SUR MADAME GEOFFRIN
Quis desiderio sit pudor, aul moduSy Tam cari capitis!
HoRAT. lib. I , od. 30.
J. ous ceux qui comme vous , mon cher ami , sont touchés des honneurs qu'on rend à la vertu , viennent de lire avec la plus vive sensibilité deux portraits intéressans de madame Geoffrin , tracés par deux philosophes vertueux * qui s'honoraient de son amitié , et dont l'amitié m'honore. Ils m'ont prévenu , heureusement pour sa mémoire , dans l'hommage que mon tendre sentiment pour elle voulait consacrer à sa cendre : le tableau si vrai et si touchant qu'ils ont fait de cette femme respectable , la rendra chëre à ceux même qui ne l'ont pas ^connue , et à tous les hommes de bien qui lui survivront ; que pourrais-je faire de plus pour elle ? Mais , comblé si long-temps de son amitié et de ses bontés , puis-je me refuser la triste consolation de verser aussi quelques pleurs et de tracer quelques mots sur cette tombe , déjà couverte d'éloges et de larmes ? dois-je craindre ce que diront sans doute ces cœurs sans vertu , que l'éloge de la vertu fatigue î Encore madame Geoffrin ! Oui , encore elle ! Ames sèches et frivoles , ce n'est pas pour vous que j'écris : âmes tendres et sensibles , lisez-moi, et pardonnez-moi.
Je suis pourtant arrêté , en prenant la plume , par une réflexion douloureuse. La perte de cette digne femme est toute récente ; le souvenir de ses vertus vit encore dans la mémoire même des indifférens : mais une cruelle expérience ne m'a que trop appris avec quelle promptitude affligeante la vertu même est oubliée quand elle n'est plus ; mon âme se flétrit et se resserre , en envisageant avec douleur cet affreux abîme de l'oubli , cil tout va si rapidement se précipiter et s'engloutir. Hélas ! me sais-je dit , madame Geoffrin aura bientôt le même sort ; bientôt
' MM. Thomas et Morellet.
elle n'existera plus que dans le souvenir de quelques amis. Pour prolonger , autant qu'il est en moi , sa vie dans la mémoire des autres où elle ne devrait jamais finir , ne ferais-je pas bien de remettre à quelques mois ce faible tribut de mon cœur ?... Mais ce cœur qui a besoin de se répandre , souffrirait trop à différer ; et si dans quelques mois il ne doit plus parler qu'à moi , je suis bien sûr au moins qu'il me parlera toujours.
L'esprit de madame Geoflfrin a été si bien saisi , apprécié , analysé par ses deux amis et les miens , que je n'ai garde de repasser sur cette peinture quelques traits informes qui ne feraient que l'afifaiblir et l'altérer. Mais la peinture de son âme est inépuisable; et c'est de son âme que je veux parler encore , parce que je voudrais qu'on en parlât sans cesse. D'ailleurs , mon cher ami , dans le peu que je vais vous dire , je parlerai beaucoup moins qu'elle, je ne ferai guëres que la répéter; et en faisant parler son âme , je peindrai encore son esprit , même sans le vouloir : car la sensibilité vive et profonde a un genre d'esprit qui n'appartient qu'à elle , et qui ne lui manque ja-f mais.
On a dit à quel poiiU/lfi bonté de madame GeojBfrin était agissante , inquiète , opiniâtre; mais on n'a peut-être pas assez dit ce qui ajoute infiniment à son éloge , c'est qu'en avançant en âge , sa bonté augmentait de jour en jour. Pour le malheur de la société humaine , l'âge et l'expérience ne produisent que trop souvent l'effet contraire, même dans les personnes vertueuses , si la vertu n'est pas en elles d'une trempe forte et peu commune. Plus elles ont d'abord senti de bienveillance pour leurs semblables , plus , en éprouvant chaque jour leur ingratitude , elles se repentent de les avoir servis et s'affligent de les avoir aimés. Une étude des hommes plus réfléchie , plus éclairée par la raison et pat la justice , avait appris à madame Geofirin qu'ils sont encore plus faibles et plus vains queméchans; qu'il faut compatira leur faiblesse , et souffrir leur vanité , afin qu'ils souffrent la notre. Je sens avec plaisir y me disait-elle , quen vieillissant je deviens plus bonne ; car je n ose pas dire meilleure , parce que ma bonté tient peut-être à la faiblesse , comme la méchanceté de bien d! autres. Tai fait mon profit de ce que me disait sou-* vent le bon abbé de Saint^Pierre , que la charité d'un homme de bien ne devait pas se borner à soulager ceux qui souffrent ^ qiielle devait s'étendre aussi jusqu'à l'indulgence dont leurs fautes ont si souvent besoin; et j'ai pris, comme lui, pour de^ vise ces deux mots : donner et pardotiner.
