‹ Œuvres de d'Alembert (volume 3)Chapitre 8 sur 61 · PRÉLIMINAIRE · texte numérisé non relu

PRÉLIMINAIRE

JLjE discours préliminaire de rEncyclopédie a été reçu avec une indulgence qui ne fait qu'exciter ma reconnaissance et mon zèle , sans m'aveugler sur ce qui manque à cet ouvrage. J'ai averti , et je ne" saurais trop le répéter, que M. Diderot est auteur du Prospectus de l'Encyclopédie, qui termine ce discours, et qui en fait une partie essentielle : c'est à lui qu'appartient aussi la Table ou le Système fio^uré des connaissances humaines , et l'explication de celle table. J'ai joint de son aveu l'une et l'autre au discours, parce qu'elles ne forment véritablement avec lui qu'un même corps , et que je n'aurais pu les faire aussi bien.

Quoique le succès de l'ouvrage ait été fort au-delà de son mérite et de mes désirs , j'ai eu le bonheur ou le malheur peut-être d'essuyer assez peu de critiques. On m'en a fait quelques unes qui sont purement littéraires, et auxquelles je me crois dispensé de répondre. Que m'importe en effet qu'on estime tant qu'on voudra la rhétorique des collèges, la foule des écrivains latins modernes, la prose de Despréaux, de Rousseau , de La Fontaine, de Corneille, et de tant d'autres poêles j qu'on regarde avec le P. Le Cointe un certain Virgile ( évêque , prêtre ou sacristain ) comme un fort méchant homme , pour nvoir eu raison malgré le pape Zacharie ; qu'on prétende que plusieurs théologiens de l'église romaine n'ont pas fait des efforts réilérés pour ériger en dogmes des opinions absurdes et pernicieuses (telles que celles de l'infaillibilité du pape, et de son pouvoir sur le temporel des rois) 5 qu'on me reproche enfin jusqu'aux éloges que j'ai donnés à quelques grands hommes de notre siècle, dont la plupart n'ont avec moi aucune liaison, et que l'intrigue, l'ignorance ou 1 imbécillité s'efforcent de décrier ou de noircir ? quand le discours préliminaire n'aurait pas d'autre mérite que d'avoir célébré ces auteurs illustres, ce mérite sera de quelque valeur aux yeux de la postérité , si les faibles productions de ma plume parviennent jusqu'à elle. Elle me saura gré d'avoir eu le courage d'être juste, malgré Tenvie , la cabale, les petits talens, leurs panégyristes et leurs Mécènes.

On m'a fait d'autres reproches beaucoup plus graves; leur importance ne me permet pas de les taire , mais aussi leur injustice me dispense d'en parler sur le ton d'une apologie sérieuse. En effet, que répondre à un critique qui m'accuse d'avoir cherché dans la formation de la société, plutôt que dans des hypothèses arbitraires, non l'essence, mais les notions du bien et du mal; de n'avoir pas examiné commentim homme né et abandonné dans une île déserte se formerait des idées de vertu et de vice, c'est à-dire, comment un être romanesque s'instruirait de ses devoirs envers des êtres inconnus ; d'avoir pensé d'oprès rcxpcrlence , l'histoire et la raison, que la notion des

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vices et des vertus morales a précédé dans les païens la connaissance du vrai Dieu ; d'avoir dispensé Thonime de ses devoirs envers l'Etre suprême, quoique je parle à plusieurs reprises de ses devoirs 5 d'avoir regardé les corps comme cause efficiente de nos sensations, quoique j'aie dit expressément qu'ils n'ont avec nos sensations aucun rapport ; d*avoir cru que la spiritualité de l'âme et l'existence de Dieu étaient des vérités assez claires pour ne demander que des preuves trèscourtes j de n'avoir point parlé a^sez au long de la religion chrétienne, dont je pouvais même me dispenser de parler absolument, puisqu'elle est d'un ordre supérieur au système encyclopédique des connaissances humaines; d'avoir dégradé la religion naturelle, en avançant que la connaissance qu'elle nous donne de Dieu et de nos devoirs est fort imparfaite ; d'avoir dégradé en même temps la révélation, pour avoir accordé aux théologiens la faculté de raisonner j d'avoir enfin admis avec Pascal (qui devrait pourtant être une grande autorité pour mon adversaire) des vérités qui, sans être opposées, vont les unes au cœur , et les autres à l'esprit ? Telles sont les objections que n'a pas rougi de me faire un journaliste plus orthodoxe peut-être que logicien , mais certainement plus malintentionné qu'orthodoxe. Pour y répondre , il suffit de les exposer , et de dire à ma nation ce que disait au peuple romain cet agriculteur accusé de maléfice : bénéficia me a , Quintes , hœc &unt.

Il faut avouer que si dans le siècle oii nous sommes , le ton d'irréligion ne coûte rien à quelques écrivains , le reproche d'irréligion ne coûte rien à quelques autres. Soyez chrétiens, pourrait-on dire à ces derniers, mais à condition que vous le serez assez pour ne pas accuser légèrement vos frères de ne le point être.

Il ne me reste plus qu'un mot à dire sur cet ouvrage. Quelques personnes ont affecté de répandre , à la vérité sourdement , et sans preuves , que le plan m'avait été fourni par les ouvrages du chancelier Bacon. Un court éclaircissement sur cette imputation mettra le lec^teur en état d'en juger. Ce discours a deux parties j la première a pour objet la généalogie des sciences , et la seconde est l'histoire philosophique des progrès de l'esprit humain depuis la renaissance des lettres. Dans cette dernière partie il n'y a pas un seul mot qui appartienne au grand homme dont on m'accuse d'être le copiste. L'exposition et le détail de l'ordre généalogique des sciences et des arts, qui compose presque en entier la première partie, n'appartient pas davantage à Bacon. J'ai seulement emprunté , vers la fin de cette première partie, quelques unes de ses idées, en très-petit nombre, sur l'ordre encyclopédique des connaissances humaines , qu'il ne faut pas confondre , comme je l'ai prouvé, avec la généalogie des sciences 3 à ces idées que Bacon m'a fournies , et dont je n'ai point dissimulé que je lui étais redevable, j'en ai joint beaucoup d'autres que je crois m'être propres, et qui sont relatives à ce même ordre encyclopédique. Ainsi le peu que j'ai tiré du chancelier d'Angleterre est renfermé dans quelques lignes de ce discours, comme il est aisé de s'en convaincre en jetant les yeux sur l'arbre encyclopédique de

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Bacon (i); et, ce qu'il ne faut pas oublier, j'ai eu soin d'avertir expressément de ce peu que je lui dois. Voilà à quoi se réduit le prétendu plagiat qu'on me reproche : mais ce discours a eu le bonheur de réussir j il fallait bien tâcher de me l'ôter.

(i) Cet arbre du chancelier Bacon est imprime' à la fin du Discours. J'invite le lecteur h faire la comparaison. Il ne faut pas confondre avec le Discours préliminaire de rEncyclopedie , le Système figure qui est à la tin, et qu'on a reconnu expresse'ment être tiic en grande partie du chancelier Bacon, quoiqu'il s'y trouve encore des diflérences considérables.

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