BOSSANGE FRERES, RUE DE SEINE, N
Paris, II mars 1760.
diRE 9 j'ai trop bonne opinion de ma patrie pour imaginer qu'elle me fasse un crime de la reconnaissance ; mais , dût-il m'en arriver des malheurs cpe je ne dois ni prévoir ni craindre, je cède à un sentiment plus fort que moi. Je supplie donc votre majesté de recevoir mes trës-humbles et très-respectueux remercîmens pour la belle épître dont elle vient de m'honorer. Mon amour-propre , sire , en est si flatté , et à si juste titre, que mes éloges doivent être suspects ; cependant, ma vanité mise à part, il ne me paraît pas possible d'exprimer avec plus de force et de noblesse des vérités importantes au genre humain , et malheureusement trop peu connues de ceux qui devraient en être les plus puissans défenseurs.
Les circonstances présentes et mon respect pour les occupations de votre majesté, ne me permettent pas de lui en dire davantage. Puissions-nous, sire, pour le repos de l'humanité et pour le bien de la philosophie , qui a si grand besoin de vous , jouir bientôt de cette paix si désirée ! elle me procurera le seul bonheur que je souhaite, celui d'aller mettre aux pieds de votre majesté ma profonde vénération et mon attachement inviolable. Cette prose, sire , ne vaut pas les vers de votre majesté ; mais les sentimens qu'elle exprime sont simples et vrais comme elle. Je suis avec le plus profond respect , etc.
Paris y aa décembre 17G0.
OiRE , j'ai respecté , comme je le devais , les grandes et glorieuses occupations de votre majesté durant cette campagne ; et c'est par ce motif que je n'ai pas cru devoir l'importuner même de ina reconnaissance. Votre majesté vient d'y acquérir de nouveaux droits par la belle écritoire de porcelaine qu'elle a bien voulu me donner ; je l'ai reçue , sire , le i5 août , jour dont les généraux autrichiens, malgré leurs épées bénites, se souviendront aussi long-tems que moi. L'usage le plus digne que je pusse 5. 17
a5o CORRESPONDANCE
faire d'un pareil présent , ce serait de l'employer, sire, à écrire rhist<yre de votre majesté ; mais cet ouvrage est réservé à une plume plus éloquente que la mienne.
Puissé-je , sire , voir arriver bientôt le moment auquel j'aspire , celui de mettre aux pieds de votre majesté mes profonds respects , mon admiration , ma reconnaissance étemelle , et l'attachement inviolable avec lequel je serai toute ma vie , etc.
Paris, a3 dc^cembre 1763.
OiRE , j'ai respecté , suivant la loi que je me suis toujours imposée, les occupations de votre majesté durant cette campagne; elles ont d'ailleurs été si brillantes , que je me serais fait un scru« pule de les troubler, quelque pressé que je fusse d'arracher bien ou mal les traits dont votre majesté me perce impitoyablement dans la charmante épître qu'elle m'a fait l'honneur de m'adresser. A présent , sire , que le maréchal Daun vient de terminer ses glorieuses expéditions , ce serait à moi indigne à lui succéder ; car le sort de votre majesté est d'être toujours en guerre , l'été avec les Autrichiens, l'hiver avec la géométrie. Mais, sire, puisque la fîëre et redoutable maison d'Autriche a la modestie de se tenir pour battue, l'humble géométrie ne sera pas plus difficile ; elle n'a rien de mieux à faire que d'imiter MM. de Bamberg et de Wurzbourg , c'est-à-dire , de payer et de se taire
Je n'ai presque plus d'espérance de revoir votre majesté ; je ne sais plus quand finira cette guerre affreuse et destructive ; je sais seulement, et toute l'Europe le sait comme moi, qu'il ne tient pas à votre majesté que l'humanité ne respire enfin après tant de malheurs ; mais puisque vos ennemis ne sont point encore las de faire égorger et périr de misère un si grand nombre d'hommes , il me sera du moins permis , à présent que la maison d'Autriche n'est plus notre alliée , de donner un libre cours à mes vœux, de souhaiter à votre majesté tous les succès et toute la gloire que méritent sa grandeur d'âme , son courage , ses talens et ses travaux ; de souhaiter surtout que sa tranquillité et celle de ses peuples soient bientôt assurées par une paix durable et glorieuse, quand même, au grand scandale de la géométrie j le traité devrait être en vers.
Je suis avec le plus profond respect , etc.
AVEC LE ROI DE PRUSSE. a5i
Paris , 7 mars 1^(53. -
OiHE, il m'^st donc permis de respirer enfin , après tant de tourmens et d'inquiétude, et de laisser agir en liberté dessentimens si long-temps renfermés et contraints au fond de mon âme. Il m'est permis de féliciter votre majesté sur ses succès et sur sa gloire, sans craindre d'offenser personne, sans trouble pour le présent, et sans frayeur pour l'avenir. Que n'a-t-elle pu lire dans mon cœur depuis six ans les mouvemens qiii l'ont agité ; la joie que m'ont causée ses victoires ( excepté celle de Rosbach , dont votre majesté elle-même m'aurait défendu de me réjouir) , et l'intérêt plus vif encore que j'ai pris à ses malheurs ; intérêt d'autant plus grand , que je sentais ce que ces malheurs pouvaient coûter un jour à mon pays , et que je plaignais la France sans oser même le lui dire ! Je ne sais si nous traiterons les Autrichiens comme nous avons traité les jésuites : les premiers nous ont fait pour le moins autant de mal que les seconds , et nous ne pouvons pas dire comme les chrétiens , que la nouvelle alliance vaut mieux que V ancienne ^ mais enfin ma patrie respire, votre majesté est tranquille et au comble de la gloire , je ne veux plus de mal à pei^ sonne. Puissiez-vous , sire , jouir long-temps de cette paix et de cette gloire si justement acquises ! puissiez-vous montrer encore long-temps à l'Europe l'exemple d'un prince également admirable dans la guerre et dans la paix , grand dans la prospérité et encore plus dans l'infortune, au-dessus de l'éloge et de la calomnie !
Avec quel empressement , sire , n'irai-je pas exprimer à votre majesté ce que ma pîume trace ici faiblement , et ce que mon cœur sent mieux I quelle satisfaction n'aurai-je pas de mettre à vos pieds mon admiration , ma reconnaissante , mon profond respect , et mon attachement inviolable ! mais , sire , je sens que dans ces premiers momens de repos , votre majesté , occupée toute entière à essuyer des larmes qu'elle a vu couler malgré elle, aura bien mieux à faire que de converser de philosophie et de littérature. J'attendrai donc son loisir et ses ordres pour aller passer quelque lems auprès d'elle. C'est là', c'est dans ses entretiens que je puiserai les lumières nécessaires pour étendre ces Elémens de philosophie auxquels elle a la bonté de s'intéresser. Ce travail exige de l'encouragement, et c'est auprès de vous seul que la philosophie peut en trouver ; car elle n'est pas si heureuse que votre majesté , elle n'a pas fait la paix avec tous ses ennemis. Ne croyez point, sire , qu'elle entende aséezmal ses intérêts pour vouloir être en guerre avec vous j et que deviendrait-elle, si elle
perdait un appui tel que le vôtre ! La géoine'trie suivra son exemple ; elle signera sa paix comme les Autrichiens , et avec plus de plaisir qu'eux; elle se gardera bien surtout de vouloir ôter à votre majesté ^e^ hochets y malgré les coups qu'elle en a reçus ; elle sait trop bien qu'on ne lui ôtc rien sans s'en repentir, et sans être forcé de le lui rendre. Elle ira s'instruire et s'éclairer auprès de vous ; elle ira porter à votre majesté ( sans avoir à draindre le reproche de flatterie ) les vœux , l'amour et le respect de tous ceux qui cultivent les lettres , et qui ont le bonheur de voir dans le héros de l'Europe leur chef et leur modèle.
Je suis avec le plus profond respect, etc.
Paris, 39 avril 1763.
OiRE , je me rendrai avec empressement à Wesel au premier avis que votre majesté me fera donner de son voyage , et je me félicite d'avance de pouvoir enfin mettre à vos pieds , en toute liberté , des sentimens que je partage avec l'Europe entière. Je ne sais pas si, comme votre majesté le prétend , il y a des rois dont les philosophes se moquent ; la philosophie , sire , respecte qui elle doit , estime qui elle peut , et s'en tient là ; mais quand elle pousserait la liberté plus loin , quand elle oserait quelquefois rire en silence aux dépens des maîtres de ce monde , le philosophe Molière dirait à votre majesté qu'il y a rois et rois , comme fagots et fagots ; et j'ajouterai avec plus de respect , et autant de vérité , que la philosophie me paraîtrait bien peu philosophe , si elle avait la bêtise de se moquer d'un roi tel que vous. Toute la morale de Socrate n'a pas fait au genre humain la centième partie du bien que votre majesté a déjà fait en six semaines de paix. La France , qui s'étonne encore d'avoir été votre ennemie, parle de votre gloire avec admiration , et de votre bienfaisance avec attendrissement. Ne craignez point , sire , malgré vos bons mots sur les sottises des poètes , que le poète philosophe qui vient de faire le traité d'Hubertsbourg soit mis par la postérité sur la mêpie ligne que le poète cardinal qui a fait le traité de Versailles. Il était assez naturel que ce dernier traité donnât à la géométrie un peu d'humeur contre la poésie ; vous êtes, sire , à tous égards, bien propre à les réconcilier ensemble ; permettez-moi cependant d'avouer que, si dorénavant, la géométrie permet aux poètes d'emprunter le secours de la fable , ce ne sera pas quand ils auront à parler de vous.
Je suis avec le plus profond respect, etc.
AVEC LJE ROI DE PRUSSE. a53
Paris, 17 septembre 1764.
OiRE 9 Touvrage de philosophie que j'ai eu le bonheur de faire par ordre de votre majesté , m'a procuré de sa ipart une lettre bien supérieure à mon ouvrage , pleine d'une philosophie qui me remplit d'admiration , et d'une bonté qui me pénètre de reconnaissance. Quelle lettre , sire ! et qu'elle est bien digne du héros et du sage qui Ta écrite , si on en excepte ce qu'elle reuferme de trop flatteur pour moi ! elle mériterait d'être signée d'autant de noms de philosophes , que les archiducs autrichiens ont de noms de baptême. Mais le nom seul de votre majesté équivaut à tous ceux du Lycée et du Portique , et vaut beaucoup mieux que tous ceux du calendrier.
Je me félicite , sire , de penser comme votre majesté sur la vanité et la futilité -de la métaphysique ; un vrai philosophe, ce me semble , ne doit traiter de cette science que pour nous détromper de ce qu'elle croit nous apprendre ; principalement sur ces grandes questions , qui, comme dit très-bien votre majesté, nous importent vraisemblablement si peu , par la raion même qu'elles nous tourmentent si fort en pure perte.
Il n'en est pas ainsi de la géométrie , beaucoup plus certaine , parce que l'objet en est plus terre à terre ; c'est une espèce de hochet que la nature nous a jeté pour nous consoler et nous amuser dans les ténèbres. Les questions que votre majesté a la bonté de me faire sur l'emploi de l'analyse et de la métaphysique dans cette science , demandent du temps pour y répondre avec la clarté qu'elle désire ; j'ai déjà jeté sur le papier quelques réflexions , que j'aurai l'honneur de lui envoyer le plus tôt qu'il me sera possible, si elles ne me paraissent pas trop peu dignes de lui être présentées. Pythagore, auquel vous me faites l'honneur, sire , de me comparer, quoique indigne, et avec qui je n'ai rien de commun que de n'oser manger des fèves ( à la vérité par de meilleures raisons que lui ) , ce Pythagore aurait tremblé , s'il eût dû avoif comme moi pour juges de ses écrits Numa, Alexandre et Marc-Aurèle. Votre majesté prétend que mes rapsodies vivront plus long-temps que les journaux immortels de ses campagnes ; j'ai lu, je ne sais en quel endroit, que César annonçait la même chose à un philosophe de son temps, dont il n'est rien veau jusqu'à nous , tandis que les Commentaires de César , respectés par dix-huit siècles, sont encore lus et admirés de nos jours.
Il est étonnant , sire , j'en conviens avec regret, que des philosophes , méprisés ou persécutés chez eux , ne cherchent pas d'asile auprès d'un prince fait pour les consoler , pour les protéger et
a54 CORRESPONDANCE
pour les instruire. Voire majesté en demande la raison ; c'est que dans le pays que ces philosophes habitent , le climat console ^e la Sorbonne , et le physique du moral ; c'est que ces philosophes ont une santé faible et des amis ; c'^est qu'ils pensent pour leur patrie comme la femme du médecin malgré lui , qui aime son mari , quoiqu'elle en soit battue , et qui répond assez sotte^ ment à ceux qui veulent la séparer de lui: je veux qu'il me batte- Vous mettez , sire , le comble à vos bontés pour moi , par les détails oii voulez bien entrer sur ma santé. Elle se rétablit peu k peu, et j'espère qu'elle se conservera par un régime exact, le seul remède auquel j'aie confiance. Toutes les recettes dont j'ai usé d'ailleurs, quoique réputées stomachiques ou stomaehales y car leur nom n'est pas plus assuré que leur effet , m'ont fait plu& de mal que de bien ; mon estomac est de la nature des pédans ,. îl se révolte contre tojit ce qui lui est nouveau , médicamens et nourriture. Si j'avais néanmoins le malheur de ne pouvoir me passer de remèdes, j'essayerais des eaux minérales que votre majesté me conseille ; mais j'aurai recours à la médecine le plus tard que faire se pourra ; je la regarde comme la sœur presque jumelle de la métaphysique , par son incertitude ; et il me semble qu'elle a l'obligation à la théologie de n'être pas la première des impertinences humaines.
Votre majesté me permetlra-t-elle de profiter de cette occasion pour lui offrir mes vœux sincères à l'occasion du mariagi^ prochain de monseigneur le prince de Prusse ?
D^ane tige en h^ros fëc^pnde Paissent naître à jamais des fils et des neveux •
Qui fassent le bonheur du monde I
Ces fiîs et ces neveux , sire , n^auront pas à chercher bien loin de chez eux le modèle qu'ils auront à suivre.
Si votre majesté , qui ne veut point de ministre pour son professeur de belles-lettres , avait moins de répugnance pour la messe que pour la cène , on m^a parlé d'un fort honnête prêtre qui ne dira la messe ( supposé qu'il la dise ) que pour son plaisir,, et qui trouvera très-bon que votre mafesté ne vienne pas Tentendre. On dit d'ailleurs tout le bien possible de sa capacité, de son caractère et de ses mœurs. En cas qu'il pût convenir à votre majesté , je lui proposerai la place avec les avantages considérables qui y sont attachés , et je ne négligerai rien pour l'engager à l'accepter. Heureux si le succès répond à mon zèle l
Je sais etc.
Paris, 5 novembre 1764» anniversaire de la bataille ' de Torgau.
OiRE, j'ai lu, avec toute l'atlention dont je suis capable, l'ouvrage sur lequd votre majesté me fait l'honneur de me demander mon avis ; j'y ai trouvé cet esprit de justesse et de lumière qui caractérise ses écrits comme sa conversation. Il me semble néanmoins que votre majesté pourrait modifier à quelques égards la supériorité qu'elle donne à Bayle et à Gassendi sur Descartes et sur Leibnitz ; je pense bien , comme elle , qu'on ne rend pas assez de justice à Gassendi qui était un esprit très-éclairé, trëscultivé et trës-sage ; cependant je ne crois pas que ni lui ni Bayle doivent être préférés sans restriction à Descartes et à Leibnitz , parce que ni Gassendi ni Bayle n'ont fait dans les sciences de ces découvertes proprement dites qui caractérisent l'homme de génie; au lieu que Descaries a inventé l'application de l'algèbre à la géométrie , et Leibnitz le calcul différentiel. Yotre majesté a sans doute voulu dire que ces deux grands hommes ont moins bien raisonné que Bayle et Gassendi , en les envisageant seulement comme métaphysiciens ; et en cela je suis absolument de son avis : les deux premiers étaient des esprits créateurs , les deux autres des esprits excellens; mais il n'est pas facile , ce me semble , de régler le rang entre ces deux espèces d'esprits ; et je craindrais d'ailleurs que votre majesté ne s'attirât de nouveau la France et l'Allemagne sur les bras , si elle paraissait trop rabaisser les héros de ces deux nations en philosophie. A l'égard de Malebranche , je l'abandonne à .votre majesté ; je le crois à tous égards très-inférieur à Bayle et à Gassendi comme philosophe ; il me semble même que c'était moins un grand philosophe qu'un excellent écrivain en philosophie. Il a bien démêlé les erreurs ordinaires des sens et de l'imagination , mais il y en a substitué d'autres ; je n'ai jamais vu en lui qu'un assez bon dé" molisseur, mais un mauvais architecte.
J'abandonne aussi à votre majesté les avocats, les prédicateurs, et tout ce qui leur ressemble ; le bavardage du barreau me paraît insupportable , et les déclamations de la chaire bien ridicules.
Votre majesté sera bientôt ennuyée d'un autre bavardage, clcs éclaircissemens qu'elle m'a demandés , et que je compte avoir l'honneur de lui envoyer incessamment. J'ai fait mon possible pour répondre à ses désirs. Si elle ne m'entend pas , ce ne sera pas sa faute, mais ou la mienne ou celle de la matière.
Ce n'est pas ^ première fois qu'il est question du satellite de
-iSe CORRESPONDANCE
Venus , dont votre majesté me fait l'honneur de me parler , et sûrement l'académie de Berlin ne l'ignore pas. Dès i645 un mathématicien napolitain , nommé Fontana , prétendit avoir observé quatre fois ce satellite. En 1672 et en 1686 Cassini assura aussi l'avoir vu ; M. Short, de la société royale de Londres , prétendit en 1740 avoir eu le même avantage ; enfin il y a trois ans qu'en France plusieurs astronomes ont cru l'apercevoir : d'autres ont assuré en même temps qu'ils n'y voyaient rien ; votre majesté a ignoré cette découverte ou cette vision , parce qu'elle avait "klors affaire à d'autres satellites et à d'autres Vénus. Elle me fait trop d'honneur de vouloir faire baptiser en mon nom cette nouvelle planète ; je ne suis ni assez grand pour être au ciel le satellite de Vénus , ni assez bien portant pour l'être sur la terre ; et je me trouve trop bien du peu de place que je tiens dans ce bas monde , pour en ambitionner une au firmament. Si on découvre un jour quelque satellite à Mars, je sais bien quel nom je lui destine , celui du meilleur des généraux de votre majesté. A l'égard de Mercure, s'il parvient jamais à l'honneur d'un satellite , plus d'un maitôtier ou d'un courtisan nous fournira des noms de reste ; mais ce dieu a déjà trop darsatellites en terre , pour se soucier d'en avoir ailleurs.
Ce maudit prêtre , dont on m'avait dit tant de bien , aime mieux rester dans je ne sais quel village , que d'aller enseigner l'éloquence à des hérétiques. M. l'abbé d'Olivet m'a promis de faire tout ce qui dépendrait de lui pour y suppléer par un autre sujet, et pour répondre aux désirs de votre majesté ; il ne veut envoyer qu'un maître excellent, et digne de la place importante que votre majesté lui destine : s'il n'était question que d'un professeur médiocre , le choix ne nous embarrasserait pas ; mais votre majesté ne veut pas et ne mérite pas qu'on la trompe.
Je prends la liberté , sire , de joindre à cette lettre l'écrit que votre majesté m'a fait l'honneur de m'envoyer ; j'y ai fait de légers changemens , que je prends aussi la liberté de lui proposer : ces changemens se bornent à une addition d'une demiligne , à quelques mots substitués à d'autres , et à quelques reretranchemens en très-petit nombre qui , ce me semble , rendront l'ouvrage plus serré , sans lui ôter rien de sa force. J'ai conservé d'ailleurs presque partout les pensées et les expressions ; je n'ai peut-être été que trop sacrilège en touchant au reste.
Votre majesté me compare aux rois de Perse , qui cherchent, pour se faire valoir , à se dérober aux regards humains ; je ne répondrai point à ce qu'elle veut bien me dire d'obligeant à ce sujet ; mais je l'assurerai avec la sincérité qu'elle me connaît, que si les princes ressemblaient à un roi que j'ai eu le bonheur
AVEC LE ROI DE PRUSSE. a57
de voir et d'approcher , la philosophie entendrait bien mal ses
intérêts en se cachant.
Je suis avec l'admiration , la reconnaissance , l'attachement
inviolable et le profond respect qui ne finiront qu'avec ma
vie, etc.
Paris, i***. mars i^fiS.
OiBE , M. Helvétius doit partir incessamment pour aller mettre aux pieds de votre majesté son admiration et son profond respect; c'est un hommage , sire , que tous les philosophes vous doivent y et qu'un philosophe comme lui est bien digne de rendre à un prince tel que vous. J'ose espérer que votre majesté, en connaissant sa personne , ajoutera çncore à l'idée avantageuse qu'elle avait déjà de ses talens et de ses vertus ; l'accueil qu'il recevra d'elle le consolera des persécutions que lui ont suscitées des fanatiques, qui font à eux tous moins de bonnes actions dans toute leur vie qu'il n'en fait dans un jour , et qui ont trouvé plus court et plus facile de brûler son livre que d'y répondre.
Je ne suis pas , sire , dans le cas de dire à M. Helvétius ce que Ovide disait à ses vers : vous irez sans moi , et je ne vous porte point envie / car j'envie d'autant plus le bonheur dont il va jouir, que je l'ai déjà goûté ; mais ma santé long*temps dérangée , et encore chancelante , ne me permet pas ce voyage , et je me plains d'elle avec plus de raison , que Louis XIV dans l'épître de Boileau ne se plaint de sa grandeur qui l'empêche de passer le Rhin à la vue de l'ennemi. La privation que mon état me fait éprouver aujourd'hui est la plus fâcheuse diète à laquelle il m'ait condamné ; je suis dans une espèce de purgatoire ; mais le purgatoire , à ce que dit la Sorbonne , ne doit pas être éternel , et il faudra bien que le mien finisse.
On m'assure que votre majesté se porte bien , qu'elle a reçu mon nouvel ouvrage , qu'elle en a paru contente ; c'est là ma seule consolation ; après le bonheur de voir votre majesté , celui que je désire le plus est de pouvoir mériter son suffrage et son estime.
Je ne connais de M. Lambert qu'un seul ouvrage, qui est bon , mais qui ne me parait ccAparable à aucun de ceux de M. Enler; et si ce dernier est à genoux devant M. Lambert, comme votre majesté me fait l'honneur de me l'écrire, il faudra dire de M. Eu- 1er ce qu'on a dit de La Fontaine, qui il fut assez bête pour croire qu^ Esope et Phèdre avaient plus d'esprit que lui. Ce n'est pas que je prétende rien oter au mérite de M. Lambert, qui doit être triis-réel , puisque toute l'Académie en juge ainsi ; mais il y
a58 CORRESPONDANCE
a dans les sciences plus d'une place honorable , comme il j a , si on en croit TEvangile , plusieurs demeures dans la maison du père céleste; et M. Lambert peut être très-digne d'occuper une de ces places. On assure d'ailleurs qu'il a fait plusieurs excellens ouvrages qui ne me sont point parvenus. Je le trouverais encore assez bien partage , quand il serait à M. Euler ( pour parler mathématiquement ) en même proportion que Descartes et Newton sont à Bayle , suivant votre majesté , ou que Bayle est à Descartes et Newton, selon un géomètre de votre connaissance j ou , pour employer une comparaison qui ne souffre point de contradicteurs, en même proportion que Marc-Aurèle et Gustave Adolphe sont à un monarque que je n'ose nommer.
Je prends la liberté, sire , de recommander de nouveau aux bontés de votre majesté, M. Thiébault, le professeur de grammaire que j'ai eu l'honneur de lui envoyer , et qui doit actuellement avoir reçu ses ordres. Elle aura sûrement lieu d'en être contente à tous égards. Je souhaiterais qu'elle le fut de même d'un ouvrage qu'elle recevra bientôt, et dans lequel j'ai tâché de dire la vérité , qui n'était pas trop aisée à dire. C'est une histoire philosophique du désastre que vient d'éprouver en France la vénérable société de Jésus. J'aurais écrit avec plus d'intérêt et de sar tisfaction l'histoire de votre majesté ; ses victoires , ses lois , ses ouvrages , sont un objet un peu plus digne de la postérité , que^ l'émigration d'une horde de fanatiques , expulsés par d'autres ; xnais , sire , cet ouvrage ne doit point être fait par une autre main que par la vôtre ; c'est aux dieux seuls qu'il appartient de parler dignement d'eux-mêmes.
Je suis avec le plus profond respect , et avec des sentimens. encore plus chers à mon cœur , etc.
Paris, a8 octobre 1765.
OiRE , tandis que votre majesté se plongeait dans les eaux de Landeck , j'ai vu de près celles du Styx ) une inflammation d'entrailles m'avait mis un pied dans la barque , dirai-je fatale ou favorable ? je touchais sans regret au terme des maux de la vie , et j'avais déjà prié M. Watelet d'assufir votre majesté que je mourrais plein de reconnaissance , de respect et d'attachement pour elle. Enfin , sire , le nautonnier des sombres bords , après avoir hésité quelques jours , m'a déclaré qu'il ne voulait pas eu-' core de moi ; je ne sais quand il lui plaira de me recevoir toutà-fait , mais je me traîne encore , ce me semble , à une assez petite distance du rivage dont il me repousse ; ma santé est plu&
AVEC LE ROI DE PRUSSE. aSg
languissante que jamais ; j'ai des maux de lête presque continuels, et le sommeil qui m'avait quitté ne revient point, ce qui me rend incapable de toute application.
A la tristesse que mon état me cause se joint la crainte d'avoir déplu à votre majesté en n'acceptant pas les dernières offres pleines de bonté qu'elle a daigné me faire ; je la prie d'être bien per^adée que je lui ai dit la vérité pure , en l'assurant que l'affaiblissement de ma santé et de mes forces , devenu plus grand encore par ma dernière maladie , est la seule cause qui m attache , non à une patrie qui ne veut pas l'être , mais au climat ou je suis né. J'ajoute que si quelque chose pouvait me dédommager de ce que je perds en restant en France , du bonheur et de la paix dont je jouirais auprès de votre majesté , c'est l'intérêt que mes amis et le public même m'ont marqué lorsque j'étais entre la vie et la mort ; cet intérêt m'a fait voir que l'estime des honnêtes gens ne tenait pas à une misérable pension qu'on continue à me refuser , et à laquelle je ne pense plus depuis longtemps.
Je vois par le jugement que votre majesté a porté de mon ou* vrage sur les jésuites , qu'elle y aurait désiré plus de détails ; mais des différens détails oii j'aurais pu entrer à ce sujet , quelques uns , ce me semble , sont assez connus , comme ce qui regarde leur doctrine , leur institut , leur politique , leurs écrivains ; quelques autres auraient été dangereux à développer , par exemple , les ressorts secrets qui ont accéléré la destruction de cette société dangereuse. Je n'ai donc pas cru , sire , devoir m'étendre sur les détails de la première espèce ; et j'ai été forcé de passer légèrement sur les autres , en me bornant à les indiquer aux lecteurs qui , comme votre majesté , savent entendre à demi mot. Il m'a paru plus utile , surtout pour le bien de la France , de faire ce que personne n'avait encore osé , de rendre également odieux et ridicules les deux partis , et surtout les jansénistes , que la destruction des jésuites avait déjà rendus insolens , et qu'elle rendrait dangereux , si la raison ne se pressait de les remettre à leur place.
^On m'assure que votre majesté se porte bien , que les eaux lui ont parfaitement réussi , et que tandis qu'elle ne croyait philosopher qu'avec Thaïes , Hippocrate était de la conversation pour le bien de vos sujets. Le rétablissement de votre santé , sire, me console du dépérissement de la mienne ; un héros , un roi philosophe est bien plus nécessaire au monde que moi ^ puisse-t-il au moins m'étre permis par ma frêle et languissante machine d'aller encore une fois mettre aux pieds de votre majesté les sentimens que je lui dois , que ses vertus , ses grandes actions , et
26o CORRESPONDANCE
ses bienfaits ont gravés dans mon cœur , et qui ne finiront qu'.. vec ma vie !
Je suis avec le plus profond respect , etc.
Paris, 19 mai 1706.
iSiEE , je ne perds point de temps pour apprendre à votre majesté que M. de La Grange a reçu ses offres avec autant de respect que de reconnaissance ; qu'il se tient trop heureux d'avoir mérite les bontés d'un prince tel que vous , et d'être à portée de les mériter encore davantage par ses travaux ; qu'il a demandé au roi de Sardaigne son souverain la permission d'accepter ses offres ; que le roi de Sardaigne lui a promis de lui faire donner incessamment sa réponse , et a bien voulu lui faire espérer que sa demande ne serait point rejetée. Je crois donc, sire , que M. de La Grange ne tardera pas à venir remplacer M. Euler ; et j'ose assurer votre majesté qu'il le remplacera très-bien pour les talens et le travail , et que d'ailleurs par son caractère et sa conduite il n'excitera jamais dans l'académie la moindre division ni le moindre trouble. Je prends la liberté de demander à votre majesté ses bontés particulières pour cet homme d'un mérite vraiment rare , et aussi estimable par ses sentimens que par son génie supérieur. Je me tiens trop heureux d'avoir pu réussir dans cette négociation, et procurer à votre majesté et à son académie un si excellent sujet. Cet événement répand dans mon ame une satisfaction dont je n'ai pas joui depuis long-temps , et je suis sûr que mon estomac s'en ressentira. Je pourrai me flatter enfin d'avoir fait une chose agréable à votre majesté , honorable pour ses Etats , avantageuse pour son académie , et d'avoir par-là donné à votre majesté de nouvelles marques des sentimens de reconnaissance, d'attachement inviolable , et de profond respect avec lesquels je serai toute ma vie , etc.
Paris, a6 mai 1766.
OIRIS9 toutes les lettres que je reçois de M. de La Grange m'assurent de la ferme résolution oii il est de profiter des offres également honorables et avantageuses que votre majesté veut bien lui faire. S'il n'est pas encore parti de Turin pour se rendre auprès de votre majesté, ce n'est ni sa faute ni la mienne ; c'est celle des ministres du roi de Sardaigne , qui, n'osant pas lui refuser absolument son congé , cherchent à le lui différer , dans l'espérance qu'il changera d'avis ; mais il me mande que son parti est pris
et inébranlable. Je ne doute point que si votre majesté juge à propos de faire demander au roi de Sardaigne même le congé de M. de La Grange, il ne Toblienne sur-le-champ, et ne se mette incessamment en route ; en ce cas votre majesté voudrait bien donner ses ordres pour les frais de son voyage. Il est bien singulier que M. Euler , comblé de biens par votre majesté , lui et sa famille , ait obtenu son congé si aisément après vingt-six ans de séjour, et que M. de La Grange , dont on ne juge pas à propos d'assurer la fortune dans son pays, soit obligé de solliciter comm e une grâce la permission d'aller jouir ailleurs de la justice qu'un grand roi lui rend.
Votre majesté désire un astronome ; je crois que M. de Castillon y serait trës-proprc , d'autant qu'il pourrait former monsieur son fils au même travail , et le mettre en état de lui succéder si le cas l'exigeait. Mais il serait nécessaire que votre majesté donnât ses ordres pour remettre l'observatoire en état ; car il en avait grand besoin , au moins quand je l'ai vu, il y a environ trois ans. Mais je m'aperçois , sire, peut-être un peu tard, que je fais ici ou parais faire le rôle de président de l'académie , qui n'en saurait avoir de plus digne et de plus éclairé que son protecteur même , et qui n'a besoin , pour obtenir ce qui est juste , que de le proposer à ce grand roi.
Monseigneur le prince de Brunswick est ici , estimé , aimé, et recherché de tout le monde. Il a été aux académies, j'ai eu l'honneur de lire un mémoire en sa présence à l'Académie des sciences ; il fut hier à l'Académie Française , et je crois qu'il n'a pas été mécontent de la manière dont il y a été reçu. Tout le monde s'empresse tant à l'avoir, que je n'ai pu jouir que quelques momens de l'honneur de l'entretenir , et de l'assurer de mon respectueux attachement pour son auguste maison , et pour un oncle plus auguste encore qu'il a le bonheur d'avoir.
Je suis avec le plus profond respect , etc.
P. S. J'aurais une grâce , sire , à demander à votre majesté , ce serait de permettre que M.^ La Grange passât par Paris pour aller à Berlin ; il est vrai que son voyage en serait un peu plus long i mais indépendamment du plaisir que j'aurais à le voir, je pourrais le mettre au fait de plusieurs choses concernant l'Académie , dont il est bon qu'il soit instruit pour pouvoir être plus utile dans la place qu'il va occuper , et qu'il remplira certaine^ ment avec succès.
Paris , II juillet 1706.
OiRE 9 M. de La Grange a dii écrire il y a déjà quelque temps à votre majesté pour lui témoigner sa profonde reconnaissance , et la disposition oii il est d'accepter les offres que votre majesté veut bien lui faire. Je m'étonne que la permission qu'il attend du roi de Sardaigne soit si lente à venir ; mais la cour de Turin y votre majesté le sait mieux que personne , n'est pas prompte à se déterminer. Je serais d'autant plus charmé devoir M. de La Grange à Berlin , qu'il y remplacerait très-bien M. Euler, et qu'il serait beaucoup plus utile à l'Académie que moi. Ce n'est point fausse modestie , c'est la pure vérité qui me fait parler ainsi ; M. de La Grange est jeune , et je suis presque vieux ; son ardeur est naissante, et la mienne décline ; il se levé enfin , et je suis prêt à me coucher.
