‹ Œuvres de d'Alembert (volume 4)Chapitre 128 sur 165 · SUR LE GOUT · texte numérisé non relu

SUR LE GOUT

pas toujours d'accord , ne vaudrait-il pas mieux s'en tenir dans tous les cas à la première décision que le sentiment prononce ? Quelle triste occupation de chicaner ainsi avec son propre plaisir I et quelle obligation aurons-nous à la philosophie , quand son effet sera de le diminuer? Nous répondrons avec regret, que tel est le malheur de la condition humaine : nous n'acquérons guère de connaissances nouvelles que pour nous désabuser de quelque illusion agréable , et nos lumières sont presque toujours aux dépens de nos plaisirs. La simplicité de nos aïeux était peut-être plus fortement remuée par les pièces monstrueuses de notre ancien théâtre , que nous ne le sommes aujourd'hui par la plus belle de nos pièces dramatiques; les nations moins éclairées que la nôtre ne sont pas moins heureuses , parce qu'avec moins de désirs elles ont aussi moins de besoins , et que des plaisirs grossiers ou moins raffinés leur suffisent : cependant nous ne voudrions pas changer nos lumières pour l'ignorance de ces nations et pour celle de nos ancêtres. Si ces lumières peuvent diminuer nos plaisirs, elles flattent en même temps notre vanité ; on s'applaudit d'être devenu difficile , on croit avoir acquis par là un degré de mérite. L'amour-propre est le sentiment auquel nous tenons le plus, et que nous sommes le plus empressés à satisfaire ; le plaisir qu'il nous fait éprouver n'est ^as , comme beaucoup d'autres, l'effet d'une impression subite et violente , mais il est plus continu, plus uniforme et plus durable , et se laisse goûter à plus longs traits.

Ce petit nombre de réflexions paraît devoir suffire pour justifier l'esprit philosophique des reproches que l'ignorance ou l'envie ont coutume de lui faire. Observons en finissant, que quand ces reproches seraient fondés , ils ne seraient peut - être convenables , et ne devraient avoir de poids que dans la bouche des véritables philosophes ; ce serait à eux seuls qu'il appartiendrait de fixer l'usage et les bornes de l'esprit philosophique, comme il n'appartient qu'aux écrivains qui ont mis beaucoup d'esprit dans leurs ouvrages , de parler contre l'abus qu'on en peut faire. Mais le contraire est malheureusement arrivé; ceux qui possèdent et qui connaissent le moins l'esprit philosophique, en sont parmi nous les plus ardens détracteurs , comme la poésie est décriée par ceux qui n ont pu f réussir, les hautes sciences par ceux qui en ignorent les premiers principes y et notre siècle par les écrivains qui lui font le moins d'honneui'.

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