La passion de donner , qui fut le besoin de toute sa vie , était née avec elle , et la tourmenta , pour ainsi dire , des ses pre-
miëres années. Étant encore enfant (l'humanité pardonnera ce détail ) , si elle voyait de sa fenêtre quelques malheureux demander l'aumône , elle leur jetait tout ce qui se trouvait sous sa main , son pain , son linge , et jusqu'à ses habits. On la grondait de cette intempérance de charité^ si je puis parler de la sorte ; on l'en punissait quelquefois : et elle recommençait toujours.
Comme elle ne respirait que pour faire le bien , elle aurait voulu que tout le monde lui ressemblât ; mais sa bienfaisance se gardait bien d'importuner celle des autres. Quand je raconterai" Sait-elle^ la situation de quelque infortuné à quije voudrais procurer des secours , je rC enfonce point la porte ; je me place seulement tout avprhs , et j'attends qu'on veuille bien rh'oui^rir. Son ittastre ami Fontenelle était le seul avec qui elle en usât autrement. Ce philosophe , si célèbre par son esprit , et si recherdEé pour fies agrémens ^ sans vices et presque sans défauts , parce qu'il était sans chaleur et sans passion , n'avait aussi que les vertus d'une âme froide , des vertus molles et peu actives , qui pour s'exercer avaient besoin d'être averties , mais qui n'avaient besoin que de l'être. Madame Geofirin allait chez son ami, et lui peignait avec intérêt et sentiment Tétat des malheureux qu'elle voulait soulager. Ils sont bien à plaindre , disait le philosophe ; et il ajoutait quelques mots sur le malheur de la conditioin humaine; et puis il parlait d'autre chose. Madame Geofirin le laissait aller ; et quand elle le quittait : donnez'-moi y lui disaitelle , cinquante louis pour ces pauyres gens,. Vous avez raison , disait Fontenelle; et il allait chercher les cinquante louis , les lui donnait et ne lui en reparlait jamais , tout prêt à recommencer le lendemain, pourvu qu'on l'en avertît encore^ On trouvera peut-être un peu sèche la bienfaisance du philosophe ; mais du moins on ne lui reprochera .pas l'ostentation. Q%u6 le ciel donne à tous les hommes la bienfaisance, jnême avec alitant de sécheresse , mais surtout avec autant de simplicité ; et que le genre humain bénisse la vertu active , qui sait , comme la digne amie de Fontenelle , mettre ce sentiment en «^ctiondans les coeurs oii il repose et attend qu'on le réveille.
Madame Geoffrin avait tous les goûts d'une âme sensible et douce : «lie aimait les enfans avec passion ; elle n'en voyait pas un seul sans attendrissement ; elle s'intéressait à l'innocence et à la faiblesse de cet âge ; eUe aimait à observer en eux Is^ nature , qui , grâce à nos mœurs , ne se laisse plus voir que dans l'enfance ; elle s^ plaisait à causer avec eux , à leur faire, d.é$ questions , et ne souffrait pas que les gouvernantes leur.sviggérassent la réponse. J'aime bien mieux, leur disait-elle, Iq^^sot^^
lises qiCU me dira , que celles que vous lui dicterez Je vou-^
dtais , ajoutait-elle^ qu'on fit une question à tous les malheu-* reux qui vont subir la mort pour leurs crimes : avez-vous aimé les enfans 7 je suis sûre quils répondraient que non.