On dit que votre majesté désire aussi un astronome. Si elle n'en a besoin que d'un , et qu'elle n'ait pas d'autres vues sur M. de Castillon, je le crois trës-propre à bien remplir cette place , par l'étude particulière qu'il a faite de l'astronomie et de l'optique* Il me semble au reste que l'observatoire de l'académie aurait besoin de réparations et d'améliorations , du moins s'il est encore en l'état ou je l'ai vu il y a trois ans. Quoi qu'il en soit , j'attends les ordres ultérieurs de votre majesté au|su)et de l'astronome , si elle en a quelques uns à me donner. Je me flatte qu'elle rend justice à mon zële , et au désir que j'ai d'être utile à l'académie. C'est pour cette raison que je propose M. de Castillon. Monseigneur le prince héréditaire de Brunsvrick est parti avec l'estime générale et l'éloge de tous ceux qui ont eu le bonheur de le connaître : je crois qu'il doit être content de l'accueil qu'il a reçu ; il en était assurément bien digne. Nous avons ici un prince de Deux-Ponts , qui n'est pas à beaucoup près si recherché , quoiqu'il ait eu l'honneur de commander cette brillante armée de l'Empire qui s'est t||it distinguée dans la dernière guerre , et qui dispute cet honneur aux Suédois.
Je ne sais si j'ai eu l'honneur de parler à votre majesté d'un Abrégé de l'Histoire ecclésiastique , imprimé à Berne ( ce liea d'impression est bien choisi , et me rappelle une chanson qui commençait ainsi , Bernons Bernis , puisqu'il nous berne ) . Cet ouvrage est très-édifiant , et la préface surtout bien digne d'être lue; elle me paraît de main de maître , et quel que soit l'auteur, il mérite^bien des remercîmens de la part de la raison. Je suis avec le plus profond respect , et avec tous les sentimens
de reconnaissance et d'attachement inviolable que je conserverai pksqu'au tombeau , etc.
P. S, Je reçoi%, sire , en ce moment une lettre de M. Bitaubë , qui me paraît pëne'tré de reconnaissance des bontés de votre majesté , et bien résolu de faire tous ses efforts pour les mériter de plus en plus.
Paris , la septembre 1966.
OiRE , M. de La Grange est arrivé ici le 2 de ce mois , suivant la permission que votre majesté lui a donnée de passer par Paris ; je l'ai vu tous les jours , et je l'ai trouvé plein de reconnaissance des bontés de votre majesté , et bien empressé de répondre aux justes idées qu'elle a conçues de lui. Votre académie , sire , acquiert en lui, non-seulement un très-grand géomètre, égal pour le moins à ce que l'Europe possède aujourd'hui de meilleur en. ce genre , mais un vrai philosophe , dans tous les sens possibles de ce mot, sui^ieur aux préjugés et aux superstitions des hommes, sans ambitflK , sans intrigue , n'aimant que le travail et la paix , du caractère le plus doux etle plus sociable. Il m'a prié, sire , de demander à votre majesté une grâce qu'il lui sera sûrement facile d'obtenir. M. Euler était directeur de la classe de mathéma*tiques ; il paraîtrait assez naturel que M. de La Grange succédât à cette place , puisque, votre majesté l'appelle pour remplacer M. £u1er , qu'il est certainement bien en état de remplacer» Cependant , si votre majesté a d'autres vues par rapport à cette place de directeur, M. de La Grange, très-content des quinze cents écus que votre majesté veut bien lui donner, n^insistera point sur cet objet; il prie seulement votre majesté de vouloir bien nommer le directeur avant son arrivée, afin que, la cour de Turin , qui n'a pas voulu le retenir, et qui est pourtant fâchée, de l'avoir perdu , ne s'imagine pas que M. de La Grange, en arrivant à Berlin , ait cpramencé par essuyer un dégoût apparent. Il importe , sire , à l'avantage des sciences et des lettres , que votre majesté protège, de ne pas laisser le plus petit sujet de triomphe contre elle à ceux qui les négligent, et qui voudraient bien qu'elles ne trouvassent pas dans les États d'un grand roi l'honneur et l'asile qu'elles méritent.
Je compte y sire , que M. de La Grange sera à Berlin vers le 1 5 d'octobre ; son arrivée ne sera point retardée par un voyage très-court que des raisons d'amitié vraiment respectables l'obligent à faire à Londres, parce que. M. de La Grange prendra le temps de ce voyage sur celui qu'il me destinait , et que votre majesté lui avait permis de me donner; et parce que d'ailleurs le
a64 CORRESPONDANCE
trajet de Londres à Berlin par mer sera beaucoup plus court , moins embarrassant et moins dispendieux que le voyage par^rre de Paris à Berlin , que la difficulté des chemiq^ , l'incommodité des voitures , et l'ignorance de la langue auraient rendu long et difficile.
M. de La Grange m'a parlé, sire, d'un autre excellent sujet dont il croit que votre majesté pourrait faire aisément l'acquisition pour son service militaire, et même, comme par surcroît , pour son académie. Il se nomme M. le chevalier Davîet de Foncenex , homme de condition et de beaucoup de mérite , surtout dans la partie de l'artillerie et du génie ; M. de La Grange est persuadé qu'il serait propre à former en ce genre une excellente école. Il est actuellement sur mer, employé dans la marine du roi de Sardaigne , oii il est peu satisfait de son traitement ; il sera de retour au mois de novembre ; votre majesté pourrait s'informer de cet officier par quelqu'un des officiers piémontais qui sont à son service ; car M. de La Grange ne voudrait pas lui écrire directement pour cet objet, par des raisoqj, que votre majesté comprendra facilement; mais il me paflt persuadé que votre majesté ferait en M. de Foncenex une excellente acquisition.
Permettez-moi, sire, de me féliciter d'avoir enfin pu donner à votre majesté des marques de mon attachement et de mon zële , en procurant à son académie un sujet qui y sera bien plus utile que moi , et qui est destiné à lui faire le plus grand honneur par ses travaux et ses talens. Mon peu de santé a presque éteint le peu d'ardeur et de génie que la nature m'avait donné, et il faut que je songe à faire retraite ; mais ce qui ne s'éteindra jamais en moi , ce sont les sentimens de reconnaissance , d'admiration , d'attachement inviolable et de profond respect, avec lesquels je serai toute ma vie , etc.
Paris, i4 septembre 1776.
iSiRE , ce sera M. de La Grange qui aura l'honneur de remettre à votre majesté cette lettre ; j'ai tout lieu de croire , par la connaissance que j'ai de son heureux génie , de son ardeur pour le travail , et de la douceur de son caractère, que votre majesté me saura quelque gré d'avoir procuré à son académie un savant de son mérite ; je ne crains point d'assurer que sa réputation , déjà très-grande, ira toujours croissant, et que les sciences, sire, vous auront une éternelle obligation de Tolat aussi honorable qu'avantageux que vous voulez bien lui procurer. Je prends la
liberté de mettre sous la protection de votre majesté ce digne et respectable philosophe ; je n'ai de regret que de ne pouvoir l'accompagner ; mais , sire , une santé trës-faible , et qui a besoin des plus grands ménagemens , me prive àfi ce bonheur. Peutêtre se raflfermira-t-elle j et je profiterai en ce cas des premiers momens qu'elle me laissera pour aller mettre encore une fois aux pieds de votre majesté les sentimens de respect et de reconnaissance que je conserverai toute ma vie pour elle.
On m'a fait part , il y a peu de jours , d'un vrai jugement de Salomon rendu par votre majesté ; c'est la punition à laquelle elle dit qu'elle aurait condamné l«s malheureux enfans d*Abbe<^ ville , juridiquement égorgés en France pour n'avoir pas oté leur chapeau devant une procession , et pour avoir chanté des chansons. Votre majesté aurait avec justice trop mauvaise opinion dé la nation française , si je ne l'assurais pas que ce jugement, aussi atroce qu'absurde , à révolté tous ceux qui n'ont pas perdu en France l'humanité et le sens commun. La philosophie, sire, a grand besoin de la protection , aussi éclairée que puissante , que votre majesté lui accorde ; l'acharnement contre elle est plus grand que jamais de la part des prêtres et des parlemens , qui ^ dans la guerre cruelle qu'ils se font, conviennent de temps en temps de quelques jours de trêve pour tourmenter les sages. Ces parlemens , bien indignes de l'opinion favorable que les étrangers en ont conçue , sont encore , s'il est possible , plus abrutis que le clergé , par l'esprit intolérant et persécuteur qui les domine. Ce ne sont ni des magistrats , ni même des citoyens , mais de plats fanatiques jansénistes , qi^ nous feraient gémir, s'ils le pouvaient , sous le despotisme des absurdités théologiques , et dans les ténèbres de l'ignorance qu'entraînent la superstition et l'oppression. Je crois , sire , que le seul parti à prendre pour un philosophe que sa situation empêche de s'expatrier, est de céder en partie à cet abominable torrent ; de ne dire que le quart de la vérité , s'il y a trop de danger à la dire toute entière ; ce quart sera toujours dit , et fructifiera sans nuire à l'autear ; dans des temps plus heureux les trois autres quarts seront dits à leur tour, ou successivement, ou tout à la fois, s'il n'y a plus de parlemens ni de prêtres, ou si les parlemens deviennent justes, et les prêtres sages.
Cette lettre , sire , sera remise à votre majesté assez longtemps après sa date , parce que M. de La Grange s'encharge^en partant pour Londres. Je me suis privé à regret de quelques jours qu'il me destinait encore , pour qu'il les employât à ce voyage , qui ne retardera point son arrivée à Berlin, parce que la route par mer de Londres à Berlin sera beaucoup plus courte 5. 18
!i66 CORRESPONDANCE
et moins embarrassante qu'elle n'eût été par terre en partant d'ici.
Je suis avec le plus profond respect, etc.
Paris, ai novembre 1776.
OïRE, la lettre que voire majesté m'a fait l'honneur de m'écrire m'a comblé de la plus vive satisfaction ; je vois que votre majesté n'a pas été mécontente des conversations qu'elle a eues avec M. de La Grange, et qu'elle a trouvé que ce grand géomètre était encore, comme j'avais eu l'honneur de le lui dire, un excellent philosophe , et d'ailleurs versé dans la littérature agréable. J'ose assurer votre majesté qu'elle sera de plus en plus satisfaite de l'acquisition qu'elle a faite en lui, et qu'elle le trouvera digne de ses bontés par son caractère , aussi bien que par ses talens. Il me paraît, sire, pénétré de reconnaissance de la manière dont votre majesté l'a reçu , et enchanté de la conversation qu'elle a bien voulu avoir avec lui ; il est bien résolu de faire tous ses efforts pour répondre à l'idée que votre majesté a de lui, et dont il est infiniment flatté ; M. de lia Grange , sire , remplira cetle idée , je ne crois pas rien hasarder en vous l'assurant; il nous effacera tous, ou du moins empêchera qu'on ne nous regrette. Pour moi , je ne suis plus , sire , qu'un vieil officier réformé en géométrie; ma tête n'est presque plus capable du genre d'application que ce travail exige , et ma santé , quoique passable , ne se soutient un peu que par le repos et le régime. Je ne suis pas sans espérance de revoir un jour votre majesté , et de mettre de nouveau à ses pieds les sentimens si justes dont je suis pénétré pour elle. Votre majesté prétend que si je ne me hâte pas , je la trouverai radotante : je suis bien sûr qu'elle n'est pas faite pour radoter jamais ; mais , si par malheur cela arrivait , je ne serais pas pour elle un juge fort redoutable ; car pour peu que ma tête s'affaiblisse, elle ne sera pas loin d'en faire autant. J'ai admiré, sire, et j'ai fait admirer à nos philosophes de ce pays-ci , tout ce que votre majesté me fait l'honneur de me dire sur les abus et les atrocités absurdes de la jurisprudence criminelle française , sur le fanatisme égal, quoique opposé , de notre parlement et de nos prêtres , et sur le parti que doit prendre un homme raisonnable au milieu de tant de cervelles échauffées et dérangées. C'est aussi, sire, celui que je prends ; mépriser les fous et honorer les sages , voilà ma devise , et à peu près tout ce que je puis faire pou^ la raison, à laquelle je ne puis plus guère être utile que par mes vœux en sa faveur. Mais les premiers ,
sire , de tous mes vœux, les plus sincères et les plus constaus, sont ceux que je fais pour votre majesté; leur vivacité est égale à celle des sentimens de respect, d'admiration et de reconnaissance éternelle avec lesquels je suis , etc. '
P, S. Je prends la liberté , sire , de recommander aux bontés de votre majesté M. de Caslillon ; il désirerait obtenir la pension attachée à la place d'astronome dont il fait les fonctions, et je crois que sa demande est juste. Votre majesté sait que je ne l'ai jamais trompée ; c'est ce qui me fait prendre la liberté de lui parler avec tant de confiance.
Paris, 12 décembre 1766.
01 RE » votre majesté recevra incessamment , ou peut-être aura déjà reçu depuis quelques jours une très-faible et très-mince production de son admirateur; c'est un cinquième volume de mes Mélanges de littérature, pour lequel je demande à votre majesté les mêmes bontés et la même indulgence dont elle a déjà bien voulu honorer les volumes précédens. Ce volume, sire , ne contient guère que des choses déjà connues de votre majesté; j'y ai pourtant fait quelques changemens , non pas toujours pour le mieux , mais pour ne pas trop blesser les charlatans en tout genre qui veulent dominer sur les esprits ; j'y ai inséré , avec les additions qui m'ont paru nécessaires pour le public , et les modifications que certaines matières exigeaient, la plus grande partie des éclaircissemens que j'ai eu l'konneur de présenter à votre majesté sur mes Èlémens de philosophie. Il est pourtant certains articles que j'ai cru devoir supprimer , parce* que je suis élevé , non comme M. Chicaneau , dans la crainte de Dieu et des sergens , mais dans la crainte de Dieu et des prêtres, et des parlemens qui ne valent pas mieux.
Je prie très-humblement votre majesté de vouloir bien à ses heures perdues , ou plutôt dans ses instans de délassement ( car elle n'a point d'heures à perdre ) , jeter les yeux sur ce volume, et m'éclairer de ses réflexions et de ses vues; elle trouvera en moi la docilité qu'un philosophe doit à celui qu'il regarde comme son chef et son modèle. Ce qui rend, sire, ce volume intéressant à mes yeux , c'est l'occasion que j'ai eue d'y exprimer en divers endroits, avec la vérité dont je fais profession, les sentimens éternels d'admiration et de respect dont je suis pénétré pour le héros de ce siècle ; sentimens qui ne finiront qu'avec ma vie.
Votre majesté verra peut-être bientôt naître un nouvel héritier dans son illustre maison ; je la prie d'être assurée d'avanc«
de toute la joie que j'en aurai. Cet héritier, sire , si la destinée vous l'accorde, n'aura pas besoin d'aller chercher bien loin de grands exemples , il les trouvera près de lui , il lira la vie de son grand oncle , et désespérera de l'égaler.
'Je suis avec le plus profond respect , etc.
Paris, 6 février 1767.
âiRE, votre majesté me rend, je crois, assez de justice pour être persuadée que je ne prendrais jamais la liberté de lui par* 1er d'autres affaires que de celles qui peuvent intéresser les sciences et la littérature : cependant je n'ai pu refuser à M. le prince de Salm , qui m'honore de ses bontés , de faire parvenir à votre majesté cette lettre de sa part. Vous jugerez , sire , si la demande qu'il fait à votre majesté est juste, et sî elle doit loi accorder son appui en cette occasion ; tout ce que je me permettrai de dire, c'est que M. le prince de Salm me parait digne des bontés de votre majesté , par ses qualités personnelles et par les sentimens de respect et d'admiration dont je l'ai toujours vu pénétré pour le héros de ce siècle ; il joint à ces sentimens celai d'une étemelle reconnaissance pour les bontés dont votre majesté l'a déjà honoré.
Je reçois de temps en temps , comme votre majesté , d'asses violens mémoires contre *** ; si cela continue , elle sera bientôt plus digne de pitié que de haine , car on l'écorche sans misérin corde; ce qu'il y a de plaisant, c'est que l'auteur de ces mégloires , à chaque coup d'étriviëres qu'il donne à la pauvre ***, a peur dès que le coup est lâché, que la justice ne lui rende au centuple, et passe sa vie, comme S. Pierre, à renier et à se repentir.
A propos cte S. Pierre , on dit que son patrimoine pourrait être bientôt à vendre. Votre majesté devrait l'acheter ; je serais bien flatté de recevoir d'elle un bref d'indulgences , que je me flatte qu'elle ne me refuserait pas. La vérité est que le vicaire de Jésus^Chrîst est , dit^on , prêt à faire banqueroute , qu'on meurt de faim à Rome, que le S. Père a fait fermer l'Opéra, pour apaiser la colère de Dieu , et que les anciens Romains , qui ne demandaient que du pain et des spectacles ^ trouveraient fort à plaindre les Romains modernes, qui n'ont ni l'un ni l'autre.
M. de Stainville, qui traitait si mal la nation française aux eaux deSpa, comme je l'ai su il y a trois ans, de votre majesté, vient de traiter encore plus mal sa femme qu'il a fait enfermer , parce qu'elle voulait lui donner pour enfans ceux d'un histrion ^ si tous les maris qui sont dans le même cas faisaient autant de
train , nos femmes du bel air seraient en effet hors du commerce.
Le père de M. de La Grange est inquiet de ne point recevoir de ses nouvelles ; il craint que leurs lettres réciproques ne soient interceptées à Turin ; je prie votre majesté d'interposer sa protection auprès du roi de Sardaigne , pour qu'il soit permis à un fîls d'écrire à son père ; car je ne puis croire que M. de La Grange ait pris votre majesté pour Jésus-Christ , et qu'il ait renonce à son père et à sa mère pour le suivre , suivant la morale de l'Evangile.
M. de Catt remettra à votre majesté le mémoire que j'ai lu à l'Académie des sciences le jour oii monseigneur le prince héréditaire de Brunswick a assisté à la séance ; il roule sur un objet utile , dont je m'occupe autant que ma faible santé me le permet ; car j'aurais encore plus de besoin d'un bref de sommeil ei de di^ gestion, que d'un bref d'indulgences ; j'ai bien de la peine à être passablement avec ces deux divinités-là ; je dis dis^inités, parce que le sommeil et la digestion me paraissent les^deux vraies divinités bienfaisantes de ce monde. Aussi suis-je bien résolu , suivant le sage conseil de votre majesté , de ne rien faire qui puisse les troubler; la nature physique ne^m'a déjà que trop mal partagé de ce côté-là , sans que j'aie encore la so^ttise d'y joindre les causes morales, qui achèveraient de tout gâter.
Je ne sais si votre majesté a reçu le cinquième volume de mes Mélanges , que j'ai eu l'honneur de lui annoncer dans ma dernière lettre ; je la supplie de vouloir bien m'en dire son avis avec sa bonté ordinaire ; Voltaire m'en paraît content ; mais de quoi il est bien plus charmé , et avec bien plus de raison , ce sont des lettres que votre majesté lui écrit; il m'en parle sans cesse et m'en parait transporté.
Je suis avec le plus profond respect , etc.
Paris , 10 fcTfier 1767.
k!)iRE , j'ai eu l'honneur , il y a peu de jours , d'écrire à votre majesté une trop longue lettre , par laquelle je crains de lui avmr dérobé des momens précieux, et d'avoir abusé de ses bontés. Cette lettre, sire, sera plus courte, car je ne voudrais pas retomber trop souvent dans la même faute. Je me bornerai à présenter à votre majesté la lettre et l'ouvrage ci-joints , de la part d'un des hommes de lettres que j'aime et que j'estime le plus , M. Marmontel, mon confrère à l'Académie Française, et un des membres les plus distingués de cette compagnie. L'ouvrage , sire., me paraît digne d'être lu et jugé par un héros; il contient
des maximes importantes, que votre miajesté met depuis longtemps eu pratique ; et la récompense la plus flatteuse que Fauteur puisse désirer de son travail , c'est que votre majesté l'honore de son suffrage, et qu'elle veuille bien le lui témoigner. Je sais avec le plus profond respect , etc.
Pari^y lo avril 1767.
OiKE, c'est avec la plus grande circonspection que j'ose parler à votre majesté d'une affaire qui n'est nullement littéraire ; mais un homme en place, à qui j'ai des obligations , m'a prié de vouloir bien présenter à votre majesté le mémoire ci-joint. Il s'agit d'un Français , qu'on dit être plus malheureux que coupable, et à qui il paraît que ses juges même ont rendu bon témoignage. Votre majesté avait bien voulu abréger de moitié le temps de sa prison ; cependant le terme est expiré , et il y est encore , à ce qu'il croit , contre vos ordres. Je suis bien assuré qu'il obtiendra justice, s'il la mérite, et je prie trës-humblement votre majesté de vouloir bien donner ordre que je sois instruit de ce qu'elle aura prononcé , afin que je puisse en rendre compte aux personnes qui m'ont recommandé cette affaire.
Votre majesté me fait l'honneur de me dire qu'elle n'est pas du même avis que moi sur certains endroits de mon dernier ouvrage, concernant la poésie et la musique. J'ose me flatter pourtant que si j'avais l'honneur d'avoir sur ces objets un entretien avec elle , elle demeurerait persuadée que je pense comme elle dans le fond , et que je n'en diffère peut-être que par une autre manière de m'exprimer; je serais porté à croire que j'ai tort, si nous différions daus l'essentiel. Par exemple , je me serais joint à votre majesté pour me moquer de feu M. Algarotti, sur la prétendue peinture de la poussière; il s'en faut bien que je croie la musique capable de tout peindre ; je crois seulement et j'ai dit qu'elle peut , par ses sons , nous mettre quelquefois dans une situation semblable à celle où nous mettent certains objets de la vue , et par là nous rappeler l'idée de ces objets.
M. Marmontel sera sûrement très-flatté des observations que votre majesté lui envoie sur sa poétique ; il répondra sûrement à votre majesté avec plus de satisfaction qu'il ne fera à la Sorbonne sur son Vélisaîre. Le pauvre garçon est actuellement aux prises avec elle , pour avoir dit que Trajau , Marc-Aurèle , et les autres Frédérics' des siècles passés , qui avaient sur celui de notre siècle le désavantage de n'être pas baptisés , pourraient bien , nonobstant le défctut de ce passe-port , être en paradis avec Caton, Sa-
crate , Aristide , et quelques marauds de celte espèce que le paganisme a produits; je veux mourir, sire, si je sais oii sont tous ces honnêtes gens ; mais je les crois eo enfer, s'ils sont en même lieu que les docteurs ; les raisonnemens qu'ils entendent , doivent être un supplice pour eux.
J'ai lu et relu mille fois, sire, avec la plus teadre el»la plus respectueuse reconnaissance, ce que votre majesté a bien voulu ajouter de sa main dans la lettre qu'elle m'a fait l'honneur de m'adresser. Elle a bien raison de dire qu'on ne conçoit rien aux sottises contradictoires qui abondent dans certains pays, non plus qu'aux belles et importantes querelles de nos docteurs fourrés en robe et en soutane. Pendant que ces messieurs se déchirent , toute l'Europe a les yeux sur votre majesté ; on parle de la Pologne, de Dantzick , de dissidens, dont je crois que votre majesté ne se soucie guère; que sais-je enfin ce qu'on ne dit pas? Mais de quoi vais-je me mêler? Il me semble déjà entendre votre majesté , qui me répond comme Achille à Agamemnoa :
Vous lisez de trop Iota dans les secrets des dicax.
Je n'avais pas attendu les ordres de votremajesté pour assurer le massif abbé d'Olivet qu'elle connaissait les e muets, et que crep était sûrement un mot germanisé. Il y a des fautes un peu plus essentielles que cellçs-là dans la prosodie de ce gros ex-jésuite, car il a l'honneur de l'être; et je ne conseillerais pas aux étrangers d'ajouter foi à un grand nombre de ses règles.
Monseigneur le prince hé4i||ditaire de Brunswick , qui est ici pour quelques jours, y reçoit le même accueil qu'à son premier voyage , et je me flatte que s'il ne nous a pas trouvés fort raisonnables, il nous trouvera du moins fort honnêtes, ou plutôt fort justes à son égard. J'ai eu la satisfaction d'exprimer plus d'une fois à ce prince les sentimens dont je suis pénétré pour votre majesté, et il pourra l'assurer de la vénération que tous les. gens de lettres estimables ont pour elle.
Que votre majesté, sire, fasse la guerre ou la paix, ce qui m'intéresse le plus, c'est qu'elle se porte bien , qu'elle continue long-temps à être l'admiration de l'Europe , et qu'elle veuille bien se souvenir quelquefois de la reconnaissance éternelle, de l'attachement inviolable et du profond respect avec lequel je serai toute ma vie , etc.
Paris, 3 juillet 1767.
^iRE, j'ose me flatter que votr« majesté est assez persuadée de mon inviolable attachement , pour ne pas douter de ma sensibi-
!i72 CORRESPONDANCE
Hté 8ur la perte qu'elle vient de faire. Tout ce qui intéresse votre majesté a des droits sur mon cœur, et ce qui peut augmenter ou altérer son bonheur, ne me touche pas moins que ce qui peut contribuer à sa gloire.
Je suis aussi flatté que reconnaissant de toat ce ({ue votre majesté veat bien me dire sur mon ouvrage , dans la dernière lettre dont elle a daigné 'm'honorer ; je la prie de recevoir mes très- Jiumbles remercîmens, et des éloges qu'elle a la bonté de me donner, et des critiques qu'elle veut bien y joindre. Il me semble que dans ce que j'ai dit , ou du moins dans ce que je pense sur la poésie, je ne diffère point réellement de votre majesté; je n'ai condamné que celle qui se borne à des mots et à des images usées , celle qui ne contient point des choses , et assurément votre majesté est moins faite que personne pour prendre* la dé— fense de cette poésie , qui ne ressemble guère à la sienne. A l'égard de la musique, votre majesté convient qu'elle peut au moins nous rappeler les objets qui ne sont pas de son ressort, en réveillant en nous par les sons des sentimens semblables à ceux que ces objets nous procurent ; j'avoue que je vais un peu plus loin, et je ne crois pas mon opinion tout-à-fait sans fondement ; mais l'objet est si métaphysique, et par conséquent si contentieux, que je ne suis point surpris qu'un des plus grands musiciens de l'Europe pense autrement , et que je ne me crois , sur ce point-là surtout , aucunement infaillible.
Je ne sais si l'expulsion des jésuites d'Espagne sera un grand bien pour la raison , tant que rinq%isilion et les prêtres gouverneront ce royaume. Je crois aussi que si votre majesté expulse jamais les jésuites de Silésie, elle n'hésitera pas à en dire la raison à toute l'Europe , et qu'elle ne tiendra pas renfermés dtms son cœur les motifs de cette proscription.
On dît que votre majesté a eu la bonté d'accorder une enseigne au malheureux jeune homme condamné par nosseigneurs da parlement de Paris , dans le siècle de Frédéric, à être brûlé vif, pour avoir chanté des chansons grivoises, et pour avoir oublié de saluer une procession. Je remercie votre majesté de cette bonne œuvre , au nom de la philosophie et de Thumanité.
Si votre majesté juge à propos de nommer des associés étrangers à l'Académie , je prends la liberté de recommander à ses bontés un homme de mérite , bon géomètre et bon philosophe , M. l'abbé Bossut , correspondant de notre Académie des sciences de Paris , dont il serait membre depuis long-temps , s'il ne demeurait pas en province ; il a remporté deux ou trois prix à notre Académie , et j'ose assurer votre majesté qu'il ne déparera pas la liste de Berlin , quand elle jugera à propos d'augmenter le
tH)mbre des ass'ociës étrangers^ qui est à la vërîtë bien grand dans un sens, mais assez court dans un autre.
Ma santé est toujours flottante , comme Test actuellement la société jésuitique espagnole ; je suis parvenu à force de régime à rétablir mon estomac ; mais ma tête est presque absolument incapable d'application. Je ne prendrais pas la liberté d'entrer avec votre majesté dans ces détails , si elle n'avait la bonté de me les demander. Puisse la destinée ajouter aux fibres de votre majesté, la force et le ressort qu'elle ôte aux miennes ! je serai tout consolé.
Je suis avec le plus profond respect, etc.
Paris , i4 décembre 1767.
OÎRE, il y a quelque temps que j'eus l'honneur de recevoir de votre majesté une lettre charmante sur la poésie et la musique , lettre pleine de raison , de sel et d'esprit, et que le plus éclairé et en même temps le plus gai des philosophes serait trës-flatté d'avoir écrite. J'ai mis plusieurs fois, sire, la main à la plume, ou, comme disent les pédans , la plume à la main, pour répondre tant bien que mal à cette excellente lettre ; mais la plume m'est tombée trois fois des mains ; j'ai senti qu'on ne répliquait point par une froide discussion à des raisonnemens trës-fins et trës'justes, soutenus par de bonnes plaisanteries. D'ailleurs, pour tenir tête, sire , à un adversaire tel que votre majesté, il faudrait du moins que j'eusse toute entière à ma disposition la pauvre petite tête que Dieu m'a donnée ; niais les approches de la mauvaise saison ont encore affaibli le peu quim'en restait, et pour peu que cela continue, j'aurai l'honneur de finir par être imbécile ; j'espère du moins que si la destinée m'enlève le peu d'esprit qui me reste , elle me laissera toujours un cœur capable de sentir les bontés dont votre majesté m'honore , et qui conservera toujours pour elle la plus vive et la plus respectueuse reconnaissance.
Quand votre majesté jugera à propos d'augmenter le nombre des associés étrangers de son Académie , je prends la liberté de lui proposer d'avance M. l'abbéïossut, dont j'ai eu déjà l'honneur de lui parler dans une lettre précédente ; c'est un très-bon géomètre, qui a remporté plusieurs prix à l'Académie des sciences de Paris , et ailleurs ; j'attendrai les ordres de votre majesté pour le proposer à l'Académie, et je ne ferai sur cela que ce qu'elle voudra bien me prescrire. Je compte que votre majesté est toujours satisfaite de M. de La Grange , et je me félicite de
plus eu plus d'avoir procuré à rAcadémie celte excellente acquisition.
Puisque votre majesté veut bien me permettre de Teutretenir de ce qui intéresse les membres de cet illustre corps , je prends la liberté de recommander une seconde fois à ses bontés le professeur de Castillon ; il désirerait que votre majesté voulût bien lui accorder les appointemens de la place d'astronome, pour pouvoir se faire aider daus les calculs et les travaux que cette place exige ; ou bien , ce qui reviendrait pour lui à la même grâce, que votre majesté voulût bien accorder les appointemens et le logement d'observateur à monsieur son fils, qui est trèscapable de remplir cette place. 11 me paraît que M. de Castillon s'occupe beaucoup et avec succès de ce qui concerne l'astronomie et l'optique , mais qu'il aurait besoin d'un coopérateur, que son peu de fortune l'empêche de se procurer.
Je désirerais beaucoup , si les précieux momens de votre majesté le permettaient, savoir ce qu'elle pense de la Grammaire en deux volumes de M. Beauzée, que j'ai eu l'honneur de lui adresser ; cet ouvrage est , ce me semble , savant et profond , mais un peu trop scolastique. Votre majesté doit aussi avoir reçu une pièce intitulée , V Honnête criminel, dont le sujet est intéressant. Si elle daignait me faire part de ses réflexions sur ces deux ouvrages , je les ferais passer aux auteurs, qui certainement en feraient leur profit.
Voilà donc les jésuites chassés de Napîes; on dit qu'ils vont l'être bientôt de Parme , et qu'ainsi tous les États de la maison de Bourbon feront maison nette ; il me semble que votre majesté a pris à l'égard de cette engeance dangereuse le parti le plus sage et le plus juste, celui de ne point lui faire de mal , et d'empêcher qu'elle n en fasse ; mais ce parti , sire , n'est pas fait pour tout le monde; il est plus aisé d'opprimer que de contenir , et d'exercer un acte de violence qu'un acte de justice. Cependant la cour de Rome perd insensiblement ses meilleures troupes, et*** ses enfans perdus; il me semble qu'elle replie ses quartiers insensiblement, et qu'elle finira par suivre son armée, et par s'en aller comme elle; bien mal acquis s'en va de même^ disait le feu pape Benoît XIV, qui voyait bien , comme on dit , le fond du sac. Eu attendant , la Sorl^nne , qui joue de son reste sans doute, vient de donner une belle censure de Bélisaire; cette censure est un chef-d'œuvre de bêtise et d'absurdité, au point que les théologiens même ( qui ne l'ont pas rédigée ) en sont dans la honte , tout théologiens qu'ils sont. Mais il ne m'importe guère ce que les pédans font , disent et écrivent, pourvu que votre majesté soit heureuse , qu'elle se porte bien j et qu'elle
veuille bien quelquefois se souvenir du très-profond respect, et de rattachement inviolable avec lequel je serai toute ma vie, etc.
Paris , 29 janvier 1768.
OiRE , je viens de recevoir et de lire avec la plus grande sensibilité réloge que votre majesté a fait du jeune et digne prince qu'elle a eu le malheur de perdre. Cet ouvrage , sire , fait un honneur égal à l'esprit et aux sentimens du héros qui en est l'auteur ; c'est la vertu et l'éloquence qui pleurent la vertu et les talens , moissonnés à leur aurore ; on ne peut s'empêcher de joindre ses larmes à celles de votre majesté en lisant un ouvrage si tauchant et si pathétique. Le seul endroit peut-être que j'aurais désiré de n'y pas trouver, quoique le plus touchant et le plus pathétique de tous, c'est celui où. votre majesté parle de sa fin prochaine; je sais, sire, qu'un héros tel que vous, envisage ce dernier moment avec tranquillité ; mais il me semble que votre majesté devrait dérober cette affligeante image aux regards de ceux qui lui sont tendrement et respectueusement attachés. Heureusement pour leur sensibilité , ce triste moment , sire ; est pour eux dans le lointain , bien plus qu'il ne le paraît à votre majesté; ils se flattent même qu'ils n'auront pas la douleur d'en être témoins ; en lisant cette triste et éloquente péroraison , j'adressais du fond de mon cœur à votre majesté les beaux vers de l'ode XVII du second livre d'Horace, où ce poëte prie Mécène de suspendre les plaintes que la vue d'une mort prochaine causait à ce favori d'Auguste; avec cette différence , sire , que votre majesté est bien plus précieuse au monde que Mécène , qu'il craignait la mort et que vous l'avez mille fois bravée, et que mes sentimens sont bien plus profonds et plus justes que ceux d'Horace.
