CHAPITRE XL
Des Soupçons.
Les soupçons sont aux autres sentimens ce que les chauvesouris sont aux oiseaux : ils ne paraissent jamais que dans l'obscurité. On ne saurait les réprimer avec trop de soin ; car ils troublent l'âme , aliènent les amis , et interrompent les affaires, sont ennemis de la constance et de la gaieté , rendent les princes tyrans , les maris jaloux , les sages même incertains et mélancoliques.
Ils sont un vice de l'esprit plutôt que du cœur ; car ils trouvent entrée dans les âmes les plus nobles et les plus grandes. Témoin Henri Yll , roi d'Angleterre , que l'élévation de son âme n'empêcha pas d'être soupçonneux à l'excès.
Cependant il faut avouer que , pour l'ordinaire , les soupçons fontraoins de ravage dans les grandes âmes ; car elles ne les admet-
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tenlguère qu'après s'être assurées s'ils ont un fondenienl vraisemblable : mais , dans les âmes faibles et timides , la force des soupçons est prodigieuse. En effet, rien ne nous rend si soupçonneux que l'ignorance. C'est pourquoi l'attention et l'examen sont un excellent remède contr.e les soupçons; car ils se nourrissent de fumée et de ténèbres.
Que prétendent les hommes? Croient-ils que tous ceux avec qui ils vivent , ou dont ils se servent , soient des anges ou des Saints ? Ne savent-ils pas que chacun tend toujours à son but , et qu'il n'y a personne à qui l'on soit plus proche et plus cher qu'à soimême? Il n'y a donc pas de voie plus sûre , pour se délivrer des soupçons, que de chercher à s'en guérir, coraine s'ils étaient vrais, et de les réprimer, comme s'ils étaient faux.
Les soupçons peuvent être utiles, s'ils servent à nous mettre sur nos gardes , pour empêcher qu'on ne nous nuise; mais ceux que l'âme va chercher au dedans d'elle-même , ne sont qu'un vain bruit; ceux qu'un artifice extérieur nourrit , et que des flatteursentreîiennent, portent quelquefois des atteintes dangereuses»
Le meilleur moyen de nous délivrer des soupçons , c'est de nous ouvrir avec liberté à celui qui nous est suspect ; il est presque impossible que nous ne reconnaissions promptement ou la vérité ou la fausseté de nos conjectures. Cette démarche servira de plus à rendre circonspect celui que nous soupçonnons : il se tiendra sur ses gardes , pour ne pas donner lieu à des soupçons nouveaux ; mais une telle conduite ne peut réussir avec des hommes d'un caractère bas et méchant; dès qu'une fois ils s'aperçoivent qu'ils sont suspects , ils cessent ])our toujours d'être fidèles ; car c'est un proverbe italien , que les soupçons congédient lajîdélité. Il semble au contraire qu'ils devraient la recueillir et la porter à se justifier de l'injure qu'on lui fait.