SUR LA MORT DE SON FILS
Paris, 3o septembre i774'
. JVLoNSiEUR, M. le chevalier de Magallon nous a fait part, à mademoiselle de L'Espinasse et à moi, d'une lettre dans laquelle vous voulez bien nous témoigner votre reconnaissance du
tendre attachement que nons avions Tun et l'autre pour M. le marquis de Mora'. Cest à nous-mêmes à voqs remercier , monsieur, de vouloir bien attacher quelque prix au sentiment le plus juste qui fût jamais , pour l'incomparable ami que nous avons eu le malheur de perdre. Toutes les fois que notre nom pourra revenir à votre mémoire , nous vous prions d'être bien persuadé qu'au moment oii vous penserez à nous , nous partageons amèrement votre douleur , et que nos cœurs répondent au vôtre. Mais si ce cœur paternel pouvait recevoir quelque soulagement à ses maux , si quelque chose, monsieur, pouvait adoucir votre affliction profonde , ce serait le regret universel que donnent à la mémoire de monsieur votre fils tous ceux qui ont eu le bonheur de le connaître. La voix publique fait son éloge fu||èbre : mais que cet éloge est touchant de la part de tous ceux qui , comme mademoiselle de L'Espinasse et moi , ont pu jouir à fond de son âme , qui en ont vu toute la sensibilité , toute la délicatesse , toute l'élévation ; qui ont connu la solidité , la justesse les grâces de son esprit ; qui ont été étonnés de la variété et de l'étendue de ses connaissances , et plus étonnés encore de la modestie avec laquelle il les cachait , ou plutôt de la simplicité aimable et naïve qui ne cherchait jamais à s'en parer ! Quelle perte pour l'Espagne, monsieur , que celle d'un homme si supérieur et si vertueux ! que de lumières il y aurait répandues, et que de grands exemple , il y aurait donnés ! quelle perte pour vous , dont il eût été la consolation , dont il retraçait les vertus par les siennes , et qu'il chérissait avec la plus vive tendresse ! quelle perte pour sa famille , dont il était aimé et respecté , et dont il eût été le conseil , l'exemple et l'appui ! quelle perte enfin pour moi , qu'il honorait de son amitié et de ses bontés , et qui conserverai jusqu'au tombeau le plus cher et le plus douloureux souvenir de la plus parfaite créature que j'aie jamais connue ! Les sentimens dont il a bien voulu me donner tant de preuves , sont à mes yeux la récompense la plus flatteuse du peu de bonnes qualités qu'il a cru voir en moi ; elles me sont précieuses , puisqu'elles m'ont valu l'honneur et la douceur d'avoir un tel ami : son esprit donnait au mien une énergie qu'il n'aura plus ; mais je me souviendrai éternellement des instans chers à mon cœur , oii cette âme si pure , si noble , si forte et si douce , aimait à se répandre dans la mienne. Depuis
' Fils aîae de M. le comte de Faentes, mort an mois de mai 1774. H «i^t tel qu^on le peint daas celte lettre. L'aateur a cru qu^on lui pardonnerait de rendre pnblique cette expression de ses sentimens pour un des hommes les plas estimables qu'il ait connus ^ et pour un ami dont il rcVère et chdrit la Djiémoire.
son départ cle Paris , je n^ai pas été ua moment saùs les pti» vives alarmes. Je me plaignais de la fatalité qui vous avait obligé de quitter un pays oii vous étiez , à juste titre , si chéri et si honoré , et oii vous avez laissé des regrets étemels. Je me flattais que des circonstances plus favorables vous rendraient à la France, et avec vous l'homme le plus digne et le plus capable de vous succéder ; j'espérais au moins le revoir encore ; j'espérais que les soins de M. Lorry le rétabliraient ; j'espérais enân , si je n'avais pas le bonheur de vivre avec lui, de pouvoir dire encore long-temps : Jlvit et ilm'cdme. Hélas! monsieur, il faut renoncer à cette espérance ; il faut renoncer même à la cruelle douceur de mêler mes larmes avec les vôtres, et de parler de M. deMora àla persoi^e du monde qui saurait le mieux m'entendre. Il ne me reste que la triste consolation dépenser sans cesse aux rares qualités qu'il avait reçues de la nature, aux bontés dont il m'honorait, aux doux momens que j'ai passés avec lui et qui ne reviendront plus ; enfin à la vive et respectueuse tendresse que j'avais pour sa personne. C'est dans ces pensées que je finirai ma vie ; et cette chère et affligeante image sera toujours présente à mon cœur.