Quelque éloquente, sire, que soit la peinture dont j'ose me plaindre à votre majesté , j'aime mieux pour elle et pour moi la gaieté si philosophiqile avec laquelle elle sait traiter les sujets même de philosophie, sans y répandre moins de justesse et de profondeur. Elle aurait , par exemple , d'excellentes réflexions à faire en ce genre sur la procession que notre S. Père le pape vient d'ordonner , parce que la religion catholique a le malheur de ne pouvoir plus opprimer et persécuter les dissidens en Po- Wne. C'est afficher bien adroitement l'esprit de cette religion, et donner beau jeu à ses ennemis.
Votre majesté traite un peu trop mal la géométrie Iranscen-^
dante; j'ayone qu'elle n'est souvent , comme votre majesté le dit très-bien , qu'un luxe de savans oisifs; mais elle a souvent été utile , ne fût-ce que dans le système du monde , dont elle explique si bien les phénomènes. Je conviens cependant avec votre majesté que la morale est encore plus intéressante , et qu'elle mérite surtout l'étude des philosophes ; le malheur est qu'on Ta partout mêlée avec la religion , et que cet alliage lui a fait beaucoup de tort.
J'apprends que M. de Castillon le fîls n'a point la place d'astronome, qui a été donnée à M. Bernoulli. Ce dernier est sans doute un très-bon sujet ; mais je prends la liberté de recommander l'autre de nouveau aux bontés de votre majesté ; si elle daignait le donner pour aide à monsieur son père dans l'astronomie , et y joindre une pension dont il aurait besoin , cette famille es» tiraable lui aurait une étemelle obligation.
Puissiez-vous , sire, faire encore long-temps des ouvrages tels que celui que je viens de lire, à condition que ces ouvrages n'auront pas un si triste objet , et surtout une péroraison aussi douloureuse pour vos fidèles serviteurs ! C'est dans ces sentimens et avec le plus profond respect que je serai jusqu'au dernier soupir, etc.
Paris, i5 avril 1768.
OiRE , j'ai déjà eu l'honneur de faire à votre majesté mes trèshumbles remercîmens du bel éloge qu'elle a bien voulu m'envoyer , et de lui dire combien cet ouvrage m'avait paru éloquent et pathétique. Toutes les âmes sensibles qui l'ont lu en ont été aussi touchées que moi , et font des vœux pour que la nature augmente les jours de l'auguste orateur , de ceux qu'elle a refusés à son illustre neveu , si dignement célébré par elle.
Si quelque chose , sire , peut être comparé à cet éloquent ouvrage , ce sont les excellentes réflexions dont votre majesté veut bien me faire part au sujet de l'excommunication du duc de Parme; la comparaison qu'elle fait du g/and Lama à un vieux danseur de corde qui dans un âge d'infirmité 7)eut répéter ses tours de force, tombe et se casse le cou, est aussi juste et aussi philosophique que piquante : on la répète de bouche en bouche , et cette seule parole vaut mieux que toutes les grandes écritures du conseil d'Espagne et du parlement de Paris au sujet de cette belle équipée.
L'excommunié Marmontel, à qui j'ai fait part de l'endroïc qui le regarde dans la lettre de votre majesté, me charge de lui
dire que le paradis, le purgatoire , les limbes, l'enfer même, lui sont indififërens , pourvu qu'il ait l'honneur d'y être à la snite d« votre majesté.
Quant à Voltaire, je ne sab s'il est excommunié, mais il ne se tient pas pour tel ; car il vient de faire ses piques en grand gala en son église seigneuriale de Femey ; et après la cérémonie, il a fait à ses paysans un très-beau sermon contre le vol ; il se prétend ruiné et vient en conséquence de faire maison nette, même de sa nièce qu'il a renvoyée à Paris; il est resté seul avec un jésuite , nommé le P. Adam, qui n'est pas, à ce qu'il dit, le premier homme du monde ; il prétend que son altesse sérénissime monseigneur le duc de Wurtemberg lui doit beaucoup eC le paie fort mal , et il dirait volontiers de ce princ* ce qu'en disait en ma présence à votre majesté un peintre italien qui avait travaillé pour lui sans être payé : Oh ! t'est un homme qui riatmc point i<z virtou.
Votre majesté me flatte infiniment en désirant un nouveau volume de mes œuvres ; j'ai bien quelques matériaux pour ce volume , mais je ne sais quand ma pauvre tête me permettra de les mettre en œuvre; je vais la laisser reposer pendant un an; pour tuer le temps en attendant , je fais imprimer deux volumes de grimoires algébriques, qui sont faits depuis plus de deux ans, et qui n'intéressent guère votre majesté, ni moi non plus.
Madame la comtesse de Bouflers-Rouverel , femme debeancoop d'esprit et de mérite , et que feu madame de Pompadour , d'heureuse mémoire , haïssait fort à cause de son admiration pour votre majesté , me charge de mettre à ses pieds M. le comte de Bouflers son fils , jeune homme bien élevé, instruit et sage, qm doit arriver incessamment à Berlin , et que le ministre d'Angleterre doit présenter à votre majesté ; ce jeune seigneur mérite d'être distingué par sa conduite et par ses connaissances de notre jeune noblesse française.
Je me flatte que le retour des beaux jours et l'exercice ren^ dront à votre majesté une santé parfaite ; je ne suis point étonné qu'elle ait soufiert du rude hiver que nous venons d'épronveir, et j'espère qu'elle se trouve mieux à présent. Puisse la destinée la conserver long-temps pour le bien de ses États , pour l'exemple de l'Europe , pour l'honneur et l'avantage des lettres et de la philosophie I
Je suis avec le plus profond respect , etc.
Paris, ao jain 1768.
Oi R E ,' j'en demande pardon à votre majesté ; je reconnais toute sa supériorité en politique comme en tout le reste; mais je ne vois pas autant d'avantages qu'elle , pour la malheureuse philosophie, dans toutes les sottises qu'il plaît au Saint-Esprit d'inspirer au grarid Lama. Je m'attends seulement que le très S. Père recevra de ses très-chers enfans les princes catholiques quelques coups de pied dans le ventre , ou dans le derrière , comme îî plaira à votre majesté ; mais je n'espère pas qu'aucun philosopha devienne ni grand aumônier , ni confesseur. En attendant la fortune que votre majesté a la bonté de leur prédire , ils continueront à être vilipendés et persécutés ; ils souffriraient patiemment le premier , si on voulait bien leur faire grâce du second ; et en cas qu'on leur épargnât les coups , ils diraient volontiers comme Sosie dans Arnphjrtrion :
Pour des injures , Dis-m'en tant que tu Tondras^ Ce sont légères blessures, ' Et je ne m'en fâche pas.
Quoi qu'il en soit, le fils aîné de l'Eglise vient, avec tout le respect possible , de se saisir d'Avignon , en y envoyant, non pas une armée , mais un détachement du parlement d'Aix qui en a pris possession en robes rouges et avec beaucoup de politesse ; nous faisons la guerre au pape Vcpce au côté et laplunie à la main; mais, en récompense , nous sommes prêts à jeter les philosophes dans le feu au premier signal.
Je remercie très-humblement votre majesté de l'intérêt qu'elle veut bien prendre à ma santé ; le coffre de la machine est un peu meilleur en ce moment , mais la tête est toujours incapable d'application, parle peu de sommeil. J'ai eu la douleur ces jours-ci de me voir plus près de votre majesté de deux cents lieues, et de n'avoir pas la force d'aller me mettre à ses pieds. M. Mettra , qui part pour Berlin , et qu'il ne m'est pas permis d'accompagner par le régime auquel je suis forcé de m'assujétir, voudra bien être auprès de votre majesté l'interprète de mes sentimens et de mes regrets.
Oui, sans doute, le patriarche de Ferney a renvoyé Agar de sa maison ; il est livré pour toute société à un fort honnête jésuite, qui s'appelle le P. Adam, et qui n'est pourtant pas, à ce qu'il dit, le premier des hommes. Il a pris ce jésuite pour lui dire la messe et pour jouer avec lui aux échecs ; je crains toujours
que le prêtre ne joue quelque mauvais tour au philosophe , et ne finisse par lui damer le pion , et peut-être le faire échec et mat. On dit que TeVêque de Genève ou d'Annecy, dont il a rhonneui* d'être une des ouailles , a voulu l'excommunier pour avoir fait ses pâques ; heureusement il a rendu en «même temps un trësbeau pain be'nit , et le curé pour lequel il y avait une excellente brioche , a plaidé la cause de son paroissien , et a soutenu qu'il n'avait point prétendu jouer la comédie, et qu'il était dans les plus saintes dispositions du monde. Pour lui, il me semble qu'il n'y a pas fait tant de façons , et qu'il a dit , comme Pourceaugnac, à qui ses médecins veulent tâter le pouls pour savoir si on lui donnera à manger : quel grand raisonnement faut-il pour manger un morceau ?
Je sens que j'abuse du temps et des bontés de votre majesté en l'entretenant de ces misères ; je lui en demande pardon ; je la supplie de se conserver pour le bonheur de ses sujets, pour l'exemple de l'Europe , et pour le bien de la philosophie et des lettres. J'espère que M. Mettra me rapportera de bonnes nouvelles de sa santé, et voudra bien lui témoigner l'attachement inviolable , la reconnaissance , l'admiration et le très-profond respect avec lequel je suis, etc.
P. S, 3e viens de lire une profession de foi des théistes, qui me parait adressée à votre majesté. C'est un fruit des pâques de Ferney,
Paris, 16 septembre 1768.
OiRE, quelque éloge que votre majesté fasse de la paresse dans l'ouvrage charmant qu'elle m'a fait l'honneur de m'envoyer, je la prie de croire que ce n'est point cette vertu ( puisqu'il lui plaît de l'appeler ainsi ) qui m'a empêché de lui faire mes trèshumbles remercîmens. Un sentiment plus triste et plus profond m'occupait, et faisait taire tous les autres; il se répandait des bruits fâcheux et très-inquiétans sur la santé de votre majesté; j'attendais avec impatience M. Mettra pour en savoir des nouvelles sûres, et pour calmer l'inquiétude oii j'étais; il est enfin arrivé, m'a tranquillisé pleinement, et m'a mis en état de renouveler à votre majesté l'assurance dessentimens de reconnais^ sançe, d'attachement et de respect dont je suis pénétré pour elle.
A l'égard de l'ouvrage oii votre majesté loue avec tant d'esprit et de gaieté celte paresse qu'elle pratique si peu, j'aurai l'honneur d'assurer que depuis long-temps les indigestions et les insomnies m'ont persuadé de la vérité de sa thèse, et con-
28o CORRESPONDANCE
vaincu que Jean- Jacques Rousseau a raison , quand il assure que V homme qui médite est un animal dépravé. Je crois le mar^ quis aussi pénétre que moi de cet axiome , et je ne lui connais d^activité que dans un seul point , c'est dans son inviolable et respectueux attachement pour votre majesté.
Il suffit de jeter les yeux sur ce qui se passe en Europe ponr voir que l'espèce humaine est condamnée à ne sortir de son indolence naturelle, que pour se tourmenter elle-même et lès autres. Je n'en voudrais pour exemple que votre ami le Grand-^ Turc , qui marche contre la Russie pour soutenir* sans doute la religion catholique. Notre S. Père le pape ne se serait pas attendit à cet allié^là.
Je désire beaucoup de voir traiter par votre majesté les antret sujets qu'elle se propose ; entre autres ces deux-ci , qu'il faut chas' ser lei philosophes des gouvernemens monat^chiques ; et que les États où le peuple est le pluê pauvre sont les plus heureux, parce que le peuple est sage et sait se passer de tout, Cest une vérité dont on tâche de le persuader par l'expérience -dans la pltï9 grande partie de la terre. Heureux les pays oii il a le bonheur de n'être pas éclairé jusqu'à ce point sur ses vrais intérêts !
Conservez , sire , votre santé précieuse à des sujets qui ne r^ cevront jamais de vous de pareilles instructions; conserves-la pour la philosophie, pour les lettres, et pour le bonheur de celui qui sera toute sa vie avec le plus profond respect et la plus respectueuse reconnaissance, etc.
Paris, 76 décembre 1768.
diRE , je crains d'importuner trop souvent votre majesté ; c'est pour cette raison que je n'ose rendre mes lettres plus fréquentes. Je respecte surtout en ce moment ses occupations , qui doivent être augmentées par les affaires du nord. Ces affaires , si elles n'étaient pas aussi sérieuses , pourraient amuser un moment la philosophie. Il est assez curieux pour elle de voir le Grand-Turc en armes pour soutenir la religion catholique en Pologne , taiidis que les princes catholiques du midi écornent tout en douceur le patrimoine de S. Pierre.
Je ne doute point, sire, que le S. Père n'envoie au grand visir une épée bénite comme au maréchal Daun. On assure que plusieurs de nos Français, et jusqu'à des chevaliers de Malte, vont servir dans l'armée turque contre ces vilains schismatiques de Russie ; et qu'on dise après cela que l'esprit de tolérance ne fait point de progrès dans notre nation. *
Le roi de Danemarck , que nous avons eu ici pendant six se-
AVEC LE Rôt DE PRUSSE. i^6t
tnainès , en est parti il y a huit jours , excédé , enuuyé , harassé de fêtes dont on Fa écrasé , de soupers oii il n'a ni inangé, ni causé , et de bals oii il a dansé en bâillant à se tordre la bouche. Je ne doute point qu'à son arrivée à Copenhague il ne rende un édit pour défendre les soupers et les bals à perpétuité. Il est venu à l'Académie des sciences , et j'ai fait à cette occasion un petit discours que j'ai l'honneur d'envoyer à votre majesté ; mes confrères et le public m'en ont paru contens ; mais je désirerais encore plus, sire, qu'il fût digne de votre suffrage. J'ai tâché d'y faire parler la philosophie avec la dignité qui lui convient ; cela était d'autant plus nécessaire qu'on avait assuré le roi de Danemarck que les philosophes étaient mauvaise compagnie. Cette mauvaise compagnie , sire , est bien consolée et bien honorée d'avoir votre majesté à sa tête.
On dit que le paresseux marquis est resté en Bourgogne ; il y fera venir sans doute les eaux d'Aix , en attendant qu'il puisse aller les prendre sur les lieux.
Nous recevons de Genève quelques brochures édifiantes ; on nous a envoyé il y a peu de jours l'a, b, c; c'est un tissu de dialogues sur tout ce qui a été, est, et sera. Dans le dernier dialogue l'auteur soupçonne qu'il pourrait bien y avoir un Dieu , et qu'en même temps le monde est étemel ; il parle de tout cela en homme qui ne sait pas trop bien ce qui en est. Je crois qu'il dirait volontiers comme ce capitaine suisse à un déserteur qu'on allait pendre , et qui lui demandait s'il y avait un autre monde : par la mort-dieu, je donnerais bien cent écus pour le savoir.
Mais c'est trop entretenir votre majesté de balivernes. Je finis en lui souhaitant une année aussi glorieuse et aussi heureuse que toutes les précédentes, et en la priant de continuer ses bontés à un philosophe pénétré de reconnaissance , d'attachement , et du plus profond respect pour sa personne. Cest dans, ces sen-> timens que je serai toute ma yie , etc,
Paris , 10 aTiil l'fiQ»
orRîîj j'ai cru voir par la dernière lettre que votre majesté m'a fait l'honneur de m'écrire , qu'elle était en ce moment plus accablée d'affaires que jamais, et qu'il lui restait bien peu de temps pour recevoir des Jettres inutiles. Cette raison, sire, jointe à mon peu de santé, a fait que depuis assez long-temps je n'ai osé l'importuner des miennes , d'autant que ce qui m'intéresse le plus quand j'ai l'honneur de lui écrire , est de savoir des nouvelles de sa santé , et que son ministre , M. le baron de Goltz , m'a assuré qu'elle était très-bonne. Pu4sse*t-elle se maintenir ea 5. 19
cet état pour le bonheur de ses sujets, et pour ma consolation dans l'affaiblissement de la mienne !
J'ai été fort touché de l'accident arrivé à madame la princesse de Nassau , tant pourelle-même que par l'intérêt que votre majesté prend à elle. Je désirerais bien vivement que votre majesté, si heureuse par ses succès et par sa gloire ( si pourtant la gloire peut rendre heureux ! ) , le fût encore dans sa famille. Mais la triste condition humaine ne comporte pas une félicité entière, et encore moins durable ; et le plus fortuné des hommes est celui qui a le moins de raison d'être dégoûté de la vie.
Les astronomes de l'académie ont dû rassurer votre majesté sur le prétendu dérangement de Saturne et l'escapade de son satellite. Les planètes , sire , sont plus sages que nous , elles restent à leur place ; ce sont les hommes qui ont la rage de ne pas rester à la leur , et qui se tourmentent pour être malheureux. Voilà un incendie qui s'allume aux deux bouts de l'Europe , en Corse et en Russie. Dieu veuille qu'il ne s'étende pas plus loin ! puissent surtout la France et les Etats de votre majesté en' être préservés ! J'apprends par les nouvelles publiques que les armées tartares ont déjà dévasté beaucoup de pays; les mal*heurs de l'humanité m'attristent, quelque loin de moi qu'ils se passent.
Voilà donc l'empereur à Rome , et les cardinaux occupés k faire un vice-dieu , pendant que le Grand-Turc travaille à la défense de la religion catholique en Pologne. Je ne sais quel pik>te on choisira pour la barque de S. Pierre; il me semble qu'elle fait eau de tous les côtés. Voltaire me parait un requin qui fait tout ce qu'il peut pour la renverser. On dit pourtant qu'il voa«»lait encore cette année-ci manger son Dieu comme la précédente; mais on dit que son curé n'a pas voulu même l'entendre en confession.
Nous n'avons ici d'ouvrages qui puisse intéresser votre majesté que le poëme des Saisons, de M. -de Saint-Lambert. Je ne sais ce qu'elle en pensera , mais il me semble qu'elle y trouvera ce qu'elle aime avec raison en poésie , de l'harmonie et de$ images , de la philosophie et de la sensibilité.
Votre majesté ignore sans doute , car elle n'a pas le temps de lire des rapsodies et des libelles , qu'on imprime à Clèves , dans ses États, une gazette sous le titre de Courrier du bas Rhin, dans laquelle on insère des calomnies contre les plus honnêtes gens , et en particulier contre moi. M. de Catt est au fait de cette imposture , dont il pourra rendre compte à votre majesté.
Je suis avec le plus profond respect, et une admiration égale ^ ma reconnaissance , etc.
AVEC LE ROI DE PRUSSE. a8î
Paris, i6 join 176g.
oiRË , votre majesté me rassure beaucoup par la dernière lettre dont elle a bien voulu m'honorer, en m'assurant que les coups de poings que se donnent les Russes et les Turcs ne s'étendront pas jusqu'à vos États, ni jusqu'à la France. Je ne sais d'ailleurs ce que votre majesté pense de cette savante et glorieuse guerre; il me paraît qu'elle ressemble jusqu'ici à la joute d'Arlequin et de Scapin, qui se menacent avec grand bruit, se donnent quelques coups de bâton , et s'enfuient chacun de leur côté. Ce qu'il j a dans tout cela de plus plaisant, c'est de voir l'imbécile et sublime Porte protectrice du papisme des Sarmates. Cette sottise ne serait que plaisante , si elle ne faisait pas répandre tant de sang. On dit , à propos de pape , que le cordelier Ganganelli ne promet pas poires molles à la société de Jésus, et que S. François d'Assise pourrait bien tuer S. Ignace. Il me semble que le S. Père , tout cordelier qu'il est , fera une grande sottise de casser ainsi son régiment des gardes , par complaisance pour les princes catholiques ; il me semble que ce traité ressemblera à celui des loups avec les brebis , dont la première condition fut que celles-ci livrassent leurs chiens ; on sait comment elles s'en trouvèrent. Quoiqu'il en soit, il sera singulier*, sire, que tandis que leurs majestés très-chrétiennes, très-catholiques, très-apostoliques et très-fidèles, détruiront les grenadiers du Saint-Siège*, votre très-hérétique majesté soit la seule qui les conserve. Il est vrai qu'après avoir résisté à cent mille Autrichiens, cent mille Russes, et cent mille Français, il faudrait qu'elle fût devenue bien timide, pour avoir peur d'une centaine de robes noires. J'avoue qu'elles sont ici plus à craindre. *
■»ire , qui voudrait mieux que la destruction des jésuites , e votre majesté le sait bien , s'est trouvé si bien de sa communion pascale de l'année dernière , qu'il a voulu cette annéeci reprendre, comme on dit, du poil de la bête. Il a pourtant affaire à un évêque de Genève, ci-devant maçon, à ce qu'il prétend, et depuis porte-dieu, qui voudrait le faire brûler. Il m'assure qu'il n'a point du tout de vocation pour le martyre , et qu'il ne veut point être exposé au sort du chevalier de La Barre; je lui réponds, pour ranimer sa foi, que selon S. Augustin, dans son homélie sur la décollation de S. Jean , on devient plus propre à entrer dans le royaume des cieux quand on a la tête coupée, parce que l'Evangile dit que pour entrer dans ce royaume^ il faut se faire petit, opération que la décollation produit néces<« sairement.
ô84 CORRESPONDANCE
Je prie votre majesté d'être persuadée que je ne l'aurais point importunée de mes plaintes au sujet des calomnies imprimées contre moi dans ses Etats , si ces calomnies n'avaient regardé l'honnêteté des mœurs , et si je ne savais qu'elles avaient fait quelque impression à Berlin même. Les princes, sire, et surtout les princes tels que vous, ont raison de mépriser les calomnies de toute espèce , parce que leurs actions , exposées aux yeux de tout le monde , donnent par elles-mêmes le démenti à la calomnie ; mais un particulier obscur n'a pas cçtte ressource.
J'allai voir il y a deux jours, chez le sculpteur Goustou, le Mars et la Vénus qu'on y fait pour votre majesté; ces deux statues sont très-belles ; la Vénus est entièrement achevée , et le Mars le sera incessamment.
J'ai eu l'honneur d'écrire il y a quelques jours à votre majesté , en lui adressant un ouvrage sur les sj-nonj-mes y qu'elle n'aura peut*-étre pas encore reçu , et que l'auteur m'a chargé de lui offrir.
On me mande que M. de La Grange a été malade. Votre majesté devrait lui ordonner de se ménager sur le travail. C'est un homme d'un rare mérite , dont la conservation importe à l'Académie , et qui est bien digne , sire, des bontés de votre majesté > par ses talens , par sa modestie , et par la sagesse de sa conduite^ Je sais par expérience ce que produit à la longue une forte application , c'est d'éprouver la caducité avant le temps. Puisse la santé de votre majesté n'être pas plus caduque que sa gloire I Je suis, etc.
Paris , 7 août 17G9.
i^LRE, me voilà, Dieu merci, parfaitement tranquille , sur la parole de votre majesté, au sujet des deux seules contrées de l'univers auxquelles je prenne intérêt, celle qui a le bonheur de vous avoir pour souverain , et celle que j'ai l'honneur d'habiter. Après cette assurance , que les catholiques romains , dits mahométans , et les schismatiques , soi-'disant tolérans , s'égorgent à leur plaisir, je me contenterai de dire un De profundis pour le repos de leurs âmes , sans inquiétude sur le succès de leurs armes et sur les grands évéuemens qui , je crois , n'en résulteront pas. Si l'alcoran est vainqueur , nous en serons quittes pour croire à la jument Borac.
Je ne sais pas si les Corses que nous avons envoyés dans l'autre monde , y seront mieux que dans celui-ci ; mais il me semble que Sertorius Paoli a fait une assez plate fin. On l'accuse d'être un peu poltron; il y a un peu paru par sa conduite; et il faut
avouer que c'est un défaut un peu essentiel pour le chef d'une nation qui veut être libre.
On assure que le pape cordelier se fait beaucoup tirer la manche pour abolir les jësuite.s ; je n'en suis pas étonné; proposer à un pape de détruire cette brave milice , c'est comme si on proposait à votre majesté de licencier son régiment des gardes. Cependant on est , je crois , bien surpris en Espagne , en Portugal et à Naples, que le successeur de S. Pierre dispute à votre majesté le droit de conserver les enfans d'Ignace. Cela parait aussi étonnant dans ces contrées éclairées, que l'aventure des deux Missels qu'on jeta autrefois au feu pour savoir lequel des deux était le meilleur, et qui furent brûlés tous deux au grand ébahissement des spectateurs. Mais ce qui pourra divertir un moment votre majesté, c'est que le général des jésuites, dans, une requête présentée au feu pape, m'a fait l'honneur de me citer comme une autorité non suspecte en faveur de son ordre, parce que j'ai dit quelque part que les jésuites sont les janissaires du Saint-Siège , nécessaires comme eux au soutien de l'empire.
J'ignore comment Voltaire sera avec le nouveau vicaire de Dieu en terre ; il était , à ce qu'il prétend , vivement menacé d'excommunication par son prédécesseur. Il m'écrit qu'il a eu grand'peur d'être martyr , et que c'est pour cela qu'il s'est co/ifessê , afin de rester tout au plus confesseur, 11 vient de faire une petite brochure intitulée, Paix perpétuelle , qui est une violente déclaration de guerre , ou continuation de guerre contre ce que vous savez. Il dit que son évêque d'Annecy, qui s'intitule prince de Genève , est cousin-germain de son maçon , et que c'est un prélat qui n'a pas le mortier liant.
Il me paraît, sire, tout aussi impossible qu'à votre majesté, de croire qu'un vieillard de quatre-vingts ans meure de chagriit ou d'apoplexie, parce qu'on l'a appelé radoteur; mais j'ose assurer votre majesté que ses Berlinois ont eu la bonté de le croire , et Je n'en suis pas étonné , depuis que je sais de votre majesté cju'ils ont été sur pied pendant deux nuits, pour voir passer Vénus sur le soleil.
Heureusement , sire , votre académie des sciences ne ressemble pas au reste de la nation; ses mémoires sont un excellent ouvrage et prouvent que c'est une des sociétés savantes les mieux composées de l'Europe. Je ne parle pas seulement de M. de L» Grange , dont le mérite est bien connu de votre majesté ; je parle entre autres de MM. Lambert et Béguelin , qui donnent tousdeux d'excellens mémoires dans ce recueil , et qui me paraissent digues des boutés dont votre majesté a toujours honoré le jnérite;
Votre majesté me donne rendez-vous à la vallée de Josaphat ; il y a grande apparence que je l'y devancerai. Je ne sais pas d'oii procède le Saint-Esprit , mais je voudrais bien savoir d'oii procèdent les deux vraies divinités de ce monde, la digestion et le sommeil. J'irais les chercher quelque part qu'elles fussent.
Je supplie votre majesté de recevoir mon très-humble compliment sur le mariage de monseigneur le prince de Prusse. Je me flotte qu'elle est bien persuadée du vif intérêt que je prends k tout ce qui concerne son illustre maison et son auguste personne» C'est dans ces sentimens et avec le plus profond respect que \e serai toute ma vie , etc.
Paris, 16 octobre ffig»
luIiRE, JV^. Grimm , qui n'est de retour en France que depuis peu de jours , m'a remis la lettre dont votre majesté m'a honoré , et dont je la prie de recevoir mes très-humbles remercimens. Il est revenu , sire , pénétré des sentimens de respect , d'admiration et d'attachement que votre majesté inspire à tous ceux qui ont l'honneur de l'approcher. Mais ce qui m'intéresse encore davantage, car je ressemble à Barthol ornée qui allait droit au soUde, M. Grimm m'a donné les nouvelles les plus satisfaisantes de la santé de votre majesté, et de sa gaieté, qui en est elle-même nine preuve.
Les trois sujets dont votre majesté me fait l'honneur de me parler, MM. de La Grange, Béguelin et Lambert , sont en effet les meilleurs de l'académie, et très-dignes àxet égard des bontés de votre majesté. J'espère que le jeune M. Bernoulli marchera sur leurs traces. On m'a envoyé depuis peu une di^serta«p tion de M. Cochius, qui a remporté le prix de métaphysique; elle m'a paru bien faite et pleine d'une saine philosophie ; si M. Cochius n'est pas de l'académie, il me semble qu'il y serait bien placé dans la classe de philosophie spéculative , ou dans celle des belles-lettres.
On assure, sire, et je n'ai pas de peine à le croire, que l'empereur est retourné à Vienne enchanté de votre majesté ; c'est bien sûrement ce qu'il a vu de mieux dans tous ses voyages.
Puisque ce prince a vu votre majesté et qu'il la connaît, je suis bien sur qu'il' ne lui fera pas la guerre , et voilà surtout ce qui m'occupe ; car la tranquillité et le bien-être de votre majesté ine sont encore plus chers que sa gloire, qui même n'a rien à perdre par sa conduite admirable depuis six an^ de paix. A cette condition , je permets aux Turcs et aux Russes de s'égorger tant qu'ils le voudront.
Ma ^antë est toujours bien incertaine ; je voudrais du moins qu'elle me laissât assez de force pour aller mettre encore une fois aux pieds de votre majesté les sentimens dont je suis pénétré pour elle ; car c'est un triste rendez-vous que la vallée de Josaphat. Mais, de quelque.maniëre que je la revoie, elle trouvera toujours en moi la reconnaissance , le respect profond , et l'admiration avec laquelle je suis, etc.
Paris, I" décembre 176g.
OiRE, je crois votre majesté fort occupée, dans ce moment de fermentation violente dont le nord de l'Europe est agité ; je crains toujours de l'importuner par des lettres inutiles, mais je ne puis me refuser la satisfaction de lui témoigner toute la part que je prends à la joie qu'a dû lui donner la naissance d'un nouveau prince dans son auguste et illustre maison. J'espëre'que son al* tesse royale madame la princesse de Prusse lui donnera bientôt un nouveau sujet de satisfaction pour une naissauce semblable. J'ai eu l'honneur il y a quelque temps de remercier votre majesté par une assez et trop longue lettre des éclaircissemens qu'elle a bien voulu me donner. Si j'osais prendre cette liberté, je lui demanderais ce qu'elle augure de la présente guerre , et du sort de la Pologne , dont le souverain me paraît être le Saint- Esprit des rois. Voltaire ne me paraît pas facile que les affaires des Turcs aillent mal; il prétend que s'ils ne sont pas convertisseurs ni persécuteurs , ils sont abrutisseurs. Pour moi , quand il arrive à ma pauvre tête , ce qui lui arrive souvent , de se trouver assez mal sur mes épaules, je pense au pauvre grand visir à qui ou vient d'abattre la sienne , et je trouve que le lot de la mienne est encore meilleur, tout mauvais qu'il est en lui-même, surtout ([uand je le compare , sire , au lot de la vôtre , qui suillt seule à tant d'objets, et qui trouve encore du temps pour cultiver avec le plus grand succès la philosophie et la poésie. Vous les avea réconciliées ensemble ; puissiez- vous réconcilier de même S. Nicolas et la jument Borac, qui dans la dernière affaire surtout me paraît n'avoir été qu'une bête. Je suis, etc.
Paris, id tleceuibre 1769.
i^iRE, il n'y a que peu de temps que j'ai eu l'honneur d'écrire à votpe majesté , et certainement je fais scrupule de l'inaportuneF trop souvent par mes lettres , persuadé, comme de raison, qu elle a beaucoup mieux, a faire que de me lire. Mais je ne puis
pourtant me dispenser de lui faire mes tres-hnmbles remertt^ mens sur le prologue qu'elle a eu la bonté de m'envoyer. La princesse qui en est l'objet j m'y paraît louée avec autant de galanterie que de finesse; je sais d'ailleurs qu'elle mérite ces éloges par ce que votre majesté m'a fait l'honneur de me dire plusieurs fois de son grand talent pour la musique ; si on changeait la princesse en prince , je sais bien , sire , à qui ces éloges pourraient encore mieux s'appliquer^ en y joignant à la vérité des éloges encore plus mérités , s'il est possible , sur des objets plus grands et plus essentiels au bonheur des hommes. La fin de ce prologue, sire, est une plaisanterie neuve et de trës-bon goût; Avancez , mes bâtards, m'a fait beaucoup rire. Hélas I Melpomëne et Thalie n'ont presque plus que des bâtards ; car nos comédiens même de Paris ne sont pas des enfans trop légitimes.
Je remercie trës-humblement votre majesté des nouvelles qu'elle veut bien me donner de sa santé ; ce qu'elle ajoute me fait encore autant de plaisir , sur la tranquillité d'âme dont elle me paraît jouir en ce moment. Cette tranquillité d'âme , sire ,. m'assure d'abord du bonheur de votre majesté, auqudi je m'intéresse de préférence ; elle assure ensuite par contre-coup U bonheur de vos sujets , et peut-être les dispositions pacifiques des autres princes de l'Europe. Je ne sais si le vendeur d'orviétan, ci-devant cordelîer , est aussi tranquille sur le sort de sa vieille barque éclopée ; je crois cependant qu'elle durera encore pins que lui. J'avoue qu'on achète beaucoup moins sa drogue; mais il y a pourtant encore, je ne dis pas seulement dans le peuple, je dis dans les conditions les plus relevées , des hommes qui achètent la drogue et qui la prennent avec respect , et d'autres qui à la vérité ne la prennent pas après l'avoir achetée , mais qui n'osent la jeter au feu.
La question, s'il se peut faire que le peuple se passe de,fabl& dans un système religieux, mériterait bien , sire , d'être proposée par une académie telle que la vôtre. Je pense , pour moi^ qu'il faut toujours enseigner la vérité aux hommes , et qu'il n'y a jamais d'avantage réel à les tromper. L'académie de Berlin , en proposant cette question pour le sujet du prix de métaphysique , se ferait , je crois, beaucoup d'honneur et se distinguerait des autres compagnies littéraires, qui n'ont encore que trop de préjugés. Votre majesté me permettra à cette occasion de l'assurer de toute la reconnaissance de MM. de La Grange , Lambert et Béguelin, qui me paraissent bien pénétrés des bontés de votre majesté , et bien empressés de les mériter de phis en plus.
Je finis en priant votre majesté de recevoir avec sa bonté or-p
dînaîre les vœux que je fais pour elle au commencement de Tannée oii nous allons entrer. C'est la trentième de son glorieux règne ; puisse-t-elle être suivie de trente autres ; et puisse la destinée ajouter à ses illustres jours tout ce qu'elle paraît vouloir retrancher aux miens !
Je suis avec le plus profond respect , la plus tendre reconnaissance, et la plus vive admiration, etc.
Paris, ag janvier 1 770.
