‹ Œuvres de d'Alembert (volume 4)Chapitre 142 sur 165 · AU SUJET DE LA COMÉDIE DES PHILOSOPHES · texte numérisé non relu

AU SUJET DE LA COMÉDIE DES PHILOSOPHES

A M. DE TRESSAN , en réponse a sa lettre.

\Jn ne peut être plus sensible que je le suis, mon cher et il-lustre confrère , aux mouvemens que vous avez bien voulu vous donner pour demander justice de l'insulte grossière et scan- <.laleuse faite à Rousseau , en présence du roi de Pologne ; la lettre que vous avez reçue à cette occasion de sa majesté , est digne de son amour pour la décence et pour la vertu , de l'élévation de son âme et de l'étendue de ses lumières. Il a honoré les lettres en les cultivant; il a honoré particulièrement Rousseau en combattant ses opinions ; et c'est manquer au respect que l'on doit à sa majesté , que d'outrager un écrivain vertueux , celui contre lequel elle a écrit avec tant de politesse et d'estime. La réparation que le roi de Pologne fera faire à cette occasion à Rousseau , sera un beau trait de plu5 dans une vie aussi glorieuse que la sienne , et aussi remplie de belles et grandes actions. Permettez-moi , au reste , mon cher et illustre confrère , de vous faire observer que sa majesté n'est pas bien informée , <piand elle croit que l'insulte faite à Rousseau n'a rien de commun avec les feuilles de Fréron ; elle ignore sans doute l'indignité et la brutalité avec laquelle Fréron s'est déchaîné en toute occasion contre Rousseau. H est vrai que des satires grossières , sans modération et sans esprit, sont faites pour tomber d'elles-

DISCUSSION RELATIVE A J. J. ROUSSEAU. 459 mêmes : mais quand un auteur , assez vil pour prostituer ainsi sa plume, se pare de la protection prétendue qu'un grand roi lui accorde, ceux qui sont assez lâches pour l'imiter ne font pas réflexion qu'un prince si éclairé et si sage ignore l'abus qu'on fait de son nom ; et ils osent s'oublier jusqu'à insulter en sa présence les hommes de lettres qu'iLestime le plus. Je suis cependant bien éloigné , mon cher confrère , de vouloir priver Fréron des bontés que sa majesté a pour lui ; qu'il en jouisse et qu'il en fasse , s'il le peut , un meilleur usage : mais je vois que le roi ^e Pologne , si digne d'entendre la vérité , n'est pas assez heureux pour qu'on la lui dise toujours. Puisque vous avez eu occasion , mon cher et illustre confrère , de parler à sa majesté de l'intérêt que je prends à l'honneur des gens de lettres outragés en la personne de Rousseau , permettez-moi de la remercier très- Immblement, par votre bouche, des égards qu'elle a bien voulu avoir à mes représentations , et de mettre à ses pieds le profond respect dont je suis pénétré pour ses lumières et ses vertus. Permettez-moi aussi de témoigner à madame la marquise de Bassompierre toute ma reconnaissance ; elle est bien digne de la confiance du roi , par la manière dont elle en use, et par la droiture de son esprit et de son cœur. Adieu , mon très-cher et trèsillustre confrère , soyez persuadé de l'attachement inviolable et de l'estime distinguée que je vous conserverai toute la vie. Votre très-humble, etc.

A M. DE SOLIGNAC , secrétaire de l'académie de Nancy.

iVj.ONS[EUR le président Hénault vient , monsieur , de me faire en votre nom, une proposition qui aurait lieu de me surprendre, si j'avais l'honneur d'être connu de vous. Bien loin d'accepter , dans la société royale de Nancy, la place que l'on veut ôter à M. Palissot, ]e me réunis à Rousseau pour souhaiter qu'il la conserve et qu'il se corrige. Je ne connaissais pas même de nom M. Palissot avant la faute qu'il vient de faire ; M. le comte de Tressan m'a appris , par une même lettre , la comédie jouée à Nancy , et la justice qu'il en avait demandée au roi : ayant pour Rousseau l'estime que ses talens et sa vertu méritent , j'ai fait , monsieur, dans ma réponse à M. de Tressan, ce que vous auriez fait vous-même ; je l'ai confirmé dans les dispositions louables oii il me paraissait être de solliciter une juste réparation pour Rousseau. Je ne pensais plus à tout cela ; et je n'en avais parlé que très-légèrement à Rousseau , lorsque M. le comte de Tressan m'a appris , par une seconde lettre , que la comédie était imprimée sans permission; il m'a en même temps envoyé copie

