuit d'une dangereuse vivacité, c'est le don de ceux qui croiraient faire injure à la pénétration de leurs lumières, s'ils se permettaient de douter un moment. Tel est le changement que l'esprit a produit dans le monde depuis qu'il en a chassé la raison. Avec elle on a vu sortir l'amour de l'ordre et de la discipline, on a secoué le joug importun du respect, de la discrétion, de la modestie; des hommes nouveaux , auxquels la sévérité de nos pères a longtemps interdit l'entrée de la magistrature, y ont introduit avec eux cette confiance aveugle en soi-même , ce mépris injuste des autres hommes, qui naît dans le sein de l'opulence, qui ne mesure le mérite que par la grandeur des richesses, et qui estime les hommes non parce qu'ils sont, mais par ce qu'ils possèdent.

Accoutumés à voir dès l'enfance l'exemple contagieux de l'utile, de la féconde ignorance de leurs pères, ils dédaignent de se rabaisser jusqu'à vouloir arracher avec peine les ronces et les épines qui environnent une science honorable à la vérité, mais toujours stérile et toujours infructueuse.

Ils ont plus de biens que les autres; ils croient avoir aussi plus d'esprit, plus de lumière, plus d'autorité; et, comme si tout devait céder à l'empire des richesses , ils se persuadent vainement qu'ils ont acheté avec elles le droit d'être savants sans étude, habiles sans expérience, et prudents sans réflexion.

Quelle matière fut jamais plus propre à la censure? Mais elle mériterait un discours tout entier. Passons à d'autres points qui n'exciteraient pas moins le zèle des anciens censeurs, et ne suivons point d'autre ordre que celui de l'importance des sujets, clans une remontrance qui doit être beaucoup plus une effusion du cœur qu'un ouvrage de l'esprit.

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