‹ Œuvres de d'Alembert (volume 4)Chapitre 21 sur 165 · PRÉFACE DE L'HISTOIRE · texte numérisé non relu

PRÉFACE DE L'HISTOIRE

Je commencerai cet ouvrage par le second consulat de Galbîi et celui de Yinius. L'histoire des sept cent vingt premières années (i55) de Rome a été suffisamment écrite dans ces temps mémorables où l'éloquence et la liberté célébraient la gloire du

' Environ cinq cent mille livres.

^ Environ cent vingt mille livres.

^ IJ' Histoire de Tacile, composée avant les Annales, contenait depuis I-, règne de Galba, successeur de Néron , jusqu'à la fin du règne de Dons-iucji. Une grande partie en est perdue :

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peuple romain. Après la bataille d'Actium ' , le bien de la paix ayant demandé que le pouvoir fût transmis à un seul, les grands écrivains disparurent. La vérité fut alors étouffée par différens motifs , par indifférence pour l'État , par flatterie, par haine du gouvernement ; ainsi nos historiens , ulcérés ou vendus , ont compté pour rien la postérité. Sans doute elle se défiera des éloges , mais recevra avidement les calomnies et les satires ; elles ont un faux air de liberté, et les louanges une tache d'esclavage. Pour moi , ni Galba , ni Othon , ni Yitellius ne m'ont fait ni bien ni mal. Yespasien , je l'avoue, a commencé ma fortune ; Tite l'a augmentée ; Domitien j a mis le comble : mais qui fait vœu de dire la vérité, doit être sourd à l'amitié comme à la haine. Si je vis , je destine à l'occupation et à la consolation de ma vieillesse l'histoire intéressante et paisible de Nerva et de Trajan : temps heureux et rares , oii il est permis de penser et de parler.

Je vais raconter de nombreux malheurs, des combats cruels, des troubles, des séditions, des désastres au sein même de la paix ; quatre princes égorgés; trois guerres civiles, plusieurs au dehors , et souvent les unes et les autres à la fois ; des succès en Orient , en Occident des revers ; l'Illyrie troublée , la Gaule chancelante, la Bretagne conquise et aussitôt perdue; l'irruption des Sarmates et des Suèves; les Daces illustrés par nos défaites et par nos victoires même ; les Parthes soulevés au nom d'un faux Néron ; l'Italie assiégée par des fléaux inouis , ou inconnus depuis plusieurs siècles; les plus belles villes de la Campanie englouties ou renversées ', Rome en proie aux incendies ; les anciens temples consumés, le Capitole brûlé par les citoyens même, la religion profanée , l'adultère en honneur , la mer couverte d'exilés, les rochers souillés de sang : des cruautés plus atroces dans la capitale ; la noblesse , les biens, les honneurs, le refus des honneurs même tenant lieu de crime, la mort assurée à la vertu , les récompenses des délateurs aussi odieuses que leurs personnes; le sacerdoce , le consulat , le gouvernement intérieur et extérieur devenus leurs dépouilles, et l'État leur victime; les esclaves, soit par haine , soit par crainte, accusant leurs maîtres, les affranchis leurs bienfaiteurs ; et ceux qui n'avaient 23oint d'ennemis , sacrifiés par leurs amis.

Ce temps , si stérile en vertus , en montra pourtant quelques unes ; des mères qui fuirent avec leurs enfans, des femmes qui s'exilèrent avec leurs époux , des gendres et des proches pleins de fermeté , des esclaves dont la fidélité brava les tourmens , d'illustres malheureux supportant et quittant la vie avec un égal ' Celte bataille fui donne'e l'an de Rome 732.

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courage (i56) , et des morts pareilles aux plus belles de l'antiquité ; enfin d'autres événemens plus ordinaires , des prodiges sur la terre et dans le ciel , des coups de foudre , des présages clairs , douteux , funestes, favorables. Jamais le peuple romain n'éprouva, par des malheurs plus grands et plus mérités , que les dieux ne veillent sur les hommes que pour les punir.

P or irait de Mucîen.

Mucien commandait à quatre légions et à la Syrie ; ses succè.s et ses revers l'ont rendu fameux. Jeune, il ambitionna la faveur des grands ; ruiné ensuite et sans appui , ayant même , dit-on , déplu à Claude , il fut relégué en Asie , aussi semblable pour lors à un exilé qu'il le fut depuis à un prince. Mêli de bien et mal, de mollesse et d'activité, de politesse et d'arrogance, livré aux plaisirs , dans l'oisiveté , déployant au besoin des qualités rares , louable en apparence , au fond peu estimable , mais habile à séduire^ par divers artifices , ses inférieurs , ses proches , ses collègues : il lui était plus facile de faire un empereur que de l'être.

