‹ Œuvres de d'Alembert (volume 4)Chapitre 5 sur 165 · SUR L'HARMONIE · texte numérisé non relu

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aussi à leur aise. Comme beaucoupd'autres qu'eux ont au moins une teinture du grec , et une connaissance assez raisonnable du latin , il est aisé de les embarrasser sur ce qui fait le sujet de leurs exclamations.

On leur dit , par exemple : les Français , les Anglais,, les Allemands, les Italiens jjrononcent le latin très-différemment les uns des autres , jusque-là qu'à peine s'entendent-ils en le prononçant , et qu'à peine croient-ils parler la même langue ; tous y trouvent pourtant de l'harmonie ; tous ensemble peuvent-ils être de bonne foi , puisque ce n'est pas proprement la même langue qu'ils prononcent ? et ne s'ensuit-il pas de là que cette prétendue harmonie , que les latinistes modernes exaltent si fort , est du moins autant dans leur imagination que dans leurs oreilles ?

Pour décider cette question , autant du moins que nous sommes à portée de la décider , il faut d'abord fixer ce qu'on entend ou ce qu'on doit entendre par Vharmonie d'une langue ; il faut examiner ensuite en quoi peut consister par rapport à nous l'harmonie des langues mortes, et surtout de la langue latine , qui de toutes les langues mortes nous est la plus familière et la plus connue.

Observons d'abord que ce qu'on appelle harmonie d'une langue devrait plutôt s'appeler mélodie. Car Vharmonie est proprement le plaisir qui résulte de plusieurs sons qu'on entend à la fois , la mélodie est celui qui résulte de plusieurs sons qu'on entend successivement ; or ce qu'on appelle harmonie d'une langue, est le plaisir qui résulte de la suite des sons dans un discours fait en cette langue ; on ferait donc mieux de donner à ce plaisir le nom de mélodie. Mais n'importe , servons-nous des termes usités , après y avoir attaché l'idée précise qui leur convient.

Pour bien analyser le plaisir qui résulte d'une suite de sons , il faut décomposer cette suite de sons dans ses parties et ses élémens. Or les phrases sont composées de mots et les mots de syllabes. Commençons donc par les syllabes. Celles-ci sont formées, ou de simples voyelles , ou de consonnes unies avec les voyelles. Or, parn^i les voyelles et les consonnes , il y en a de plus ou de moins faciles à prononcer, de plus ou de moins sourdes , de plus ou de moins rudes ; et c'est la combinaison de ces consonnes et de ces voyelles qui fait qu'une syllabe est plus ou moins douce , plus ou nwins rude , plus ou moins sourde. De plus, comme il y a des syllabes qu'on prononce plus ou moins aisément , il y a aussi des suites de syllabes qu'on prononce plus ou moins aisément que d'autres. Une syllabe se prononce d'au-

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tant plus aisément ou plus difficilement à la suite d'une autre , que Forgane doit conserver plus ou moins la disposition qu'il a du prendre pour prononcer la première : sur quoi il faut remarquer, que deux consonnes de suite forment chacune une syllabe, parce qu'il y a toujours nécessairement un e muet entre deux ; et comme cet e muet passe fort vite et ne se prononce presque pas , l'organe est obligé de faire d'autant plus d'effort pour marquer la double consonne. Voilà pourquoi les langues , comme l'allemand , qui abondent en consonnes mutipliées à la suite les unes des autres , sont plus rudes que d'autres langues , oii cette muliplication de consonnes est plus rare.

Une langue qui abonderait en voyelles , et surtout en voyelles douces, comme l'italien , serait la plus douce de toutes. Elle ne serait peut-être pas la plus harmonieuse , parce que la mélodie, pour être agréable , doit non-seulement être douce, mais encore être variée. Une langue qui aurait , comme l'espagnol , un heureux mélange de voyelles et de consonnes douces et sonores , serait peut-être la plus harmonieuse de toutes les langues vivantes et modernes.

