‹ Œuvres de d'Alembert (volume 4)Chapitre 148 sur 165 · AUX CHAMPS ÉLYSÉES · texte numérisé non relu

AUX CHAMPS ÉLYSÉES

CHRISTINE

Ah! vous voilà, mon cher Descartes? Que je suis ravie de vous revoir après une si longue absence I

DESCARTES

Depuis près d'un siècle que nous sommes ici tous deux, il n'a tenu qu'à vous de m'y retrouver beaucoup plus tôt. Mais je ne suis pas surpris que vous m'ayez laissé à Técart. Vous savez que sur la terre même , les princes et les philosophes ne vivent pas beaucoup ensemble ; s'ils se recherchent quelquefois , c'est par le sentiment passager d'un besoin réciproque , les princes pour s'instruire , les philosophes pour être protégés , les uns et les autres pour être célèbres ; car chez les rois , et même chez les sages , la vanité se tait rarement. Mais quand une fois on est arrivé dans le triste et paisible séjour oii nous sommes , rois et philosophes n'ont plus rien à prétendre., à espérer ni à craindre les uns des autres ; ils se tiennent donc chacun de leur côté ; cela est dans l'ordre.

CHRISTINE

Quelque froideur que vous me fassiez paraître , et quelque indifférence que vous me reprochiez à votre égard, j'ai toujours conservé pour vous dessentimens de reconnaissance et d'estime ; . et ces sentimens viennent d'être réveillés par des nouvelles que j'ai à vous apprendre , et qui jîourront vous intéresser.

DESCARTES

Des nouvelles qui m'intéresseront ! cela sera difficile. Depuis que je suis ici , j'ai souvent entendu les morts converser entre eux ; ils débitaient ce qui s'est passé sur la terre depuis que je l'ai quittée ; j'ai tant appris de sottises que je suis dégoûté de nouvelles. D'ailleurs comment voulez-vous que je me soucie de ce qui se passe là haut depuis que je n'y suis plus ? j'y prenais

' Ce dialogue a ete' la à TAcademie Française, îc jeudi 7 mars 1771, en pre'sence du roi de Suède.

DIALOGUE ENTRE DESCARTES, etc. 469 bien peu de part quand j'y étais. Celait pourtant une grande époque , celle de la fameuse guerre de trente ans , et des célèbres négociations qui l'ont suivie ; on faisait alors les plus grandes et les plus belles actions ; on s'égorgeait et on se trompait d'un bout de l'Europe à l'autre ; c'était , à ce qu'on dit , le temps des grands princes , des grands généraux et des grands ministres ; je ne prenais part ni à leurs illustres massacres, ni à leurs augustes secrets , et je méditais paisiblement dans ma solitude.

CHRISTINE. 1

Vous n'en faisiez pas mieux ; un sage comme vous aurait pu être beaucoup plus utile au monde. Au lieu d'être enfermé dans \oire poêle au fond de la Nord-Hollande, occupé de géométrie, de physique , et quelquefois , soit dit entre nous , d'une métaphysique assez creuse , vous auriez bien mieux fait d'aller dans les armées et dans les cours , et d'y persuader aux hommes d'y vivre en paix.

DESCARTES

J'y aurais vraiment été bien reçu I persuader aux hommes de ne pas s'égorger, surtout quand ils ne savent pas pourquoi ils s'égorgent ! quand on est réduit à prouver des choses si claires , c'est perdre sa peine que de l'entreprendre. Je me souviens de ce qui arriva pendant la guerre de Vespasien et de Yitellius, à un certain philosophe dont parle Tacite ; il s'avança entre les deux armées qui étaient en présence , et voulut, par une belle déclamation contre la guerre, leur persuader de mettre bas les^ armes et de s'en aller chacune de leur côté. Le philosophe fut bafFoué et roué de coups , et on se battit mieux que jamais.

CHRISTINE

On assure que vous seriez plus content de l'espèce humaine. Tous les morts qui viennent ici depuis quelque temps , et les philosophes même qui nous arrivent , convierment que les esprits s'éclairent , et que la raison fait des progrès.

DESCARTES

Si elle en fait , c'est , je crois , bien insensiblement. Il est inconcevable avec quelle lenteur les nations en corps cheminent vers le bien et le vrai. Jetez les yeux sur l'histoire du monde , depuis la destruction de l'Empire romain jusqu'à la renaissance des lettres en Europe ; vous serez effrayée du degré d'abrutissement oii le genre humain a langui pendant douze siècles.

CHRISTINE

Les peuples cheminent lentement , il est vrai ; mais enfin ils

cheminent, et ils arrivent tôt ou tard. La raison peut se comparer à une montre ; on ne voit point marcher l'aiguille , elle marche cependant , et ce n'est qu'au bout de quelque temps qu'on s'aperçoit du chemin qu'elle a fait; elle s'arrête à la vérité quelquefois , mais il y a toujours au dedans de la montre un ressort qu'il suffit de mettre en action pour donner du mouvement à l'aiguille.

