DISCOURS DE THRASEA CONTRE TIMARCHUS
« x^'expérience nous apprend , sénateurs , que les gens de bien " savent tirer des fautes d'autrui de sages lois et de bons ») exemples. La loi Cincia est née de la licence des orateurs; la » loi Julia, de la brigue des candidats; la loi Calpurnia , de ») Tavarice des juges ; car le délit précède la punition , et Ton ne » se corrige qu'après une faute. Opposons donc à ce nouvel » orgueil des provinces une résolution digne de la sagesse et de » la vigueur romaine; nos alliés, sans perdre notre protection, »> apprendront que chacun de nous a pour juges ses seuls con- » citoyens.
» Autrefois on envoyait non-seulement un consul, un pré- » teur, mais de simples particuliers , pour visiter les provinces « et nous rendre compte de leur fidélité ; elles redoutaient ce » rapport. Aujourd'hui nous les flattons, nous les caressons; > leur volonté dicte nos accusations ou nos remercîmens. Que •> les accusations leur restent comme une faible marque de leur » crédit; mais réprimons les louanges fausses et bassement ex- » primées, comme nous ferions la cruauté ou l'injustice.
» On a plus souvent tort en obligeant qu'en offensant le » peuple ; il déteste même quelques vertus , la sévérité inflexible , » la fermeté inexorable à la faveur. Aussi nos magistrats , » d'abord irréprochables, fléchissent à la fin , ambitionnant les » suffrages comme des candidats ; qu'on anéantisse ces suffrages , ♦) les gouverneurs seront plus justes et plus fermes ; l'accusation >> de péculat a mis un frein à l'avarice ; la suppression de ces >» actions de grâces en mettra un à l'ambition . »
Conjuration de Pison, et supplice des conjurés.
L'année des consuls Nerva et Vestinus vit naître et grossir en peu de temps une conjuration , oîi des sénateurs, des chevaliers, des soldats , et jusqu'à des femmes, entrèrent à l'envi , par haine pour l'empereur, et par intérêt pour Pisoii. Issu de la maison Calpurnia, et tenant , du côté paternel, à un grand nombre de
* Le Cretois Timarchus était accusé d'axoir dit qu'il dépendait de lui d( faire rendre grâce par le sénat aux gonverncnrs romains de TiJe de Crète.
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familles illiisires, Pi son , par des qualités réelles ou apparentes, s'était fait un nom parmi le peuple. Servant les citoyens de son éloquence , libéral envers ses amis , honnête et affable pour les indifférens même, il possédait jusqu'aux dons du hasard, une figure agréable et une taiUe avantageuse ; mais , déréglé dans ses mœurs et dans ses plaisirs, il s'abandonnait à la mollesse, à la dépense, et quelquefois au luxe. Il n'en était que plus cher à la multitude , à qui la douceur du vice fait haïr un maître austère et rigoureux.
Ce ne fut point l'ambition du chef qui donna naissance à la conjuration * il est même difficile de démêler, parmi tant de complices, le premier instigateur. Les plus ardens , à en juger par leur mort courageuse, furent Subrius Flavius, tribun d'une cohorte prétorienne, et Sulpicius Asper, centurion; le poëte Lucain , et Plautius Latéranus, consul désigné , s'y portèrent avec une haine violente ; Lucain, par ressentiment contre Néron, qui le privait de sa gloire de poète (tSs), lui défendant, par jalousie, de publier ses vers; Latéranus, sans motif de vengeance, mais par amour pour l'Etat. Les sénateurs Flavius Scevinus et Afranius Quintianus entrèrent les premiers dans ce terrible complot, contre l'idée qu'on avait d'eux; car Scevinus, énervé par le luxe, était comme engourdi dans le sommeil. Quintianus, livré à des débauches infâmes, et déchiré p^ Néron dans une satire , cherchait à se venger.
