‹ Œuvres de d'Alembert (volume 4)Chapitre 7 sur 165 · SUR LA LATINITÉ · texte numérisé non relu

SUR LA LATINITÉ

ot sur le peu ue connaissances que nous en avons, conduit naturellement à quelques réflexions sur la prétendue belle latinité qu'on admire dans certains modernes. Quoique nous ayons déjà tait connaître en différens endroits de ces Mélanges ce que nous pensons sur ce sujet , il ne sera pas inutile de le traiter un peu plus à fond.

C'est une chose si évidente par elle-même , qu'on ne peut jamais écrire que très-imparfaitement dans une langue morte , que vraisemblablement cette question n'en serait pas une , s'il n'y avait beaucoup de gens intéressés à soutenir le contraire.

Le français est une langue vivante , répandue par toute l'Europe; il y a des Français partout; les étrangers viennent en foule à Paris ; combien de secours pour s'instruire de cette langue? Cependant combien peu d'étrangers qui l'écrivent avec pureté et avec élégance? Je suppose à présent que la langue française n'existât , comme la langue latine , que dans un trèspetit nombre de bons livres ; et je demande si dans cette supposition on pourait se flatter de la bien savoir , et être en état de la bien écrire ?

Il y a même ici une différence au désavantage du latin ; c'est que la langue française est sans inversions , au lieu que la langue latine en fait un usage presque continuel ; or cette inversion avait sans doute ses lois , ses délicatesses , ses règles de goût , qu'il nous est impossible de démêler , et par conséquent d'observer dans nos écrits latins. Ainsi la langue latine a tout au moins une difficulté de plus que la langue française , pour pouvoir être bien apprise et bien parlée.

Mais je veux bien même écarter cette difficulté , quoique trèsgrande , et je l'ose dire , insurmontable. Je m'en tiens ici à la connaissance de la valeur des mots , de leur signification précise , de la nature des tours et des phrases , des circonstances et des genres de style dans lesquels les mots, les tours , les phrases peuvent être employées ; et je dis que pour arriver à cette connaissance , il faut avoir vu ces mots , ces tours et ces phrases, maniés et i^essassës , si je puis m'exprimer ainsi, dans raille occasions différentes ; qu'un petit nombre délivres, quand même on les aurait lus vingt fois , est absolument insuffisant pour cet objet ; qu'on ne saurait y parvenir que par des conversations fréquentes dans la langue même , par un usage assidu , et par des réflexions sans nombre , que cet usage seul peut suggérer. C'est en effet de cette seule manière, avec beaucoup de temps, d'étude et d'exercice , qu'on peut devenir un bon écrivain dans sa propre langue ; on sait même combien il est rare encore d'y réussir ; et on veut se flatter de bien éc»'ire dans une langue

DES MODERNES. uj

morte , pour laquelle on n'a pas la millième partie de ces secours ?

Cicéron , dans un endroit des Tusculanes* , a pris la peine de marquer les différentes significations des mots destines à exprimer la tristesse. y4Egritudo , dit ce grand orateur , est opinio recens mali prœsentis , mqiio demitti contrahique atiinio rectum essevideatiir. .AEgritudini subjiciwitiir , angor, mœror , dolor, lue tus , œrwnna , qfflictatio. Angor est œgritudo premens ; mœror 3 œgritudo flehilis ; œrumna , œgritudo laboriosa ; dolor , œgritudo crucians ^ ojflictatio , œgritudo cum cogitatione ; luctus y œgritudo ex ejus qui carus fuerit inleritu acerbo. Qu'on examine ce passage avec attention , et qu'on dise ensuite de bonne foi si on se serait douté de toutes ces nuances , et si on n'aurait pas été fort embarrassé ayant à marquer dans un dictionnaire les acceptions précises à^ œgritudo , mœror , dolor, angor, luctus, œrumna , ajjlictatio . Si le grand orateur que nous venons de citer, avait fait un livre de synonymes latins, comme l'abbé Girard en a fait un de synonymes français , et que cet ouvrage vînt à tomber tout à coup au milieu d'un cercle de latinistes modernes , j'imagine qu'il les rendrait un peu confus sur ce qu'ils croyaient si bien savoir. On pourrait encore le prouver par d'autres exemples , tirés de Cicéron même; mais celui que nous venons de citer nous paraît plus que suffisant.

Despréaux , quoique lié avec beaucoup de poètes latins de son temps , sentait bien le ridicule de vouloir écrire dans une langue morte. Il avait fait ou projeté sur ce sujet une espèce de dialogue , qu'il n'osa publier , de peur de désobliger deux ou trois régens qui avaient pris la peine de mettre eu vers latins l'ode que ce poète avait faite en mauvais vers français sur la prise de Nïimur ; mais depuis sa mort on a publié et imprimé dans ses œuvres une esquisse de ce dialogue. Il y introduit Horace, qui veut parler français , et, qui pis est , faire des vers en cette langue , et qui se fait siffler par le ridicule des expressions dont il se sert sans pouvoir le sentir. Je sais tout cela sur Vextrémité du doigt , pour dire sur le bout du doigt; la cité de Paris ^ pour la rnlle de Paris ; le Pont nom>eau, pour le Pont neuf; un homme grand, pour un grand homme; amasser de V arène, pour ramasser du sable , et ainsi du reste. J'ignore quelle réponse opposeront à Despréaux ceux que nous combattons dans cet écrit ; car Despréaux est pour eux une grande autorité , ne fût-ce que parce qu'il est mort.

M. de Voltaire , dont l'autorité , quoiqu'il soit vivant , vaut pour le moins celle de Boileau eu matière de goût , pense abso- ' Liv. IV, chai^ 7 et 8.

