‹ Œuvres de d'Alembert (volume 4)Chapitre 49 sur 165 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

De la Superstition.

Il vaut mieux ignorer Dieu , ou en douter , que d'en avoir une vflée basse et indigne de lui. L'un n'est qu'une erreur , l'autre un outrage; car la superstition déshonore l'Etre sujDrême. J'aimerais mieux, dit Plùtarque , quon soutint quilnj a jamais €u de Plùtarque au monde ,. que de dire qu'il y a eu un Plu—

nij CHANCELIER BACON. i?)"*

i arque qui dévorait ses eiifans à leur naissance , comme les poète f> le racontent de Saturne. Non-seulement la superstition est plus injurieuse à Dieu que Talhéisme, elle est encore plus dangereuse pour les hommes.

L'athéisme ne détruit pas de fond en comble la raison , la philosophie , les lois , l'amour de l'estime publique ; les vertus morales suffisent, même sans la religion, pour conserver ces sentimens dans l'homme ; mais la superstition les renverse tous par la tyrannie absolue qu'elle exerce sur les esprits.

L'athéisme trouble rarement les États ; car il rend les hommes circonspects et attentifs à leur conservation : nous voyons même que les siècles les plus portés à l'athéisme, tels que celui d'Auguste, ont été les plus tranquilles; mais la superstition a ruiné plusieurs républiques et plusieurs royaumes.

Le peuple est le roi ou plutôt le tyran de la superstition , après en avoir été l'esclave ; elle soumet les sages aux sots et aux insensés. Dans le concile 3e Trente ' , où la doctrine des scholasîiques joua un si grand rôle, on trouva mauvais que quelques prélats les comparassent aux anciens astronomes , qui , pour expliquer les phénomènes célestes, imaginaient des excentriques et des épicycles sans fin , quoique bien persuadés qu'il n'existait rien de pareil. De même les scholastiques , pour sauver de prétendus dogmes , ont inventé des subtilités auxquelles ils ne croyaient pas , mais avec lesquelles ils ont fait àe3, dupes.

La superstition a plusieurs causes : l'envie de frapper et de flatter les sens par des cérémonies auxquelles on réduit la religion; l'excès de la sainteté extérieure et pharisaïque ; un respect sans bornes pour de prétendues traditions, qui ne font que charger la foi sans la nourrir; les intrigues des prêtres pour satisfaire leur ambition ou leur avidité ; trop de faveurs accordées aux bonnes intentions, ce qui ouvre la porte aux nouveautés ; un parallèle déplacé , et un transport inepte des choses humaines aux choses divines; enfin un siècle barbare , et dans ce siècle , des temps de calamité et de trouble.

La superstition sans voile est un monstre hideux : la ressemblance du singe avec l'homme sert à rendre le singe plus laid, n en est de même de celle de la superstition avec la religion ; et comme les viandes les plus salutaires se corrompent dans un estomac malsain , ainsi des pratiques bonnes en elles-mêmes dégénèrent en observances puériles et pusillanimes.

La superstition se glisse même quelquefois jusque dans l'aversion qu'on a pour elle : certains hommes se croient d'autant plus purs et d'autant plus «ains , qu'ils s'éloignent davantage de^

' II faut se souvenir ici que t'est un yîngUcan (jui parle.

superstitions reçues. Il faut donc prendre garde , en réformant \a religion, comme en guérissant le corps, de ne pas évacuer les lit[ueurs saines avec les humeurs. Ce qui arrive quand le peuple est le chef de la réformation.

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