‹ Œuvres de d'Alembert (volume 3)Chapitre 6 sur 61 · PORTRAIT · texte numérisé non relu

PORTRAIT

nom de très-bonne heure. Cette facilité lui a laissé le temps cle cultiver encore les iDellej-leltres avec quelque succès ; son style, serré , clair et précis , ordinairement facile , sans prétention quoique châtié , quelquefois un peu sec , mais jamais de mauvais gOLit, a plus d'énergie que de chaleur, plus de justesse que d'imagination, plus de noblesse que de grâce.

Livré au travail et à la retraite jusqu'à l'âge de plus de vingtcinq ans , il n'est entré dans le monde que fort tard , et ne s'y est jamais beaucoup plu ; jamais il n'a pu se plier à en apprendre les usages et la langue, et peut-être même met-il une sorte de vanité assez petite à les mépriser : il n'est cependant jamais impoli, parce qu'il n'est ni grossier ni dur ; mais il est quelquefois iîicivil par inattention ou par ignorance. Lescomplimens qu'on lui fait l'embarrassent parce qu'il ne trouve jamais sous sa main les forjnules 2^ar lesquelles on y répond : ses discours n'ont ni galanterie ni grâce; quand il dit des choses obligeantes , c'est uniquement parce qu'il les pense , et que ceux à qui il les dit lui plaisent. Aussi le fond de son caractère est une franchise et une vérité souvent un peu brutes , mais jamais choquantes.

Impatient et colère jusqu'à la violence, tout ce qui le contrarie , tout ce qui le blesse , fait sur lui une impression vive , dont il n'est pas le maître , mais qui se dissipe en s'exprimant : au fond il est très-doux, très-aisé à vivre , plus complaisant même qu'il ne le paraît , et assez facile à gouverner , pourvu néanmoins qu'il ne s'aperçoive pas qu'on en a l'intention ; car son amour pour l'indépendance va jusqu'au fanatisme , au point qu'il se refuse souvent à des choses qui lui seraient agréables, lorsqu'il prévoit qu'elles pourraient être pour lui l'origine de quelque contrainte , ce qui a fait dire avec raison à un de ses amis , qu'il était escla\>e de sa liberté.

Quelques personnes le croient méchant , parce qu'il se moque sans scrupule des sots à prétention qui l'ennuient ; mais , si c'est un mal , c'est le seul dont il est capable : il n'a ni le fiel ni la patience nécessaires pour aller au-delà , et il serait au désespoir de penser que quelqu'un fût malheureux par lui , même parmi ceux qui ont cherché le plus à lui nuire. Ce n'est pas qu'il oublie les mauvais procédés ni les injures, mais il ne sait s'en venger qu'en refusant constamment son amitié et sa confiance à' ceux dont il a lieu de se plaindre.

L'expérience et l'exemple des autres lui ont appris en général -qu'il faut se défier des hommes ; mais son extrême franchise ne lui permet pas de se défier d'aucun en particulier ; il ne peut se persuader qu'on le trompe ; et ce défaut (car c'en est un , quoiqu'il vienne d'un bon principe) en produit chez lui un autre

DE D'ALEMBERT. m

plus grand , c'est d'être trop aisément susceptible des impressions qu'on veut lui donner.

Sans famille et sans liens d'aucune espèce , abandonné de trèsbonne heure à lui-même, accoutumé dès son enfance à un genre de vie obscur et étroit , mais libre ; né , par bonheur pour lui, avec quelques talens et peu de passions , il a trouvé dans l'étude et dans sa gaieté naturelle, une ressource contre le délaissement où il était ; il s'est fait une sorte d'existence dans le monde sans le secours de qui que ce soit, et même sans trop chercher à se la faire. Comme il ne doit rien qu'à lui-même et à la nature, il ignore la bassesse, le manège , l'art si nécessaire de faire sa cour pour arriver à la fortune : son mépris pour les noms et pour les titres est si grand , qu'il a eu l'imprudence de l'afficher dans lin de ses écrits ; ce qui lui a fait, dans cette classe d'hommes orgueilleux et puissans , un assez grand nombre d'ennemis , qui voudraient le faire passer pour le plus vain de tous les hommes ; mais il n'est que fier et indépendant , plus porté d'ailleurs à s'apprécier au-dessous qu'au-dessus de ce qu'il vaut.

Personne n'est moins jaloux des talens et des succès des aTitres, et n'y applaudit plus volontiers , pourvu néanmoins qu'il n'y voie ni charlatanerie ni présomption choquante ; car alors il devient sévère , caustique, et peut-être quelquefois injuste.

Quoique sa vanité ne soit pas aussi excessive que bien des gens le croient, elle n'est pas non plus insensible; elle est même trèssensible, au premier moment, soit à ce qui la flatte, soit à ce qui la blesse ; mais le second moment et la réflexion remettent bientôt son âme à sa place , et lui font voir les éloges avec assez d'indifïérence, et les satires avec assez de mépris.

Son principe est qu'un homme de lettres qui cherche à fonder son nom sur des monumens durables , doit être fort attentif à ce qu'il écrit, assez à ce qu'il fait, et médiocrement à ce qu'il dit. D'Alembert conforme sa conduite à ce principe ; il dit beaucoup de sottises , n'en écrit guère , et n'en fait point.

Personne ne porte plus loin que lui le désintéressement ; mais il n'a ni besoins, ni fantaisies ; ces vertus lui coûtent si peu, qu'on ne doit pas l'en louer, ce sont plutôt en lui des vices de moinsque des vertus de plus.

Comme il y a très-peu de personnes qu'il aime véritablement, et qv!e d'ailleurs il n'est pas fort aflectiieux avec celles qu'il aime, ceux qui ne le connaissent que superficiellement le croient peu capable d'amitié : personne cependant ne s'intéresse plus vivement au bonheur ou au malheur de ses amis ; il en perd le sommeil et le repos , et il n'y a point de sacrifice qu'il ne soit prêt à leur faire.

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