Les discours qu'ils tenaient entre eux et leurs amis sur les crimes de Néron , sur la chute prochaine de l'Empire , et la nécessité de faire un choix pour le relever, attirèrent bientôt Tullius Sénécion, Cervarius Proculus , Yulcatius Araticus , Julius Tigurinus, Munatius Gratus, Antonius Natalis , Martius Festus , chevaliers romains. Sénécion s'exposait le plus, comme courtisan de l'empereur, et feignant encore de l'aimer; Natalis était le confident de Pison : l'espérance d'un changenient animait les autres. Outre Subrius et Sulpicius, que j'ai nommés, d'autres hommes de guerre s'y joignirent, Granius Silvanus et Statius Proximus, tribuns des cohortes prétoriennes; Maximus Scaurns etPaulus Venetus, centurions. Mais les conjurés mettaient leur principale force dans Fenius Rufus , préfet du prétoire , qui jouissait de l'estime publique; Tigellinus, plus cher à l'empereur par sa cruauté et ses débauches, le noircissait auprès de Néron , à qui même il le faisait craindre , comme ayant été l'amant d'Agrippine , et désirant de la venger. Assurés d'un tel complice par sa propre bouche, les conjurés pensèrent au temps et au lieu de l'exécution. On assurait que Subrius Flavius s'était olTert de poignarder INéron lorsqu'il chanterait sur le théâtre ,
f>u iorsqu'ayaut mis le feu au palais, il courrait la nuit san» gardes. Ici la facilité de l'égorger sans témoins , là an contraire l'honneur d'en avoir un grand nombre, agitaicMit cette âme courageuse; mais le désir de l'impunité l'arrêtait; obstacle éternel des grandes entreprises.
Tandis que les conjurés flottaient de l'espérance à la crainte, une femme nommée Épicharis , jusqu'alors peu honnête , instruite , on ne sait par quel moyen , les encourage et les presse ; lasse de leurs lenteurs , et se trouvant en Campanie , elle tâche d'ébranler et d'attirer les commandans de la flotte de Misène. Le chiliarque Volusius Proculus , l'un des assassins d'Agrippine, ne se trouvait pas assez payé d'un si grand forfait. Connu d'Epicharis , ou lié récemment avec elle , il se plaignit d'avoir servi Néron en pure perte , et parut disposé à s'en venger dans l'occasion. Épicharis se flatta de le gagner, et plusieurs autres avec lui ; la flotte offrait des occasions fréquentes et favorables , parce que Néron aimait à se promener en mer près de Pouzzoles et de Misène. Épicharis s'ouvre donc à Proculus , lui rappelle tous les crimes de l'empereur , lui dit que le sénat pensait à délivrer l'État de ce monstre ; qu'on lui demandait son secours et ses plus braves soldats, et qu'il en serait dignement récompensé. Elle lui cacha cependant les noms des conjurés ; ce qui rendit inutile la délation de Proculus , quoiqu'il eut révélé à Néron tout ce qu'il savait. Épicharis arrêtée , et confrontée à un accusateur sans témoins, le confondit aisément. Néron la fit pourtant mettre en prison , soupçonnant qu'on lui disait vrai , quoique sans preuves.
Les conjurés, craignant d'être trahis, furent d'avis de se hâter, et d'aller à Baies tuer l'empereur , qui , attiré par la beauté du lieu, y venait souvent, chez Pison , manger et se baigner, sans gardes et débarrassé de sa grandeur. Pison s'y opposa , sous prétexte qu'il serait odieux de violer l'hospitalité par le meurtre même d'un tyran; qu'il était plus honorable de rendre ce service à l'État au milieu de Borne, soit en public, i5oit dans cet infâme palais bâti des dépouilles des citoyens. Mais sa vraie raison était la crainte que Lucius Silanus, d'une naissance illustre , élevé par C. Cassius dans les plus hautes prétentions , ne s'emparât de l'Empire , porté par tous ceux qui n'auraient point trempé dans la conjuration, ou à qui l'assassinat de Néron inspirerait de l'horreur. Pison appréhendait aussi , disait-on , que le consul Yestinus ,' homme ardent , ne driàt à la liberté , ou ne choisît quelque autre pour lui donner l'Empire ; aussi n'était-il instruit de rien ; mais Néron , qui le haïssait , s-^isit ce prétexte pour le perdre.