Permettez-moi , monsieur , de faire ici pour vous les vœux que je ne puis plus faire pour lui. Ppisse votre vertu être à l'avenir mieux récompensée i puissiez-vous trouver dans les enfans qui vous restent la consolation que cette vertu mérite ! vous leur direz toute la perte que vous avez faite et qu'eux seuls peuvent adoucir ; ils imiteront M. le marquis de Mora dans ses vertus et dans sa tendresse pour vous ; et ils rendront autant qu'il est possible , à leur patrie et à leur famille , ce qu'elles pleurent si justement l'une et l'autre. /
Je suis avec bien plus de respect encore pour votre personne que pour votre rang et votre nom , etc.
A Mlle. VIGÉE.
Septembre 1775.
ij'AcADÉMiE Française a reçu, avec toute la reconnaissance possible , la charmante lettre que vous lui avez écrite , et les beaux portraits de Fleury et La Bruyère que vous avez bien voulu lui envoyer , pour être placés dans la salle d'assemblée , ou elle désirait depuis long-temps de les voir. Ces deux portraits, en retraçant deux hommes dont le nom lui est si cher, lui rappelleront sans cesse , mademoiselle , le souvenir de tout ce qu'elle vous doit, et qu'elle esttrès-flattée de vousdevoir. Ilssero)it
de plus, à ses jeux, un monument durable de vos rares talens, et qui sont encore relevés en vous par les grâces , par l'esprit et par la plus aimable modestie.
La compagnie désirant de répondre à un procédé aussi honnête que le vôtre , de la manière qui peut vous être la plus agréable , vous prie , mademoiselle , de vouloir bien accepter vos entrées à touJj^s ses assemblées. D'hier par une délibération unanime qui a été sur-le-champ insérée dans ses registres , et dont elle m'a chargé de vous donner avis, en y joignant tous ses remercimens. Cette commission me flatte d'autant plus qu'elle me procure l'occasion de vous assurer , mademoiselle , de l'estime distinguée dont je suis pénétré depuis long -temps pour vos talens et pour votre personne , et que je partage avec tous les gens de goût et avec les gens honnêtes.
J'ai l'honneur d'être avec respect , etc.
Paris, ce 94 auguste 175a.
J'ai appris , monsieur, tout ce que tous avez bien voulu faire pour rhomme de mérite auquel je m'intéresse , et qui est à Pot»dam depuis peu de temps ( l'abbé de Prades). J'avais prié madame Denis de vouloir bien vous écrire en sa faveur , et on ne saurait être plus reconnaissant que ]e le suis des égards que vous avez eus à ma recommandation. Je me flatte qu'à présent que vous connaissez la personne dont il s'agit , elle n'aura plus besoin que d'elle-même pour vous intéresser en sa faveur et pour mériter vos bontés. Je sais par expérience que c'est un ami sûr , un homme d'esprit , un philosophe digne de votre estime et de votre amitié , par ses lumières et par ses sentimens. Yous ne sauriez croire à quel point il se loue de vos procédés , et combien il est étonné qu'agissant et pensant comme vous faites , vous puissiez avoir des ennemis. Il est pourtant payé pour en être moins étonné qu'un autre ; car il n'a que trop bien appris combien les hommes sont méchans, injustes et cruels. Mon collègue dans Y Encj-clopëdie se joint à moi pour vous remercier de toutes vos bontés pour lui , et du bien que vous avez dit de l'ouvrage à la fin de votre admirable Essai sur le siècle de Louis XIV, Nous connaissons mieux que personne tout ce qui manque à cet ouvrage. Il ne pourrait être bien fait qu'à Berlin , sous les yeux et avec la protection et les lumières de votre prince philosophe ; mais enfin nous commencerons , et on nous en saura peut-étne à la fin quelque gré. Nous avons essuyé cet hiver une violente tempête ; j'espère qu'enfin nous travaillerons en repos. Je me suis bien douté qu'après nous avoir aussi maltraités qu'on a fait , on reviendrait nous prier de continuer, et cela n'a pas manqué. J'ai refusé pendant six mois , j'ai crié comme le Mars d'Homère ; et je puis dire que je ne me suis rendu qu'à l'empressement extraordinaire du public. J'espère que cette résistance si longue nous vaudra dans la suite plus de tranquillité. Ainsi soit-il.
J'ai lu trois fois consécutives , avec délices, votre Louis XIV: j'envie le sort de ceux qui ne l'ont pas encore lu , et je voudrais perdre la mémoire pour avoir le plaisir de le relire. Votre Duc