La mélodie du discours a beaucoup de rapport avec la mélodie musicale. Une mélodie qui n'emploirait que des intervalles diatoniques, serait languissante ; une mélodie qui n'emploirait que les intervalles les plus consonnans, comme la tierce et la quinte, serait monotone , insipide et pauvre. Il faut entremêler à propos de plus grands intervalles, et même des intervalles dissonans , pour faire naître le plaisir de l'oreille ; plaisir qui résulte de la variété , et qui n'existe jamais sans elle. Le diatonique et le consonnant doivent dominer dans la musique; le dissonant, le chromatique doivent y être parsemés , mais avec sagesse. Par une raison semblable, la langue la plus harmonieuse sera celle oii les mots seront le plus entremêlés de syllabes douces et de syllabes sonores , quand même quelques unes de ces dernières devraient être un peu rudes ; la langue la plus dure sera celle dans laquelle les syllabes sourdes ou les syllabes rudes domineront. Il est encore dans une langue une autre source d'harmonie ; c'est celle qui résulte de l'arrangement des mots. Celle-là dépend en partie de la langue même , en partie de celui qui l'emploie ; au lieu que l'harmonie qui résulte des mots isolés dépend de la langue «eule. Il ne dépend pas de moi de changer les mots d'une langue , il dépend de moi , au moins jusqu'à un certain point, de les disposer de la manière la plus harmonieuse.

Il faut pourtant avouer que les langues se prêtent plus ou moins à cette disposition. Plus une langue a de syllabes rudes ou sourdes , plus il faut d'attention à celui qui parle ou qui

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écrit , pour ne pas trop multiplier dans une même phrase les mots qui renferment ces sortes de syllabes. Plus une langue a de syllabes douces , et moins elle en a de sonores , plus il faut d'attention pour que la mélodie n'en soit pas trop molle , et pour ainsi dire trop efféminée. Quand une langue a un mélange heureux d'expressions douces et d'expressions sonores , il en devient plus facile de composer dans cette langue des phrases harmonieuses.

De même une langue qui permet l'inversion , et par conséquent oii l'arrangement des mots est libre jusqu'à un certain point , donne certainement plus de facilité pour l'harmonie du discours , qu'une langue oii l'inversion n'est pas permise, et par conséquent oii l'arrangement des mots est forcé.

Appliquons ces principes à la langue latine ; nous serons étonnés de voir combien peu ils nous seront utiles , pour déterminer en quoi peut consister , par rapport à nous , l'harmonie de cette langue.

Nous ignorons absolument comment les Latins prononçaient la plupart de leurs voyelles et de leurs consonne ; par conséquent nous ne pouvons guère juger en 'quoi consistait l'harmonie des mots de leur langue. Nous avons seulement lieu de croire , que l'inversion leur donnait plus de facilité qu'à nous pour être harmonieux dans leurs phrases ; mais l'espèce d'harmonie qui résulte des mots pris en eux-mêmes et de la suite des mots , il faut convenir de bonne foi que nous ne la sentons guère.

Je dis que nous ne la sentons guère ; car je ne nie pas que nous ne puissions en sentir quelque chose ; et ce sentiment tient surtout au mélange plus ou moins heureux des voyelles avec les consonnes , soit dans les mots isolés , soit dans leur enchaînement. Mais dans ce mélange même , combien de nuances doivent nous échapper , attendu notre ignorance de la vraie prononciation ?

Nous savons de plus que les Latins , et surtout les Grecs , élevaient ou abaissaient la voix sur un grand nombre de syllabes ; ce qui devait nécessairement contribuer chez eux à la mélodie du discours , surtout quand ces élèvemens ou abaissemens étaient distribués d'une manière agréable à l'oreille. Or, en prornonçant le latin et le grec , nous ne pratiquons point du tout ces élèvemens et ces abaissemens successifs de la voix , si familiers et si fréquens chez les anciens ; autre source de plaisir perdue pour nous dans l'harmonie des langues mortes et savantes.

Il n'y a , ce me semble , dans les phrases latines et grecques , i^unne spule espère d'harmonie qui puisse être sensible pour

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nous jusqu'à un certain point. C'est celle qui résulte de la proportion entre les membres d'une même phrase et entre le nombre des syllabes qui composent chaque membre. C'est à quoi , ce me semble, se réduit presque uniquement le plaisir de l'harmonie que les phrases de Cicéron nous font éprouver ; plaisir qui ne me paraît pas tout-à-fait chimérique , surtout quand on compare les phrases de cet orateur à d'autres , par exemple , au style heurté et coupé de Tacite et de Sénèque.