On choisit enfin ])our rexéciition le jour des jeux du cirque, consacré à Cérès. L'empereur ne sortait de son palais ou de ses jardins que pour voir ces jeux ; et dans la gaieté du spectacle il était plus facile de l'approcher. Ils convinrent que Lateranus , grand et vigoureux , se jeterait aux genoux de Néron comme pour lui représenter ses besoins , le renverserait brusquement , se jetterait sur lui , et que les centurions , les tribuns , les plus hardis conspirateurs regorgeraient avant qu'il pût se relever. Scevinus demandait à porter le premier coup ; il avait pris un poignard dans le temple de la déesse Salus , en Étrurie, ou, selon d'autres , dans celui de la Fortune, à Ferentum , et le portait comme destiné à un grand sacrifice ; Pison devait attendre le succès au temple de Cérès , d'où le préfet Fenius et les autres le porteraient au camjD , accompagné , pour se concilier le peuple, d'Antonia, fille de l'empereur Claude. L'historien Pline m'apprend ce fait, que je ne veux ni taire ni garantir; car il est peu vraisemblable , ou qu'Antonia ait risqué de prêter son nom sur un vain espoir , ou que Pison , amoureux de sa femme , ait voulu s'unir à une autrç , à moins que la soif de régner n'étouife toutes les passions.
Ce qui doit surprendre, c'est que le secret ait été si long-temps gardé entre tant de personnes d'âge et de sexe différens, grands et petits , riches et pauvi'es; enfin il se trouva un traître chez Scevinus. Celui-ci, la veille de l'exécution, ayant conféré longtemps avec Natalis , de retour chez lui , cacheté son testament , tire du fourreau le poignard dont j'ai parlé , le trouve hors d'état de servir , charge Milicus , son affranchi , d'en aiguiser la pointe ; donne à ses amis un festin somptueux , la liberté aux esclaves qu'il aimait le plus, et de l'argent aux autres : cependant il paraissait triste et occupé d'un grand dessein, quoique par des discours vagues il affectât de la gaieté. Il ordonne enfin au même Milicus de préparer des bandages et tout ce qui étanche le sang ; peut-être lui avait-il tout dit , comptant sur sa fidélité ; peut-être cet ordre, comme la suite le fit croire (i33), éclaira-t-il Milicus sur ce qu'il ignorait ; car dès que ce cœur lâche eut songé au prix de sa perfidie , l'espoir d'un argent et d'un crédit immense lui fit oublier l'honneur, le salut de son patron, et la liberté qu'il lui devait. Tel fut aussi le conseil que sa femme lui donna ; conseil de femme, et d'une âme vile. Elle l'intimida en lui représentant que plusieurs esclaves et affranchis avaient vu les mêmes choses; que le silence d'un seul serait en pure perte, et toutes les récompenses pour le premier dénonciateur.
Milicus va doue dès le point du jour aux jardins de Servilius; on lui refuse l'entrée: il annonce nne grande et terrible nouvelle.;
les giirdes de la porte le conduisent à Epaphrodite , affranchi de INéron , et celui-ci à Néron même , à qui il apprend la conjuration qui menaçait sa tête , et tout ce qu'il avait pu savoir et conjecturer. Il lui montre même le poignard destiné pour lui, et demande d'être confronté à l'accusé. Scevinus , enlevé par des soldats, osa se défendre. «« Le poignard qu'on lui représente, » dit-il , est un héritage de ses pères qu'il conservait avec soin, >» et que son affranchi lui a volé ; il a souvent travaillé à son >» testament sans distinction de jours ; plus d'une fois il a donne » la liberté et de l'argent à ses esclaves ; mais en ce moment » plus qu'à l'ordinaire, parce que son bien étant fort dimlÉué, » et ses créanciers en grand nombre , il n'ose compter sur son » testament ; sa table a toujours été délicate , sa vie voluptueuse, >» et peu approuvée des juges sévères ; il n'a point demandé de » bandages; mais à des calomnies évidentes, le délateur ajoutait » ce mensonge pour les attester. » A ce discours il joignit tant d'assurance , et traita d'un air et d'un ton si ferme son affranchi de scélérat et d'infâme , que l'accusateur était confondu , si sa femme ne lui eût rappelé que Natalis avait eu avec Scevinus un entretien long et secret , et que tous deux étaient amis de Pison.