On peut juger par-là qu'elle regardait la paternité comme le plaisir le plus doux de la nature. Mais plus ce plaisir était sacré pour elle, plus elle voulait qu'il fût pur et sans trouble. C'est pour cela qu'elle priait ceux de ses amis qui étaient sans fortune , de ne pas se marier. Que deviendront , leur disait-elle , vos pauvres enfans , s'ils vous perdent de bonne heure ? pensez à l'horreur de vos derniers momens , quand vous laisserez malheureux après vous ce que vous aurez eu de plus cher ! Quelques-uns de ceux à qui elle parlait ainsi se mariaient malgré ses remontrances ; ils lui amenaient leurs petits enfans ; elle pleurait , les embrassait , et devenait leur mëre.
Elle aurait voulu , non-seulement prolonger sa bienfaisance jusqu'après sa mort , mais la prolonger par les mains de ses amis: On les bénirait , disait-elle , et ils béniraient ma mémoire. Elle mit douze cents livres sur sa tête et sur celle d'un ami qui avait peu de fortune. Si vous devenez plus riche, lui dit-elle , donnez cet argent pour l'amour de moi quand je ne pourrai plus le donner.
Toujours occupée de ceux qu'elle aimait , toujours inquiète pour eux, elle allait même au devant de ce qui pouvait troubler leur bonheur. Un jeune homme à qui elle s'intéressait , jusqu'alors uniquement livré à l'étude , fut saisi et frappé , comme subitement, d'une passion malheureuse qui lui rendait et l'étude et la vie même insupportables : elle vint à bout de le guérir. Quelque temps après elle s'aperçut que ce jeune homme lui parlait avec intérêt d'une femme aimable qu'il voyait depuis peu de jours. Madame Geoffrin , qui connaissait cette femme , î'alla trouver : Je viens , lui dit-elle , vous demander une grâce ; ne témoignez pas à *** trop d'amitié ni d'envie de le voir , il de^ viendrait amoureux de vous , il serait malheureux , je le serais de le voir souffrir , et vous souffririez vous-même de lui avoir fait tant de mal. Cette femme , vraiment honnête , lui promit ce qu'elle demandait , et lui tint parole.
Comme elle rassemblait chez elle les personnes les plus distinguées par le rang et la naissance , qu'elle paraissait même les rechercher quelquefois , on s'imaginait qu'elle était très-flattée de les voir. On la jugeait mal ; elle n'était en aucun genre la dupe des préjugés , mais elle les ménageait pour être utile à ses amk. F'ous croyez , disait-elle à un des hommes qu'elle' aimait lé plus , que c'est pour moi que je vois des grands et des minis--
très, détrompez~vous ; je les vois pour vous et pour vos sembla^ blés y qui pouvez en avoir besoin : sa tous ceux que j'aime étaient heureux et sages, ma porte serait tous les jours fermée à neuf heures y excepté pour eux ,
Son indulgence pour les autres se montrait surtout dans la conversation. £lle supportait jusqu'aux bavards, si insupportables à la bonté même , quand elle n'est pas à toute épreuve. En vérité y disait-elle , je m en accommode assez , pourvu que ce soient de ces bavards tout court , qui ne veulent que parler y et qui ne demandent pas quon leur réponde. Mon ami Fontenelle, qui leur pardonnait comme moi, disait qu'ils reposaient sa poitrine : ils me font encore un autre bien ; leur bourdonnement in-^ signifiant est pour moi comme le bruit des cloches , qui rCempê^ che point de penser y et qui souvent y invite. Les bavards à prétention , qui se croient faits pour qu'on les écoute , et dans qui le besoin de parler est un besoin de vanité , étaient les seuls qu'elle souffrît avec peine : encore avait-elle soin qu'ils ne s'en aperçussent pas. Je voudrais , disait-elle de l'un deux , que lors-* quil me parle y Dieu me fît la grâce d'être sourde sans qu'il le sût ; il parlerait et croirait que je l'écoute y et nous serions con^ tens tous deux.