Discours de Galba à Pison, en Vadoptcuit et en l'associant à V Empire.

Galba ^ ayant pris la main de Pison , lui parla en ces termes : Quand je ne serais que particulier et que je vous adopterais devant les pontifes suivant les lois et l'usage , il serait honorable pour moi de faire entrer dans ma maison un descendant de Crassus et de Pompée ; et pour vous , d'ajouter à votre naissance l'illustration des Sulpitius et des Lutatius. La volonté des Dieux et des hommes m'ayant appelé au gouvernement , vos bonnes qualités et l'amour de la patrie m'engagent à vous tirer du repos , en vous offrant cet Empire que la guerre m'a donné, et que nos ancêtres se disputaient les armes à la main : ainsi Auguste plaça près de son trône son neveu Marcel lus , après lui son gendre Agrippa , ensuite ses petits-fils , enfin Tibère fils de sa femme. Mais Auguste a cherché un successeur dans sa maison, et moi dans la république. Ce n'est pas que je manque de parens ou des compagnons de guerre; mais n'ayant point accepté l'Empire par ambition , c'est pour justifier mon choix que je vous préfère k mes proches et même aux vôtres. Vous avez un frère , votre égal en naissance, votre aîné, et digne de l'Empire , si vous ne Tétiez davantage, Yoiis

' Galba avait succède à NeVon.

êtes d'un âge ou le feu des passions est amorti, et votre vie est à Tabri de la censure. Jusqu'ici vous n'avez éprouvé que les rigueurs de la fortune. La prospérité est pour l'âme une épreuve plus dangereuse; le bonheur corrompt ceux qui ont supporté le malheur. Votre caractère vous portera à conserver la j^robité, la liberté, l'amitié, ces biens si précieux de l'homme; de vils courtisans chercheront à vous les ravir; les flatteurs vous assiégeront, poison le plus funeste des âmes honnêtes ; l'intérêt sera leur règle. Nous nous entretenons aujourd'hui avec franchise ; les autres parleront à notre rang plutôt qu'à nous ; car il est difficile de donner à un prince de bons conseils; mais, quel qu'il soit, on le flatte sans l'aimer. » Si le corps immense de l'Empire pouvait conserver son équilibre sans avoir de chef, je méritais que la république recommençât â moi (157). Mais depuis long-temps les besoins de l'Etat sont tels que ma vieillesse ne peut donner rien de mieux au peujole romain qu'un bon successeur, ni votre jeunesse rien de mieux qu'un bon prince. Sous Tibère , Caïus et Claude , Rome a été comme l'héritage d'une seule famille ; nous sommes les premiers qu'on ait élus ; c'est déjà une sorte de liberté. La maison des Claudes et des Jules étant éteinte , l'adoption donnera l'Empire aux plus vertueux. Descendre et naître d'un prince est un hasard, et ne laisse point de choix à faire; l'adoption en donne la liberté , et la voix publique le désigne. Rappelez-vous le sort de Néron fier d'une longue suite d'empereurs ses aïeux; ce n'est ni Yindex qui gouvernait une province désarmée, ni moi qui commandais une seule légion , mais sa cruauté et ses débauches qui en ont délivré le genre humain. C'est le premier prince condamné à mort» La guerre et la voix publique nous ont appelés; l'envie ne nous ôtera pas cette gloire. Ne soyez pourtant pas étonné , après ce violent ébranlement de l'univers, de voir deux légions remuer encore. Le trouble agitait l'Etat quand j'en ai pris les rênes; et ma vieillesse, le seul reproche qu'on riie fait , disparaîtra par votre adoption. Néron sera toujours regretté par les scélérats; c'est à vous et à moi d'empêcher qu'il ne le soit par les gens de bien. De plus longs avis seraient hors de saison, et vous n'en avez pas besoin, si j'ai fait un bon choix. La règle de conduite la plus utile et la plus simple pour vous c'est de penser à ce que vous souhaiteriez ou craindriez dans un autre prince ; car il n'en est pas de cette nation comme des autres oii une maison règne et le reste obéit. Vous allez commander à des hommes qui ne savent être ni tout-àfait libres, ni tout-à-faît esclaves. »

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Discours de Pison aux soldats qui voulaient détrôner Galba.