On fait donc venir Natalis ; on les interroge à part sur l'objet de cet entretien ; le peu d'accord de leurs réponses fait naître des soupçons ; on les met aux fers. L'appareil de la torture les effraie. Natalis, plus au fait de la conjuration et des moyens de charger ses complices, nomme d'abord Pison; il y joint Sénèque, soit qu'il eût été négociateur entre l'un et l'autre, soit pour obtenir sa grâce de Néron, qui, haïssant Sénèque, cherchait tous les moyens de le perdre. Scevinus, instruit des aveux de Natalis , et soit par faiblesse comme lui , soit dans l'idée que tout est su, et le silence inutile , dénonce les autres ; Lucain , Quinlianius et Sénécion nièrent long-temps. Séduits enfin par l'impunité qu'on leur promit, et voulant comme excuser leur long désaveu, Lucain nomma Acilia sa mère, Quintianus et Sénécion , leurs amis intimes, Glicius Gallus et Asinius Pollion.
Cependant Néron se rappelle qu'Epicharis est arrêtée sur la déposition de Proculus; et croyant qu'une femme ne résisterait pas à la torture, la lui fait donner cruellement. Mais ni le feu, ni les fouets, ni l'acharnement de ses bourreaux, irrités de se voir bravés par une femme , ne lui arrachèrent un aveu. C'est ainsi qu'elle résista le premier jour; traînée le lendemain au même supplice, et portée sur une chaise (car ses membres disloqués ne pouvaient la soutenir), elle ôla sa ceinture (i34) , l'attacha en forme de corde au haut de la chaise , y passa le cou, et s'étranglant par le poids de son corps, rendit le peu de
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vie qui lui restait; bel et inutile exemple donné par une affranchie, à qui d'affreux tourraens ne pouvaient faire trahir des complices qu'elle connaissait à peine, tandis que des hommes distingués, sénateurs, chevaliers, chargeaient, sans attendre la question, ce qu'ils avaient de plus chers; car Lucain, Sénécion et Quintianus révélaient tout à Néron qui tremblait de plus en plus, quoiqu'il eût doublé sa garde.
Il mit, pour ainsi dire , Rome entière en prison , remplissant de troupes les remparts, le Tibre , et jusqu'à la mer. Des soldats à pied et à cheval , mêlés de Germains , qu'il croyait plus surs coiAne étrangers , parcouraient les places , les maisons , les campagnes , les villes municipales voisines ; ils traînaient sans cesse aux portes des jardins de Servilius, des troupes d'accusés chargés de chaînes , qui entraient pour être interrogés ; on les déclarait coupables s'ils paraissaient amis des conjurés , leur avoir dit un mot, s'être trouvés au spectacle ou à table avec eux. Questionnés avet rigueur par Tigellinus et Néron , ils étaient encore vexés jDar FeniusRufus, qui, craignant la dénonciation, se préparait , par cette atrocité , à la démentir. Il contint même Subrius Flavius , qui , témoin de l'interrogatoire , lui- faisait signe qu'il allait poignarder Néron , et avait déjà la main sur la garde de son épée.