Avec tant de vertus, de bonté, de bienfaisance, croirait-o» que madame Geoffrin eût des ennemis? eh ! qu'y faire ? Fénélon en avait bien : il faut se soumettre à cette cruelle loi de la nature, et pleurer sur l'espèce humaine. Il est vrai que madame Geoffrin n'avait guëres d'ennemis que parmi les femmes, et j'en suis bien fâché pour elles ; encore dois^je avouer , à leur honneur , que ces ennemies étaient en bien petit nombre y et que toutes les femmes dont elle était vraiment connue , la chérissaient et la respectaient.. Quand elle se voyait l'objet de la haine , le sentiment qu'elle lui inspirait était celui de la pitié , non pas de cette pitié qui méprise et qui humilie y. mais de celle qui plaint et qui pardonne. Si vous trouvez ^ disait-elle à ses amis , des gens qui me haïssent , gardez-^ous de leur dire^ le peu de bien que vous pensez de moi ; ils m'en haïraient da^ vantage ; ils en seraient plus tourmentés y et je voudrais bien qu'ils ne le fussent pas.
Telle était , mon cher ami , celle que la vertu , la société , l'humanité enfin , dans tous les sens possibles de ce mot , ont eu « le malheur de perdre , et que j'ai perdue plus que personne t elle m'aimait comme son fils ; ma confiance en elle était sans bornes. Hélas ! j'ai vu périr dans l'espace d'une année les deuXr personnes qui m'étaient les plus chères , et j'étais assez heureux pour que ces deux personnes s'aimassent tendrement. Elles
s CORRESPONDANCE
étaient bien dignes l'une de l'autre , et bien dignes de s'aimer , quoique trës^ifférentes par leur caractère ; car les âmes honnêtes et bienfaisantes ont , comme les pierres d'aimant , si je puis employer cette expression , un p6le ami, par où elles s'attirent et s'unissent fortement l'une à l'autre : que me reste-t-il dans la solitude oii mon cceur se trouve , que de penser à elles et de les pleurer ? La nature , qui nous a fait naître pour la douleur et pour les larmes , nous a fait , dans notre malheur , deux tristes présens , dont la plupart des hommes ne se doutent guëres : la mort pour voir finir les maux qui nous tourmentent , et la mélancolie pour nous aider à supporter la vie dans les maux qui nous ilétrissent. Le cœur encore tout plein de la première perte que je venais de faire, j'allais voir tous les jours madame Geoffrin , et m'afUiger auprès d'elle et avec elle ; son amitié m'écoutait et me soulageait : ce bien qui m'était si nécessaire et si cher , m'a été enlevé peu de temps après ; et au milieu de ces sociétés, qui ne sont que le remplissage de la vie , je ne puis plus parler à personne qui m'entende. Je passais toutes mes soirées chez l'amie que j'avais perdue , et toutes mes matinées avec celle qui me restait encore ; je ne l'ai plus , et il n'y a plus pour moi ni soir ni matin.
J'ai vu madame Geofifrin pendant les premiers jours de sa maladie , sur ce lit de douleur et de mort , oii elle a langui plus d'une année. Pourquoi faut-ilj me disais-je, quelle disparaisse de la terrtf , elle qui va manquer à tant d'amis , à tant de mal-^ heureux, et que jjr reste encore , moi qui ne manquerai plus à personne !
Des circonstances cruelles m'ont privé même du plaisir douloureux de la voir jusqu'à la fin de sa vie , et d'adoucir , par les BDLarques de ma tendresse , sa mort lente et prolongée. Son cœur m'appelait , et sa bouche n'osait obéir à son cœur ; j'étais condamné à la perdre un an plus tôt que les amis qui ont fermé ses yeux. Qu'il me soit au moins permis d'adresser à son ombre , si elle peut m'entendre , ces mots touchans que Tacite adressait à celle de son vertueux beau*père Agricola , enlevé par une Ion* gue mort à sa famille absente : Trop peu de larmes ont honoré vos derniers momens , et vos yeux en se fermant ont cherché les miens qu ils r^ ont pu trouver, (Paucioribus lacrymis com." posita es, etnovissùnd in luce desiderai^ere aliquid oculitui.)ïci , mon cher ami , la plume me tombe des mains, mes yeux se remplissent de larmes , et je ne vois plus ce que je vous écris. Adieu.