1RS 9 la lettre que votre majesté m'a fait l'honneur de m'écrira en date du 4 de ce mois ,.^t le mémoire qui y était joint, ne me sont parvenus qu'avant-hier, 27 du même mois; je ne sais par quelle fatalité ce paquet a été si long-temps en route , et je ne prends la liberté d'entrer dans ce détail , qu'afin que votre majesté ne me soupçonne point de négligence. Je n'ai pas en effet perdu un moment pour lire cet excellent mémoire; et je puis, sire , assurer avec vérité à votre majesté que je suis absolument de son avis sur les principes qui doivent servir de base k la morale. Si votre majesté veut prendre la peine de jeter les yeux sur mes Elémens de philosophie ^ au chapitre de la Morale, t. I, p. 21 1 et suiv. , elle verra que j'y indique comme la source de la morale et du bonheur la liaison intime de notre véritable intérêt avec r accomplissement de nos devoirs , et que je regarde Va^ mour éclairé de nous-mêmes comme le principe de tout sacrifice moraL II est vrai , sire , que je n'ai presque fait qu'indiquer ces vérités , que votre majesté développe si bien dans son ouvrage avec la plus saine et la plus éloquente philosophie.
Un seul point , sire , m'a toujours embarrassé pour rendre absolument universel et sans restriction ce principe de la morale; c'est de savoir si ceux qui n'ont rien , qui donnent tout à la société et à qui la société refuse tout , qui peuvent à peine nourrir de leur travail une famille nombreuse, ou même qui n'ont pas de quoi la nourrir; si ces hommes , dis-je , peuvent avoir d'autre principe de morale que la loi , et comment on pourrait leur persuader que leur véritable intérêt est d'être vertueux , dans le cas oii ils pourraient impunément ne l'être pas. Si j'avais trouvé à cette question une solution satisfaisante , il y a long-temps que j'aurais donné mon catéchisme de morale.
Je voudrais bien être en état de répondre plus au long à votre majesté ; mais depuis trois semaines des vertiges fréquens m'ont causé une faiblesse de tête qui m'interdit toute application , et me permet à peine de tenir la plume. Votre majesté fait d'ex**
ceilens mémoires , tandis que son auguste famille fait des enfant^ je ne puis, moi, faire ni l'un ni l'autre, grâce au détraquement de ma pauvre machiije. Mais ce qui ne s'affaiblira jamais en moi, sire, ce sont les senti mens d'admiration, de vive reconnaissance et de trës-profond respect avec lesquels je serai toute ma vie, etc.
Paris , 7 mars 1770.
Oii^E, je suis pénétré de reconnaissance de la bonté avec laquelle votre majesté daigne interrompre ses importantes affaires pour s'occuper un moment des rêveries métaphysiques d'an pauvre malade. La réponse qu'elle a bien voulu faire à la difficulté morale que j'ai pris la liberté de lui proposer sur son excellent mémoire , a certainement toute la solidité dont la matière est susceptible. Je conviens que d'une part la crainte des lois et des supplices , et de l'autre l'espérance d'être soulagé par les âmes vertueuses , peuvent être un frein capable de retenir ceux qui sont dans l'indigence ; mais je suppose , ce qui est possible ^ que l'indigent soit d'une part sans espérance d'être secouru^ et que de l'autre il soit assuré de pouvoir en cachette dérober au riche une partie de son superflu , pour subvenir à sa propre subsistance, et je demande ce qu'il doit faire en ce cas, et s'il peut ou morne s'il doit se laisser mourir de faim lui et sa fandlle? La diâiculté n'est pas la même pour celui qui possède quelque choses; il ne doit rien dérober, même en cachette, parce qu'il a intérêt qu'on n'en agisse pas de même a son égard:
Je prie votre majesté de me permettre aussi quelques réflexions sur une autre question dont j'ai eu l'honneur de l'entretenir, et qui m'a valu de sa part une lettre si belle et si philosophique ; savoir , si en matière de religion , ou même en quelque matière que ce puisse être, il est utile de tromper le peuple ? Je conviens avec votre majesté que la superstition est l'aliment de la multi— tude ; mais elle ne doit, ce me sembkr, se jeter sur cet aliment que dans le cas oii on ne lui en présentera pas un meilleur. La superstition , bien inculquée et enracinée dès Tenfanee y cède saus doute à la raison lorsqu'elle vient à se présenter ; elle arrive trop tard et la place est prise; mais qu'on présente en même temps et pour la première fois, même à la multitude ignorante^ <Ies absurdités d'un côté telles que nous en connaissons, et de Tautre la raison et le bon sens, votre majesté pense-t-elle que la raison n'eût pas la préférence ? je dirai plus ; la raison , lors même qu'elle arrive trop tard , n'a qu'à persévérer pour triompher un jour, et chasser sa rivale. Il me semble qu'il ne faut pas.
AVEC LE ROI DE PRUSSE. agi
comme Fontenelle , tenir la main fermée quand on est sûr d'y avoir la vérité; il faut seulement ouvrir avec sagesse et avec précaution les doigta de la main l'un après l'autre , et petit à petit la main est ouverte tout-à-fait , et la vérité en sort toute entière. Les philosophes qui ouvrent la main trop brusquement sont des fous ; on leur coupe le poing et voilà tout ce qu'ils y gagnent : mais ceux qui la tiennent fermée absolument , ne font pas pour l'humanité ce qu'ils doivent.
Les occupations de votre majesté ne lui permettent pas d'entendre plus long-temps ma diatribe, et la faiblesse de ma tête, toujours vide et étonnée, m'empêcherait, quand je l'oserais, de suivre plus loin ces réflexions. Puisse la destinée , sire , conserver long-temps à votre majesté la tête qu'elle a reçue de la nature, et qui est bien plus nécessaire que la mienne à l'humanité et à la philosophie !
Je suis avec le plus profond respect, la plus grande admiration , et la plus vive reconnaissance , etc.
Paris, 21 avril 177.
^IRE, de toutes les lettres que votre majesté m'a fait l'honneur de m'écrire, aucune ne m'a plus vivement et plus tendrement aflecté que celle que je viens d'en recevoir en date du 3 de ce mois; j'en avais, sire, le plus grand besoin pour calmer la violente inquiétude oii j'étais depuis quelques jours sur la santé de votre majesté , et sur les bruits très-fâcheux qui en couraient. Enfin me voilà rassuré , et quoique votre majesté ne soit pas délivrée de sa goutte , je vois au moins qu'elle est sans danger.
Il vient de paraître , sire , un Traité de la Goutte par un médecin d'Angers, nommé Paulmier, qu'on dit excellent; le remède qu'il propose consiste dans l'application des sangsues ; je connais à Paris plusieurs personnes qui, depuis que le livre a paru , ont fait usage du remède , et ont été du moins trèssoulagées. M. Mettra doit l'envoyer à votre majesté , qiû le recevra incessamment.
Je suis dans ce moment trop occupé de la santé de votre majesté pour lui parler de la mienne ; ma tête est toujours dans le même état ; au premier moment qu'elle pourra me laisser , j'aurai l'honneur de répondre en détail à votre majesté sur les différens articles de la lettre si belle et si philosophique que je viens d'en recevoir, ainsi que sur son Catéchisme de morale^ Je prie votre majesté de me permettre d'oubh'er tout en ce
moment pour ne m'occuper que de sa conservation si précieuse ,' non-seulement à ses peuples et à la philosophie > mais encore à l'Europe et à l'humanité.
Je suis avec le plus profond, et permettez-moi d'ajouter, te plus tendre respect , etc.
Paris , 3o arril 1770.
OiRE, je profite, non pas d'un moment de lucidité, car je n'en ai point depuis long-temps, mais d'un moment oii les nuages de ma tête sont tant soit peu éclaircis , pour avoir l'honneur de répondre en détail à la lettfe très-philosophique que votre majesté a bien voulu m 'écrire pour répondre aux questions que j'ai pris la liberté de lui faire.
Je pense , sire , comme votre majesté sur le premier objet , et je me félicite de penser comme elle, non par un principe d'adulation dont je suis incapable, mais parce que les raisous apportées par votre majesté pour appuyer sa réponse , me paraissent trës-solides , et s'étaient déjà présentées à moi. Je crois donc avec votre majesté que dans le cas de nécessité absolue que j'ai supposé , le vol est permis , et même est une action juste. Il ne s'agit plus que de savoir si ce cas de nécessité absolue est purement métaphysique, comme votre majesté parait le penser; je ne voudrais pas dire que non, mais je doute, et j'aî vu souvent des gens si malheureux , si dénués de secours aprës avoir frappé vainement à mille portes , que je ne savais ce qu'ils devaient faire , de frapper à la mille-unième , ou de se pro— curer leur subsistance aux dépens des riches , s'ils le pouvaient avec quelque sûreté pour euxrmémes. Il est vrai, sire, que celte doctrine , toute raisonnable qu'elle est , n'est pas bonne à mettre dans un traité ni dans un catéchisme de morale , par l'abus que la cupidité ou la paresse pourrait en faire. Mais cet inconvénient empêche de pouvoir faire un ouvrage complet de morale à l'usage de tous les ordres de la société. Je ne sais même si , du moins en France , les tribunaux ne condamneraient pas, avec beaucoup de regret sans doute, un malheureux qui se serait trouvé dans le cas dont il s'agit ; ils se trouveraient forcés à commettre cette injustice, pour empêcher que d'autres hommes moins malheureux n'abusassent de l'exemple de celui-^ ci. Le mot de l'égnime est , ce me semble , que la distribution des fortunes dans la société est d'une inégalité monstrueuse ; qu'il est aussi atroce qu'absurde de voir les uns regorger de superflu , et les autres manquer du nécessaire. Mais dans les grands États surtout, ce mal est irréparable, et on peut être
AVEC LE ROI DE PRUSSE. agS
forcé de sacrifier quelquefois des victimes , même innocentes , pour empêcher que les miembres pauvres de la société ne s'arment contre les riches , comme ils seraient tentés et peutêtre en droit de le faire.
Quant à la seconde question , s'il est utile de tromper le peuple ? je pense d'abord comme votre majesté, que si Terreur et la superstition ne sont pas encore existantes dans une nation , il faut s'opposer à leur naissance par tous les moyens possibles ; je pense encore avec elle que si elles sont en vigueur, il ne faut pas les attaquer violemment , parce que ce zèle impétueueux ne servirait qu'à charger la philosophie d*un crime infructueux^ mais je pense en même temps qu'il faut , au lieu de force , user de finesse et de patience , attaquer l'erreur indirectement et sans paraître y penser, en établissant les vérités contraires sur des principes solides, mais en se gardant bien de faire aucune application. Il ne faut pas braquer le canon contre la maison , parce que ceux qui la défendent tireraient des fenêtres une grêle de coups de fusil ; il faut petit à petit élever à côté une autre maison plushabitable et plus commode: insensiblement tout le monde viendra habiter celle-ci , et la maison pleine de léopards sera désertée.
Le Catéchisme de morale que votre majesté m'a fait l'honneur de ra'envoyer , me paraît très-propre à la jeune noblesse à laquelle elle le destine. Les motifs moraux qu'on lui propose pour être vertueuse , sont en effet les vrais, et les plus propres à faire impression, principalement sur cette classe, qui, jouissant dans la société des principaux avantages, est plus intéressée qu'une autre à en observer les lois écrites et non écrites.
Je suis avec le plus profond respect, etc.
Paris, 8 juin 1770.
OiRE, dans l'état de faiblesse et presque d'imbécillité oîi il plaît à la nature de me réduire, c'est du moins une consolation pour moi de savoir que votre majesté est guérie de ses maux, et qu'elle veut bien prendre quelque part aux miens. L'ouvrage qu'elle m'a fait l'honneur de m' envoyer est un digne et heureux fruit de sa convalescence. Je ne connais point V Essai sur les préjugés que votre majesté a pris la peine de réfuter; je sais pourtant que ce livre s'est montré à Paris , et même qu'il s'y est vendu très-cher. Mais il suffit ici qu'un livre touche à certaines matières, et qu'il attaque bien ou mal certaines gens , pour être recherché avec avidité , et pour être en consé*
quence hors de prix , par les précautions que prend le gouvernement pour arrêter ces sortes d'ouvrages; précautions qui font souvent à l'auteur plus d'honneur qu'il n'en mérite. Quant à moi, je suis si excédé de livres et de brochures contre ce que Vohaire appelle ***, que depuis long-temps je n'en lis plus, et que je suis quelquefois tenté de dire du titre de philo^ sophe ce que Jacques Rosbif dit de celui de Monsieur^ dans la comédie du Français à Londres : je ne veux point de ce titre-là, il y a trop de faquins qui le portent,
La critique que fait votre majesté de V Essai sur les préjugés me donne encore moins d'envie de le lire que les autres rap* sodies du même genre. On peut dire de tous nos écrivailleurs contre la superstition et le despotisme , ce que le P. de La Rue , jésuite , disait de son confrère Le Tellier : il nous mène si grand train qu'il nous versera. Il ne faut point que la philosophie s'amuse à dire des injures aux prêtres ; il faut , comme le dit votre majesté , qu'elle tâche de rendre la religion utile en la faisant concourir au bonheur des* peuples, qu'elle éclaire les souverains sur leurs vrais intérêts , et les sujets sur leurs devoirs ; qu'elle rende l'autorité plus douce et l'obéissance plus fidèle. C'est une grande sottise d'accuser les philosophes, au motn^ ceux qui méritent ce nom , de prêcher l'égalité ; cette égalité est une chimère impossible dans quelque état que ce puisse être. La vraie égalité des citoyens consiste en ce qu'ils soient tous également soumis aux lois , et également punissables quand ils les enfreignent : c'est ce qui a lieu dans tous les États bien gouvernés , oii le supérieur n'a jamais le droit d'opprimer son inférieur impunément ; mais c'est malheureusement ce qui n'a pas lieu partout ; l'auteur en a peut-être été témoin , et c'est • peut-être ce qui a si violemment échauffé sa bile contre ceux qui gouvernent. J'ai vu à peu près les mêmes choses que lui, mais je les ai vues plus de sang-froid , et j'ai conclu que ceux qui commandent et ceux qui obéissent sont souvent aussi répréhensibles les uns que les autres , et que toutes* les classes de l'espèce humaine n'ont rien à se reprocher. Je vois , par l'exemple , que si les • rois ont souvent fait des guerres injustes, les républiques, comme le remarque très-bien votre majesté, ont été aussi souvent dans le même cas, et je regarde en particulier celte république romaine, tant célébrée dans l'histoire, comme un des plus grands fléaux qui aient désolé l'humanité. Je n'ajouterai rien à cette réflexion, sinon que, sur la guerre de 1756, j'ai admiré la modération avec laquelle votre majesté s'exprime. Tout ce qu'elle dit sur ce sujet , de la nécessité des guerres, et de celle des impôts, me. paraît
AVEC LE ROI DE PRUSSE. agS
plein de sens et de raison ; mais , pour l'application de ces principes, il faut un fonds d'équité dont par malheur tous ceux qui ont le pouvoir en main , ne sont pas toujours capables. J'aurais l'honneur d'en dire davantage à votre majesté , si une lettre pouvait souffrir les détails délicats dont cette matière est susceptible; je me contente donc de prier le Saint-Esprit d'éclairer les rois et les peuples, et surtout de conserver longtemps votre majesté pour l'exemple des uns et le bonheur des autres.
Je suis avec le plus profond respect, etc.
Paris, 6jmUet 1770.
Ofre , j'ose espérer que votre majesté pardonnera la liberté que je vais prendre à la tendre et respectueuse confiance que ses bontés m'ont inspirée, et qui m'encourage à lui demander une nouvelle grâce.
Une société considérable de philosophes et de gens de lettres, du nombre desquels je suis, ont résolu, sire, d'ériger. à M. de Voltaire une statue, comme à celui de tous nos écrivains à qui la philosophie et les lettres sont le plus redevables.
Les philosophes et les gens de lettres de toutes les nations, et en particulier -de la nation française, vous regardent, sire, depuis long-temps comme leur chef et leur modèle. Qu'il serait donc flatteur et honorable pour nous , qu'en cette occasion votre majesté voulût bien permettre que son auguste et respectable nom fût à la tête des nôtres ! Elle donnerait à M. de Voltaire, dont elle aime tant les ouvrages, la marque d'estime la plus précieuse et la plus éclatante, dont il serait infiniment touché , et qui lui rendrait cher ce qui lui reste de jours à yi\Te, Elle ajouterait beaucoup , et à la gloire de ce célèbre écrivain , et à celle de la littérature française , qui en conserverait une reconnaissance étemelle.
Permettez-moi , sire , d'ajouter que dans l'état de faiblesse cil m'ont réduit mes travaux , et qui ne me permet plus que des voeux pour les lettres , la nouvelle marque de distinction que j'ose vous demander en leur faveur, serait pour moi la plus douce consolation. Elle augmenterait encore , s'il est possible, l'admiration dont je suis pénétré ppur votre personne, le sentiment profond que je tîonserverai toute ma vie de vos bontés , et la tendre vénération avec laquelle je serai jusqii'ôi mon dernier soupir , etc.
agG CORRESPONDANCE
Paris, a août 17704
OiRE j quoique l'état de faiblesse ou ma tête est toujours , ne me permette pas les discussions abstraites auxquelles votre majesté se livre avec autant de facilité que de profondeur , je ne puis cependant différer plus long-temps à la remercier trësbumblement de l'écrit qu'elle m'a fait l'honneur de m*en- Voyer sur le Sjsteme de la nature , et à lui faire part des obser- Tations que cet excellent écrit m'a fait naître ; observations que je soumets au jugement de votre majesté , et qui sont bien plus destinées à confirmer ses idées qu'à les combattre.
Rien de plus sage , sire , et , ce me semble , de plus vrai , que les réflexions par lesquelles votre majesté débute dans cet écrit , sur le peu de certitude des connaissances métaphysiques ; la devise de Montaigne , que sais-je ? me paraît la réponse qu'on 'doit faire à presque toutes les questions de ce genre ; et je pense en particulier, par rapport à l'existence d'une intelligence suprême , que ceux qui la nient , avancent bien plus qu'ils ne peuvent prouver , et qu'il n'y a dans cette matière que le scepticisme de raisonnable. On peut nier , sans doute , qu'il n'y ait dans l'univers , et en particulier dans la structure des animaux et des plantes , des combinaisons de parties qui semblent déceler une intelligence; elles prouvent l'existence de cette intelligence, comme une montre prouve l'existence d'un horloger ; cela paraît incontestable : mais quand on veut aller plus loin, et qu'on se demande, quelle est cette intelligence? a-t-elle créé la matière, ou n'a-t-elle fait simplement que l'arranger? la création est-elle possible ? et si elle ne l'est pas , la matière est donc éternelle ? et si la matière est éternelle , et qu'elle n'ait eu besoin d'une intelligence que pour être arrangée, cette intelligence est-elle unie à la matière, ou en est-elle distinguée? si elle y est unie, la matière est proprement Dieu , et Dieu la matière ? et si elle en est distinguée , comment conçoit-on qu'un être qui n'est pas matière, agisse sur la matière? d'ailleurs, si cette intelligence est infiniment sage et infiniment puissante^ comment ce malheureux monde qui est son ouvrage , est-il si plein d'imperfections physiques et d'horreurs morales ? pourquoi tous les hommes ne sont-il^ pas heureux et justes ? Votre majesté assure que l'éternité du inonde répond à cette question^ elle y répond sans doute , mais , ce me semble , dans ce seul sens , que le monde étant éternel , et par conséquent nécessaire , tout ce qui est , nô peut pas être autrement, et pour lors on rentre dans le système
de la fatalité et de la nécessité , qui ne s'accorde guère avec l'idée d'un Dieu infiniment sage et infinhnent puissant. Quand on se fait , sire , toutes ces questions , on doit, ce me semble , redire cent fois , que sais-je ? mais on doit en même temps se consoler de son ignorance, en pensant que , puisque nous n'en savons pas davantage , c'est une preuve qu'il ne nous importe pas d'en savoir plus.
Quant à la liberté , rien de plus juste , sire , et de plus philosophique que la définition que votre majesté en donne ; il me semble que si on voulait s'entendre , on éviterait bien des disputes à ce sujet. L'homme est libre , en ce sens que , dans les actions non machinales , il se détermine de lui-même et sans contrainte ; mais il ne l'est pas , en ce sens que , lorsqu'il se détermine , même volontairement et par choix , il y a toujours quelque cause qu'il le porte à se déterminer , et qui fait pencher la balance pour le parti qu'il prend. Je conviens d'ailleurs, avec votre majesté , qu'un philosophe qui croit à la fatalité et à la nécessité , et qui en fait la base de son ouvrage , ne doit regarder les criminels que comme des malheureux, plus dignes de compassion que de haine ; mais je ne crois pas que dans le système où les hommes seraient des machines assnjéties à la loi de la destinée , les châtiraens d'une part , et de l'autre l'étude de la morale , fussent inutiles au bien de la société ; car, dans l'homme-machine même, la crainte d'une part, et de l'autre l'intérêt , sont les deux grands régulateurs , les deux roues principales qui font aller la machine : ,or de ces deux régulateurs , le premier est mis en action par les pleines exercées contre les coupables , et qui servent de frein à ceux qui voudraient leur ressembler ; et l'autre est mis en jeu par l'étude de la morale bien entendue, étude qui nous persuade que notre premier intérêt est d'être vertueux et justes , ainsi que votr©i majesté l'a si bien prouvé .dans son excellent écrit sur ce sujet. Sur la religion chrétienne, je serai , sire, bien aisément d'accord avec votre majesté; sa morale est sans doute excellente, et elle aurait dû s'y borner; mais ses dogmes et son intolérance font grand tort à cette morale , avec laquelle ils sont comme amalgamés. Je dis son intolérance, car elle me parait essentielle à une religion exclusive de toutes les autres , comme la religion chrétienne, qui prétend être la seule manière d'honorer la Divinité , et qui par une conséquence nécessaire , doit chercher à s'établir par tous les moyens possibles , même en employant la violence , quand elle a le pouvoir et la force en main. Voilà pourquoi la religion chrétienne a fait coulék* des flots de sang , et je ne puis m'empécher de la regarder à. 5. ao
cet ëgard comme un des plus grands flëaux de l'humanité. Je ne dirai , sire , qu'un mot sur les gouvernemens. Je pensô que la forme du gouvernement est indifférente en elle-même , pourvu que le gouvernement soit juste, que tous les citoyens aient également droit à sa protection , qu'ils soient également soumis aux lois , et également punis s'ils les violent ; que les supplices ne soient pas réservés pour les petits coupables, et les honneurs pour les grands. Quant à Louis XIV, ce serait la matière d'une grande discussion^ de savoir s'il a fait plus de bien que de mal à son royaume ; s'il n'a pas été un fléau pour l'Europe en donnant aux princes l'exemple de ces armées nombreuses que les plus sages sont aujourd'hui forcés d'entretenir, et qu'ils emploieraient sûrement plus volontiers aux manufactures et à la culture des terres, si une malheureuse nécessité ne leur liait pas les mains à ce sujet. Je suis bien persuadé que votre majesté ne m'en désavouera pas. Je suis , etc«
Paris, la aoÀt 177O4
OiRE , je n'ai pas perdu un moment pour apprendre à M. dû Voltaire l'honneur signalé que votre majesté veut bien lui fairCi et celui qu''elle fait en sa personne à la littérature et à la nation française. Je ne doute point qu'il ne témoigne à votre majesté sa vive et éternelle reconnaissance. Mais comment , sire , pourrais-je vous exprimer toute la mienne ? comment pourrais-je vous dire à quel point je suis touché et pénétré de l'éloge si grand et si noble que votre majesté fait de la philosophie et de ceux qui la cultivent ? Je prends la liberté , sire , et j'ose espérer que votre majesté ne m'en désavouera pas, de faire part de sa lettre à tous ceux qui sont dignes de l'entendre , et je ne puis assez dire à votre majesté avec quelle admiration et quelle vénération respectueuse ils voient tant de justice et de bonté unies à tant de gloire. Vous étiez , sire , le chef et le modèle de ceux qui écrivent et qui pensent ; vous êtes à présent (je rends à votre majesté leurs propres expressions) leur dieu rémunérateur et vengeur; car les récompenses accordées au génie sont le supplice de ceux qui le persécutent. Je voudrai» que la lettre de votre majesté pût être gravée au bas de la statue; elle serait bien plus flatteuse que la statue même pour M. de Voltaire et pour les lettres. Quant à moi, sire, à qui Totre majesté a la bonté de parler aussi de statue , je n'ai pas rimpertinente vanité de croire mériter jamais un pareil monuinent; je ne demande qu'une pierre sur ma tombe avec ces
taiotâ, le grand Frédéric J* honora de ses bienfaits et de ses bontés.
Votre majesté demande ce que nous désirons d'elle pour ce monument? Un écu , sire, et votre nom, qu'elle nous accorde d'une manière si digne et si généreuse. Le maréchal de Richelieu a donné vingt louis ; les souscriptions ne nous manquent pas ; mais elles ne seraient rien Sans la vôtre , et nous recevrons avec reconnaissance ce qu'il plaira à votre majesté de donner.
Permettez-moi, sire, de rémercier par la même occasion votre majesté de la grâce qu'elle a faite à M. Cochius en le nommant de l'académie , et en lui accordant une pension ; il est digne des hontes de votre majesté par son respect et son attachement pour elle ; par son mérite et par son peu de foi^ tune. J'oserai en même temps, sire, recommander de nouveau à ces mêmes hontes M. Béguelin , qui vient de donner dans les Mémoires de ^Académie d'excellentes recherches sur les lunettes achromatiques, très-propres à perfectionner cet ohjet important. Outre l'estime que je fais de ses talens, je lui dois encore de la reconnaissance pour quelques excellentes remarques qu'il a faites sur un de mes écrits qui a rapport au même ohjet.
Je suis avec le plus profond respect, la plus vive admiration, et une reconnaissance éternelle , etc.
P. S» L'Académie Française , sire , vient d'arrêter d'une voix unanime que la lettre dont votre majesté m'a honoré, serait insérée dans ses registres , comme un monument honorable à M. de Voltaire et aux lettres; elle me charge, sire, de mettre à vos pieds sa trës-humhle reconnaissance et son profond respect.
Paris , 3o novembre i770«
O I R E , j'ai trouvé , en arrivant à Paris il y a trois jours , trois lettres dont votre majesté m'a honoré pendant mon voyage, et qui n'ont pu m'être envoyées , parce qu'ayant fait environ cinq cents lieues en deux mois, tant pour l'aller que pour le retour , et par conséquent étant peu resté dans les mêmea lieux, il était difficile qu'on pût savoir oii me les adresser* Je supplie donc d'abord très-humblement votre nyjesté ds m' excuser, si je n'ai pas eu l'honneur de lui répondre plus tôt; elle voit au moins que c'est le premier devoir dont je m'ac-* quitte après quelques momens de repos indispensf^Iement nécessaires. Je la supplie en second lieu de me permettre da
Zoo CORRESPONDAPTCE
différer quelques jours encore la réponse que je dois à sa lettre très-philosophique et très-profondément raisonnée, en date du i8 octobre. Une pareille lettre, sire, demande un peu de temps et de réflexions pour être méditée et discutée ; je me bornerai donc aujourd'hui , si votre majesté veut bien me le permettre , à répondre aux deux autres lettres qu'elle- m'a fait l'honneur de m'écrire , en date du 26 septembre et i«'. novembre.
Votre majesté parait surprise de ce que la lettre d'un tudesquc (c'est l'expression dont elle se sert) a été lue en pleine Académie Française. Quel tudesque , sire , qu'un priace qui écrit de pareilles lettres , soit pour le fond des choses , soit pour le style ! je ne puis dire à votre majesté combien tous mes confrères viùans en ont été pénétrés d'admiration et de reconnaissance ; et la délibération unanime qu'ils ont prise d'insérer cette lettre dans nos registres , est une preuve suffisante des sentimens qu'elle a excités en eux. Quant au défunt abbé d'Olivet , je suis persuadé que si son ombre en a eu quelque connaissance , elle aura pour le moins grincé les dents de n'y pouvoir trouver de solécisme , supposé cependant qu'une ombre ait des dents.
Tout ce que votre majesté a la bonté de me dire sur la gloire due aux talens , est digne d'une âme telle que la sienne ^ également équitable et élevée. Oui, sire, ce baume, comme votre majesté l'appelle , est nécessaire aux plus grands hommes^ et surtout aux grands hommes persécutés. Les talens éminens et peu considérés dans leur patrie ressemblent assez à ce pauvre indigent qui, n'ayant rien à manger avec son pain, le nu^ngeait à la fumée d'une boutique de rôtisseur. C'est cette fumée qui soutient les philosophes dans leur» travaux ; mais cette fumée , sire , cesse de l'être , et devient une nour-> riture plus réelle et plus solide, quand elle est dispensée par des héros et par des princes sur lesquels tout leur siècle, a les yeux fixés. Je laisse à votre majesté, ou plutôt k tout autre qu'elle , à faire en celte occasion l'application de celle maxime. Votre majesté prétend que Voltaire et moi nous nous égayons sur son compte en la jugeant utile au progrès de la philosophie; non-seulement utile , sire, mais ires-nécessaîre ; nécessaire par vos ouvrages , qui servent à la fois à nous instruire et à nous éclairer; nécessaire par l'exemple que vous donnez aux souverains, de ne point étouffer la lumière sous le boisseau, lorsqu'elle ne demande qu'à se montrer; nécessaire enfin, parla protection que vdus accordez à ceux qui tâchent de rendre leurs ttatanx utiles. Voilà, sire^ ce que nous pensoiTs tons, ce que
AVEC LE ROI DE PRUSSE. Soi
nous disons tous de concert , en tous lieux et dans tous les instans, et ce que nous ne cesserons de répéter , beaucoup moins pour votre gloire, que pour notre encouragement et notre consolation.
Votre majesté aurait donc mieux aimé que j'eusse été voir Notre-Dame de JLorette, et les récollets du Capitol e , que les pénitens blancs, noirs, bleus, gris et rouges, dont le Lan^ giiedoc est semé. Un de ces spectacles, sire, vaut bien l'autre pour un philosophe ; et quant à Saint-Pierre de Rome et au Vésuve , j'ai craint , sire , d'après l'avis des médecins , et d'après la connaissance que j'ai de mon peu de force , que les fatigu^ d'un voyage de cinq cents lieues de Paris à Naples , à travers les neiges et les glaces des Alpes et des Apennins, dans les plus mauvais chemins du monde , et les gîtes les plus détestables , ne fissent plus de mal que de bien à ma pauvre tête, et ne me dédommigeassent pas des beautés de l'art et de la nature que l'Italie pourrait m'offrir. Je n'ai pas même osé aller jusqu'au bout de la Provence , parce que les vents affreux qui y régnent, et dout j'avais déjà éprouvé le mauvais effet dans le bas Languedoc, m'ont fait craindre que cet effet n'empir^^. Me voilà enfin, sire , de retour chez mes dieux pénates, jusqu'à présent plus fatigué que guéri , mais me trouvant cependant soulagé, ayant acquis quelques forces , et n'étant pas sans espérance de me rétablir cet hiver avec beaucoup de régime et d'exercice.
M. Mettra m'avait remis avant mon départ , tant en argent qu'en lettres de crédit , la somme que votre majesté a bien voulu m'accorder pour mon voyage d'Italie. Il s'en faut, sire, beaucoup plus de la moitié que je n'aie employé cette somme , et j'ai remis à M. Mettra pour 3, 5oo liv. de lettres de crédit dont je n'ai point fait usage. M. Mettra fera de cette somme l'usage que votre majesté lui ordonnera pour d'autres objets. Plus je suis pénétré de reconnaissance des bontés de votre majesté , moins je dois abuser de ses bienfaits.
J'ai appris durant mon voyage , par les nouvelles publiques, la mort d'un des princes de Brunswick , neveu de votre majesté. Je la supplie d'être persuadée de la part vive et sincère que j'ai prise à son affliction. Tout ce qui peut toucher en bien ou en mal votre majesté, est ce qui m'intéressera toujours le plus jusqu'à la fin de ma vie. C'est avec ces sentimens , et avec le plus profond respect , qu%je suis , etc.
3q2 correspondance
Paris , 3o ooTcmbre 1770.
O1RS9 nie voilà donc encore, puisque votre majesté le permet et même l'exige , rentré dans la lice métaphysique , bien moins contre votre majesté qu^auec elle. Ce n'est pas, sire, par respect seulement que je m'exprime ainsi , c'est parce qu'en envisageant de près le sentiment de votre majesté sur les matières abstruses que je prends la liberté de discuter avec elle, sa métaphysique et la mienne me paraissent réellement différer si. peu , que notre discussion ne doit pas même s'appeler controverse, et encore moins dispute. Je vais donc prendre la liberté de converser en* çore une fois avec votre majesté sur ces questions de ténèbres, bien plus pour m'instruire et m'éclairer que pour la con-. tredire.
Je conviens d'abord avec votre majesté d'un principe commun , et qui me paraît aussi évident qu'à elle. La création est absurde et impossible; la matière est donc incréable, par conséquent in-i créée , par conséquent éternelle. Cette conséquence , toute claire et toute nécessaire qu'elle est, n'accommodera pas les vrais par* tisans de l'existence de Dieu, qui veulent une intelligence souve^ raine, non matérielle et créatrice; mais n'importe, il ne s'agit pas ici de leur complaire, il s'agit de parler raison.
Je vois ensuite , dans toutes les parties de l'univers, et en par-r ticulier dans la construction des animaux , des traces qu'on peut appeler au moins frappantes, d'intelligence et de dessein; il s'a-, git de savoir si en effet cette intelligence est réelle , et suppose qu'elle le soit, de deviner, si nous pouvons, ce qu'elle est.