Plusieurs se voyant découverts , exhortèrent Pison , tandis que Milicus parle et que Scevinus hésite , à marcher droit au camp, ou à la tribune , et à tâter le peuple et les soldats : « Que » s'il était secondé par ses complices, il s'y en joindrait de nou- » veaux, animés par l'idée seule d'une grande entreprise, si » propre à faciliter des révolutions ; que Néron n'avait point » prévu ce coup d'éclat, capable de déconcerter même une âme » ferme , à plus forte raison un vil comédien, qui , entouré de » Tigellinus et d'infâmes prostituées , n'oserait recourir aux » armes ; qu'un peu d'audace faisait réussir ce qui paraissait » impossible aux lâches ; qu'en vain on comptait sur la fidélité, » le silence, le courage de tant de complices; que les récom- » penses ou les tourmens découvraient tout; que lui-même à la » fin serait chargé de fers, et périrait d'un supplice honteux ; » qu'il mourrait plus honorablement en plaidant la cause de >) l'État et de la liberté , dût-il se voir abandonné du peuple et » des soldats; qu'il ferait du moins une fin mémorable, et » digne de ses ancêtres. » Peu touché de ces conseils , Pison s'étant montré un moment , se renferma chez lui pour se préparer à mourir ; bientôt arrive une troupe de soldats : Néron les avait choisis jeunes et nouveaux , craignant l'attachement des autres pour Pison. Il se fit ouvrir les veines , et, par faiblesse
pour soti épouse Ania Galla , laissa un testament plein de Lasses flatteries pour Néron; cette femme sans honneur n'avait de louable que la beauté ; il l'avait enlevée à son ami Domitius Silius : la lâcheté du premier mari , et l'infamie de sa femme , mirent le comble au déshonneur de Pison.
Néron, pressé de se défaire de Plautius Lateranus , consul désigné, ne lui permit ni d'embrasser ses enfans , ni de choisir son genre de mort. Traîné dans le lieu destiné au châtiment des esclaves , et là égorgé par le tribun Statius , il garda courageusement le silence et ne lui reprocha pas même d'être son complice.
Ce meurtre fut suivi de celui de Sénëque , sans aucune preuve qu'il eût conspiré ; mais le tyran fut ravi de s'en délivrer par le fer , le poison n'ayant pas réussi. Natalis seul avait fait cette déposition légère : « Que, Pison l'avait envoyé à Sénèque malade, » pour se plaindre de ce qu'il lui refusait l'entrée de sa maison, ») et l'engager à entretenir leur amitié par un commerce intime ; » à quoi Sénèque avait répondu , que des entretiens fréquens et » secrets nuiraient à l'un et à l'autre ; qu'au reste sa conservation » dépendait de celle dej^ison. » Granius Sîlvanus, tribun d'une cohorte, est chargé d'aller demander au philosophe s'il convenait du discours de Natalis et de sa réponse. Sénèque , soit à dessein , soit par hasard , était revenu ce jour-là de Campanie , et se reposait dans une de ses maisons à quatre milles de Rome; il y était à table sur le soir avec Pauline son épouse , et deux amis , lorsque le tribun arriva, fit investir sa maison, et lui porta les ordres de l'empereur.
Sénèque répondit : « Que Pison lui avait envoyé Natalis pour » se plaindre de ce qu'il refusait de le voir; qu'il s'en était » excusé sur sa santé et son amour pour le repos ; qu'il n'avait » aucun sujet d'attacher sa conservation à celle d'un particulier, » et que Néron , à qui il avait plus souvent parlé en homme » libre qu'en esclave , savait mieux que personne qu'il n'était » point flatteur. » Le tribun ayant rapporté ce discours au prince devant Poppée et Tigellinus, son conseil de cruauté, il demande si Sénèque songe à se donner la mort. Le tribun répond qu'il n'a remarqué ni crainte ni tristesse sur son visage ni dans ses paroles. On lui ordonne de repartir et d'annoncer la mort à Sénèque. Fabius Rusticus dit qu'il alla par un autre chemin trouver le préfet Fenius , lui fit part des ordres de l'empereur , lui demanda s'il obéirait, et que Fenius le lui conseilla; tant une lâcheté fatale glaçait tous les cœurs I car Silvanus était un des conjurés , et contribuait à grossir les crimes qu'il avait promis de punir. Cependant il n'eut pas la force de voir Sénèque , et lui fit annoncer par un centurion qu'il fallait mourir.