AU MÊME
sua LA MÊME PERSONNE.
V 0U5. ayez été , mon cher ami , vÎTement pénétré des détails touchans que renfermait ma première lettre , sur la digne amie que j'ai perdue. Hélas ! depuis deux ans qu'elle a disparu de la terre , et peut-être même du souvenir de tant de personnes qui se disaient ses amis , mon cœur est toujours si plein d'elle y que sans cesse il cherche à se répandre ; mais il a besoin , pour se soulager , de trouver des cœurs tels que le vôtre , qui sachent l'entendre et lui répondre. Permettez-moi donc de vous entretenir encore de quelques faits que j'ai recueillis k son sujet , et qui ajoutent de nouveaux traits à la peinture si intéressante de son esprit et de son âme. Je n'aurai peut-être de lecteur que vous ; mais quand on parle de ce qu'on a aimé tendrement , doit-on désirer d'être lu par d'autres qu« par ceux dont on est aimé ?
Madame Geoffrin avait un procès qu'elle désirait de voir finir ;
elle alla trouver un homme de lettres célèbre , dont elle était
chérie, et qui connaissait l'avocat de la partie adverse : voyez,
je vous prie, lui dit-elle, cet avocat, et accommodez avec lui
mon ermujreuse affaire. L'homme de lettres lui réprésenta qu'on
pourrait exiger d'elle une somme considérable , et imposer à son
aversion pour les procès cette taxe rigoureuse. Quel meilleur
usage y répondit-elle , /?ww-/e yà/re de mon argent^ que d'en
acheter mon repos ? Le négociateur réussit; il était difficile qu'il
échouât avec des pleins pouvoirs si étendus, et surtout si rares
chez les plaideurs. Madame Geofirin , pleine d€ reconnaissance ,
lui promit son portrait, (fue jusqu'alors elle n'avait voulu donner
à personne. Au bout de quelque temps elle retourna chez lui :
T^ous n'aurez point mon portrait ^ lui dit-elle les larmes aux
yeux ; trop de gens en seraient jaloux et me le demanderaient
inutilement. Son ami voulut la consoler; car , tout affligé qu'il
était , elle souffrait encore plus que lui. Hélas ! dit-elle , ce ne
sont pas les plaintes de mes amis que je redoute^ ce sont les
plaintes des gens qui ne m,' aiment pas et qui font semblant de
niaimer.
Quelques femmes qui avaient , comme je vous l'ai dit, le malheur de la haïr et la bassesse de la déchirer, poussaient la maladresse du dénigrement et de la satire jusqu'à se moquer de ses œuvres de bienfaisance. Croj-ez-moi , madame, dit à l'une d'elles un honnête homme qui l'écoutait , vous ne viendrez jamais à
bout , malgré le désir édifiant que vous en avez , de rendre ïc£ vertu ridicule ; je vous conseille de renoncer à cette digne entre-^ prise, et de changer de conversation pour votre honneur et pour votre repos.