46o DISCUSSION

de la lettre qu'il a écrite au roi de Pologne pour demander une sévère et authentique justice de cette nouvelle infraction. Yous voyez, monsieur, que dans cette affaire je n'ai pas eu besoin d'exciter M. le comte de Tressan , je n'ai eu que celui de l'approuver. Mais à peine Rousseau a-t-il été informé de l'orage prêt à fondre sur M. Palissot, qu'il a sur-le-champ écrit à M. le comte de Tressan pour demander la grâce du coupable. Ainsi vous voyez, monsieur, que M. le comte de Tressan, Rousseau et moi , nous avons fait chacun ce que nous devions. J'ai dû, en qualité d'ami de Rousseau , désirer qu'on lui fît justice ; mais j'approuve encore davantage le parti qu'il prend de pardonner , et que j'aurais certainement pris à sa place si l'affaire m'eut regardé personnellement. Peut-être , monsieur , que dans une académie dont les Montesquieu ont été et dont les Fontenelle sont encore , on aurait pu se moins presser de recevoir M. Palissot et quelques autres , dont le mérite se borne à un trèsfaible talent pour la satire ; mais il faut espérer qu'ils mériteront lin jour cet honneur par de meilleurs ouvrages, et que d'honnêtes gens pourront alors regarder le titre de leur confrère comme un titre vraiment flatteur.

A M. DE TRESSAN, en képonse a sa lettre.

«J E n'ai lu, monsieur, ni l'ancienne ni la nouvelle Diinciade ^ ni l'article dont vous parlez ; je n'ai aucune liaison avec les éditeurs des nouvelles encyclopédies , soit d'Yverdun , soit de Genève ; ainsi je ne puis ni ne dois leur envoyer votre lettre. Tqut le monde sait d'ailleurs , et je suis surpris , monsieur, que vous paraissiez l'ignorer , que je n'ai point été l'éditeur des dix derniers volumes de l'Encyclopédie ancienne , ni par conséquent de celui qui renferme l'article parade ; aussi l'imputation trèsinjuste en elle-même , de vous avoir attribué faussement cet article , ne peut tomber sur moi , et le public ne pensera jamais à m'en faire l'application. Je pense donc que si vous jugez nécessaii'e d'avoir recours à quelqu'un pour rendre votre lettre publique , c'est à l'éditeur des dix derniers volumes de l'Encyclopédie , et non pas à moi que vous devez vous adresser. Mais je pense en même temps , monsieur, que si vous jugez honnête et convenable de publier cette lettre telle qu'elle est, ce que je vous laisse à examiner, vous n'avez besoin.de personne pour la faire paraître , et que vous ne devez même pour cela vous adresser à personne. Il me semble seulement qu'il serait bon que vous communiquassiez votre lettre à la personne que vous voulez disculper, pour savoir si elle en sera contente. Quant à moi , je vous prie,

monsieur , en cas que vous preniez le parti de donner voire lettre au public, de vouloir bien ne pas me faire présager l'espèce de reproche indiscret que vous paraissez faire à l'éditeur des derniers volumes, d'avoir imprimé votre article. Je pourrais ajouter ici beaucoup d'autres réflexions ; mais l'affaire dont il s'agit n'est pas de nature à se traiter par écrit; et je vous prie même de n'en plus parler , laissant à votre décision la conduite que vous devez tenir. Toutes ces raisons , monsieur , me paraissent plus que suffisantes pour me déterminer à vous renvoyer la lettre que vous m'avez fait l'honneur de me communiquer ; je vous remercie d'ailleurs de votre confiance , et je vous prie d'être persuadé de la rejponnaissance avec laquelle j'ai l'honneur d'être , Votre très-humble , etc.

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