Sencqiie , sans se troubler, demande à finir son testament (i 35;^ le centurion l'ayant refusé , il se tourne vers ses amis et leur dit : « Que puisqu'on rerapêchaitde leur témoigner sa reconnaissance, » il leur laissait le seul bien, mais le plus précieux qui lui restât , » l'image de sa vie ; que le souvenir qu'ils en conserveraient ho- » norerait leurs sentimens et rendrait leur amitié mémorable. » Ils fondent en larmes : Sénèque tantôt les console, tantôt leur reproche leur faiblesse, en leur demandant avec fermeté : «« Qu'é- >» taient devenus les préceptes de la sagesse , et les réflexions » qui depuis tant d'années avaient dû les prémunir contre ce »> qui les menaçait ? Si la cruauté de Néron n'était pas trop » connue, et si, après avoir tué sa mère et son frère , il ne lui >» restait pas à y joindre le meurtre de son gouverneur et de » son maître ? »
Après ces discours généraux , il embrasse son épouse , et son courage faisant place à la tendresse, il la conjure de modérer sa douleur, d'y mettre des bornes , et de chercher dans le souvenir de la vie et des vertus de son époux un soulagement honorable au malheur de le perdre. Pauline répond qu'elle veut aussi mourir, et demande l'exécuteur. Sénèque ne voulant pas lui ravir cette gloire, et craignant d'ailleurs de laisser ce qu'il aimait en butte aux outrages : « Je vous montre, lui dit-il, ce qui » peut vous adoucir la vie ; vous préférez l'honneur et l'exemple » de mourir; je ne vous l'envierai point : périssons tous deux » avec un égal courage, et vous avec plus de gloire que moi. » Aussitôt ils se font ouvrir les veines des bras. Sénèque, qui, affaibli par la vieillesse et par un régime austère , ne perdait son sang qu'avec lenteur, se fait aussi couper les veines des jarrets et des jambes. Souffrant alors des douleurs cruelles , et craignant d'accabler son épouse par le spectacle de ses maux, ou d'être accablé lui-même par la vue de son épouse^ mourante , il l'engage à passer dans une autre chambre ; et toujours éloquent jusqu'au dernier soupir, il fit appeler des secrétaires à qui il dicta ces paroles si connues , auxquelles je m'abstiens de toucher.
Néron n'ayant aucun sujet de haïr Pauline , voulut empêcher une mort qui rendait sa cruauté trop odieuse. Des soldats pressent les esclaves et les affranchis d'arrêter son sang et de bander ses plaies; on ne sait si elle s'en a])erçul : car, comme on croit aisément le mal, on prétendit que tant qu'elle avait cru Néron implacable, elle avait cherché l'honneur de mourir avec son mari ; mais que des espérances plus favorables lui étant ofïertes, elle avait cédé a la douceur de vivre. Elle vécut encore quelques années, conservant avec honneur le souvenir de son époux , et
montrant par la pâleur de ses membres et de son visage , combien elle avait perdu de vie par ses blessures.
Cependant les douleurs de Sénèque amenant lentement la mort , il pria Statius Anna^us , habile médecin et son ami , de lui faire apporter un poison qu'il gardait depuis long-temps , et qu'Athènes donnait aux criminels. Il le but , mais en vain , ses membres e'tant déjà froids, et le poison n'ayant plus d'effet sur lui ; enfin il entra dans un bain chaud , et jetant de l'eau sur les esclaves les plus proches : Je fais , dit-il , cette libation à Jupiter Libérateur {i'^^) , I)elà il fut porté dans une étuve dont la vapeur l'étoufFa : on le brûla sans aucune pompe; il l'avait demandé prfr un codicile , s'occupant de sa fin dans le temps même de son crédit et de son opulence.