Bien instruite , maïs peu blessée de l'aversion que ces femmes lui portaient , madame Geoffrin , si elle n'eût écoute que son amour-propre , aurait peut-être été flattée de se voir l'objet de l'envie : vous pouvez en juger par l'espèce de commisération qu'elle témoignait pour une femme qu'elle avait connue et peu regrettée ; femme à petits talens et à grandes prétentions , membre de plusieurs académies , auteur de plusieurs ouvrages loués à outrance , ainsi que beaucoup d'autres sottises du temps , dans tous les journaux, et restée , malgré tout cela , sans réputation comme sans détracteurs. Hélas ! disait madame Geofifrin en soupirant , cette pauvre créature , avec tous ses preneurs et tous ses titres^ a cruellement joué de malheur ; elle n a pu parvenir à se faire une ennemie, même parmi les femmes ,
Les ridicules de la vanité , dans tous les genres et dans tous les états , la frappaient plus vivement que tout le reste des impertinences humaines ; et quoiqu'elle parlât de ces ridicules sans aucun fiel , car elle n'en avait jamais , elle se permettait de les apprécier avec autant de gaîté que de franchise. Une femme de sa connaissance la plus intime , née bourgeoise , et se croyant devenue , par son mariage , femme de qualité , lui parlait sans cesse de sa maison et du grand monde où elle vivait , et lui laissait même entrevoir, sans trop s'en douter , le mépris dont elle honorait sa mère , qui lui paraissait presque une personne du peuple , et peu faite au moins pour lui être comparée par le rang et la naissance. Madame Geofifrin , qui recevait quelquefois des lettres de cette femme , avait la bonté de m'en faire part , et s'amusait avec moi de toutes les inepties* que ces lettres renfer^ maient, et pour les choses et pour le style. Que la vanité a peu d* esprit , ajoutait-elle ! mais cette femme n*a pour vivre que sa vanité ^ et après tout il faut quelle vive» J'étais quelquefois tenté de lui répondre comme M. d'Argenson à l'abbé Desfontaines : Je nen vois pas la nécessité. -
Quand elle voyait dans ses amis des travers et des écarts, elle ne se permettait pas d'en parler à d'autres qu'à eux ; mais souvent aussi elle les leur reprochait avec une force qui aurait pu les blesser, s'ils en avaient moins connu le motif; le tendre intérêt qui l'animait excusait tout à leurs yeux. Quelquefois elle se félicitait d'avoir réussi par ses remontrances à les rendre meilleurs y elle prétendait , par exemple , s'il jn'est permis de me citer ici , m'avoir corrigé de bien des défauts : je dois pourtant
PARTICULIERE. ii
avouer , à ma honte , que je ne m'apercevais guëres de ses succès. En vérité y me disait-elle un jour, vous m'avez dorme bien de la peine. Il ne tiendrait qu'à moi, lui répondis-je, de vous en donner bien encore. Elle rit un moment de cet aveu , comme je riais quelquefois moi-même avec elle des naïvetés qui , de temps en temps , lui échappaient; car elle avait jusqu'à ce mérite. Un de ses amis s'obstinait , malgré ses représentations, à habiter une campagne qu'elle trouvait trës-malsaiae. C'e^^ce qu'Une croit pas , lui répondis-je ; il est au contraire persuadé que l'air y est tres-salubre. Voilà , dit-elle , comme on est tou" jours , quand on aime le lieu qu'on habite ; on croit j" respirer le meilleur air du r/tonde, et on ne sait pas qu'il n'y a point de meilleur air que celui de Paris. Vous devez , kii dis-je, en être d'autant plus sûre , que vous n'en avez jamais respiré d'autre. Alors elle se mit à plaisanter elle-même de l'éloge qu'elle venait de donner à son air natal. Vous voyez, me dit-elle, combien j'ai raison de dire que c'est la folie de tout le monde ; je viens moi-même d'en être la preuve.
Un philosophe de ses amis , arrivant de Pétersbourg , lui parlait avec les plus grands éloges de l'illustre souveraine qui gouverne ce grand Empire. Vous ne sauriez croire , lui disait-il , à quel point je reviens enchanté de sa conversation et de sa per^ sonne. Je le crois bien , répondit-elle , elle était devant son peintre.
On parlait , en sa présence , d'un auteur connu qu'on appelait un homme d'esprit, quoiqu'il passât pour avoir fait bien plus d'usage de l'esprit des autres que du sien. Dites , réponditelle , pour le bien apprécier, que c'est une bête frottée d'esprit. Des juges délicats , tels qu'il y en a tant aujourd'hui , trouveront peut-être cette expression plus énergique que noble ; mais ce qui eût été ignoble dans la bouche d'un autre , cessait de l'être dans la sienne. Si elle employait quelquefois , sans scrupule, des expressions familières , populaires même , que la soidisant bonne compagnie se serait refusées avec dédain , elle n'en faisait jamais usage qu'en les relevant par le grand sens qu'elles renfermaient; et de triviales qu'elles auraient été dans toute autre circonstance , elles devenaient dans sa conversation tout à la fois originales^ piquantes et philosophiques.