D'abord , je nç puis douter que Cjette intelligence ne soit jointe 9a n^oins à quelques parties de la matière \ l'homme et les ani-^ maui^ en sont la preuve. II est certain de plus qu'elle dirige la plus grande partie de leurs mouvemens , et qu'elle est le principe, de tout ce que l'homme a fait de raisonné, et surtout de grand et d'admirable , comme l'invention des arts et des sciences. Cette intelligence dans l'homme et dans les animaux, est-elle distin-. guée de la matière , ou n'en est-relle qu'une propriété dépendante de l'organisation ? L'expérience paraît prouver, et même, démontrer le dernier, puisque l'intelligence croît et s'éteint, à Viesurç que l'organisation se perfectionne et s'affaiblit. Mais» comment l'organisation peuti-elle produire le sentiment et la pensée ? Nous ne voyons dans le corps humain , comme dans uu morceau de matière brute , solide ou fluide , que des parties susceptibles de figure , de mouvement et de repos : pourquoi l'intel- {igçncc se trouve-t-clle jointe aux unes, et non pas aux autres.
AVEC LE ROI DE PRUSSE. 3o3
qui même n'en paraissent pas susceptibles ? Voilà ce (pie nous ignorerons vraisemblablement toujours; mais , nonobstant cette ignorance, Texpërience me paraît, comme à votre majesté, prouver invinciblement la matérialité de Tâme ; comme le plus simple raisonnement prouve qu'il y a un être étemel, quoique nous ne puissions concevoir ni un être qui a toujours existé » ni un être qui commence à exister.
Il s'agit à présent d'examiner si cette intelligence , dépendante de la structure de la matière , est répandue dans toutes les parties du monde. Cette question paraît plus difficile que les précédentes. D'abord , à l'exception des corps des animaux, toutes les autres parties de la matière que nous connaissons , nous paraissent dépourvues de sentiment , d'intelligence et de pensée. L'intelligence y résiderait-elle sans que nous nou^ en doutassions ? il n'y a pas d'apparence , et je serais assez disposé à penser, nonseulement qu'un bloc de marbre , mais que les corps bruts les plus ingénieusement et les plus finement organisés, ne pensent ni ne sentent rien. Mais , dit-on, l'organisation de ces corps décèle des traces visibles d'intelligence. Je ne le nie pas , mais je voudrais savoir ce que cette intelligence est devenue depuis que ces corps sont construits ?4to elle résidait en eux pendant qu'ils se formaient, si elle y résidait pour les former, et si^ comme on le suppose, cette intelligence n'est point un être distingué d'eux ^ qu'est-elle devenue depuis que sa besogne est faite ? la perfection de l'organisation l'a-t-elle anéantie y quoiqu'elle ait été nécessaire pour les pirogrès et l'achèvement de. l'organisation? cela paraît difficile à concevoir. D'ailleurs, si dans l'homme cette intelligence dont nous admirons les effets et les productions est une suite de l'organisation seule , pourquoi n'admettrions-nous pas dans les autres parties de la matière une structure et un©, disposition aussi nécessaire et aussi naturelle que la matière même, et de laquelle il résulte, sans qu'aucune intelligence s'en mêle , ces effets, que nous voyons et qui nous surprennent ? enfin, en admettant cette intelligence qui a présidé à la forma-<. lion de l'univers, et qui préside à son entretien, on. sera obligé de convenir au moins qu'elle n'est ni infiniment sage, ni infini-, ment puissante, puisqu'il s'en faut bien , pour le malheur de la pauvre humanité,, que ce triste monde soit le meilleur dé» mondes possibles. Nous sommes donc réduits, avec la meilleure* volonlé du monde, à ne reconnaître et n'admettre tout au plus dans l'univers qu'un Dieu matériel, borné et dépendant; je ne sais pas si c'est là son compte , mais ce n'est sûrement pas celui., des partisans zélés de l'existence de Dieu ; ils nous aimeraient jutant athées que spinosistes, comme nous le sommes. Pour lei
3oi CORRESPONDANCE
adoucir, faisons-nous sceptiques , et répétons avec Montaigne , que sais'-je ?
Je vais à présent, sire, suivre votre majesté de ténèbres en ténèbres, puisque j'ai l'honneur d'y être enfoncé avec elle jusqu'au cou , et même par dessus la tête , et je viens à la question de la liberté. Sur cette question , sire , il me semble que dans le fond je suis d'accord avec votre majesté. Il ne s'agit que de bien fixer l'idée que nous attachons au mot de liberté. Si on entend par là , comme il paraît que votre majesté l'entend , l'exemption de contrainte et l'exercice de la volonté , il est évident que nous sommes libres , puisque nous agissons en nous déterminant nous-mêmes de plein gré et souvent avec plaisir; mais cette détermination n'en est pas moins la suite nécessaire de la disposition non moins nécessaire de nos organes, et de l'effet non moins nécessaire que l'action des autres êtres produit en nous. Si les pierres savaient qu'elles tombent , et si elles y avaient du plaisir, elles croiraient tomber librement, parce qu'elles tomberaient de leur plein gré. Mais je ne pense pas, kire, que même dans le système de la nécessité et de la fatalité absolue, qu'il me paraît bien difficile de ne pas admettre, les ])eines et les récompenses soient inutiles. Ce sont des ressorts et des régulateurs de plus, nécessaires pour faire aller la machine et pour la rendre moins imparfaite. Il y aurait plus de crimes «îans un monde oii il n'y aurait ni peine ni récompenses, comme il y aurait plus de dérangement dans une montre dont les roues n'auraient pas toutes leurs dents.
Votre majesté, sire, veut bien me conduire par la main dans ic labyrinthe d'obscurités philosophiques. Mais , grâce à elle, j'entrevois enfin la clarté, et je me vois arrivé à un objet sur lequel j'ai le bonheur d'être absolument d'accord avec elle, c'est sur la nature et les progrès de la religion que l'Europe professe. Il me paraît évident, comme à votre majesté , que le christianisme, dans son origine, n'était qu'un pur déisme; que Jésus-Christ «on auteur n'était qu'une espèce de philosophe , ennemi de la • persécution et des prêtres, prêchant aux hommes la bienfaisance et la justice, et réduisant la loi à aimer sou prochain , et à adorer Dieu en esprit et en vérité. Tel était le premier état de cette ' religion. C'est d'abord S. Paul, ensuite les pères de l'Eglise, t:nfin les conciles, malheureusement appuyés par les souverains, qui ont changé cette religion. Je pense donc qu'on rendrait un grand service au genre humain en réduisant le christianisme à i.^n état primitif, en se bornant à prêcher aux peuples un Diea rémunérateur et vengeur, qui réprouve la superstition y qui dé-
AVEC LE ROI DE PRUSSE. 3o5
teste rintolérance , et qui n'exige d'autre culte de la part des hommes, que celui de s'aimer et de se supporter les uns les autres. Quand on aurait une fois bien inculqué ces vérités au peuple, il ne faudrait pas , je crois , beaucoup d'effort pour lui faire oublier les dogmes dont on Ta bercé , et qu'il n'a saisis avec une espèce d'avidité , que parce qu'on n'y a rien substitué de meilleur. Le peuple est sans doute un animal imbécile qui se laisse conduire dans les ténèbres , quand on ne lui présente pas quelque chose de mieux ; mais offrez-lui la vérité; si cette vérité est simple , et surtout si elle va droit à son cœur, comme la religion que je propose de lui prêcher, il me paraît infaillible qu'il la saisira, et qu'il n'en voudra plus d'autre. Malheureusement nous sommes encore bien loin de cette heureuse révolution des esprits.
Je viens enfin , sire , à ce prince tant loué pendant sa vie , peut-être trop déchiré après sa mort, mais auquel il me semble pourtant qu'on commence à rendre ce qui lui est dû, sans humeur comme sans flatterie. Malgré l'avantage qu'il a d'être défendu par un prince beaucoup plus grand que lui h tous égards , comme toute l'Europe le pense aujourd'hui , et comme la postérité le pensera encore davantage, je prendrai, sire, la liberté de dire de ce prince , à votre majesté , ce que La Fontaine disait de S. Paul à son confesseur, votre S. Paul n'est pas mon homme. Je conviens de ce qu'il a fait de grand* et même d'utile ; je conviens que les sciences , les arts et les lettres lui doivent beaucoup; mais ses guerres , souvent très-mjustesu son faste, son orgueil , son intolérance, sa révocation de l'édit de Nantes, son dévouement aux jésuites, tout cela, sire , met contre lui un furieux poids dans la balance. A l'égard de l'exemple qu'il a donné aux autres souverains d'avoir sur pied des armées énormes, il faut d'abord, sire, pour peu qu'on soit juste, commencer par convenir que dans la position actuelle, il est impossible aux souverains même les plus pleins de lumières , de ne pas suivre cet exemple ; il serait également contre la raison , et contre ce qu'ils doivent à leurs sujets , de rester sans force , tandis que tout est armé autour d'eux jusqu'aux dents. Mais je prends la liberté de le demander à votre majesté, n'aimerait-elle pas mieux, si sa situation ne l'y forçait pas, avoir cefit mille laboureurs de plus, et cent mille soldats de moins? les uns l'enrichiraient, les autres lui coûtent beaucoup. Je sais que ces grandes armées font finir les guerres plus tôt; mais, sire, ces guerres ne finissent ({ue par l'épuisement ; et il vaut, ce me semble , encore mieux, si on a cent mille hommes à perdre , les perdre en vingt ou trente ans , que de les perdre en six ou sept années. Je conviens
3o6 CORRESPONDANCE
encore que ces grandes années font qn^on n*est point obligé comme autrefois d'enrôler des soldats an premier coup de canon ; mais, sire , un prince qui ne serait qne guerrier et point philo* sophe . ne peat-il pas ans si abnser de ces grandes armées ponr faire la guerre plus souvent et pi us légèrement, comme Louis XIV lui-même se le reprochait au h't de la mort? D'ailleurs, les dépenses que ces grandes armées exigent, ne mettent-elles pas l'Europe, même en temps de paix, dans un état continuel de tension, qui ne diffère pas beaucoup d'un état continuel de guerre?
Je m'aperçois, sire, par la fin de cette seconde feuille, et je m*en aperçois un peu tard , que j'abuse de la patience et des Ixmtés de votre majesté. Je la supplie donc de pardonner à mon long et ennujeux verbiage, de le regarder comme une suite du désir que j'ai de m'instruire avec elle, et surtout de lui témoigner les sentimens inaltérables de profond respect et d^étemell^ reconnaissance avec lesquels je suis , etc.
Pari*, 3 janTÎer I77T«
OiKE, votre majesté peut me dire comme Auguste à Cinna, dans la tragédie de ce nom :
Je Tal comble de biens, je t'en vcox accabler.
J'obéis donc avec la plus respectueuse reconnaissance à s«& ordres réitq^és; et puisqu'elle veut que j'emploie à d'autres be-» soins la plus grande partie de la somme qu'elle avait destinée s^ mon voyage d'Italie , je croirais manquer à ce que je dois à inoa auguste et respectable bienfaiteur, si j'insistais davantage pour ne pas accepter le don qu'elle a la générosité de me faire.
Votre majesté m'en a fait un autre dont je ne suis pas moin& reconnaissant; c'est celui de sa trës-plaisaute , trës-poétiqoe ,^ très-spirituelle et trës-philosophique^zce'/ze. Je l'ai lue, sire, et relue plusieurs fois , toujours avec un nouveau plaisir ; et je nie. disais , en me donnant des coups de poing à la tête : maudit géo^ mètre, triste ressasseur d'x et d'j; que n'as-tu le talent des vers^ plutôt que celui des z ? tu emploierais bien mieux ton temps à. mettre en vers cette facétie charmante ; et puis , je me consolais, en disant : cependant la facétie n'3- perdra rien si l'auteur le veut. Car, qui peut mieux mettre en vers que lui ce qu'il a déjà si bien exprimé en prose ? Je ne doute pas que votre majesté n'ait déjà envo^'^é ce charmant ouvrage au grand et mortel en-^ nemi du fanatisme, qui a l'iionneur d'être si glorieusement cé-^ liïbré par le philosophe des rois, et le roi des philosophes. O moxv
AVEC LE ROI DE PRUSSE. 2m
cher Voltaire , quelle douce et consolante satisfaction que celle dont tu vas jouir ! je ne te l'envie pas , car qui est digne de la partager avec toi ?
Ce même Voltaire me mande , sire , que votre majesté lui a envoyé des vers cliarmans de la part du roi de la Chine. Que ne puis-je les avoir, pour les joindre à la facétie? y aurait-il de l'indiscrétion à les demander à votre majesté ?
Je vois que quand elle m'a fait l'honneur de m'envoyer son réi^e, qui n'est assurément pas un conte à dormir debout, elle n'avait pas encore reçu l'ennuyeuse et longue rapsodie philoso-
Î chique par laquelle j'ai répondu si faiblement à son excellente ettre métaphysique du premier novembre dernier. Si je ne raisonne pas aussi bien que votre majesté sur ces matières épineuses et sur bien d'autres , j'ai du moins , sire , la satisfaction de voir que je pense à peu près comme elle , et j'aime mieux être ignorant avec elle , que d'en savoir si long avec l'auteur du Sj'steme delà nature SUT des choses oii l'on ne sait rien.
On dit qu'on a présenté à votre majesté une lunette de M. Béguelin. Elle doit être excellente, si elle ressemble à ses mémoires sur cet objet, que j'ai lus avec beaucoup de plaisir et de profit , et dont je puis d'autant mieux apprécier le mérite , que je me suis occupé de ces matières, mais avec moins de succès que lui. Cet académicien , sire, est bien digne de la protection et des bontés de votre majesté.
Recevez , sire , avec votre bonté ordinaire , les vœux ardens que je fais pour la conservation, de vos jours précieux , pour la prospérité de vos entreprises , et pour la gloire et le bonheur que votre majesté mérite à tant d égards. C'est avec ces senti- ?nens, et avec le plus tendre et le plus profond respect, que je serai jusqu'au dernier soupir, etc.
Paris, !«' février 1771.
di RE, j'ai eu l'honneur de remercier, «1 y a un mois , votre majesté de la facétie très-plaisante, quoique très-philosophique, qu'elle avait eu la bonté de m'envoyer. Je lui dois aujourd'hui de nouveaux remercîmens pour la lettre, non facétieuse, mais très-profonde et très-lumineuse , qu'elle m'a fait depuis l'honneur de m'écrire ; et je me serais acquitté beaucoup plus tôt de ce devoir, sans un rhumatisme qui m'a privé d'écrire pendant quinze joufs, et dont je ressens même encore quelques atteintes. Plus j'y réfléchis, sire, et plus je vois, à ma grande satisfaction , que je ne diffère de votre majesté que par la manière de
3o8 CORRESPONDANCE
m'exprimer sur l'existence et la nature de l'Être suprême , ou de l'Etre appelé Dieu. Votre majesté ne veut pas qu'il soit purement matériel , et j'en suis d'accord ; elle ne peut se former une idée d'un esprit pur, et j'en suis d'accord aussi ; elle regarde Dieu en conséquence comme V intelligence attachée à r organisation étemelle des mondes qui existent. Il résulte , ce me semble y de cette proposition , que Dieu n'est autre chose, suivant votre majesté, ^ne la matière y en tant qu'intelligente , et je ne vois pas qu'on puisse y rien opposer , puisqu'il est certain d'une part qu'il y a du moins une portion de la matière qui est douée d'intelligence , et qu'on est très-libre de donner le nom de Dieu à la matière , en tant que douée de cet attribut.
Je me trouve encore, sire, parfaitement d'accord avec votre majesté sur la définition de la liberté. Je la définis ainsi que votre majesté , cet acte de notre volonté qui nous fait opter entre différens partis , et qui détermine notre choix. Mais je prétends , et votre majesté n'en disconvient pas , ce me semble , qu'il y a toujours des motifs ou des causes quelconques qui nous déterminent nécessairement , et je ne vois pas que les observations de votre majesté prouvent le contraire; ceux qui résistent à leurs passions, y résistent par des motifs qui sont plus forts auprès d'eux que ces passions même; et les exhortations, les peines, les récompenses , lorsqu'elles déterminent les hommes , les déterminent par la raison qu'elles ont plus de pouvoir sur eux que les motifs contraires. Il me semble donc que nous agissons toujours nécessairement , quoique volontairement. C'est très-ve^/o/itnirement que je ne m'empoisonne pas , mais c'est en même temps nécessairement , parce que les raisons qui m'attachent en ce moment à la vie, sont plus fortes que celles qui pourraient m'en détacher.
Quant à la question de savoir s'il faut au peuple un autre culte qu'une religion raisonnable , comme je ne puis malheureusement apporter d'exemple du contraire, tandis que votre majesté a ])Our elle toute la surface de notre petit tas de boue , je serais bien tenté de croire qu'elle a raison. Si le traité de Westphalie permettait une quatrième religion dans l'Empire, je prierais votre majesté de faire bâtir à Berlin ou à Potsdam un temple fort simple oii Dieu fut honoré d'une manière digne de lui, oîi Ton ne prêchât que l'humanité et la justice; et si la foule n'allait pas à c^temple au bout de quelques années ( car il faut bien accorder quelques années à la raison pour gagner sa cause ) , votre majesté serait pleinement victorieuse ; ce ne serait pas la première fois. Je ne dirai qu'un mot de Louis XFV;
AVEC LE ROI DE PRUSSE. 3og
je sens très-bien que votre majesté lui est trës-obligëe de la révocation de Tédit de Nantes ; mais , comme avocat de la France, je prie votre majesté de convenir que ce beau royaume doit penser différemment d'elle sur ce sujet. Je ne sais si on y traitera les philosophes comme on y a traité les hérétiques ; mais je sais que si ce malheur arrivait , les Etats de votre majesté seraient pour eux le plus flatteur et le plus glorieux asile, et ses bontés la plus douce consolation.
Je suis avec le plus profond respect, et une admiration égale à ma vive reconnaissance, etc.
P. 5. Permettez-moi , sire, de joindre ici un ouvrage que votre majesté a eu la bonté d'approuver en manuscrit , et auquel j'ai fait quelques additions.
Paris , 6 raars 1771.
ôiRE, j'ai reçu, il y a environ quinze jours, des verscharmans de votre majesté, adressés à son confrère en royauté et en philosophie, l'empereur ou le roi de la Chine. Je dois d'abord de très-huinbles remercimens à votre majesté de la bonté qu'elle a eue de vouloir bien se rendre au désir que je lui avais marqué de lire ces vers, d'après l'éloge que le patriarche de la poésie française m'en avait fait. Mais je dois à votre majesté des remercimens encore plus grands du plaisir que m'a procuré cette lecture. Je ne puis me refuser à celui d'en assurer votre majesté , quoique je voie parla lettre charmante et très-philosophique qui accompagne ses vers, qu'elle se défie des éloges, même d'up géomètre qui n'en a jamais donné qu'à ce qu'il estime. Mais comme la meilleure manière de louer, c'est-à-dire la plussio-* cère , est de louer par les faits , je me bornerai à dire à votre ma» jesté qu'en lisant, même dès la première fois, son excellente épître , j'en ai retenu, malgré moi y si elle le veut, un très-grand nombre de vers; et il me semble que le mérite des vers est qu'on les retienne. C'est même, selon moi, la pierre de touche infaillible pour les apprécier. Je prendrai donc, sire, la liberté, tout géomètre que je suis, de dire que vos vers sont excellens, puisqu'une tête hérissée d'x et ^jr trouve encore de la place poar eux, et je serai là-dessus.
Dur comme un géomètre en ses opinions.
Je vois que votre majesté a toujours une dent secrète contre la géométrie ; mais je lui répondrai ce que disait le duc d'Orléans, régent , à une de %e% maîtresses qui parlait mal de Dieu : J^ous avez beau faire, madame, vous serez sam^. Votre majesté
3io CORRESPONDANCE
aura beau dire aussi ; elle est plus géomëtre qu'elle ne pense ^ et que bien des gens qui prétendent l'être. Tous les esprits justes précis et clairs , appartiennent à la géométrie ; et en cette qua* lité nous espérons , sire , que votre majesté voudra bien nous faire l'honneur d'être des nôtres. Il j a long-temps qu'elle a signé son engagement par ses écrits.
Tandis que votre majesté m'envoyait d'excellens vers, je barbouillais de mauvaise prose que je prends la liberté de lui envoyer. C'est un discours et un dialogue que j'ai eu l'honneur de lire en présence de sa majesté le roi de Suède , l'un à l'Acadénûe des sciences y l'autre à l'Académie Française. J'ai eu occasion dans le discours de rendre à votre majesté l'hommage que lui doivent depuis si long-temps les sciences, les lettres et la philosophie, pour la protection dont elle les honore, et les ouvrages excellens par lesquels elle contribue à leurs progrès. Je dois rendre à tous mes confrères la justice, qu'ils ont applaudi unanimement à cet endroit de mon discours; et en effet, sire, je n'ai fait qu'exprimer faiblement , quoiqu'avec toute la force et la vérité dont je suis capable , les sentimens profonds d'admiration, de reconnaissance et de respect dont toute la littérature française est pénétrée pour votre majesté. Le roi de Suède , son digne neveu , paraît vouloir marcher sur ses traces ; il ne peut se proposer un plus beau modèle ; ce prince emporte de France l'estime universelle , et l'attachement de tous ceux qui ont eu l'honneur de l'approcher. Son départ accéléré m'a privé du bonheur de lui faire ma cour, si ce n'est pendant quelques instans; mais ses bontés m'ont pénétré de reconnaissance. On dit qu'il doit voir votre majesté en passant à Magdebourg ; qu'il aura de choses à lui dire de tout ce qu'il a vu, et quelle matière de réflexions pour votre majesté, moitié tristes, moitié plaisantes, mais toujours très-philosophiques , et telles en un mot qu'elle les sait faire !
Je suis avec le phis profond respect, et le plus géométrique dévouement, etc.
Paris, 21 avril i77i«
1^1 RE, j'ai reçu presque en même temps les deux dernières lettres dont votre majesté a bien voulu m'honorer ; mon premier soin a été de répondre , s'il m'était possible , au désir que votre majesté me marque dans la seconde de ses lettres, de lire quelqu'une des fables de M. le duc de Nivernois. Comme il n'était point en ce moment à Paris, je lui ai écrit sur-le-champ , et je prends la liberté d'envoyer à votre majesté en original la réponse
AVEC LE ROI DE PRUSSE. 3iï
qu'il m'a faite. J'ai le plus grand regret de n'avoir pas réussi ; je puis au reste satisfaire en partie votre majesté sur ce qu'elle désire de savoir du genre de ces fables. Elles sont plus dans celui de La Motte que des autres fabulistes , mais mieux écrites et avec plus de goût.
Je suis trës-flatté de l'approbation que votre majesté a la bonté de donner aux deux petits ouvrages que j'ai eu l'honneur de lui envoyer. Elle me paraît préférer le dialogue au discours, et je n'ai garde d'appeler de son jugement; cependant je prendrai la liberté de lui dire que le discours m'est beaucoup plus cher que le dialogue , et je voudrais bien que voire majesté devinât par quelle raison.
Quant à notre petite controverse ou discussion métaphysique , il me semble qu'elle est épuisée , et qu'il serait fastidieux d'en ennuyer davantage votre majesté; je vois que tout bien pesé, il s'en faut bien peu que je ne pense tout-à-fait comme elle , et que si j'en diffère encore , ce n'est qu'autant qu'il le faut pour l'honneur de l'obscurité métaphysique. L'essentiel , comme le remarque très-bien votre majesté , c'est de sentir et de convenir que notre faible intelligence ne voit goutte en ces matières, et de ne pas surtout vouloir soutenir par les bourreaux et les bûchers ce qu'on a tant de peine à étayer sur de frêles argumens. La philosophie pourrait bien éprouver en France ce malheureux sort, si, comme on nous en menace , les jésuites y sont rappelés; le parlement qui les avait chassés , vient d'être chassé à son tour ; il n'q^it guère plus tolérant qu'eux , et plus favorable à la philosophie; mais la cohorte jésuitique, si elle revient en France, joindra la fureur de la vengeance à l'atrocité du fanatisme, et Dieu sait ce que la philosophie deviendra.
Je joins mes regrets à ceux de votre majesté sur la mort da pauvre marquis. On ne peut apprécier son mérite littéraire avec plus de justice et de justesse que ne l'apprécie votre majesté dans ce qu'elle me fait l'honneur de me dire au sujet de ses ouvrages et de son style. Mais ce qui me fait surtout chérir sa mémoire , c'est l'attachement aussi tendre que respectueux que je lui ai toujours vu pour votre majesté. Le voilà délivré des maux de la vie, et comme disait Fontenelle, de la difficulté iV être. Mon tour viendra, je crois bientôt, car je m'affaiblis sensiblement; et sans courir absolument la poste vers l'autre monde , j'en gagne tout doucement le chemin. M. deMairan, mon double confrère, à l'Académie Française et à celle des sciences, vient de mourir à quatre-vingt-treize ans; je serais bien fâché d'aller jusque-là , car je n'ai pas lieu d'espérer une vieillesse aussi saine et aussi douce que lui. Pour Voltaire, il se traîne et il écrit
3i2 CORRESPONDANCE
toujours ; il est bien étonnant que sa tête puisse encore suffire à tant de travail. Mais ce qui m'intéresse infiniment davantage , c'est que votre majesté puisse suffire encore long- temps à ses glorieux et utiles travaux. Les lettres surtout ont plus que jamais besoin d'elle et de la protection qu'elle leur accorde. Puissent-elles, sire, la conserver encore long-temps! ce sont les vœux que je ne cesserai de faire jusqu'aux derniers momens de ma vie ; et ces vœux sont l'expression des sentimens de reconnaissance, d'admiration et de profond respect avec lesquels je serai toujours, etc.
Paris, 14 JQÎa 177'*
OiRE , les philosophes qui aiment à rire , et ce ne sont pas les moins philosophes, doivent être très-obligés à l'abbé Nicolini de leur avoir procuré le bref édifiant du vicaire de Dieu en terre au pontife de son envoyé Mahomet. Je ne suis pourtant point étonné de la bonne intelligence qui règne entre eux; les imans et les muphtis de toutes les sectes me paraissent plus faits qu'on ne croit pour s'entendre; leur but commun est de subjuguer, par la superstition, la pauvre espèce humaine; ils ne dillerent que par l'espèce de bride qu'ils mettent à leur monture, et il» pourraient se dire comme les médecins de Molière ipasse-^moi lémétïque y et je te passerai la saignée» Mais je soupçonne le révérendissime père en Dieu Ganganelli , d'avoir un secrétaire des brefs qui en sait plus long que lui, et qui se moque de ce que le pape cordelier lui dicte. On assure même que ce secrétaire des brefs est tout près de jouer un vilain tour à la chrétienté en procurant la paix aux schismatiques et aux incirconcis qui s'égorgent sans savoir pourquoi; il est vrai que ce mauvais tour à la chrétienté fera un grand bien pour l'humanité, qui en bénira le secrétaire, et qui le remerciera de ce qu'il ne se contente pas de faire rire les philosophes , et de ce qu'il veut encore essuyer les larmes de tant de malheureux.
Votre majesté fait donc l'honneur à la très-plaisante .nation française de se moquer un peu d'elle , et de la croire créée et mise au monde pour ses menus plaisirs. Tout bon Français que je suis, je conviens qu'elle lui en fournit quelque sujet; je ne sais ce qui résultera de bien ou de mal de tout ce qui se passe ici; mais je serai fort tranquillisé si la prophétie de votre majesté s'accomplit au sujet de la vermine jésuitique , et si l'Etat, la phi— losophie et les lettres n'ont pas le malheur de les voir reparaître. Un autre article non moins important m'intéresse ; tout ce qui se passe me serait assez indifférent ,
AVEC LE ROI DE PRUSSE. 3i3
Si de quelque argent frais nous avions le secours ,
comme dit Crispîn dans la comédie. Mais je crains qu'il ne soit encore plus difficile de rappeler Targent dans nos bourses que les jésuites dans le royaume. Pour nioi , sire , je ne subsiste depuis six mois que des bienfaits de votre majesté, et au lieu de dire Benedecite en me mettant à table tous les jours , je dis : Dieu consente Frédéric, Il faut avouer. que quand on voit la manière admirable dont ce meilleur des mondes possibles est gouverné, on est bien tenté de croire à la Providence. Encore , si en faisant diète on se redonnait un estomac , et qu'on rattrapât le sommeil , il n'y aurait que demi-mal; mais je suis destiné à passer des jours et des nuits presque également tristes ; il faut céder et se soumettre à la nature. Ce qu'il y a de certain, c'est que soit en pensant, soit en végétant, §oit en dînant, soit en jeûnant, soit en dormant, soit en veillant, il est un sentiment qui ne dort jamais au fond de mon cœur ; c'est celui de la reconnaissance éternelle que je dois à votre majesté", de l'admiration qu'elle m'inspire et qui se renouvelle sans cesse, et du profond respect avec lequel lui sera dévoué toute sa vie , etc.
Paris ; 17 août 177 1.
01 RE , la lettre que votre majesté m'a fait l'honneur de m'écrira en réponse à mes doléances sur le triste état des finances françaises , m'a rappelé la fable de la fourmi , qui , étant bien pourvue de toutes ses provisions , se moque de la pauvre cigale pour n'avoir pas eu la même prévoyance. Un royaume tel que la France, dites-vous, ne saurait manquer d* argent ; cela se peut; mais en cas que le dieu Plutus n'ait pas tout-à-fait pris congé de nous , il s'est au moins si bien caché, qu'il serait dijSicile de déterrer sa retraite^ M. l'abbé Terray , notre contrôleur-général, fait de son mieux pour la découvrir , sanis en pouvoir venir à bout. Je ne sais pas si le P. Bouhours a eu raison, quand il a prétendu qu'on ne pouvait avoir de l'esprit qu'en France , comme autrefois un fameux maître de danse, nommé Marcel, prétendait qu'il n'y avait que la France oii l'on sût danser ; ce serait bien le cas de nous dire, comme la fourmi à la cigale : Eh bien! dansez maintenant ; et quant à l'épigramme bonne ou mauvaise du P. Bouhours , j'aimerais mieux avec Crispin que nous eussions la philosophie d* avoir de V esprit en argent. Votre majesté va peut-être me trouver bien Harpagon , et n'ayant que le mot d'argent à la bouche. Je n'en sui9 pourtant pas plus triste, et j'envisage dans le sort prochain dont je suis meni^ , un grand 5. ^i
3i4 CORRESPONDANCE
avantage pour mon estomac^ qui n'aura sûrement plus d'indigestions à craindre. O Providence ! Providence ! il faut avouer que tout est arrange pour le mieux, et que vous savez parfaitement, comme S. Paul, tirer le plus grand bien du plus grand mal. Le roi Alphonse disait, à propos du fatras des cercles qu'avait imaginés l'astronomie ancienne , que s'il avait été au conseil de Dieu quand il fit le monde, il lui aurait donné de bons ai^is ^ je suis tenté de croire quelquefois , dans des momens oii ma dévotion s'attiédit, que Dieu avait pour le moins autant besoin de conseils quand il fit le monde moral que quand il fit le monde physique ; mais je rejette bientôt cette pensée , quand je songe à toutes les perfections du monde moral , au bonheur qui inonde la surface de la terre , et à l'esprit de justice , de désintéressement , de vérité, qui règne sur l'espèce humaine. Il faut avouer, sire, qu'un pareil séjour est délicieux pour un philosophe , et qu'il doit être bien fâcheux d'en être expulsé , soit psyr la faim , soit par une indigestion , soit par les vrais fidèles , russes ou maho— métans , qui sont si dignement occupés à s'égorger. Votre ma* jesté espère qu'il se trouvera de bonnes âmes qui rétabliront la paix entre eux. Mon premier mouvement est de le souhaiter ; mais il reste à savoir si , tout bien considéré , c'est procurer un grand bien à la triste espèce humaine que de l'empêcher de se (létruire. C'est à votre majesté à voir ce qu'il y a de mieux; mais pour cela il est nécessaire qu'elle songe d'abord à se conserver ; voilà ce qu'elle a de mieux à faire pour le bien de l'huinauité et pour l'intérêt de la philosophie.
Votre majesté voudrait que j'écrivisse à Voltaire , à propos de philosophie , pour l'engager à ne point s'acharner sur les morts, ni sur les vivans qui sont censés morts , et qui devraient l'être pour lui par le peu de mal qu'ils peuvent lui faire. Hélas , sire ! il y a long-temps que j'ai pris la liberté de lui donner ce conseil , et votre majesté voit quel en est le fruit. Il faut gémir sur le sort de l'humanité , qui ne permet pas qu'un seul homme ait à la fois tous les talens et toutes les vertus , et qui devrait pourtant le permettre, ne fiit-ce que pour dédommager la terre de porter tant d'hommes qui n'ont ni talens, ni vertus. Cependant je ferai encore un nouvel effort d'après les représentations de votre ma^ jesté; je représenterai aussi d'après elle à l'écrivain dont la France s'honore , qu'il est trop grand pour cette guerre de chicane avec des pandours ; qu'il est trop juste pour ne pas rendre au mérite réel et reconnu la justice qui lui est due; que le plus grand homme a besoin d'indulgence , et s'en rend digne surtout par celle qu'il a pour les autres ; que non-seulement sa tranquillité , mais se» écrits même y gagneront, et que ces expressions
AVEC LE ROI t>E PRUSSE. 3iS
de sa haine qui reviennent à chaque page , les rendent d'autant moins intéressans, qu'il en est des auteurs à peu près comme des comédiens :
Que d^leurs dëméic's le public n'a que faire.
Si j'avais à joindre l'exemple au conseil , et à lui rappeler les grands hommes qui n'ont opposé à la satire que la modération et leur gloire, je sais bien , sire, le modèle que j'aurais à lui proposer. ;Mais peut-être me répondrait-il que ce modèle est plus admirable qu'imitable , et je ne sais pas trop ce que j'aurais à lui répondre.
Je suis avec le plus profond respect, et une reconnaissance qui ne finira qu'avec ma vie , etc.
Paris , 8 novembre 177?.