On assure que Subrius Flavius , dans un conseil secret tenu avec les centurions (ce que Sénèque n'ignorait pas), avait décidé qu'après s'être défait de Néron par les mains de Pison, ils se déferaient de Pison même, et donneraient l'Empire à ce philosophe, appelé au trône par l'éclat seul de ses vertus : et comme Néron jouait de la harpe et. Pison la tragédie, Flavius disait hautement : « Que l'Etat restait déshonoré en chassant un joueur » de harpe pour prendre un comédien. »
Flavius répondit d'abord à ses accusateurs , qu'un homme de guerre comme lui n'aurait pas tramé un tel complot avec des hommes sans armes , efféminés, et de mœurs trop contraires aux siennes; se voyant pressé, il prit le parti honorable de l'aveu. Néron lui demanda pourquoi il avait trahi ses sermens : « Je te >» haïssais , dit-il ; aucun soldat ne t'a été plus fidèle tant que tu » as mérité d'être aimé : ma haine pour toi a commencé quand » je t'ai vu parricide de ta mère et de ta femme, cocher, ba- » teleur et incendiaire. » Je rapporte ces paroles parce qu'elles ne sont pas aussi connues que celles de Sénèque, et que le discours sans art, mais vigoureux, de cet homme de guerre, mérite aussi d'être conservé. Rien , dans cette conjuration , ne choqua davantage les oreilles du prince , aussi déterminé au crime, que peu fait à se l'entendre reprocher. Le tribun Veianus Niger, chargé du supplice de Flavius , fit creuser dans un champ voisin une fosse, dont Flavius se moqua , comme trop petite et trop étroite : On ne fait plus même une fosse dans les règles, dit-il aux soldats qui l'entouraient ; et l'exécuteur lui ayant dit de présenter sa tête avec courage (137), il répondit : Frappe de même.
Le centurion Sulpicius Asper imita sa fermeté. Néron lui demandant pourquoi il avait conspiré, il répondit que c'était le seul moyen de mettre fin à tant de crimes , et alla au supplice.
L'empereur, sacliaat combien le consul YeUinus le détestait , s'attendait qu'il serait accusé ; mais les conjurés avaient tout caché à Yestinus : les uns étaient depuis long-temps mal avec lui , les autres le croyaient trop violent pour se l'associer. La haine de Néron pour lui ava,it commencé par un commerce intime; Yestinus, d'un caractère dur et connaissant à fond la bassesse du prince, lui laissait voir son mépris; Néron en avait souvent essuyé ces railleries amères qui laissent un ressentiment profond lorsqu'on y sent la vérité. Il le haïssait encore cornmg venant d'épouser Statilia Messalina , et n'ignorant pas que l'empereur était un de ses amans.
Ne pouvant donc , comme juge , condamner sans accusation, il usa de violence comme prince. Yestinus avait une maison qui dominait sur le Forwn et des esclaves jeunes et bien faits; l'empereur envoie le tribun Gerelanus , ^ la tête d'une cohorte , prévenir la révolte du consul, s'emparer de U citadelle qu'il appelait sa maison, et s'assurer de la jeunesse qui l'environnait. Ce jour même Yestinus avait vaqué à toutes ses fonctions ; il était à table avec ses amis , tranquille ou feignant de l'être; les soldats entrent et lui annoncent le tribun. Il se lève aussitôt , s'enferme , appelle le médecin , se fait ouvrir les veines , est plongé tout vivant encore dans un bain chaud, et expire sans un mot de plainte Ses convives furent enveloppés, et relâchés enfin bien avant dans la nuit. Néron se représentant la fraj-eur qu'ils avaient eue de voir succéder la mort au festin, dit, en plaisantant, qu'ils étaient assez punis de leur repas consulaire.
11 ordonne ensuite le meurtre de Lucain. Ce poète voyant couler son sang et conservant encore la force et la chaleur de l'imagination lorsque la vie abandonnait successivement tous ses membres, répéta la description qu'il avait faite en vers d'un soldat blessé et périssant du même genre de mort : ce furent ses dernières paroles.