Cette philosophie qui dirigeait toutes ses actions et qui éclatait souvent dans ses discours , s'exprimait chez elle d'une manière tantôt plaisante , tantôt profonde. Un homme qu'elle connaissait pour un menteur infatigable , raconta en sa présence un fait dont elle nia la vérité , ne doutant pas qu'il ne fît , à son ordinaire, un nouveau mensonge. Vous vous pressez trop, lui
dit quelqu'un y de nier ce fait ; car, par malheur ^ il est vrai, S* il est vrai , réponditrelle , pourquoi monsieur h dit-il? Le menteur Teridique n'attendit pas , comme on le peut croire , la fin de la conversation ; et lorsqu'il fut sorti , elle ajouta : Quand vn homme ment toujours , c'est à peu près comme s* il disait tou" jours vrai; on n'a qu'à s* arranger pour croire toujours le con^ traire de ce qu'il aisance. Mais s'il s'avise dédire vrai quelquefois , que wulez'vous qu'on en fasse dans la société? comment vis^re et converser avec quelqu'un à qui on ne peut dire ni oui m non?
La raison saine et éclairée qui rendait sa conversation si intéressante , se manifesta même dans ses derniers momens. Elle ne parlait presqve plus , et semblait ne respirer que pour souffiriir , quoiqu'elle souffrit sans se plaindre. On conversait autour d'elle pour la distraire , et l'on s'entretenait des différens moyens que les gouvememens peuvent employer pour rendre les peu^ pies heureux. Plusieurs des assistans étalaient sur cela les lieux communs ordinaires. Ajoutez-y , dit-elle , le soin de procurer des plaisirs , chose dont on ne s'occupe pus assez, Platon bien portant lui aurait envié l'honneur d'une si sage maxime , et c'est une des dernières paroles qu'elle a prononcées dans sa longue et douloureuse agonie.
Ce triste mot à'agoaie me rappelle bien cruellement , mon cher ami ^ les funestes circonstances qui m'ont privé de lui donner jusqu'à la fi^n des preuves de ma reconnaissance et de ma tendresse. £n vain cette femme mourante, qui m'aimait et me désirait , laissait échapper quelquefois des plaintes de m'avoir perdu ; si quelqu'un disait un mot de moi , un domestique s'approchait aussitôt, en le priant de ne pas prononcer mon nom. Mais , quoique madame Geoffrin regrettât les consolations qu'on lui arrachait , elle se résignait avec patience à cette privation. Un ami lui témoignait combien il était touché de son état : Je ne suis pas ^ lui répondit^lle , aussi à plaindre que vous lepen-* sez; on s'accoutume à tout, même à cela, en montrant les importnns , anêîla^ trës«^oches , qui l'entouraient et la fatiguaient.
La seule c&ose qui m'ait été permise, parce que personne ne pouvait l'empêcher , c'est la triste consolation de lui rendre les honneurs funèbres. En suivant son lugubre convoi , oii , pour le dire en passant , j'étais presque seul avec les deux hommes de lettres qui ont comme moi célébré sa mémoire ', j'adressais à ses mânes ce passage de Tacite , que je me plais àrépéter , tant les regrets de ce sage écrivain , sur la mort de son v-erloeuH beaurpère,
' MM. Thomas et Morellet.
PARTICULIÈRE. i3
Agricola , étaient semblables à ceux que j'épronvais moi-mêiiie. A la perte cruelle que j'ai faite en vous, se joint la doulewr de n'aivoirpu adoucir vos maux par ma présence, les soulager par mes soins y jouir en pleurant dés précieuses marques de votre tendresse y recueillir enfin vos dernières paroles pour en consens ver un soutenir étemel. Cette privation amère me perce le cœur; fêtais condamné à vous perdre une année entière avant votre mort. Tels étaient , mon cher ami y les sentimens qni remplissaient mon âme en voyant porter an tombeau cette femme si digne de vivre , et que la terre aurait dû conserver toujours.
Adieu; \t ne vous écrirai plus tout ce que je sens pour ^le ; mais je vous le dirai souvent encore : ma tendre amitié pour l'un et l'autre se réserve cette affligeante , mais unique ressource.