ENVOI SUBLIME A L'IMPÉRATRICE DE RUSSIE
JVLadame , il est un lien plus puissant que tous les autres, auquel l'Europe entière doit aujourd'hui l'espèce de société qai s'est perpétuée entre ses membres ; le christianisme. Méprisé à sa naissance, il servit d'asile à ses détracteurs, après l'avoir si cruellement et si vainement persécuté. L'Empire romain y trouva les ressources qu'il n'avait plus dans ses forces ; ses missions lui valaient mieux que des victoires; il envoyait des évéques réparer les fautes de ses généraux , et triomphait par ses prêtres quand ses soldats étaient battus. C'est ainsi que les Francs , les Goths , les Bourguignons , les Lombards , et mille autres , recon- ^ nurent enfin l'autorité de l'Empire après l'avoir subjugué, et reçurent du moins en apparence , avec la loi de l'évangile , celle du prince qui la leur faisait annoncer. ••• •
Quelques prétendus esprits forts disent que le christianisme est gênant : c'est avouer qu'on est incapable de porter le joug des vertus qu'il commande. Il est nuisible, ajoutent-ils : c'est fermer les yeux aux avantages les plus sensibles, les plus indispensables qu'il procure à la société ; ses devoirs excluent ceux du citoyen : c'est le calomnier manifestement, puisque le premier de ses préceptes est de remplir les obligations de son état. Il favorise le despotisme et l'autorité arbitraire des princes : c'est méconnaître son esprit , puisqu'il déclare dans les termes les plus énergiques, que les souverains seront jugés au tribunal de Dieu plus sévèrement que les autres hommes , et qu'ils paieront avec usure l'impunité dont ils ont joui sur la terre. La foi qu'exige encore le christianisme , contredit et humilie la raison : c'est insulter à l'expérience et à la raison même , que de regarder comme humiliant un joug qui soutient cette raison toujours vacillante et toujours inquiète quand elle est abandonnée à elle* même. Que deviendrait donc le monde , madame ? Que deviendraient ceux qui l'habitent , si par la douceur de ses consolations, par l'attrait de ses espérances , par les compensations inestima-» blés qu'elle offre aux malheureux, la religion n'adoucissait dans cette vie les maux inévitables à chaque individu , et plus encore
aux gens de bien ? Cest surtout dans Tînégalité des conditions, dans la disproportion des fortunes , dans l'inexacte distribution des honneurs et des récompenses , que cette religion fait connaître la douceur de son empire et la sagesse de ses lois , qui tempèrent et réparent , autant qu'il est possible , les adversités humaines. Comme Tordre de la société exige pour son propre soutien de la subordination , de la dépendance , de la fatigue ; comme la corruption de l'humanité répand sur le général et sur les particuliers des afflictions , des peines y des travaux , des oppressions , des injustices ; quel homme pourrait se soumettre aux rigueurs d'un partage si cruel à la nature , sans une lumière qui lui apprend à supporter les amertumes de son sort , sans un contre-poids qui réprimât les soulèvemens d'une sensibilité trop souvent juste , sans une loi de soumission qui lui fit accepter , par des vues surhumaines, tout ce qui peut blesser son esprit et révolter son cœur ? Le mal du chrétien n'est , aux yeux de sa foi, qu'un mal passager, et toujours propre à lui mériter des récompenses éternelles. Le mal du philosophe est un aiguillon pour sa malice , un sujet pour ses révoltes , un serment pour son humeur, un motif d'inj ustice et d'iniquité. Par la religion seule les maux cessent d'être ce qu'ils sont ; par elle seule , souffrir est un moindre mal que de goûter les douceurs de la vie au préjudice de sa conscience et de ses devoirs; par elle seule, l'homme élevé au dessus de lui-même , se dérobe eu quelque sorte aux mauvais traitemens , à la persécution , à l'iniquité, pour se reposer, sous ses auspices , dans un centre de bonheur et de paix au dessus de tous les revers.