A cette source principale du plaisir , réel ou supposé , que nous procure l'harmonie latine , on peut encore en ajouter une seconde , mais à la vérité beaucoup plus légère et plus imparfaite. C'est la différence des longues et des brèves , plus sensible dans cette langue que dans la nôtre , et peut-être que dans toutes les langues modernes , qui cependant ne sont pas à beaucoup près dépourvues de prosodie. Il faut avouer que très-souvent en prononçant le latin nous estropions ces longues et ces brèves ; mais enûn nous en marquons aussi quelquefois la différence , et plus souvent même que dans notre langue , quoique nous ayons aussi nos longues et nos brèves , mais moins fréquentes : car chez les anciens presque toutes les syllabes étaient décidées brèves ou longues , chez nous le plus grand nombre n'est ni long ni bref. Or cette différence marquée des longues et des brèves doit nous faire trouver dans l'harmonie de la langue latine plus de variété que dans la nôtre, et par cela seul plus de plaisir , toutes choses d'ailleurs supposées égales. Une musique qui ne serait formée presque entièrement que ^e simples blanches ou de simples noires , serait certainement plus monotone , et par conséquent moins agréable, que si dans cette même musique ;, sans y rien changer d'ailleurs, on entremêlait avec intelligence et avec goût les noires et les blanches, et s'il résultait de là une mesure plus vive , plus marquée , et plus variée dans ses parties.

Il est aisé d'expliquer par les principes ou plutôt par les faits que nous venons d'établir , pourquoi le Français , l'Anglais , J'Italien , l'Allemand , etc., trouvent tous jusqu'à un certain point de l'harmonie dans la langue et dans la poésie latine. Mais il faut convenir en même temps et par les mêmes principes , que le plaisir que cette harmonie leur cause est bien imparfait , bien mutilé , si on peut s'exprimer ainsi, et bien inférieur au plaisir que les Romains devaient éprouver en lisant leurs orateurs et leurs poètes. Ajoutons que ce plaisir même n'est pas absolument semblable pour les différens peuples modernes^ que tel vers de Virgile doit paraître plus harmonieux à un Français , tel autre à un Allemand , et ainsi du reste ; mais que tout se compense de manière qu'il résulte en total pour chaque nation le même

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degré de plaisir harmonique de la lecture d'une page de Cicéron ou de Virgile. Ce sont des musiciens qui dénaturent tous à peu près également le même air, mais qui le dénaturent différemment , et qui en le dénaturant , y conservent en général et à peu près la même proportion dans la valeur des notes. Il en résulte d'aliord pour eux , dans un degré à peu près égal et semblable, le plaisir qui naît de la mesure; plaisir qui est ensuite modifié différemment par la proportion qu'ils mettent entre les notes dans chaque mesure particulière , et par la manière différente dont ils appuient sur ces notes. Mais quelle différence de ce plaisir estropié , si je puis parler de la sorte , à celui que le même air ferait éprouver , s'il était clianté dans le goût et l'esprit qui lui conviennent , et surtout exécuté par le compositeur même , et devant des auditeurs bien au fait des finesses de l'art musical ? Il arriverait la même chose qu'à la musique Italienne chantée par des étrangers ou par des Italiens. Les Italiens trouvent , ^t avec raison , que les étrangers l'écorchent ; un Français ou un Anglais qui chantent devant eux leur musique , leur font grincer les dents ; cependant ces étrangers , tout en écorchant la musique italienne , y éprouvent un certain degré de plaisir , et même assez vif pour affecter beaucoup ceux d'entre eux qui ne sont dénués ni de sentiment ni d'oreille. C'est le même corps , animé pour les uns , à demi-mort pour les autres , mais conservant encore pour ces derniers des traits frappans de proportion et de beauté.

Voilà , je pense , tout ce qu'on peut dire de raisonnable et d'intelligible , sur l'espèce de plaisir que nous goûtons par l'harmonie des langues mortes. Mais en savons-nous assez pour distinguer les nuances , je ne dis pas grossières, je dis seulement plus ou moins délicates , qui distinguent l'harmonie d'un auteur de celle d'un autre ? Je sais qu'il y a des auteurs oii nous sentons cette différence d'harmonie jusqu'à un certain point ; que Virgile , par exemple , est plus harmonieux pour nous que les Epîtres d'Horace ; parce que le choix et la liaison des mots a» plus de douceur , de mélodie et de rondeur dans le premier que dans le second. Mais la différence s'évanouit, ce me semble , presque entièrement , quand nous comparons l'harmonie de deux auteurs qui ont écrit à peu près dans le même genre; celle, par exemple , de Virgile et d'Ovide, celle même de Virgile et de Lucain. Je ne parle ici que de Vliannonie ; je ne parle point ï\\i goût qui différencie ces auteurs, et qui étant du ressort de l'esprit seul , peut être plus aisément apprécié que le sentiment qui résulte de la cadence de leurs vers. Je doute beaucoup que nos connaissances puissent s'élever jusqu'à nous faire saisir les

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