Galba , ignorant son malheur , fatiguait par des sacrifices les dieux d'un Empire qui n'était plus le sien. Il apprend par le bruit public que les soldats ont mis un sénateur à leur tête , et bientôt on lui nomme Othon. Chacun accourt de toutes parts ; les uns exagèrent le péril , les autres le diminuent , songeant encore à flatter. Après avoir délibéré on prit le parti de sonder la cohorte qui gardait l'empereur et à'y employer un autre que Galba , dont on ménageait l'autorité pour dernière ressource. Pison ayant donc appelé les soldats devant les degrés du palais, leur parla ainsi : « Il y a six jours, chers compagnons, que j'ai été déclaré César, ignorant ce qui en arriverait, et si ce nom était à désirer ou à craindre. Ma destinée et celle de l'Etat sont entre vos mains. Ce n'est pas que je craigne pour moi les malheurs du sort , ayant déjà éprouvé l'adversité , et regardant l'élévation comme aussi dangereuse; mais je plains mon père, le sénat et l'Empire, s'il faut, ou que nous recevions la mort, ou, ce qui n'afflige pas moins des cœurs vertueux, que nous la donnions. Nous étions consolés des derniers mouvemens, en les voyant terminés sans trouble^ sans effusion de sang; et Galba, par mon adoption, semblait avoir prévenu tout prétexte de guerre après sa mort.

» Je ne vanterai ni ma noblesse ni ma conduite ; il n'est pas question de vertus quand on se compare à Othon. Les vices oli il met sa gloire ont fait le malheur de l'Etat , lors même qu'il semblait ami du prince. Mériterait-il l'Empire par son maintien , par sa démarche , par sa parure efféminée? Sous le masque de libéralité son luxe en impose. Il saura perdre et ne saura pas donner. Occupé de débauches , de festins et du commerce des femmes , il regarde comme le prix du commandement ce qui est plaisir pour lui seul , honte et infamie pour les autres. Jamais on n'exerce avec honneur un pouvoir acquis par le crime. Le consentement de l'univers a donné l'Empire à Galba ; Galba et vos suffrages me l'ont donné. Si la république, le sénat et le peuple ne sont plus que de vains noms, il vous importe au moins de ne pas laisser faire un empereur à des scélérats. On a quelquefois vu des légions révoltées contre leur chef; jusqu'ici votre fidélité et votre nom ont été sans tache ; Néron même n'a pas été abandonné par vous, mais vous par lui. L'Empire sera-t-il donné par moins de trente déserteurs ou transfuges, qu'on ne laisserait pas choisir un centurion ou un tribun? Recevrez -vous cet exemple, et partagerez-vous leur forfait on le souflranl?

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^> Celte licence gagnera les provinces ; nous périrons par le crime ». et vous par la guerre. On vous offre autant pour faire votre » devoir que pour assassiner votre empereur ; et nous récom- » penserons votre fidélité comme d'autres votre révolte. »

Discours d'Othon aux soldats.

Je ne sais , chers compagnons , sous quel nom je me montre à vous : appelé par vous à l'Empire , mais voyant régner un autre, je ne suis ni particulier ni prince. Vous-même, quel nom prendrez-vous , ignorant si vous avez ici Tennemi ou le chef de l'Etat ? N'entendez-vous pas demander votre supplice et le mien? Tant il est vrai que nous devons périr ou vivre ensemble! Peut-être ce Galba si doux a-t-il déjà promis notre mort , lui qui a , de son plein gré , immolé tant d'innocens. Je me rappelle avec horreur sa funeste entrée dans Pvome, et son ordre , après une seule victoire , de décimer publiquement ceux qui s'étaient rendus à lui. Quel camp, quelle province n'a-t-il pas souillés de sang, ou, comme il le dit, châtiés et corrigés : ce que d'autres appellent crime, il le nomme remède ; sa barbarie, sévérité; sa lésine, économie; votre avilissement et vos supplices ^ règle et discipline. Vinius ' vous eut montré moins d'avarice et d'insolence s'il avait régné lui-même ; mais il nous opprime comme ses sujets , et nous méprise comme ceux d'un autre.