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Jument de même. Voici comme il s'exprime en parlant d'un célèbre poëte latin moderne : « Il réussit auprès de ceux qui » croient qu'on peut faire de bons vers latins , et qui pensent » que des étrangers peuvent ressusciter le siècle d'Auguste dans » une langue qu'ils ne peuvent pas même prononcer. In sjlvam » ne ligna feras. » Le témoignage de ce grand poëte est d'autant moins suspect en cette matière , qu'il a fait lui-même en s'amusant quelques vers latins , aussi bons, ce me semble, que ceux d'aucun moderne ; témoins ces deux-ci , qu'il a mis à la tête d'une dissertation sur le feu :

Ignis ubique latet , naturam amplectitur omnem, Cuncta parit, re/i0t'at, dwidit, unit, alit.

Je ne crois pas qu'on puisse renfermer plus de choses en moins de mots ; et ce n'est pas d'ordinaire le talent de nos poètes latins modernes les plus vantés. Heureusement pour notre littérature, M. de Voltaire a fait de ce talent un meilleur usage, que de l'emprisonner dans une langue étrangère ; il a mieux aimé être le modèle des poètes français de notre siècle, et le rival de ceux du précédent, que l'imitateur équivoque de Lucrèce et de Virgile.

Mais , dira-t-on , vous ne pouvez disconvenir au moins qu'un écrivain qui n'emploierait dans ses ouvrages que des phrases entières tirées des bons auteurs latins , n'écrivît bien en cette langue. Premièrement , est-il possible qu'on n'emploie absolument dans un ouvrage latin moderne , que des phrases empruntées d'ailleurs, sans être obligé d'y mêler du moins quelque chose du sien , qui sera capable de tout gâter ? En second lieu , je suppose qu'on n'emploie en effet que de pareilles phrases ; et je nie qu'on puisse encore se flatter de bien écrire en latin. En effet, le vrai mérite d'un écrivain est d'avoir un style qui soit à lui ; le mérite au contraire d'un latiniste tel qu'on le suppose , serait d'avoir un style qui ne lui appartînt pas , et qui fût, pour ainsi dire, un centon de vingt styles différens. Or je demande ce qu'on devrait penser d'une pareille bigarrure ? Si le centon n'est que d'un seul auteur, ce qui est pour le moins fort difficile, j'avoue que la bigarrure n'aura plus lieu ; mais , en ce cas , à quoi bon cette rapsodie , et que peuvent ajouter à nos richesses littéraires ces petits lambeaux d'un ancien , ainsi décousu et mis en pièces? Le lecteur peut dire alors comme ce philosophe , à qui on voulait présenter un jeune homme qui savait tout Cicéron par cœur; il répondit , fai le livre. On peut citer aussi ce que disait M. de Fontenelle : J'ai fait dans ma jeunesse des vers grecs , et aussi bons que ceux d'Homère , car ils en étaient.

Croit-on d'ailleurs , quand on met ainsi sans pitié un écrivain latin ou grec à contribution , que tout soit également correct , également pur , également élégant dans les meilleurs auteurs anciens? Qui nous assurera donc que la phrase que nous aurons empruntée , n'est pas une phrase négligée , traînante , faible, de mauvais goût. Tout le monde sait la patavùuté qu'Asinius Pollion a reprochée à Tite-Live ? Y a*-t-il un seul moderne qui puisse nous dire en quoi cette patavinité consiste ? Y en a-t-il par conséquent un seul qui puisse s'assure^r qu'une phrase qu'il prendra de Tite-Live , n'est pas une -phrase jjatai^mien?ie ?

Enfin, n'y a-t-il pas des auteurs latins, reconnus d'ailleurs pour excellens , qu'on doit s'interdire absolument d'imiter dans des ouvrages d'un autre genre que celui oh. ils ont écrit? Quand je vois un orateur latin employer des mots de Térence , sur ce fondement que Térence est un auteur de la bonne latinité , c'est à peu près comme si un orateur français employait des phrases de Molière par la raison que Molière est un de nos meilleurs auteurs : « Messieurs , pourrait dire à son auditoire , ce harangueur » si heureux en imitation , cest une étrange affaire que d'avoir » à se montrer face àface devant vous , et l'exemple de ceux qui >» s'y sont frottés est une leçon bien parlante pour moi. Cepen- » dant on entend les gens sans se fâcher , et j'oserai prendre , » a<^ec votre permission , la liberté de vous dire mon petit avis. » Voulez-vous donc, Messieurs, que je vous parle net ? vous de-- » mez mourir de pure honte d'être battus de Voiseau pour le >» petit malheur qui vous est arrivé. Si vous vous êtes mis dans la » fe^e que vous n'auriez jamais de guignon , rayez cela de vos >♦ papiers. » Je ne vais pas plus loin , pour ne pas abuser de la patience du lecteur. Voilà pourtant du Térence français tout pur ; et ce qu'il faut bien remarquer , la plupart de ces phrases sont prises du Misanthrope , c'est-à-dire de celle de ses pièces qui est dans le style le plus noble.

Cet exemple suffit , je crois , pour prouver que ce n'est pas dans Térence qu'un orateur latin moderne doit former son style. On dira peut-être qu'il doit avoir soin de n'employer aucune expression, aucune phrase de cet auteur, qui ne soit autorisée par d'autres bons écrivains ; en ce cas , et par cette raison même, il est évident que Térence ne saurait lui servir de modèle.

Mais je vais plus loin , et je demanderai si Térence peut même être un modèle dans un genre d'écrire beaucoup moins sérieux? On prétend que M. Nicole , pour bien traduire les Provinciales en latin , avait lu et relu Térence , et se l'était rendu si familier que sa traduction paraît être Térence même : à cela je n'ai qu'une question à faire. Croit-on que le style épistolaire doive

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