»Ï5 1 R E , je vois , par la dernière lettre que votre majesté m'a fait l'honneur de ra'écrire, qu'on n'est guère plus heureux au nord qu'au midi de notre pauvre Europe; dans la précédente lettre votre philosophie prévoyante se moquait un peu de nôtre embarras causé par nos sottises ; et j'avais pris la liberté de la comparer à la fourmi qui se moque de la cigale ; mais en ce moment^ grâce à la divine Providence qui arrange si bien toutes choses , tout est cigale, des Pyrénées à la mer Glaciale. Si je n'avais pas pour cette Providence le profond respect qu'elle mérite , je prendrais, je l'avoue en ce moment, un peu d'humeur contre elle, et je suis presque assuré que votre majesté la partagerait; car enfin , si nous avons pu en France prévoir et même empêcher une partie de la détresse oii nous sommes , votre majesté n'est pas dans le même cas ; cela me rappelle ce que disait un fameux maître à danser, nommé Marcel, à une femme son écolière, qui avait les pieds en dedans : Mndame^ lui disait-il en lui montrant un crucifix qui était dans sa chambre, vous avez les jambes aussi mal tournées que ce crucijia>là ; il est vrai que pour lui ce n'est pas sa faute. Mais laissons-là , sire, et les cigales et les crucifix; votre majesté croit que pour nous tirer du bourbier, il faudrait crier sur la place, ^crédit rétabli; il y aurait, ce me semble, un autre mot à crîer auparavant, économie; sans ceîa on répondrait au premier cri , comme les marchands qui veulent de l'argent, crédit est mort. Mais il sera, je crois, encore plus difficile de crier efficacement ^ccwotw/c à nos déprédateurs, que de crier modération à Voltaire et de le persuader. Je ne lui écris guère sans l'exhorter à mépriser les chenilles qu''il écrase , et à
3i6 CORRESPONDANCE
ménager les hommes de mérite qu'il vilipende , et rotre majesté voit comme il profite de mes remontrances. Il faut prendre le parti de laisser aller les choses et les hommes , et dire, non pas tout est bien comme Pope , mais tout est comme il peut. Les lettres auraient pourtant d'autant plus besoin de se respecter ellesmêmes , qu'il me semble qu'elles sont dans une situation moins favorable que jamais ; il me semble même que dans presque toute l'Europe on est assez disposé à les opprimer. On prétend qu'on va supprimer ici le collège royal fondé par François I*^ , le père des lettres; ce ne peut pas être pour Indépensé, car je doute qu'il en coûte vingt mille francs à l'État pour tous les professeurs de ce collège; à moins qu'on imagine d'affamer la phi~ losophie pour la faire taire , ce qui serait fort bien imaginé. J'avoue que la philosophie a rendu aux souverains de grands services , ne fût-ce qu'en détruisant la superstition qui les rendait esclaves des prêtres; mais le champ est labouré, on n'a plus be— soin des bœufs qui ont tiré la charrue, et on ne se soucie pas de les nourrir. J'ai tiré , sire, la charrue le mieux que j'ai pu , et selon mon petit pouvoir ; votre majesté a bien voulu regarder mes efforts avec bonté ; je lui dois la première récompense de mes travaux; je lui dois plus encore , ma subsistance dans le moment présent, grâce aux bienfaits dont elle a bien voulu m'ho— norer l'année dernière : mon économie ménagera le plus longtemps qu'elle pourra ces bienfaits , et elle aura recours sans hésiter au bienfaiteur quand ils lui manqueront.
J'ai pour le présent une autre grâce à demander à votre majesté ; ce serait de vouloir bien faire chercher dans la bibliothèque de Magdebourg ( si cette bibliothèque qui existait dans le dernier siècle n'a pas été transportée ailleurs) un ouvrage de Pline le naturaliste , qu'on prétend se trouver dans cette bibliothèque. Je doute beaucoup, sire, de la vérité de cette anecdote ; je n'ennuierai point votre majesté des raisons sur lesquelles est fondé mon doute ; mais enfin l'objet est assez important pour s'en éclaircir de manière à n'y'^lus revenir. Il s'agit d'une histoire en vingt liiTCs , des guerres des Romains contre les dijférens peuples de la Germanie, La littérature, qui a déjà tant d'obligations à votre majesté, lui en aurait une nouvelle, si elle voulait bien donner les ordres pour vérifier ce fait, et pour s'assurer au moins, que ce précieux manuscrit n'existe ^as, comme il n'y a que trop lieu de le croire.
Eu priant votre majesté de vouloir bien faire éclaircîr cette anecdote, je prendrai la liberté de lui en apprendre une autre* Il est mort au mois de janvier dernier dans un village nommé Vilry, tout près de Paris , une femme qui y vivait assez obscure-
meut, et même assez pauvrement, et qu'on assure aToir été }a veuve du czarowilz Alexis, que son père le czar Pierre I" fit mouiir. Si la chose était vraie, cette femme serait la belle-sœur du feu empereur Charles VI, dont la femme était WColfenbuttel comme celle du çzarovi^itz. Celte dernière , à ce qu'on répandit dans le temps , était morte d'un coup de pied dans le ventre que son mari lui avait donné dans une grossese; mais' on prétend qu'on avait enterré une bûche à sa place, qu'elle s'était enfuie de Russie , qu'elle' a été à la Louisiane , et de là à l'Isle-de- France , oii elle avait épousé un officier nommé Maldack , dont elle portait le nom à sa mort. Plusieurs circonstances réunies, et dont la réunion forme d'assez fortes preuves , paraissent prouver que cette femme était réellement la veuve du prince Alexis ; il paraît certain qu'elle recevait une pension de la cour de Brunswick, et peut-être votre majesté pourrait-elle en savoir davantage par celte voie. 4
Je ^uis avec le plus profond respect, etc.
Paris, a janvier 1772.
OiRE , je crains que votre majesté ne me prenne tout au moins pour un procureur , ou pour quelque chose de pis , de prendre la liberté de lui envoyer tant de papiers joints à cette lettre. Mais, avant d'exposer à votre majesté l'objet de ces papiers, je dois commencer par un objet qui m'intéresse davantage sans comparaison, ce sont, sire, les trës-humbles remercî mens que je dois à votre majesté des vers charmaus qu'elle m'a fait l'honneur de m'envoyer, et du plaisir extrême que m'a fait la lecture de ces vers. L'épître à sa majesté la reine de Suède est pleine de philosophie , de sensibilité, et cependant de force contre les détracteurs des rois , qu'il faut respecter lors même qu'ils s'égarent. Le poëme sur les confédérés est un ouvrage très-agréable , plein d'imagination, d'action, et surtout de gaieté, ce qui n'était pas facile en un si triste sujet. Il y a dans ce poëme, parmi plusieurs traits dignes d'être retenus , un vers sur lequel je prendrai la: liberté de demander à votre majesté un éclaircissement; la Saint- Barlhélemi en tableau chez l'évêque de Kiowie est-elle une vérité historique, ou une fiction seulement vraisemblable, et assortie aux sentimens du prélat, fiction semblable à celle que les poètes se permettent ? Je connais quelques philosophes qui ont pris en pitié ces pauvres confédérés, qu'ils croient bonnement ne combattre que pour la liberté de leurs pays ; s'ils savaient que le prélat, un de leurs chefs, a pour toute bibliothèque un tel
3i8 CORRESPONDANCE
tableau, je ne doute point qu'ils ne disent alors comme cet ami de la Brinvilliers à qui on apprenait qu'elle avait empoisonné «on père : si cela est, j'en rabats beaucoup. Quoi qu'il en soit , je désire fort, sire, et avec- la plus grande impatience, de voir la suite de ce poëme; je prie votre majesté de vouloir bien ne m'en pas priver ; mais je désirerais surtout que le dernier chant eût pour titre : La paix donnée par Frédéric-le-Grand aux confé^ dérés et aux dissidens, aux Turcs et aux Russes , à l'Europe et à l'Asie, Votre majesté ressemblerait à ce juge , qui faisait venir devant lui les parties, commençait par se moquier de leur querelle , et finissait par les faire embrasser et les renvoyer contentes.
Voilà , sire , ce que l'humanité espère de vous ; cette besogne , toute difficile qu'elle est peut-être , Test peut-être encore moins que le rétablissement de nos finances , délabrées par trente ans de guerres, de rapines et d'opérations ruineuses. Le. délabrement n'est guère moindre dans notre pauvre république des lettres , et je suis bien fâché que votre majesté ait raison dans les torts dont elle accuse mes confrères. Je voudrais que les réflexions si justes et si sages que votre majesté me fait l'honneur de m'écrire à ce sujet , fussent imprimées et affichées à la porte de tous les gens de lettres. J'ai tâché , du moins pour ce qui concerne mon petit individu, de conformer, autant que j'ai pu, ma conduite à des principes si vrais et si sûrs , et de mériter par là les bontés dont votre majesté m'a honoré.
Je viens' maintenant, sire, aux deux papiers ci-joints: Le premier qui a pour titre : Histoire de madame Maldack, sont les anecdotes vraies ou fausses que j'ai pu recueillir sur la prétendue veuve du czarowitz. Je crois sans peine que toute cette histoire est une imposture ; mais votre majesté ne sera peut-être pas fâchée de savoir ce qu'on a débité en France à ce sujet , pendant la vie et depuis la mort de cette femme. Ce mémoire m'a été donné par quelqu'un qui avait une niaison de campagne dans le village ou cette femme faisait son séjour ; et peut-être la cour de Brunswick, qui avait la bonté de lui faire une petite pension, et la cour de Russie , seraient-elles un peu étonnées de l'histoire et des propos de cette aventurière.
L'autre mémoire qui a pour titre : Article destiné à la gazette du Bas-Rhin, intéresse, sire, une famille honnête et estimable à tous égards, dont je suis l'ami depuis long-temps. Il a plû à celui qui fait cette gazette à Clèves , dans les États -de. votre majesté , à ce corneur qui suit la Renommée , comme votre majesté l'appelle très-plaisamment ( bien entendu que ce corneur n'a qu'un cornet à bouquin ) ; il a donc pld à ce folliculaire d'insérer
AVEC LE ROI DE PRUSSE. 3iq
dans son n°. 88, un article injurieux à celte famille, à Toccasion de la mort d'un parent, homme de mérite, qu'elle \ient de perdre. Cette famille, sire , implore les bontés de votre majesté , non pour faire punir ce malheureux auquel elle pardonne, mais pour lui faire envoyer la rétractation ci-jointe , avec ordre de l'in-' sérer au plus tôt dans sa gazette , sans y changer un seul mot , et avec défenses de parler désormais ni en bien , ni en mal de cette famille , et de ce qui lui appartient. Comme elle sait les bontés dont votre majesté m'honore, elle m'a prié de faire parvenir ses prières aux pieds de votre majesté, et je m'en acquitte , sire , avec d'autant plus d'empressement et de ^ële, que je mets le plus vif intérêt à l'obliger ; je supplie donc très-humblement votre majesté, et avec la plus grande instance, de vouloir bien donner ses ordres pour la satisfaction de celte honnête et respectable famille.
Il ne me reste que l'espace nécessaire pour prier votre n»ajesté de me faire dire si V Histoire germanique de Pline se trouve à Magdebourg , ce que je ne crois pas plus qu'elle , et de souhaiter que Tannée oii nous entrons soit pour votre majesté aussi glorieuse que les précédentes. Elle ne fera , s'il est possible , qu'ajouter encore aux sentimens de profond respect et d'éternelle reconnaissance avec lesquels je suis, etc.
Paris, a mars 1772.
OiRE, la lettre que votre majesté m'a fait l'honneur de m'écrire , en date du 26 janvier dernier , ne m'est parvenue que le 21 du mois dernier; la malheureuse goutte dont votre majesté a été attaquée ne lui ayant permis de signer cette lettre qu'au bout de trois semaines. J'aurais eu l'honneur d'y répondre sur-le-champ , si dans le temps oii j'ai eu le bonheur de la recevoir , je n'avais été attaqué moi-même d'une espèce de goutte à la tête , ou pour parler plus proprement, d'un rhumatisme dans cette partie , qui m'interdisait et le sommeil et la plus légère application.
Les vers charnians que votre majesté a eu la bonté de m'envoyer , n'étaient pas propres , sire , à guérir mon insomnie ; ces deux nouveaux chants me paraissent ne céder en rien aux deux précédens. J'ai été surtout charmé de la peinture de l'Eglise catholique dans le troisième, et de l'alliance qui en résulte des très-catholiques confédérés avec le très-chrétien Mustapha. Dans le quatrième , la délivrance que la Sainte-Vierge Marie procure aux confédérés assiégés en s'adressant à son fils, est une imagi-*
nation vraiment plaisante et poétique. Mais ce qui me plaît sur* tout de cet ouvrage , sire , c*est que nulle part l'imagination n'y fait rien perdre à la raison, que jamais elles n'ont été si bonnet amies, et que votre majesté sait partout mêler , suivant le précepte d'Horace , utile dulci , l'utile à l'agréable. A l'égard des confédérés, je ne sais ce que mes confrères les philosophes en pensent ; je crois bien qu'ils pourraient avoir gagné à n'être vus que de loin ; mais si ces confédérés se plaignent, à tort ou à droit , d'être opprimés par la Russie , j'entends d'un autre c6té cent mille paysans et davantage qui se plaignent ou qui peuvent se plaindre , non à tort, mais à très-grand droit , d'être opprimés de temps immémorial par ces mêmes confédérés; et tant que ce^ derniers seront oppresseurs, je ne verrai dans leurs ennemis qu'un maître qui rend à son valet de chambre les coups de bâton que celui-ci donne aux laquais. C'est à peu près le tableau que je me fais de l'état actuel de la Pologne, et je ne suis nulle-; pient surpris que votre majesté travaille à empêcher, si elle le peut , que la guerre ne s'y allume encore davantage, et que les maux de l'humanité, déjà si accumulés dans ce malheureux pays, ne s'y entassent encore par de nouvelles dévastations. Ce projet et ces vues sont bien dignes de l'âme de votre majesté; je sais plus , je sais qu'elle a fait proposer à une grande puissance de l'Europe de se rendre médiatrice , et je désirerais vivement, pour mille raisons, que les vœux si respectables de votre majesté pussent être remplis à cet égard. Mais je n'entre point , comme dé raison , dans le conseil et les desseins des rois, et je me contente de prier à la porte de leurs palais, que la sagesse et l'amour de l'humanité y président et régnent avec eux. S'il y a pour les mânes des sages un lieu de retraite , je ne doute p0S que lé pauvre Helvétius, quelque part qu'il soit , ne fasse des vœux semblables à ceux de votre majesté et aux miens , pour la paix et le bonheur de la malheureuse espèce humaine. J'ai vivement regretté ce digne , aimable et vertueux philosophe; à toutes les qualités respectables qui me le rendaient cher , il en joignait une qui m'as— tachait encore particulièrement à lui, c'étaient les sentimens de respect et d'admiration dont il était rempli pour votre majesté. Combien de fois elle a fait le sujet de nos entretiens ! combien nos cœurs s'échauffaient et s'attendrissaient mutuellement en' parlant d'elle I combien de fois nous nous plaisions à répéter les obligations de toute espèce que lui ont en ce malheureux temps les lettres et la philosophie !
Je m'attendais bien , sire , que l'histoire du prétendu ouvrage de Pline encore existant était une chimère, et je ne doute pas qu'il n'en soit de même de la fille de garde-robe qui a pris le nom
AVEC LE ROI DE PRUSSE. 32i
cle sa maîtresse , la femme du czarowilz. Je n'insiste pas non plus sur ce qui concerne la famille de Maulëon ; et je respecte la manière de penser de votre majesté à ce sujet. J'aimerais pourtant mieux, qu'au lieu de persifler les pauvres encyclopédistes sur leurs vœux réels ou prétendus pour la liberté de la presse , elle eût bien voulu m'éclairer sur celte grande question, et me dire ce qu'elle en pense.. Pour l'y engager, j'oserais presque hasarder avec elle quelques réflexions sur ce sujet. Je ne sais pas si cette liberté doit être accordée ; mais je pense que si on l'accorde , elle doit êlre sans limites et indéfinie. Car, pourquoi serait- il plus permis d'insulter un citoyen honnête, de lui dire qu'il est un fripon, ou si on veut, qu'il est le fils d'un laquais, que de dire à un homme en place qu'il est un voleur , un oppresseur on un imbécile? En un mot, si la satire personnelle est permise, ce que je ne crois pas devoir être, je ne vois pas pourquoi on la restreindrait aux faibles et aux petits , et pourquoi les forts et les grands n'en auraient pas leur part comme les autres. Mais je crois que dans tout État t)ien policé, monarchique ou républicain , cette sorte de satire devrait être interdite, depuis les rangs les plus élevés de la société jusqu'aux moindres, parce qu'enfin tous les citoyens ont droit également à la protection de la société et à la conservation de l'existence morale que la satire leur ôte , ou veut leur ôler. A l'égard des ouvrages de toute espèce , littérature, philosophie, matières même de gouvernement et d'administration , je pense que la liberté d'écrire sur ces sujets , de critiquer même, doit être pleine et entière, pourvu néanmoins, sire , que la satire en soit bannie, parce que, encore utie fois, le but de la liberté de la presse doit être d'éclairer et non d'offenser. Mais il est temps de réprimer moi-même la liberté de ma plume , en désirant à votre majesté une pleine délivrance et de la goutte et de la guerre , et en lui renouvelant les assurances des sentimens d'admiration , de reconnaissance éternelle , et du plus profond respect avec lesquels je suis , etc.
Paris, i6 mai 177a-
01 RE, permettez-moi de commencer cette lettre par lecompli-ment que je crois devoir à votre majesté sur les succès d'un savant que ses bontés ont fait connaître à l'Europe , succès dont la gloire rejaillit sur votre académie , dans laquelle vous avez bien voulu lui donner une place distinguée. M. de La Grange vient de remporter, pour la quatrième ou cinquième fois, le prix de notre Académie des sciences, avec les plus grands éloges et les mieux mérités ; et je crois pouvoir annoncer
d'avance à votre majesté qu'il sera élu dans peu de jours associé étranger de notre Académie. Ces places sont trës-honorâbles , parce qu'elles sont en petit nombre , fort recherchées , occupées par- les savans les plus célèbres de l'Europe , qui ne les ont obtenues que dans leur vieillesse , au lieu que M. de Lia Grange n'a pas, je crois, trente-cinq ans. Je me félicite tous les jours de plus en plus , sire , d'avoir procuré à votre académie un philosophe aussi estimable par ses rares talens, par ses connaissances profondes et par son caractère de sagesse et de désintéressement. Je ne doute point que votre majesté ne veuille bien lui témoigner sa satisfaction. Cette espérance est fondée , et sur l'estime que votre majesté veut bien avoir pour lui , comme elle m'a fait l'honneur de me le dire plus d'une fois, et sur le beau discours qu'elle vient de. faire Hre à son académie , et qu'elle a eu la bonté de m'envoyer. 5'avais déjà lu , sire , cet excellent discours dans la gazette de littérature qui s'imprime aux Deux-Ponts , et j'avais admiré la saine philosophie qui y règne, les vues justes et dignes d'un grand roi qu'il présente, l'éloquence avec laquelle il est écrit, et la force avec laquelle votre majesté foudroie les charlatan^ sacrés et profanes , ces maîtres d'erreurs payés pour abrutir la nature humaine; et les détracteurs des sciences, autre espèce de charlatans non moins dangereux , et hypocrites d'une autre espèce , aussi méprisables que les premiers.
Je n'ai pas lu avec moins de plaisir et d'admiration le cinquième chant du poëme contre les confédérés. Je devrais peutêtre néanmoins demander merci à votre majesté pour les pauvres Welches mes compatriotes , dont elle célèbre si plai— samment la gloire et les exploits à Rosbach, à Créfeld et ailleurs. Mais , sire , la part qui me revient de cette gloire ou de celte honte est si petite, que je ne cours pas après, et que j'en fais les honneurs à qui voudra. Comme je n'ai p^^ l'avantage ou le malheur d'être ni ministre, ni général, je les laisse jouir en paix de ce qu'ils font ; je ne prétends rien ni aux lauriers qu'ils cueillent , ni aux coups d'étrivières qu'ils , reçoivent; et, quelque chose qui leur arrive , je ne leur dirai jamais, j'en retiens part ^ comme disent les mendians ^ux gueux de leur espèce qui trouvent et ramassent quelques gue* nilles dans la rue.
Au reste, j'avouerai , sire , que le plaisir que me donnent vos vers et votre prose, quelque grand qu'il soit, n'est pas plus vif que celui que je ressens à un article de la lettre que votre majesté m'a fait l'honneur de m'écrire. Elle m'y annonce la paix comme prochaine. Toute l'Europe en fait l'honneur
AVEC LE ROI DE PRUSSE. SaS
à votre majesté , et cette circonstance de sa vie n'en sera pas la moins glorieuse.
Le poëme du pauvre Helvétius sur le Bonheur est resté imparfait à sa mort. Cependant on assure qu'il sera imprimé, même dans cet état d'imperfection. On dit même qu'il est actuellement sous presse en Hollande; votre majesté pourra aisément en savoir la vérité.
Depuis un mois j'ai acquis , sire , une dignité nouvelle , celle de secrétaire de l'Académie Française ; cette place demande plus d'assiduité que de travail ; les émolumens en sont d'ailleurs trës-peu de chose , et j'ajoute , les dégoûts et les désagrémens assez grands dans les circonstances présentes, oii la littérature est plus opprimée et plus persécutée parmi nous que jamais.
Je ne ferai point à votre majesté le détail des traverses de tout genre que la philosophie et les lettres essuient ; ce détail ne ferait que l'affliger, puisqu'elle ne peut y apporter de remède ; elle se contente de protéger dans ses États les sciences et les arts , de gémir sur le sort qu'ils éprouvent ailleurs, et d'encourager par ses leçons et par son exemple ceux qui les cultivent. Au reste , pourquoi les sages se plaindraient-ils de leur sort ? Ils liront le beau morceau qui commence le cinquième chant de votre poëme sur le malheur commun à tous les états ; ils jeteront les yeux sur tout ce qui les environne , et ils répéteront ce beau vers de votre majesté :
C'est même joie et ce sont mêmes plears.
Je suis avec tous les sentimens de profond respect, de reconnaissance et d'admiration qui ne finiront qu'avec ma vie , etc. n
Paris, V^, juin 1572.
OiRE , un jeune militaire, pleia d'ardeur, d'esprit et de connaissances, nommé M. de Guibert , désire de mettre aux pieds de votre majesté l'hommage que lui doivent tous les militaires et tous les philosophes. Il prie votre majesté de vouloir bien recevoir l'ouvrage qui est joint ici , et dont il est l'auteur, et comme il connaît les bontés dont votre majesté m'honore, il m'a prié de lui faire parvenir soa livre et son profond respect. Quinlilien dit qu'on doit juger du progrès qu'on a fait dans l'éloquence , par le plaisir qu'on prend à la ftcture de Cicéron. Si on doit juger par une règle semblable des progrès qu'on a faits dans l'art militaire , j'ai lieu de croire , sire , que
M. de Guibert en a fait de grands , par l'admiration profonde dont il est pénétré pour le génie que votre majesté a su porter dans cet art nécesaire et funeste. C'est au César de notre siècle à en juger. S'il juge l'ouvrage digne de quelque estime, Fauteur serait infiniment flatté du témoignage que César voudrait bien lui en donner ; ce serait la plus noble récompense de «on travail.
L'Académie des sciences de Paris a élu pour associé étranger M. de La Grange, comme j'ai eu l'honneur de l'annoncer à votre majesté ; il a dû l'unanimité des suffrages à son mérite supérieur , et en même temps à l'assurance que j'ai donnée à mes confrères qu'ils feraient une chose agréable à votre majesté , dont le nom est si cher et si précieux aux sciences par la protection qu'elle leur accorde , et les lumières qu'elle y répand.
L'Europe espère , sire , que votre majesté ne se contentera pas de l'éclairer , qu'elle va encore la pacifier. Comme je ne doute point qu'elle n'ait une grande influence dans le traité entre la Porte et la Russie , je prends la liberté de lui recommander toujours un point que je ne cesse point d'avoir à cœur, c'est d'obtenir du sultan Mustapha la réédification du temple de Jérusalem , pour l'embarras de la Sorbonne et le menu plaisir de la philosophie. Mais, ce que je désire encore plus, c'est que l'être , quel qu'il soit , qui préside à l'univers , conserve long-temps votre majesté pour l'avantage de cette pauvre philosophie , persécutée ou vilipendée presque partout ailleurs que dans vos États.
Je suis avec le plus profond respect , etc.
Paris, i4 août 177a.
ôiRE, je n'ai rien négligé pour répondre à la confiance dont votre majesté a bien voulu m'honorer, en me chargeant de choisir un professeur de rhétorique et de logique pour son académie des gentilshommes. Après les informations et les perquisitions les plus exactes , je crois y avoir réussi, et j'ai l'honneur d'envoyer ce professeur à votre majesté. Je crois pouvoir lui répondre de sa capacité, de son caractère et de sa conduite. J'écris sur ce sujet plus en détail à M. de Catt, qui en instruira votre majesté.
Ce n'est point,- sire, comme philosophe encyclopédiste <{\ke j'ai pris la liberté d'envoyer à votre majesté V Essai de Tac-» tique de M. de Guibert; c'est comme admirateur avec toute
TEurope des grands et rares talens militaires de votre majesté, que î'ai cru devoir lui faire connaître un ouvrage oii l'on rend à ces sublimes talens les dommages qu'ils méritent ; un ouvrage dont votre majesté est le meilleur juge que l'auteur puisse désirer , et celui dont le suffrage peut être le plus honorable et le plus flatteur pour lui. Ce suffrage , sire , pourrait en cas de besoin être mis dans la balance contre celui de tout le reste de l'Europe, comme Lucain y a mis le suffrage de Caton contre celui des dieux. Je vois avec peine que votre majesté n'a pas été contente d'un endroit du discours préliminaire , oii elle a cru voir que les Prussiens étaient accusés de manquer de bravoure. Je n'ai point l'ouvrage sous les yeux pour justifier l'auteur , qui vient d'ailleurs de partir pour un voyage de quelques mois, et à qui je ne puis demander raison de ce reproche. Mais je suis bien sûr au moins que son intention n'a point du tout été de reprocher le défaut de courage à des troupes qui ont gnagné au moins douze batailles. Je suis persuadé qu'il a voulu dire seulement que les Prussiens n'auraient pas eu tant de succès , s'ils n'eussent été que braves , et s'ils n'eussent eu à leur tête un général aussi consommé dans les manœuvres militaires, devenues aujourd'hui plus nécessaires que jamais ; et cette assertion , bien loin d'être un reproche, me paraît au contraire un nouvel éloge, et de ces braves troupes , et surtout du héros qui les commande. Voilà , sire , ce que ma philosophie encyclopédiste croit pouvoir répondre à votre majesté pour justifier un jeune militaire dont je connais toute l'admiration pour elle, et toute l'estime qu'il fait de ses troupes. Je ne serai pas aussi empressé à me justifier moi-même de ce que votre majesté ajoute, que je n* aime pas la guerre^ et comment pourrais-je m'en justifier auprès d'un prince philosophe, qui a si bien peint dans ses ouvrages les maux que la guerre fait à l'humanité; qui ne l'a jamais entreprise que force par les circonstances ; qui , depuis quatre à cinq ans , ne paraît occupé qu'à l'éviter , et qui s'est conduit pour y parvenir avec une sagesse et une habileté dont toute l'Europe parle en ce moment avec admiration ?
Je ne doute point que Mustapha ne fasse le mieux du monde de se conformer aux sentimens pacifiques que votre majesté lui a inspirés , nouvelle preuve qu'elle n'aime pas la guerre plus que moi. Mais je ne serai point content que votre majesté ne lui ait fait dire au moins un petit mot du temple de Jérusalem. Cette réédifîcation , sire , «st ma folie , comme la destruction de la religion chrétienne est celle du patriarche de Ferney. Je sais bien que si la Sorbonne voyait ce temple de
bout, elle Iroiiverait moyen d'éluder la prophétie; elle a répondu , dieu merci , à des objections toutes aussi pressantes ; mais j'ai cependant encore assez bonne opinion d'elle, pour présumer qu'au moins dans les premiers momens de l'abjection , elle aurait quelque petit embarras ; et je désirerais fort' que Mustapha eût l'esprit de lui jouer ce petit tour de page ; après quoi nous irions à la messe comme à l'ordinaire, en riant seulement un peu plus de ceux qui la diraient.
Je ne sais si votre majesté osera faire part aux Russes , ses chers alliés, d'un petit malheur qui vient d'arriver aux eaux de Spa à quelqu'un de leurs compatriotes. Il avait , dit-on , passé quelques mois à Paris j oii il avait appris à s'habiller avec élégance. Il a donc fait faire un habit du vert le plus élégant du monde ; un cheval , qui l'a vu habillé de la sorte , a pris le tout pour une botte de foin , et l'a mordu si vivement à l'épaule^ que le pauvre habillé de vert en est sérieusement malade. Je crois que l'infanterie russe est habillée de vert ; cet événement , sire , ne serait-il pas une bonne raison pour lui faire changer d'uniforme ?
Hélas ! sire , je ris et je n'en ai pas trop d'envie. Car si les chevaux de Spa prennent les Russes pour des bottes de foin bonnes au moins à manger, les inquisiteurs de France prennent les philosophes pour des bottes de foin qui ne sont bonnes qu'à brûler. Je suis dégoûté d'écrire , et , malgré le peu de cas que votre majesté fait de la géométrie, je me réfugierais dans cet asile , si ma pauvre tête pouvait encore supporter l'application qu'elle exige. Je vais cependant essayer la continuation de l'histoire de l'Académie Française ; mais combien de peine il faudra que je me donne pour ne pas dire ma pensée ! heureux même si , en la cachant, je puis au moins la laisser entrevoir !
Je suis avec le plus profond respect , la plus vive reconnaissance et la plus immuable admiration, etc.
Paris , an août 1773.
OiRE, cette lettre sera présentée à votre majesté par M. Borrelly , que j'ai l'honneur de lui envoyer pour remplir la double place de feu M. Toussaint , à l'académie royale des nobles , et à l'académie royale des sciences , deux établissemens qui honorent également votre majesté, l'un par son institution, l'autre par son renouvellement et par la protection que loi accorde le philosophe des rois , et le roi des philosophes. M. de Catt a déjà dû, sire, rendre compte à votre majesté des infor-
mations exactes et multipliées que j'ai prises au sujet de M. Borrelly. Je suis persuadé , sire , et d'après ces informations , et d'après ce que je connais par moi-même de ses talens et de son caractère , qu'il méritera les bontés dont je pne votre majesté de vouloir bien l'honorer. J'ai été assez heureux jusqu'à présent pour répondre à la confiance de votre majesté dans les différens choix dont elle m'a fait l'honneur de me charger , et j'ai tout lieu d'espérer qu'elle ne me fera point * de reproche de celui-ci. M. Borrelly , en présentant cette lettre à votre majesté , s'est chargé de lui remettre en même temps un ouvrage que l'auteur , qui est de mes amis, m'a chargé de présenter à un aussi excellent juge. Cet auteur, sire, est M. le chevalier de Châtelux, homme de qualité , et d'une des plus anciennes maisons de France , brigadier des armées du roi , homme d'ailleurs de beaucoup d'esprit et de mérite , et pénétré d'admiration pour votre majesté. L'application constante que M. le chevalier de Châtelux donne h son métier, ne l'empêche pas, sire, à l'exemple de votre majesté , de cultiver avec succès les lettres et la philosophie. L'ouvrage qu'il a l'honneur d'offrir à' votre majesté , lui prouvera qu'i^ joint à une connaissance très-étendue de l'histoire, des vues philosophiques, Tamour de l'humanité et le talent d'écrire. Il se propose de prouver que l'espèce humaine est moins malheureuse qu'autrefois , et que son malheur ira toujours en diminuant , grâce au progrès des lumières. Je le souhaite encore plus que je ne l'espère. Mais , de quelque manière que votre majesté pense à ce sujet, j'ai lieu de croire que cet ouvrage lui inspirera de l'estime pour l'auteur, qui serait infiniment flatté que votre majesté voulût bien l'en assurer elle-même. Il mérite d'autant plus , sire , de recevoir de vous cette marque flatteuse de bonté, qu'il est presque aujourd'hui la seule personne distinguée par sa naissance dans ce malheureux royaume , qui aime vraiment les lettres et ceux qui les cultivent. Ah! sire , que ces lettres infortunées ont besoin de conserver longr-temps un protecteur tel que vous î II y à long-temps , à dater du ministère du cardinal de FleufV , et même de plus loin , qu'elles sont en France , sans encourage^ ment et sans considération. Aujourd'hui on fait plus, on les hait, et il n'y a pas un homme en place qui ne soit leur ennemi secret ou déclaré. Votre majesté , qui a eu la bonté de me mar-^ quer sa satisfaction de ma nouvelle et très-mince dignité de secrétaire de l'Académie Française , ne peut pas â'imàgiiier toutes les intrigues qu'on a fait jouer pour m'en écarter. Il s'en faut bien que j'aie eu l'unanimité des suflVages ; j'avais contre moi tous nos académiciens de cour et d'église, c'est-à-dire
près d'un tiers ; mais ce qui me console et me flatte , parce qu'enfin il est agréable d'être jugé par ses pairs, j'avais pour moi tous mes confrères les gens de lettres , excepté un seul qui est prêtre et dévot politique ; et un habitant de Versailles m'a assuré que , malgré la pluralité des suffrages, j'aurais eu l'exclusion de la part de la cour, si les marques de bonté et d'estime que j'ai reçues des étrangers , et surtout de votre majesté, n'avaient été ma sauve-garde. Ce n'est pas la première fois , sire , que j'ai éprouvé combien je dois aux bontés de votre majesté, pour me mettre à l'abri de la persécution dans mon propre pays. Le maréchal de Richelieu, le plus acharné ennemi des lettres, de la philosophie et de toute espèce de mérite, cet homme si gratuitement célébré par le philosophe de Femey, était à la tête de la cabale ; outré de n'avoir pu réussir , il s'en est vengé sur le pauvre Delille, auteur des Gêorgiques, qu'il a fait exclure de TAcadémie , quoiqu'il eut eu presque l'unanimité des suffrages, et qu'il soit aussi estimable par son caractère et par sa conduite que par ses talens. Il est bien flatté , sire, et bien honoré du désir que votre majesté lui témoigne de voir une traduction entière de f^irgile de sa façon ; il en a déjà traduit le quatrième livre, qui m'a paru très-beau. La superstition aura beau faire , les gens de lettres sont comme les fourmis, qui réparent leur habitation quand on l'a détruite.