Galba , pour nous faire craindre son successeur même , rappelle de l'exil l'homme qui lui ressemble le plus par sa dureté et son avarice : vous avez vu par quel affreux orage les dieux ont condamné cette funeste adoption. Le sénat, le peuple romain j^ensent de même; ils comptent sur votre courage qui affermira la bonne cause , mais sans lequel elle est perdue. Je ne vous appelle ni à la guerre ni au péril ; toute l'armée est avec nous ; une seule cohorte, qui reste à Galba, le défend moins qu'elle ne l'arrête. Dès qu'elle vous verra , qu'elle recevra mon signal , elle ne disputera plus avec vous que de zèle pour moi. Hâtonsr nous de porter un coup qui ne peut être loué qu'après le succès.

Portrait de Galba, successeur de Néron.

Ainsi finit Galba à l'âge de soixante-treize ans , ayant échappé à cinq empereurs, et plus heureux sujet que souverain (i58;. Sa noblesse était ancienne , ses biens immenses , son esprit médiocre ; plutôt sans vices que vertueux^ il n'eut ni mépris ni avi-

' Favori de Galba. • ,

dite pour la gloire; avare des deniers publics, et ménageant son bien sans désirer celui d'autrui ; supportant sans peine (lôg) les vertus de ses amis et de ses affranchis, quand ils en avaient, et ignorant aussi leurs vices avec une indifférence coupable. Mais sa naissance , honneur alors très-dangereux , fit donner à cette indolence le nom de sagesse. Dans la vigueur de l'âge il se distingua en Germanie par ses talens militaires; proconsul, il gouverna l'Afrique avec modération, et l'Espagne, dans sa vieillesse, avec la même équité ; supérieur en apparence à l'élat privé jusqu'à ce qu'il en fut sorti , et digne de l'Empire , au jugement de tout le monde , tant qu'il ne régna pas.

Mort de Tigellinus.

R.ome témoigna une grande joie en obtenant la mort de Tigellinus. Né de parens obscurs, infâme dès son enfance et jusque dans sa vieillesse, il acquit, par ses vices, le commandement des gardes et du prétoire , et les autres récompenses que la vertu, obtient plus lentement; bientôt, livré à la cruauté, à l'avarice, à tous les crimes des scélérats , il corrompit profondément Néron , osa même quelques forfaits à son insu , et finit par le trahir. Aussi ceux qui détestaient ou qui regrettaient ce tyran, demandaient avec la même ardeur la perte de Tigellinus. Il fut sauvé , sous Galba , par le crédit de T. Yinius , dont il avait sauvé la fille , non par humanité (qu'il avait immolée en tant d'endroits) , mais pour s'assurer un asile ; car les médians , peu surs de leur crédit , et toujours en crainte , se préparent contre la haine publique la faveur privée ; ils sauvent, innocent ou coupable, celui qui pourra les sauver un jour. Le peuple , doublement animé par son ancienne horreur pour lui et sa haine récente pour Yinius , accourant de toutes parts au palais , au Forum , surtout au cirque et au théâtre , siège de la licence , criait avec fureur qu'on l'immolât. Tigellinus apprit, aux bains de Sinuesse, qu'il fallait périr. Il traîna lâchement sa fin dans les bras de ses concubines et s'égorgea avec un rasoir , ajoutant à l'opprobre de sa vie et la lenteur et la honte de sa mort.

Autre Discours d'Othon aux soldats.

Je ne viens, chers compagnons, ranimer ni votre zèle pour moi, ni votre courage, car l'un et l'autre sont à leur comble; mais vous prier de les modérer. Le dernier tumulte n'a pour cause ni la cupidité ni la haine qui ont troublé tant d'armées, ni même la crainte et la fuite du péril , mais votre affection plus vive que prudente; car souvent la vertu même échoue, si la

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sagesse rabandonne. Les soldats doivent savoir certaines choses, en ignorer d'autres. S'ils demandent raison de chaque ordre , le commandement et l'obéissance n'existent plus. Yitellius et les satellites vous inspireraient-ils , s'ils en avaient le choix, d'autre esprit que celui de sédition et de discorde? Une armée a bien plus de succès en se soumettant à ses chefs qu'en les interrogeant, et la plus tranquille , avant le combat , est la plus brave quand il se donne. Vitellius a pour lui quelques nations et une ombre de troupes ; mais le sénat est avec nous. D'un côté est l'Etat , de l'autre ses ennemis. Croyez-vous que cette grande ville ne soit qu'un amas de maisons et de pierres ? Ces corps muets et sans âme se détruisent et se réparent ; l'éternité de l'Empire , la paix des nations , votre salut et le mien tiennent à la conservation du sénat. Readons-le à nos descendans tel que nous l'avons reçu de nos ancêtres. C'est de lui que nos princes sont tirés comme les sénateurs le sont d'entre vous.

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