DESCARTES

A la bonne heure ; tout ce que je sais , c'est que de mon temps l'aiguille n'allait guère ; le ressort même , s'il y en avait un , était si relâché , que je l'ai cru détruit pour jamais , tant j'ai essuyé de contradictions et de traverses pour avoir voulu enseigner aux hommes quelques vérités de pure spéculation , et qui ne pouvaient troubler la paix des États.

CHRISTINE

Ce temps de dégoût et de disgrâce est passé pour vous ; on vous rend enfin justice ; on vous rend même les honneurs qui vous sont dus.

DESCARTES

On m'a tourmenté pendant que je pouvais y être sensible ; on îne rend des honneurs quand ils ne peuvent plus me toucher ; la persécution a été pour ma personne , et les hommages sont pour mes mânes. Il faut avouer que tout cela est arrangé le mieux du monde pour ma plus grande satisfaction.

CHRISTINE

Heureusement pour l'honneur du genre humain , on ne traite pas toujours avec la même injustice les hommes dont les taîens illustrent leur patrie. Je viens d'apprendre qu'en France même , et dans le moment oii je vous parle , une société considérable de gens de lettres élève une statue au plus célèbre écrivain de la nation ; on ajoute, que des personnes respectables par leur rang et par leurs lumières, tant en France que dans les pays étrangers , font à cette louable entreprise l'honneur d'y concourir.

DESCARTES

Cela est vrai ; mais savez-vous ce que j'apprends de mon côté ? On dit qu'il se trouve en même temps des hommes qui voudraient bien décrier cet acte de patriotisme, par une raison qu'ils n'osent à la vérité dire tout haut ; c'est que lliomme de génie , qui est V objet de ce monument , aura la satisfaction de le voir et d'en jouir. Ces dispensateurs équitables de la gloire demandent pourtjuoi on n'érige pas plutôt des statues à Corneille , à Racine et

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à Molière ; et ils le demandent, parce que Corneille , Racine et Molière sont morts ; ils n'auraient eu garde de faire la question du vivant de ces grands hommes , dont le premier est mort pauvre , le second dans la disgrâce , et le troisième sans sépulture.

CHRISTINE

On pourrait , ce me semble , représenter l'Envie , égorgeant d'une main un Génie vivant , et de l'autre offrant de l'encens à un Génie qui n'est plus. Mais laissons là ces hommes si zélés pour honorer le mérite , à condition qu'il n'en saura rien ; et ne parlons que de ce qui vous concerne. Si on a eu le tort de vous avoir oublié long-temps, il semble qu'on veuille aujourd'hui réparer cet oubli d'une manière éclatante. Savez-vous qu'on vous élève actuellement un mausolée ?

DESCARTES

Un mausolée, à moi ! La France me fait beaucoup d'honneur; mais il me semble que si elle m'en jugeait digne, elle aurait pu ne pas attendre cent vingt ans après ma mort.

CHRISTINE

Vous faites vous-même bien de l'honneur à la France , mon cher philosophe , en croyant que c'est elle qui pense à vous élever un monument. Elle y songera bientôt sans doute , et il s'en offre une belle occasion ; car on reconstruit actuellement avec la plus grande magnificence l'église oii vos cendres ont été apportées S et il me semble qu'un monument à l'honneur de Descales décorerait bien autant cette église, que de belles orgues ou une belle sonnerie'. Mais, en attendant , on vous érige uu mausolée à Stockholm , dans le pays oii vous avez été mourir^. C'est à un jeune prince qui règne aujourd'hui sur la Suède, que vous avez cette obligation. Je n'ai point eu, comme vous savez, l'ambition de me donner un héritier ; mais que j'aurais été empressée d'en avoir , si j'avais pu espérer que le ciel m'accordât un tel prince pour fils! Je m'intéresse vivement à lui par tout ce que j'entends dire de ses lumières , de ses connaissances , de

' Sainte-Geneviève.

' M. le comte d'Angivilliers, directeur gênerai des bâtiniens, a tâche d'acquitter la dette de la France, par la statue en pied qu'il a fait faire à Descaries, et qu'on a vue en 1777 au salon du Louvre. Mais on cherchera tou- ]Ours à Sainte-Geneviève le mausole'e de ce philosophe , comme on cherchera H Saint-Etienne-du-Mont ceux de Racine et de Pascal, à Saint-Roch celui de Pierre Corneille, à Saint -Eustache celui de La Fontaine, et dans vingt autres Eglises celui de tant d'autres hommes chers aux lettres et à la patrie.

^ Ce mausolée a cië en effet érigé dans TEglise de Saint Olof, à Stockholm , par ordre du roi de Suède.

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