On m'a assuré qu'on trouvait aux Deux-Ponts le poëme du Bonheur de M. Helvétius , et qu'il y a une très-belle préface à la tête, dont j'ignore l'auteur. On m'assure aussi qu'on imprime actuellement un autre ouvrage en prose et beaucoup plus considérable du même M. Helvétius. J'en ignore jusqu'au titre; mais c'est ^ dit-on, une espèce de supplément au livre de V Esprit,
Je suis avec le plus profond respect, etc.
P. S, Je prends la liberté , sire , de joindre à ce long et ennuyeux verbiage en prose , un portrait qu'on vient de graver ici, ^t au bas duquel on a mis des vers que ma muse géométrique a osé faire pour voire majesté , à qui je crois que ces mauvais vers sont connus. Ce portrait, sire, m'est précieux, en ce qu'il sera un monument des sentimens que j'ai voués depuis si long-temps à votre majesté. Je voudrais que ces yers fussent meilleurs; mais cependant j'oserai dire avec Despréaux , dans un sujet bien différent :
Non , non , sur ce sujet pour e'crire avec grâce, Il ne faut point monter au sommet du Paroassei
Et sans aller rêver dans le double Talion , Le sentiment snfai, et vaut un Apollon.
J'ai placé, sire, ce portrait dans mon cabinet entre Descartes, Newton, Henri IV et Voltaire, et j'espëre que votre majesté ne me reprochera pas de l'avoir mise en mauvaise compagnie. J'en reste là, sire, honteux d'abuser si long-temps du temps précieux de votre majesté. J'ajouterai seulement que si votre majesté avait encore besoin de quelques bons sujets pour soa académie des nobles, ou pour quelque autre objet, je ne désespère pas de pouvoir les lui procurer.
Paris, 9 octobre 177a.
OiREj j'ai reçu la nouvelle diatribe de voire majesté contre les pauvres et très-pauvres confédérés polonais , et leurs non moins pauvres alliés; si pourtant on doit donner à un excellent morceau de poésie le triste nom de diatribe. Si les objets de cette plaisanterie méritent, par leur ridicule conduite , de n*essuyer que des diatribes , la plaisanterie en elle-même mérite un nom plus digne d'elle , par les traits de finesse , de gaîté et de légèreté dont elle est remplie. Cependant , sire, permettezmoi d'ajouter comme bon et même brave Français , que j'aurais autant aimé ne pas voir mes chers compatriotes mêlés dans cette plaisanterie : je n'examine point s'ils la méritent , ni le rôle qu'ils ont joué dans cette affaire ; je suis seulement fâché que le bout du bâton dont votre majesté a frappé les Polonais, soit allé jusqu'aux chevaliers qui les ont secourus; quoi qu'il en soit , comme je n'ai pas pris ma part de leur gloire , je ne la prends pas non plus des nasardes qu'on four donne ; c'est à eux à voir s'ils les acceptent.
Ce qui me plaît le plus , sire , dans cette charmante fin de votre poëme, c'est la paix qu'elle nous annonce.
Car , quoique je me pique , tout géomètre que je suis , d'aimer un peu les bons vers , j'aime encore mieux la paix et l'union entre les hommes. La lettre que votre majesté me fait l'honneur de m'écrire me confirme dans cette douce espérance, en me faisant envisager cette paix comme prochaine. On nous assure pourtant ici que le congrès est rompu ; mais sur la parole de votre majesté , que je crois comme la vérité même , j'espère que s'il est rompu , il se renouera bientôt, grâce à \di péroraison en poche dont votre majesté me fait l'honneur de me parler, et qui , autant que je puis le deviner , doit être une péroraison très-efficace. Plein de confiance , sire , en cette éloquente jïéro- 5. 22
33o CORRESPONDANCE
raison , je me suis hâte de l'annoncer d'avance à mes confrère» les encyclopédistes , qui ont avec ]'Ëg1ise cela seul de commun , d'abhorrer le sang comme elle. Plaisanterie à part , sire , cett); paix comblera de gloire votre majesté , qui joue dans toute cette affaire un rôle si grand et si digne d'elle ; j'avoue qu'une nouvelle gloire à votre majesté est , comme on dit , de l'eau portée . à la rivière; mais cette eau, sire, est toujours bonne, quand elle vient d'une aussi bonne source , et qu'elle joint au titre de héros celui de pacificateur.
Je suis seulement fâché, et mes confrères les encyclopédistes partagent ma peine , que la réédification de ce temple si édijiemt de Jérusalem ne puisse pas faire dans le traité un petit article secret. Il faudra donc que les Juifs prennent patience pour aller s'établir sur les bords du Jourdain ; j'espère au moins que lés Turcs se feront encore battre dans la première guerre qu*il» feront à quelque monarque philosophe en effet, et chrétien pour la forme , et que ce héros philosophe et mauvais dbrétien rendra ce petit service aux juifs, dont il pourrait même tirer quelque argent à cette bonne intention ; car tout bienfait mérite reconnaissance.
Le professeur que j'ai eu l'honneur d'envoyer à votre majesté^ doit actuellement, si je ne me trompe, être arrivé à Berlin; j'espère que votre majesté l'aura vu , et je ne doute point qu'il ne justifie, par son travail et par sa conduite, ce que j'ai annonce de lui. Je ne sais si votre majesté est informée que M. Thiriot , chargé de sa correspondance littéraire , tire absolument à sa fia; en cas que votre majesté ne lui ait pas déjà destiné un succès— seur , et qu'elle veuille bien avoir sur ce sujet quelque confiance en mon choix , je prends la liberté de lui proposer pour rem^ placer M. Thiriot , et aux mêmes conditions , M. Suard , homme d'esprit , de goût et de probité , qui a travaillé long-temps avec succès au Journal étranger e\ à la Gazette littéraire, et qui est auteur d'une excellente traduction française de VHistoire de Charles-'Quint , par Robertson. J'ose assurer Votre majesté qu'elle ne peut faire à tous égards un meilleur choix pour remplacer M. Thiriot , et j'ose de plus me flatter qu'elle voudra bien m'en croire , tant par le zèle qu'elle me connaît pour ce qui l'intéresse, que par l'expérience qu'elle a déjà faite de l'attention scrupuleuse que j'ai apportée à tous les choix dont elle m'a fait l'honneur de me charger.
Je suis avec le plus profond respect , la plus vive reconnais-^ sance , et la plus sincère admiration , etc.
AVEC LE ROI DE PRUSSE. 33i
noTembre 1772.
01 RE, je viens de recevoir la belle médaille que votre majesté m'a fait l'honneur de m'envoyer , et qui a pour objet les noQ^ veaux États qu'elle vient d'acquérir. La légende Regno redira tegrato prouve que votre majesté n'a fait que rentrer dans d«s possessions qui lui ont appartenu autrefois. La voila, si je ne me trompe , maîtresse en grande partie du commerce ^e ki Baltique, et j'en fais compliment à cette mer, qui n'a point , ce me semble , encore eu un maître si couvert de gloire ; j'espère qu'elle s'en trouvera bien , et l'Europe aussi , quant au commerce qni en dépend , et je souhaite ardemment pour l'an et pour l'autre la continuation des jours glorieux de votre majesté. Je me doutais bien que \2l péroraison dont elle m'a fait l'honneur de me parler dans une de ses dernières lettres, serait efficace pour engager à la paix Mj^jiAiustapha , et je me réjouis pour le bien de l'humanité que cette paix si désirée et si nécessaire soit enfin sûre et prochaine , comme votre majesté vent bien me le faire espérer. J'avoue en tremblant qu'il y a en effet encore bien des matières combustibles, et peut-être méfne assez près de vos Etats ; mais j'ai une ferme confiance que cekii qui a su jeter si efficacement de l'eau sur le feu qui brûlait depuis quatre ans , sera encore plus heureux pour éteindre celui qui ne fait que couver encore. Il vaut mieux pour votre majesté de s'occuper, comme elle le fait avec tant -de succès, des |Hrogrès de l'éducation chez elle , que de s'engager dans les querelles des autres. J'espère qu'elle sera contente eu professeur que j'ai eu l'honneur de lui envoyer.
Je compte que votre majesté recevra, par ce courriér-ci , une feuille littéraire de la part de M. Suard, que j'ai eu l'honneur de proposer à votre majesté , pour remplacer le pauvre Thiriot. Ce dernier vient de mourir depuis peu de jours , et j'ai lieu de croire que votre majesté ne sera pas mécontente de la feuiUe que M. Snard lui envoie. Il se conformera avec autant de zèle que d'intelligence à tout ce que votre majesté pourra désirer, et je prends la liberté en conséquence de renouveler à votre majesté mes très-humbles prières pour lui demander , en faveur de M. Suard , les mêmes bontés dont elle honorait M. Thiriot. J'attends à ce sujet ses derniers ordres y et j'ose me flatter qu'ils seront favorables.
J'ai envoyé à M. le chevalier de Châtelux, qui en ce moment n'est point à Paris , la lettre dont votre majesté l'a honoré , et je ne dqute point qu'il n'ait Fhonneur d'en faire iïlcessammetit
lui-même ses trës-humbles remercîmens à votre majesté. Il est digne de ses bontés et de son estime par ses connaissances , son caractère , son ardeur pour s'instruire et son application à son métier , qui ne souffre point de ses autres études ^ et il n'est que trop vrai , par malheur pour notre nation , qu'on ne peut aujourd'hui donner le même éloge qu'à un très-petit nombre de ses semblables. La plupart de nos courtisans sont même plus qu'indifférens aux lettres ; ils en sont les ennemis déclarés, parce qu'ils sentent au fond de leur cœur que les hommes éclairés les méprisent , et il faut avouer que les hommes éclairés ont grand tort à cet égard. Nous vivons encore un peu de notre ancienne réputation littéraire ; mais cette vie précaire ne durera pas long-temps , et nous finirons par être à tous égards la fab^Je de l'Europe ; c'est dommage , car nous étions faits pour être aimables.
Votre majesté ne veut donc pas encore donner à la Sorbonne, ou lui procurer au moinib«.par l'entremise de Mustapha, la petite mortification de voir rebâtir ce temple qu'elle serait un peu embarrassée de retrouver de bout ? Je me soumets à tout pour la plus grande gloire de notre sainte religion, qui est pourtant plus intolérante et plus persécutrice que jamais. Diea merci , je ne verrai pas encore long-temps ces maux ; des insomnies presque continuelles m'annoncent une disposition inflammatoire qui se terminera vraisemblablement par me faire prendre congé de ce meilleur des mondes possibles. Je me consolerai sans peine si le fatum daigne ajouter aux jours précieux de votre majesté ce qu'il paraît vouloir retrancher aux jours très-inutiles du plus sincère , du plus reconnaissant et du plus dévoué de ses admirateurs. C'est avec ces sentimens et avec le plus profond respect que je serai toute ma vie, etc.
Paris, I*'. janvier 1773.
O I A E , pénétré, comme je le suis, des sentimens aussi tendres qme respectueux que votre majesté me connaît depuis long-temps pour sa personne , je la prie de me permettre de commencer la lettre que j'ai l'honneur de lui écrire , à peu près comme Démosthène commence sa hsirsingae pour la couronne. Je prie d'abord tous les dieux et toutes les déesses de consen^er dans l'année oii nous entrons , comme ils Ont fait dans les précédentes , un prince si précieux aux lettres , à la philosophie , et à moi chétif personnage en particulier. Je prie encore ces mêmes dieux, s'il est vrai que le cœur des rois soit entre leurs mains, de vouloir
bien conserver ce grand et digne prince dans les sentiméns de )>onté dont il m'a honoré jusqu'ici et dont je me flatte de n'être pas tout-à-fait indigne , par la vivacité de ma reconnaissance , de mon dévouement et de mon admiration pour lui. *
Cette admiration , sire, augmenterait , s'il est possible, par la lecture que j'ai faite de la lettre charmante que votre majesté vient d'écrire à M. de Voltaire. Comme il sait toute mon amitié pour lui , et tout ce que je sens pour votre majesté , il n'a pas cru faire une indiscrétion de m'envoyer copie de cette lettre , dont je lui ai bien promis de ne donner de mon côté copie à per* sonne , mais que je voudrais faire lire à tous les gens de lettres , pour les pénétrer des sentiméns qu'ils vous doivent. L'estime que vous marquez pour leur chef mérite toute leur reconnaissance, et la maniëte dont vous exprimez cette estime est pleine de cette grâce et de ce charme que toutes les lettres de votre majesté respirent. L'article des Turcs battus , quoiqu'ils n'aient point de philosophes , est surtout charmant, ainsi que l'article de la Ij-re de la Henriade, d'Amphion et du poisson qui le porta,
et ce que votre majesté ajoute, que c'est tant pis pour les
s'ils n'aiment pas les grands hommes , est digne de faire proverbe parmi les gens de lettres. Pour moi, ce sera désormais le refrain de tous mes discours, en voyant les lettres opprimées et persécutées comme elles le sont.
Il faut que ces pauvres ignatiens soient bien malades, puisqu'ils ont recours à un médecin tel que votre majesté, qui en effet n'a guère de remèdes efficaces à leur offrir. Je doute qu'ils soient contens de la réponse de votre majesté , et qu'ils lui fassent l'honneur de V affilier k leur ordre , comme ils l'ont fait à notre grand Louis XIV, qui aurait bien pu se passer de cet honneur , et au pauvre misérable roi Jacques II, qui était plus fait pour être frère jésuite que pour être roi. Quoi qu'il en soit, je ne pense pas que le roi d'Espagne , qui sollicite vivement la destruction de cette vermine , soit fort édifié de l'ambassade qu'elle a envoyée à votre majesté pour se mettrt sous sa protection spéciale. Je ne doute point que quand il saura cette nouvelle intrigue jésuitique, qui leur a valu de la part de votre majesté un si excellent persiflage, il ne redouble ses eflbrts auprès du S. Père pour leur destruction et pour notre délivrance. Je sais qu'après l'anéantissement de leur ordre , la philosophie et les lettres n'en seront guère mieux dans la plus grande partie de l'Europe ; mais enfin ce sera un nid de chenilles de moins , et de chenilles très-puUulantes et très-dangereuses.
Le jugement que votre majesté porte du poëme de M. Helvétiui, dans sa lettre à M* de yoltaire , est ^ comme tous ses autret^
jagemens, trës-^juste dans les deaz sens de justice et de justesse* Je suis persuadé, ainsi que votre majesté, que l'auteur aurait retouché ce poëme avant de le publier , s'il eût assez vécu pour £aire ce présent aux lettres. Mais votre majesté n'a-t-elle pas été charmée de la préface qu'on a mise à la tête de cet ouvrage , et qui me paraît pleine de goût , de philosophie , de sensibilité et très-bien écrite ? Nos prêtres n'en sont pas contens , et c'est pour cette préface un éloge de plus.
Votre majesté ne veut doue plus de correspondant littéraire. J'avoue que notre littérature est un peu en décadence; nous avons beaucoup de chardons , quelques fleurs bien passagères , et peu de fruits; cependant, ce qui doit nous consoler, c'est qu'il me semble que les autres peuples ne font pas mieux que nous , et que si nous sommes déchus , nous tenons encore au moins la place la plus distinguée. J'ai peur que nous ne conservions pas même long-temps cet avantage , et que les autres nations dont nos écrivains ont contribué à former le goût et à aug^ inenter les lumières , ne nous battent bientôt , comme un enfant fait sa nourrice , quand elle n'a plus de lait à lui donner. Je gémis dans le silence sur le sort qui menace notre littérature; et ma seule consolation est de savoir qu'il y a encore dans le Nord un héros philosophe qui connaît le prix des lumières , qui aime et protège les lettres , et qui sert tout à la fois de chef et d'exemple à ceux qui les cultivent.
Je suis avec le plus profond respect , etc.
Paris, ce veodrcdi-saint 9 arril 1773.
Oii^B, les nouvelles publiques ont tant parlé depuis deux mois des grandes occupations de votre majesté, que j'ai respecté ces occupations, et craint d'importuner votre majesté par mes bavarderies philosophiques ou littéraires. Ce n'est pas que je n'aie été fort occupé du grand prince qui , après avoir été si long-temps le héros du Nord , semble en être devenu aujourd'hui l'arbitre , sans cesser d'en être le héros. Mais , sire , quelque intérêt que je prenne à la gloire de votre majesté , je désirerais fort , pour son repos et sa conservation , qu'elle ne fût plus que l'arbitre de ses voisins, et que les circonstances ne la forçassent pas à se montrer encore une fois héros de la guerre. On nous menace si fort de ce fléau, que moi , qui dieu merci de courage me pique , comme le souriceau de La Fontaine , j'en suis presque mort de frayeur, non pour moi , que les coups de fusil n'ont pas l'air d'atteindre sitôt , mais pour votre majesté, qui a beaucoup plus à craindre
de la fatigue que de ses ennemis, si elle peut en avoir. Le philosophe Fontenelle, dans le temps des troubles du système, alla un jour à V audience ou à Vaudiance du régent qui Tajimait et lui dit : Permettez'-moi , monseigneur, de vous demander en toute humilité, si vous espérez vous en tirer? Je ne ferai pas la même question à votre majesté , qui s'est tirée d'afifaires plus difficiles ; je prendrai seulement la liberté de lui dire, si elle nous conserve la paix , Dieu vous bénisse ! et si elle est forcée à la guerre , Dieu vous conserve !
Si je jugeais des occupations de votre, majesté par la lettre pleine de philosophie et de lumière qu'elle m'a fait l'honneur de m'écrire, je croirais qu'elle n'est livrée qu'à la littérature et aux beaux-arts ; on ne soupçonnerait pas que les choses dont elle parle si bien et avec un détail si profond , ne fussent qu'un délassement pour elle , et un délassement de quelques instans dérobés aux plus importantes affaires. Il faut toujours finir par admi]^er votre majesté; mais cette admiration sera pour moi un sentiment douloureux , tant que je craindrai pour elle. Ayez pitié, sire, de la philosophie et des lettres qui crient à votre majesté comme David fait à son dieu dans ses psaumes : Ne m'abandonnez pas , seigneur, car je n'espère quen vous, '
Cette pauvre philosophie a déjà eu cet hiver une alarme assez chaude. Nous avons craint de perdre le patriarche de Femey, qui a été sérieusement malade , et pour la damnation duquel les âmes pieuses faisaient déjà les prières les plus touchantes. Il est mieux , et j'espère qu'il pourra encore , comme il le dit , donner quelque façon à la vigne du Seigneur, La littérature et la nation feraient eu lui une perte immense et irréparable, et d'autant plus cruelle dans les circonstances présentes que notre pauvre littérature est en ce moment livrée plus que jamais aux ours et aux singes. Votre majesté n'a pas d'idée de la détestable inquisition qu'on exçrce sur tous les ouvrages , et des mutilations intolérables qu'on fait essuyer à tous ceux qu'on croit capables de dire quelques vérités. Il me semble que cette rigueur est bien maladroite ; car ceux qui , par complaisance et pour avoir la paix, se seraient châtrés à moitié, voyant qu'on ^eut les châtrer tout-à-fait, prendront le parti de ne se rien gter, et de se livrer à Marc-Michel Rey ou à Gabriel Cramer, tels que Dieu les a faits et avec toute leur virilité. Je ne sais pas si c'est l'usage chez votre majesté , comme eu France , de livrer les chats aux chaudronniers pour la castration ; on traite ici les gens de lettres comme les chats ; on les livre , pour être mutilés , aux chaudronnijçrs de la littérature. Malgré le peu de cas que votre majesté fait d^ la géométpe y je me concentrerais dans cette étude , si ma
pauvre tête me le permettait ; le caical intégral et la précessioa des équinoxes n'ont rien à craindre des cliaadronniers. Obligé de renoncer à cette étude paisible , mais fatigante , je m'amnse à écrire lliistoîre de rAcadémie Française , dont j'ai IHionneur d'être le secrétaire , et dans laquelle , pour mon malbeur , j'ai à parler d'une foule d'académiciens médiocres, morts depuis le commencement du siècle. Je ne sais si cet ou^Tage sera jamais fini, encore moins s'il paraîtra de mon vivant; si tous ceux dont j'ai â parler ressemblaient à votre majesté, l'écrivain serait sou— tenu par sa matière ; mais , quand je pense que j'ai d'un c6té de mauvais auteurs à disséquer, et de l'autre de plats censeurs à satisfaire, la plume me tombe des mains presque à chaque instant. Continuez , sire , â tenir la votre comme vous tenez votre épée; mais continuez-moi surtout les bontés dont votre majesté m'honore, et dont je me flatte de n'être pas tout-à-fait indigne par la tendre et profonde vénération avec laquelle je suis , etc.
Paris, i4 mai 1773.
1^1 RK , il paraît bien , par les deux pièces que votre majesté m'a fait l'honneur de m'envoyer , qu'elle ne craint point les chandronniers tudesques, comme on craint en France les chaudronniers welches ; car assurément dans ces deux pièces charmantes le chat ne fait pas , comme on dit , pâte de velours ; et ce chat teutonîque si redoutable n'éviterait pas dans notre terrible Gaule le couteau sacré des druides. Mais aussi ce chat teutonîque est à la iéte de cent cinquante mille dogues à qui il commande , et qui ne lui laisseraient couper ni les griffes , ni quelque chose de plus prë« cieuz encore , dont ses écrits sont bien pourvus. Je n'en voudrais pour preuves , sire , entre mille autres , que ces deux pièces , si pleines d'esprit , de raison , d'une philosophie aussi saine qu'éloloquente et de vers excellens. Je remercie très-humblement votre majesté de l'honneur qu'elle m'a fait, en me jugeant digne qu'elle m'adressât des vérités si utiles et si heureusement exprimées. J'ai surtout été enchanté, en digne géomètre que je suis , du petit calcul clés trois cent trente écus comptés au lieu de mille, et je pense comhie votre majesté que ce petit calcul , si on en faisait éprouver à nos druides le résultat fâcheux, serait le meilleur moyen de les dégoûter des sottises qu'ils nous débitent. L'épître au marquis d'Argens , ou plutôt à son ombre, est pleine de poésie , de facilité et d'imagination ; et la philosophie , qui est obligée ailleurs de tenir la vérité captive , doit une belle chandelle à la Providence d'avoir dans le héros de ce siècle un soutien tel que vous , et de pouvoir s'exprimer si fortement , si librement
et si noblement, à l'ombre de votre trône et de vos armes. Elle n'a pas moins d'obligation à votre majesté de l'assurance qu'elle veut bien lui donner, que le Nord , et par conséquent l'Europe, resteront en paix. Elle craindrait moins la guerre , sire , si elle ne devait se faire qu'entre les druides ; la philosophie respirerait tandis qu'ils s'égorgeraient : mais les druides, entre autres tours qu'ils ont joués au genre humain , ont trouvé le secret de se faire dispenser de se battre ; et ils sont en effet si précieux à Tes^ pëce humaine -qu'on ne saurait trop les conserver. Quoi qu'il en soit, sire, c'é^^Uu moins une consolation pour la philosophie, de savoir que Tes pauvres peuples se contenteront d'être trompés , comme à l'ordinaire par les druides , et qu'ils feront trêve pour s'égorger. Que Dieu et Frédéric les maintiennent en de si bonnes dispositions !
Je n'aurai donc, sire, grâce à Dieu et à vous, aucune idée triste qui me trouble dans la confection de V Histoire de VAca^ demie Française ^ je me sers du mot confecîion , parce que je regarde cette histoire comme une espèce de pilule que le secrétaire est obligé de faire et d'avaler. Je tâcherai néanmoins, comme de raison , de la dorer le mieux qu'il me sera possible , et pour moi-même, et pour ceux qui voudront en goûter après moi; je ferai comme Simonide qui n'ayant rien à dire de je ne sais quel athlète, se jeta sur les louanges de Castor et de Pollux.
Votre majesté a bien raison sur notre littérature ; Voltaire en soutient encore l'honneur , quoique faiblement ; mais il laisse bien loin derrière lui tous ceux qui veulent le suivre. Il est vrai , comme votre majesté le remarque , que c'est principalement aux circonstances qu'il faut s'en prendre. Nous sommes rassasiés de chefs-d'œuvre ; il devient plus difficile d'en produire de nouveaux; et d'ailleurs l'inquisition littéraire, qui est plus atroce que jamais, tient tous les esprits à la gêne. Votre majesté n'a pas d'idée du déchaînement général des hypocrites et des fanatiques contre la malheureuse philosophie. Comme ils voient que leur maison brûle de toutes parts, ils en jettent les poutres en^ flammées sur les passans. Toute la basse littérature est à leurs ordres, et crie sans cesse, religion, dans les brochures, dans les dictionnaires , dans les sermons. La plupart sont des hommes décriés pour leurs mœurs , et quelques uns des voleurs de grand chemin ; mais n'importe , notre mère la sainte Église emploie ce qu'elle peut pour sa défense ; et en voyant en bataille cette armée de cartouchiens commandée par des prêtres, la philosophie peut bien dire à Dieu avec Joad :
Voilà donc qaels vengearf sVmenl ponr ta qaer«lle !
Ce malheor , hire , ne sera pas grand , tant qu'il plaira à TÉtre suprême , qui a juH|a'ici conÂenré la philosopliie an milieu de tant de brigands , de conserver votre majesté » dont le nom , la gloire, les argumens, les vers, sont si nécessaires à la bonne cause. Je ne sais si les commis des bureaux ouvrent les lettres s j'ai peine â croire qu'on exerce nulle part cette tyrannie contre Ja foi publique ; mais supposé qu'ils aient pris copie des deux épitres de votre majesté, et qu'ils en fassent part au grand an^ monier , je doute que ce discret Flamen les fasse courir à Versailles parmi les dévotes de la cour. Quant à ni|(te sire , je n'en ferai part qu'à quelques élus , qui diront en les lisent : F'ive notre chef, notre prolecteur et notre modèle ! Je porte d'avance aux pieds de votre majesté tous les vœux qu'ils feront pour sa précieuse conservation , et j'y joindrai tous les miens avec la tendre vénération que vos bontés ont mise depuis si long-temps dans mon cœur. Cest avec ce sentiment que je serai toute ma vie, etc.
Paris y 17 mai 1773.
OiBE, M. de Guibert, colonel commandant de la légion corse, qui aura l'bonneur de présenter cette lettre à votre majesté, est l'auteur de V Essai de Tactique que j'ai pris la liberté , moi philosophe indigne , d'envoyer de sa part l'année dernière à l'illustre fondateur de la tactique moderne, et que ce grand maître m'a paru honorer de son suffrage. L'auteur, après avoir mis cette production militaire aux pieds du héros de notre siècle , a désiré y sire, de venir mettre sa personne aux pieds du plus grand prince de l'Europe, d'être le spectateur des qualités sublimes de Fré~ déric^lcGrand , et de pouvoir dire , je Vai vu. J'ose assurer votre majesté que M. de Guibert est bien digne à tous égards de lui rendre hommage , par la profonde vénération dont il est pé* nétré pour elle , par l'étendue et la variété de ses connaissances, par le désir qu'il a de les éclairer des lumières supérieures de votre majesté, enfm par les vertus que votre majesté préfère au génie même, par l'honnêteté de son caractère, la simplicité de ses mœurs et la noblesse de son âme. Quoiqu'il fasse , comme il le doit , de l'étude de son métier sa principale et sa plus chère occupation , il a su donner aux lettres et à la philosophie , et avec le plus grand succès, tous les momens que cette éti^de a pu lui laisser : il vient chercher dans votre personne le modèle et l'arbitre de tous les talens que la nature partage ordinairement entre plusieurs grands hommes, et il mérite, sire, d'admirer
AVEC I5E ROI DE PRUSSE. BSg
également en vous le gênerai et l'écrivain , le monarque et le philosophe. Après avoir pris votre majesté pour juge de ses. essai» militaires , il oserait aussi , s'il ne craignait de lui dérober des instans précieux, lui soumettre ses essais dans un genre bien différent, mais où les leçons de votre majesté ne lui seraient paà moins utiles. Il a fait une tragédie dont le sujet est le Corme-table de Bourbon, et dont il serait trës-flatté que l'auteur du poëme de la Guerre voulût bien entendre la lecture. Il n'appartient pas , sire , à uii humble et timide géomètre de prévenir le jugement que votre majesté portera de cette tragédie. Mais j'avoue que je me serais bien mépris sur le plaisir qu'elle m'a fait, si les sentimens de grandeur et dé vertu dont elle est remplie ne méritaient pas à M. de Guibert votre estime et vos bontés. Une des marques les plus flatteuses , sire, que votre majesté pût lui en donner, serait de lui permettre d'être témoin de ces manœuvres savantes qui rendent les Prussiens si célèbres et si formidables. J'ai lu , je ne sais où, qu'un officier de l'armée de Darius , quelques années après la bataille d'Arbelles, se rendit à la cour d'Alexandre , qu'il demanda à ce grand prince à voir manœuvrer ces troupes macédoniennes qui avaient fait repentir son maître d'avoir attaqué le leur; que le vainqueur d'Arbelles fit à l'officier de Darius la réponse qu'Ai exandre-le-Grand devait lui faire, venez et voyez; et que l'officier, après avoir admiré cette belle et grande machine , dit en prenant congé du prince : *Pai vu les roues et les ressorts ; mais l'art de les faire mouvoir est un secret dont le génie seul a la clef ; je ne trousserai qu'ici celui à qui la nature a donné ce secret; et malheureusement pour le roi de Perse mon maître , il ne saurait V avoir pour général.
Je ne dois pas qpblier , sire , de prévenir votre majesté que M. de Guibert, en venant auprès d'elle admirer et s'instruire, désire surtout effacer jusqu'aux plus légères traces de reproche qu'une phrase de son livre a mérité de votre part. Il rend justice ,. avec toute l'Europe , à la valeur si généralement reconnue des troupes prussiennes, et serait d'autant plus honteux dépenser autrement , qu'il se verrait seul de son avis. Cependant il osera dire à votre majesté , dût-il courir le risque d'être contredit par elle , qu'il croit que les succès de ces braves troupes sont encore moins dus à leur courage , qu'à la supériorité des talens qui l'ont dirigé; il osera même ajouter, peut-être encore au risque de vous déplaire, qu'il est persuadé que nos pauvres Welches ,. tout pauvres Welches qu'ils se sont montrés à Rosbach , auraient été vainqueurs, s'ils avaient seulement changé de général avec les Prussiens. La géométrie, sire, qui ne se connaît pas en manœuvres de guerre, mais qui se connaît en cs^lcul, prendrait la
34o CORllESPONDANCE
liberté de parier ici pour M. de Guiberl ; et aprës avoir gagné le pari , comme elle ose s'en flatter , elle répéterait aux Welchcs le mot de Louis XIV au duc de Vendôme , vainqueur à Villa- Viciosa : // n^y avait pourtant qdun homme déplus. Je suis , etc.
Paris, 3o jaillet lyT^*
OiR£ 9 M. de Guibert est pénétré de reconnaissance de la bonté avec laquelle votre majesté a bien voulu le recevoir. Cette bonté , sire, augmenterait encore, s'il est possible, les sentimens dont il est depuis si long-temps rempli pour votre personne ^ et couronne à ses yeux les vertus et les talens qu'il admire en vous. Je partage bien vivement la reconnaissance de M. de Guibert , quelque persuadé que je sois, que depuis que votre majesté l'a vu , il n'a plus besoin auprès d'elle d'autre recommandation que de lui-même. Cependant , il s'en faut bien, sire , et cela même ajoute encore à son mérite, qu'il soit aussi satisfait de lui que votre majesté me paraît l'être. Quoique ce héros, m'écrit-il, m^eàt té" moigné une bonté bien propre à me rassurer , je n^ai pu me dé' fendre en le voj'ant d*un trouble qui ne me permettait pas de répondre, comme je V aurais désiré, aux questions qiCil voulait bien me faire; une espèce de nuage magique V environnait à mes jreux; c est, je crois, ce qu'on appelle V auréole autour de messieurs les Saints , et la gloire autour d'un grand homme. Je suis persuadé , sire , que votre majesté , en revoyant M. dç Guibert , se confirmera dans la bonne opinion qu'elle en a prise , et que j'étais bien sûr qu'elle en aurait. Je désire avec impatience de savoir le jugement que votre majesté aura porté de sa tragédie, et j'avoue que je serais bien trompé si elle n^entend cet ouvrage avec plaisir et avec estime pour l'auteur ; mais ce que j'attends, sire , avec plus d'impatience encore , ce sont les nouvelles qu'il me dira de la santé de votre majesté , qui me paraît s'alfennir par l'augmentation de ses succès et de sa gloire. Je ne doute point qu'elle ne mette bientôt le comble à cette gloire immortelle , en donnant à la Russie, à la Pologne , aux Turcs même, tout Turcs qu'ils sont , la paix dont ils ont tous si grand besoin , et qu'il n'a pas tenu à elle de leur donner plus tôt ; et que votre majesté ne joigne au titre de béros qu'eHe-a mérité depuis si long-temps , celui de pacificateur, qu'elle obtiendra encore malgré les efforts que l'envie pourra faire pour l'empêcher.
La gaieté de la dernière lettre que votre majesté m'a ùÀt l'honneur de ui'écrire , est pour moi un garant précieux de la santé dont elle jouit et qui m'est si chère ainsi qu'à tant d'autres^
AVEC LE ROI DE PRUSSE.^ 34i
Quand je me sens tenté de bouder contre la nature de ce qu'elle m'a donné un si triste et si frêle individu, je lui pardonne en pen-* sant qu'elle conserve votre majesté , et je me dis tout bas à moimême : tais-toi, et ne te plains pas, car le grand homme se porte bien. Puissiez- vous, sire , faire encore long-temps des vers tels que ceux que vous avez eu la bonté de m'envoyer , dussent les curieux impertinens qui ont mis votre majesté de mauvaise humeur , les trouver assez bons pour vouloir en prendre des copies. Quoique ces curieux impertinens ressemblent à M. Van- Haren , et qu'ils puissent se vanter comme lui de n'avoir point d'imagination , je ne les en crois pourtant pas assez dépourvus pour ne pas sentir celle qui a dicté vos vers. Votre majesté ne sera jamais dans le cas de donner à ses vers le même éloge que ce poëte trës-hollandais donnait aux siens , ni de dire d'aucun de ses ouvrages ce qu'un certain Hardion , plat instituteur de princesses trës-respec tables , disait en parlant de je ne sais quel mauvais livre qu'il venait de faire : il nj a point éC esprit là-de^ dans; le pauvre bomme disait bien plus vrai qu'il ne pensait: et on aurait été tenté de lui répondre , on le voit bien, si on n'avait craint qu'à force d'esprit il ne prît encore cette réponse pour un compliment.
Je ne sais oii cette lettre trouvera votre majesté , je désire cependant qu'elle lui parvienne avant le retour de M. de Guibert, afin que votre majesté adoucisse , s'il lui est possible, le nouveau trouble qu'il ne pourra s'empêcher d'éprouver en revoyant Vau^ réole. Je lui envie bien , sire , le bonheur qu'il aura de la revoir , dussé-je en la revoyant moi-même éprouver le même trouble que lui. Il est vrai que le trouble serait bien tempéré en moi par un sentiment plus doux, et bien tait pour commander à ce trouble , par celui de la vive reconnaissance et de la tendre vénération dont je suis pénétré pour votre majesté. C'est avec ces sentimens que je serai jusqu'à la fin de ma vie , etc.
Paris y V] septembre 1773.
01 RE , je ne crains point d'abuser des bontés dont votre majesté m'honore , en prenant la liberté de les lui demander quelquefois pour des personnes dignes de la voir et de l'entendre. De ce nombre est M. le comte de Crillon , colonel au service de France, qui aura l'honneur de présenter cette lettre à votre majesté» L'admiration et le respect dont il est pénétré pour les grands hommes , et le prix qu'il sait mettre au bonheur de les approcha:, lui fait désirer de rendre à Frédéric-le-Grand son respectueux hommage , non pour satisfaire une vaine curiosité , mais pour
34a CORRESPONDANCE
vous écouler et s'instruire, et pour puiser des lumières k cette même source oii toute l'Europe vient s'éclairer. Le beau nom qu'il porte, sire, nom si cher à toutes les âmes nobles et honnêtes, serait déjà sans doute une recommandation suffisante auprès du héros dont il espère les bontés. Mais à ce titre estimable , M. le comte de Crillon en joint d'autres qui lui sont personnels, et plus faits encore pour toucher un monarque philosophe , des connaissances peu communes à son âge, l'amour le plus vif pour les sciences , pour les lettres et pour l'étude ,.un mépris profond de toutes les frivolités qui occupent et dégradent si fort la pins grande partie de la noblesse française , une honnêteté de carao-x tère et une simplicité de mœurs dont ses pareils ne lui offrent guère l'exemple, enfin la candeur et la vertu même jointes à nn esprit juste, sage et cultivé. Tel est, sire, M. le comte de Crilloh ; ^t je ne doute pas que s'il obtient de vous le bonheur qu'il en attend , celui de vous faire sa cour pendant son séjour dans vos Etats , il ne justifie tout ce que j'ai l'honneur de vous dire de lui. Votre majesté le trouvera digne de ses illustres ancêtres et destiné à marcher sur leurs traces; si Henri IV donnait à l'un d'eux le nom de bra^e Crillon y qui est devenu comme son nom propre, j'espère que votre majesté , quand elle aura connu celui qne j'ai l'honneur de lui présenter , l'appellera le sage et vertueux Cril" Ion ; ce nom , sire , en vaudra bien un autre , surtout s'il lui est donné par vous.
M. le comte de Crillon oserait peut-être offrir encore à votre majesté d'autres titres pris dans sa propre maison oii les actions de courage et de vertus sont héréditaires. C'était M. le duc de Crillon son père qui commandait au pont de Weissenfels dixsept compagnies de grenadiers français, dont la bravoute mérita les éloges de votre majesté. Mais M. le duc de Crillon mérita luimême personnellement dans cette circonstance , par une action digne de ses aïeux , la reconnaissance de tous ceux qui s'intéressent à la conservation des grands hommes. Il avait placé dans une petite île deux officiers qui observaient votre armée lorsqu'on brûlait le pont. Un des deux vint dire à M. le duc de Crillon, qui leur avait recommandé de se tenir cachés , que s'il le voulait ils tueraient un général qu'ils jugeaient être le roi de Prusse par le respect que les officiers lui témoignaient. M. le duc de Cnllon le leur défendit ; il ne savait pas , sire , en ce moment qu'il préparait à son fils l'honneur qu'il espère , de voir le plus grand roi de l'Europe , et peut-être le bonheur d'en recevoir un accueil favorable.
M. de Guibert, pénétré d'adniiration de tout ce que vous lui avez permis de voir, et surtout de ce qu'il a vu dans votre mA-
jcslë, m'écrit qu'il conservera toute sa vie la plus vive reconnaissance de la bonté avec laquelle vous avez daigné le recevoir, et des grâces signalées que vous avez bien voulu lui accorder. M. le comte de Grillon ose se flatter, sire, d'obtenir de vôtre majesté les mêmes grâces; après avoir admiré le digne chef des troupes prussiennes, il désire ardemment de. voir et d'admirer aussi ces troupes si célèbres, qui doivent à votre majesté ce qu'elles sont , et qui sous vos ordres ont acquis tine gloire immortelle. J'ose demander pour lui cette grâce à votre majesté, comme j'ai prislti liberté de la lui demander pour M. de Guibert et je lui réponds de la même reconnaissance. Mais, sire, ce qui me touche encore davantage , c'est qu'à leur retour M. de Guibert et M. le comte de Grillon m'apprennent des nouvelles de votre majesté telles que je les attends et les espère. Ges nouvelles satisferont le tendre et profond intérêt que je prends à votre conservaAon, à votre bonheur et à votre gloire ; elles consoleront et encourageront la philosophie , qui , dans toutes ses traverses , a plus besoin de votre majesté que jamais, et dont vous êtes par vos écrits et par vos lumières le chef, le soutien et le modèle.
Je suis avec le plus profond respect, etc.
Paris, lodéctfihbre 1773.
OiKBj j'ai eu l'honneur d'écrire à votre majesté, il y a plus de deux mois, une lettre que j'espérais qu'elle ittcevrait beaucoup plus tôt. M. le comte de Grillon, feune officier français plein de mérite, en est le porteur. Il se flattait d'avoir l'honneur de la présenter à votre majesté dans le mois d'octobre ; mais des circonstances imprévues Tout obligé , sire , de retarder son arrivée à Berlin. Je compte qu'il ne tardera pas à y arriver, et je prend» la liberté de demander d'avance à votre majesté ses bontés pour ce jeune homme, qui en est digiie par le nom qu'il porte, par ses talens et par ses vertus.
Le retard imprévu de l'arrivée de cettelettre a été cause , sire, du silence que j'ai gardé depuis quelques mois â l'égard de votre majesté , ne voulant pas l'importuner trop souvent au milieu de» grandes , et même âes petites affaires qui l'occupent. Je mets au nombre de ces dernièï^s le/?e/iV'toùr que votre majesté joue aa cordelier Ganganelli , en recevant ses gardes prétoriennes jësui-^ tiques qu'il a eu la 'maladresse de Ii<!:éncier. Je ne sais si ce petit tour n'excitera pas une querelle dans le paradis, et je crains que François d*As$i$e et Ignaco de Loyola ne s^ battent à coups de
poiag comme le héros du Roman Comique; ce que je souhaite plus sérieusement, sire, c'est que votre majesté ou ses successeurs ne se repentent jamais de l'asile que vous donnez à ces intrigans , qu'ils vous soient à l'avenir plus fidèles qu'ils ne Font été dans la dernière guerre de Silésie , comme votre majesté m'a fait l'honneur de me le dire à moi-même , et qu'ils e£facent par leur conduite sage et honnête le nom de vermine malfaisante dont votre majesté les gratifiait il y a quatre ou cinq ans dans une des lettres qu'elle m'a fait l'honneur de m'écrire. Je serais curieux de demander à présent aux jésuites ce^u'ils pensent de la tolérance, contre laquelle ils se sont tant déchaînés. Oii en seraient-ils dans leur agonie , s'il n'y avait en Europe un roi philosophe et tolérant? J'ai beaucoup ri de l'excellente lettre de votre majesté à l'abbé Colombini, entre autres de la justice qu'elle rend aux bons pères, en assurant qu'elle ne connaît point de meilleurs jjretres à tous égards. Cela me fait souvenir d'iM certain philosophe, très-incrédule de son métier, en présence duquel on tournait en ridicule je ne sais quelle preuve de ce que Voltaire appelle ***. J^ous êtes bien difficile, répondit le philosophe ; pour moi ^ je ne connais pas de meilleure preus^e que celle^ là. Je n'ai pas moins ri de ce que votre majesté aj.outey que comme elle est dans la classe des hérétiques , le S, Pbre ne peut pas la dispenser de tenir sa parole; mais tout en riant je ne dois pas dissimuler à votre majesté que la philosophie a été un moment alarmée de la voir conserver cette graine. Heureusement elle s'est rassurée bientôt , en considérant que la vipère est actuellement sans tête, que l'apothicaire Ganganelli a pris luimême la peine de la couper, et qu'au moyen de cette amputation , le reste du corps pourra fournir d'excellent bouillon médicinal que votre majesté espère sans doute en tirer. Ainsi soit-il !
J'ai fait passer à M. le marquis de Puységur , qui en ce mo- ^ment n'est point à Paris , ce que votre majesté m'a chargé de loi dire de sa part. Je ne sais ce qu'il peut répondre à l'objection très-solide que votre majesté lui fait sur la prétendue différence des soldats anciens et des nôtres. Pour moi, juge très-indigne de ces matières , je pense que les soldats même du cordelier deviendraient les soldats de Paul-Emile , s'ils avaient un Frédéric à leur tête , et que la superstition pour l'antiquité n'a pas plus de raison de la croire supérieure aux modernes en force de corps , qu'en talens et en génie.
M. de Guibert est revenu comblé de reconnaissance de toutes les bontés dont votre majesté l'a honoré. Il ne parle qu'avec admiration de sa personne et de ce qu'il a vu ^ i\ n'a qu'un regret^
mais ce regret est trës-grand ; c'est de n^avoir pu profiter des conseils que votre majestë aurait pu lui donner sursa{tragëdie; car il attendait bien plus des conseils de votre majesté que des éloges. Il a vu en revenant le patriarche de Femey, qui rit beaucoup ainsi que moi aux de'pens du pape , du petit embarras que votre majesté lui cause. Car il doit, en honnête pape qu'il est, excommunier les jésuites s'ils vous obéissent; et s'il les excommunie , la philosophie espère voir beau jeu. Votre majesté se souvient peut-être d'une certaine bataille donnée au Paraguay par le roi jésuite Nicolas, dans laquelle le P. feld-maréchal avait eu trois capucins tués sous lui. Je mande au philosophe de Ferney que votre majesté , en établissant ce nouveau régiment dans ses Etats , ne peut guère se dispenser de faire une recrue de capucins pour remonter cette troupe. J'invite seulement votre majesté à retrancher à ses nouveaux soldats les carabines dont on prétend que le roi de Portugal s'est mal trouvé.
Quoi qu'il en soit , sire , comme il n'est pas à craindre que votre majesté prenne jamais un jésuite ni pour confesseur, ni pour général, ni pour premier ministre, ni pour maîtresse, je pense que la philosophie doit être bien tranquille sur l'usage que votre majesté en veut faire, et qu'elle saura les rendre utiles, en les empêchant d'être dangereux. Tel est le résultat de mes réflexions , après m'être égayé un moment sur leur compte et sur celui du cordon de S. François qui les frappe et qui les disperse. Mais , sire, ce qui est vraiment admirable , vraiment précieux à la philosophie , vraiment digne de votre majesté , c'est la belle inscription qu'elle vient de faire mettre à l'église catholique de Berlin , et que je n'ai apprise que depuis quelques jours : Frédéric , qui ne hait pas ceux qui servent Dieu autrement que lui. Voilà , sire , une des plus grandes et des plus utiles leçons que votre majesté ait données à ses confrères les rois , tant ses contemporains que ses successeurs. Voilà une leçon dont sûrement ils profiteront un jour , soit par principe au moins de vanité , et pour ressembler en quelque chose au héros de ce siècle. Voilà une inscription qui mérite bien d'être célébrée par une médaille , dont votre majesté imaginera mieux que personne le corps et la devise.
Je prie votre majesté de vouloir bien recevoir mes très-humbles complimens sur la naissance du prince dont votre auguste maison vient d'être augmentée. Tout ce qui peut la perpétuer et l'étendre est pour moi l'objet du plus vif intérêt, et j'ose croire que votre majesté en est bien persuadée.
Un des plus estimables membres de votre Académie, M. Bitaubé, vient de m'envoyer le poëme de Guillaume dont il est 5. 23
Tautenr. Cet ouyrage m'a para intéressant , et la lectnre m'en a fait plaisir. L'auteur désirerait de le rendre plus par£ut k une seconde édition , et m'a fait part du désir qu'il a témoigna à Totre majesté de faire un voyage en France pour être à portée d'améliorer son ouvrage par les conseils de nos principaux gens de lettres. Je crois en effet, sire, que cet ouvrage y pourrait gagner beaucoup ; mais ce qui peut-être y gagnerait encore davantage , c'est la nouvelle édition que l'auteur a entreprise de sa traduction de Ylliade. II désire d'autant plus de donner à cet ouvrage tonte la perfection dont il se sent capable , que l'ouvrage est dédié à votre majesté y et qu'il a eu le bonheur de lui plaire. C'est une entreprise si difficile , qu'il n'ose s'en fier à ses seules forces ; en voulant donner une traduction plus fidèle , il craint de gâter un ouvrage qui a eu du succès ; et pour éviter cet écneil y il croit avoir besoin de consulter les vrais juges de la langue. Tels sont , sire, les motifs qui lui font désirer ce voyage, quoiqu'il n'aime rien moins qu'une vie errante, et il ose se flatter que votre majesté voudra bien se rendre à ces raisons.
Puisse la destinée, qui veille sur les grands hommes, conserver votre majesté dans l'année oii nous allons entrer , et dans celle» qui la suivront ! puisse-t-elle , en pacifiant le Nord , mettre le comble à ses succès et à sa gloire ! Ce sont les vœux de celui qai sera toujours avec la plus vive reconnaissance et la plus tendre vénération , etc.
Paris, 1 4 février 1774.
01 RE, je ressemble au maître de philosophie du Bourgeois gen^ tiOiomme de Molière ; j'ai lu , comme ce grand philosophe , le docte traité que Sénèque a fait de la colère, et je conviens avec votre majesté , au sujet des jésuites dont elle se fait le général , que s'il n'y avait point de coupables, il n'y aurait point de clémence. On assure d'ailleurs que l^s jésuites de Pologne ont réparé par leur fidélité pour votre majesté le tort déjà un peu viens des jésuites de Silésic; et votre majesté ne saurait mieux faire que de ressembler à Dieu , qui ne veut pas , dit-on , la mort da pécheur , surtout quand il se sauve par la contrition parfaite. Je les crois en efi*et bien contrits , c'est-à-dire bien fâchés ; et d'antant plus fâchés , que votre majesté ayant l'honneur et le bonheur d'être hérétique , ils ne pourront , comme elle l'observe très-bien, qu'être utiles dans ses États, sans y être jamais dangereux, comme ils l'ont été plus d'une fois chez quelques princes qtil allaient à la messe et à confesse.
Vous prétendez, sire, que Diderot ne l'est pas autant; je ne
le nierai pas à voire màjestë ; mail s'il passe par Berlin, je désire que votre majesté lui permette d'aj^rocher d'elle; j'ose l'assurer qu'elle jugera plus favorablement de sa personne que de ses ouvrages, et qu'elle lui trouvera , avec beaucoup de fécondité, d'imagination et de connaissance , une chaleur douce et beaucoup d'aménité.
Je conviens avec votre majesté qu'il y a dans l'ouvrage de M. Helvétius bien des opinions fausses et hasardées , bien des redites et des longueurs; que ce sont plutôt des matériaux qu*un ouvrage, et que ces matériaux ne doivent pas être tou$ employés à beaucoup près. Mais il y a, ce me semble, quelques vérités utiles et bien rendues , et l'ouvrage aurait d'ailleurs quelque prix à mes yeux, ne fût-ce que par la justice qu'il rend à votre majesté.
Notre siècle , j'en conviens encore avec votre majesté , ne vaut pas le siècle de Louis XIV pour le génie et pour le goût ; mais il me semble qu'il l'emporte pour les lumières, pour l'horreur de la superstition et du fanatisme, pour l'amour des connaissances utiles ; et ce mérite , ce me semble , en vaut bien un autre*
M. de Guibert , sire, n'a point abjuré entre les mains de Voltaire le métier dont il a puisé les leçons dans les ouvrages et les Etats de votre majesté ; il espère que votre majesté lui permettra de venir encore l'entendre et l'admirer , quand les circonstances le lui permettront, et recevoir ses conseils sur une tragédie faite pour être jugée par des princes tels que vous.
Je suis persuadé de toutes les belles choses que Diderot et Grimm écrivent sur la Sémiramis duNord« Il me semble pourtant que ces Russes , qui , comme j'ai eu l'honneur de le mander il y a quelque temps à votre majesté , se laissent manger à Spa par les chevaux , commencent à se laisser manger par les janissaires. Si votre majesté ne vient à leur secours pour renvoyer les Turcs et les Russes chez eux , je crains qu'à U fin il n'y ait plus ni Russes ni Turcs, et ce serait grand dommage. Je me souviens qu'après la bataille de Zorndorf , ou votre majesté avait assommé trente mille Russes, un grand Danois me disait froidement : // nj a pas de niai; il est si aisé à Dieu de refaire des Russes I
J'ai grand désir de lire le dialogue dont votre niajesté me fait rhonneur de me parler , et dont la bienheureuse Vierge Marie est un des interlocuteurs. Ne pourrait-elle pas trouver quelque occasion de me l'envoyer , sans qu'il passât par les mains des Cerbères ?
M. le comte de CriUon , sire, est digne des bontés et de Testime de votre majesté , par sou ardeur pour s'instmîre , par ses connaissances , par ses vertus, et par son respect pour les grands
hommes. C'est le sentiment que vous inspirez , et avec lequel je serai toute ma vie, ainsi qu'avec la plus vive reconnaissance , etc»
Paris, a5 avril 1774-
01 RE , ce n'est point pour votre majesté que je crains le rétablissement des ci'des^ant soi-^disant jésuites , comme les appelait le feu parlement de Paris ; quel mal en efifet pourraient-ils faire à un prince que les Autrichiens , les Impériaux , les Français et les Suédois réunis , n'ont pu dépouiller d'un seul village ? mais je crains , sire , que d'autres princes que vous, qui ne résisteraient pas de même à toute l'Europe , et qui ont arraché cette ciguë de leur jardin, n'aient un jour la fantaisie de vous emprunter de la graine pour la ressemer chez eux. Je désirerais que votre majesté fit un édit , pour défendre à jamais dans ses Etats l'exportation de la graine jésuitique , qui ne peut venir à bien que chez vous.
J'ignore si on a défendu à M. de Guibert l'exportation de sa personne dans les États du Nord ; mais je sais qu'il n'aura pas l'honneur de faire sa cour cette année à votre majesté , comme il le désirait et l'espérait. Il souhaitait ardemment de revoir les manœuvres admirables de vos troupes, il souhaitait surtout de revoir le dieu qui fait mouvoir cette belle et grande machine , et de soumettre sa tragédie du Connétable de Bourbon au jugement du monarque qui réunit le génie d'Apollon à celui de Mars.
M. le comte de Crillon sera plus heureux, sire ; il aura le bonheur de revoir votre majesté , il lui dira des nouvelles de ces Russes qui devraient bien faire la paix , et de ces Suédois qui feront bien de ne point faire la guerre ; mais ce qui m'intéresse injfiniment, il me dira des nouvelles de votre majesté, et lui renouvellera l'hommage des sentimens de respect, de reconnaissance et d'admiration que je lui dois. Je prends la liberté de recommander de nouveau M. le comte de Crillon aux bontés de votre majesté; j'ose lui répéter que plus elle Je connaîtra, plus elle l'en trouvera digne , et qu'elle le distinguera de cette horde de jeuue noblesse française qui lui a donné à juste titre si mauvaise opinion du reste.
On m'écrit que Diderot est à la Haye ; la maladie du pays le pressait de revenir en France : j'aurais fort désiré que votre majesté l'eût vu et jugé, et je suis persuadé qu'il lui aurait plu, par la douce chaleur de sa conversation et par l'aménité de son caractère.
Je suis chargé, sire, de présenter à votre majesté une requête <Ie la part d'un jeune homme du plus grand mérite, nommé M. de Villoison , que son profond savoir a fait rece^toir à l'académie des belles-lettres de Paris, avant l'âge de vingt ans; il est à cet âge, ce que les Grotius, les Petau, les Scaliger, ont été à cinquante, mais avec plus de goût et d'esprit que ces messieurs. Il serait trës-flatté d'obtenir une place d'associé étranger dans l'académie que la protection de votre majesté rend* si florissante. Il vient de donner un ouvrage sur Homère, que tous les savans regardent comme un prodige de savoir et de travail , et qu'il prendrait la liberté de présenter à votre majesté , s'il ne craignait que le grec dont cet ouvrage est hérissé ne la dt reculer deux pas en arrière. J'ose assurer à votre majesté que le nom de ce rare jeune homme ne déparera point la liste de son académie , et je lui demande cet honneur pour M. de Villoison.
Je ne sais si j'ai eu l'honneur de parler à votre majesté du poëme de Guillaume , qui m'a paru intéressant et bien écrit; l'auteur désire de le perfectionner par les conseils des gens de lettres de France, qui pourront en efifet lui être très-utiles : il souhaiterait en conséquence de faire le voyage de Paris ; et je suis persuadé , sire , que ce voyage serait très-avantageux pour M. Bitaubé, que son poëme y gagnerait beaucoup, ainsi que d'autres ouvrages qu'il se propose de publier, et qu'il recueillerait à Paris de nouvelles richesses littéraires dont il pourrait faire un très-bon usage dans ses travaux pour l'Académie.
J'attends , sire , avec impatience ce dialogue édifiant de la Vierge Marie , à qui votre majesté sait que j'ai toujours eu la plus grande dévotion. J'ai lu ce Taureau blanc dont votre majesté me fait l'honneur de me parler, et qui m'a fait beaucoup rire ; le grand roi qui n'est plus bœuf, les prophètes changés en pies, et qui n'en parlent que mieux, et mille autres traits de gaieté , sont inconcevables dans un homme de quatre-vingts ans, et dans l'auteur de la Henriade et ^Alzire. Il faut dire avec Térence : Homo homini quid prœstat ! ( Quil y a de distance entre un homme et un autre!) Ce proverbe, sire , est plus fait pour votre majesté que pour personne. Ceux qui , comme moi ^ sont dans la classe commune , ne peuvent même espérer de s'en tirer par les hommages qu'ils vous rendent. C'est un sentiment i[u'ils partagent avec tout le reste de leur malheureuse etchétive espèce.
Leur consolation est d'avoir des pareils , même dans Içs espèces, comme l'on dit , les plus haut huppées. Ce que j'ai eu l'honneur demander à votre majesté de la dévotion d'un certain' |)rince d'Italie à S. Antoine de Pade est très-vrai, et n'est que trop
35o CORRESPONDANCE
▼rai , malheureusement pour ce prince , et heureusement pour Tacadémie de Berlin , qui conservera M. de La Grange , et qui se passera de S. Antoine dePade.
Votre majesté a sans doute déjà appris que M. de La Grange vient de remporter pour la cinquième ou sixième fois y car j'en ai perdu le compte , le prix de notre Académie des sciences de Paris- Je ne puis trop me féliciter d'avoir procuré à l'académie de Berlin un homme d'un talent si éminent et si rare , et plus estimable encore par sa modestie et par la douceur de son caractère que par son savoir et son génie.
Je ni'aperçois toujours trop tard que j*abnse du temps pré» cieux de votre majesté , et je finis en lui renouvelant les treshumbles assurances de la vénération profonde et de l'attachement
inviolable avec lequel je suis, etc.
Paris, !•» joiUet 1774.
OiRE, la dernière fois que votre majesté me fît l'honnenr de m'écrire , elle était près de partir pour toutes ses revues. Je les crois finies actuellement , et votre majesté de retour dans sa retraite philosophique, oii je viens un moment la troubler pour lui renouveler mes profonds respects et ma vive reconnaissance.
Il s'est passé chez nous un grand événement depuis la dernière lettre que j'ai eu l'honneur d'écrire à votre majesté. Nous en at^ tendons les suites, politiques, civiles, morales, littéraires, philosophiques, et surtout économiques. On nous en promet beaucoup , et c'est de quoi nous avons le plus de besoin. L'ino— culation du roi et de la famille royale, à laquelle on était bien éloigné de s'attendre il y a un mois, prouve que la raison est écoutée, et donne tout à la fois bon espoir et bon exemple. Qu'on nous préserve de la guerre , des fanatiques et des fripons , et tout ira bien.
Je ne pense pas qu'on redemande jamais de France des jésuites à votre majesté. Je plains bien l'Allemagne catholique de n'avoir pas mieux que ces intrigans ignerans pour l'instruction de la jeunesse. Votre majesté ne me rend pas justice, si elle croit que j'ai du fiel contre eux. Personne au contraire ne s'est élevé avec plus de force contre la barbarie avec laquelle les individus de cette espèce ont été traités en France. Mais je voudrais qu'en rendant les particuliers aussi heureux qu'ils peuvent l'être sans se mêler de rien , on ne fournit jamais au corps les moyens de renaître , surtout dans les pays oii il ne peut être que dangereux , et oii il n'a jamais été autre chose. Si tous les princes étaient des Frédérics, je verrais l'Europe pavée de jésuites sans les craindre
AVEC LE ROI DE PRUSSE. 35i
ou tans m'en soucier ; mais les Frédérics passent , et les jésuites restent.
Je suis fâché que le phénomène encyclopédique dont votre majesté me fait l'honneur de me parler n'ait fail que raser lliorizon de Berlin. Je suis persuadé que votre majesté en l'observant de plus près, l'aurait trouvé digne de quelque attention. Je l'avais fort exhorté et fort invité à se laisser voir du plus grand astronome de notre siècle ; je l'avais assuré que les lunettes de cet astronome étaient très-bénévoles , quoique très-exactes. D a eu peur de l'astronome , et j'en suis fâché. Car je suis bien sûr que l'astronome n'aurait pas été mécontent de son observation , et qu'il m'aurait fait l'honneur de m'écrire : j'ai trouvé vrai tout ce que vous m'avez A\i an phénomène encyclopédique.
Le jeune Crillon n'est pas un aussi grand phénomène; mais , j'ose assurer votre majesté qu'il n'en a pas moins son prix; et je désirerais fort aussi que votre majesté eût pu le juger par ellemême. Si les Russes l'ont trouvé ennuyeux, tant pis pour eux d'être Russes. Je voudrais pouvoir faire part à votre majesté d'une lettre qu'il m'a écrite, et dans laquelle il me fait le détail de tout ce qu'il a admiré dans vos Etats. Je ne répondrais pourtant pas que les Russes fussent contens de cette lettre ; car assurément il ne pense et ne parle pas d'eux comme de votre majesté.
Quant à M. de Guibert , votre majftsté n'entendra pas cette année sa tragédie ; il me paraît , par le ton sur lequel elle me fait l'honneur de mi'en parler, qu'elle attend avec patience l'ouvrage et l'auteur. Elle ne m'a pas paru mécontente du dernier , du moins quant à sa personne, et je crois , sire , que votre majesté penserait de même de la pièce. Je vois avec une sorte .de douleur que votre majesté est depuis quelque temps peu favorable à la nation française ; je conviens qu'elle le mérite à beaucoup d'égards , et personne ne voit mieux que moi les atrocités et les absurdités de toute espèce qui déshonorent ma chère patrie. Mais Dieu avait dit qu'il pardonnerait à Sodome s'il s'y trouvait seulement dix justes ; et il me semble que la pauvre France n'en est pas encore à ce point d'indigence et de disette. Si le P. Bouhours a dit une sottise , il faut la pardonner à ceux qui ne font ]>as plus de cas que votre majesté des jugemens et des écrits du P. Bouhours.
M. de Yilloison me charge de mettre aux pieds de votre majesté son profond respect et sa vive reconnaissance. Il attend ainsi que moi , avec impatience , la nouvelle de l'I^onneur que votre majesté veut bien lui faire , en l'admettant dans son académie.
35?. CORRESPONDAÏSCE
Je suis avec tous les sentimens de respect, de reconnaissance et d'admiration qui ne finiront qu'avec ma vie , etc.
Paris, la septembre 1774*
C^iRE, je crois en ce moment votre majesté plus occupée que jamais, et je crains bi'in de l'importuner par cette lettre. La paix qui vient de se conclure entre la Russie victorieuse et la très-sublime et très -méprisable Porte, doit donner à votre majesté plus d'une affaire importante. Quelque pacifique que soit la philosophie, je ne sais encore si elle doit se réjouir de cette paix , jusqu'à ce qu'elle soit bien assurée que la tranquillité de l'Europe n'en souffrira pas; car, s'il fallait absolument avoir la guerre, elle aimerait encore mieux la voir entre les Turcs et les Russes, <iu'entre des nations plus dignes de jouir et de profiter des avantages de la paix.
On assure que notre jeune monarque, en cela semblable à son aïeul , n'aime pas plus la guerre que lui; et toute la France bénit dans son roi cette disposition si nécessaire aux peuples , «iisposition dont votre majesté donne l'exemple, quoi qu'en disent ceux qui ne la connaissent pas , et qui ne veulent pas sentir ([uc plus on hait la guerre , plus on se tient prêt à la faire avec supériorité. C'est ce qui manquait au roi que nous avons perdu, (il sur lequel votre majesté pense avec tant de vérité et de justice. La fermeté lui manqua; ce défaut a causé les malheurs de son règne; avec cette vertu il eût été un excellent prince. Son successeur , qui ne règne que depuis quatre mois montre une volonté bien décidée de faire le bien , et de ne vouloir que d'honnêtes gens pour ministres. Il y paraît par tous les choix qu'il a faits jusqu'à présent. Il vient surtout de prendre pour contrôleurgénéral un des hommes les plus éclairés et les plus vertueux de ce royaume ; et si le bien ne se fait pas , il faut en conclure que le bien est impossible. Les ministres qu'il a renvoyés étaient l'horreur de la nation , et leur expulsion a causé une joie universelle. D'autres grands fripons, quoique subalternes, mais <{ans des places importantes, ont aussi été chassés ; et comme il (în reste encore quelques uns , le public espère que le roi fera rnfin maison nette. Je ne suis ni enthousiaste ni flatteur, mais je fais avec toute la France des vœux pour ce prince, qui s'annonce d'une manière si désirable.
Je ne parle plus des jésuites; j'espère que la conduite de votre majesté à hîur égard leur apprendra la tolérance qu'ils ont si
peu praliquée. Mais tout éloigné que je suis de leur vouloir aucun mal , au moins comme citoyens et comme Jioinmes , je serais très-affligé de les voir comme jésuites dans des Etats oii ils pourraient faire à leur aise tout le mal qu'ils ne pourront ou n'oseront faire dans les Etats de votre majesté.
Quoi qu'on ait pu écrire de Russie, de Danemarck même, et de Laponie ou d'Islande , sur M. de Grillon , je prends la liberté, sire , de persister dans ce que je pense de lui , et je suis seulement fâché que le grand Frédéric ne l'ait pas assez vu pour lui rendre la justice que des juges assez peu redoutables lui ont refusée.
Quant à M. de Guibert , comme votre majesté le connaît , et que les Russes et les Islandais n'en ont point écrit de mal , je suis encore plus tranquille sur le jugement que j'en ai porté , après celui que votre majesté en a porté elle-même. Il désirait beaucoup d'aller encore s'instruire et s'éclairer auprès de votre majesté; mais M. le duc d'Aiguillon , par les meilleures ou les plus mauvaises raisons du monde , n'a pas jugé à propos de le lui permettre.
Pour les Welches , je n'en dirai rien, et je conviens que tout ce que votre majesté en dit n'est que trop vrai. Cependant je crois que nos sottises et notre frivolité tiennent encore plus à notre gouvernement qu'à notre caractère ; et ce qui étonnera peut-être votre majesté, c'est que pendant plus de six semaines <[ue les spectacles ont cessé à Paris, depuis le commencement de mai jusqu'au i5 de juin , personne ne les a regrettés , n'y a pensé même , parce qu'on était occupé des grandes espérances que donnait le nouveau règne , et que Je roi commence à réaliser. Tant il est vrai , ce me semble , qu'il ne faut peut-être aux Welches , pour les rendre moins frivoles et plus raisonnables , que de grands intérêts dont ils puissent s'occuper avec plus de sérieux qu'ils n'en sont ordinairement capables.
Je finis , sire , en me reprochant les momens que je fais perdre à votre majesté , en lui souhaitant la santé , la paix et le bonheur , car elle n'a plus de gloire à désirer ; elle en a de toutes les sortes , et de quoi faire la renommée de plusieurs monarques.
M. de Gatt rendra compte- à votre majesté de ce que j'ai fait à l'c'gard du sculpteur qui désire d'entrer à son service. Je ne veux point ennuyer votre majesté de ce détail.
Je suis avec le plus profond respect , etc.
Paris, St octobre I774<
OiHE y M. Grîmm qni n'est de retoar ici qiM depuis trë»-peu de jours , m'a remis de la part de votre majesté un paquet contenant certain dialogue entre deux dames qui chacune de leur côte et k leur manière ont fait une fortune bien grande et bien inespérée , toutes deux d'ailleurs aussi pucelles l'une que l'autre , et même que la pucelle d'Orléans. Ce dialogue m'a beaucoup diverti , et me ferait désirer beaucoup de voir un autre dialogue en vers dont votre majesté me fait l'honneur de me parler dans la lettre que je viens de recevoir de sa part. Je ne doute pas que le grand seigneur qu'on y fait parler , et la grande reine (car elle a^ait l'honneur de l'être ) , qui a l'honneur encore plus grand de se trouver dans certaine brillante généalogie , quoiqu'un peu suspecte ; je ne doute point, dis-je , que ces deux illustres interlocuteurs ne conservent parfaitement leur personnage.
J'aimerais bien mieux lire ce dialogue que d'être occupé oomiRe je le suis en ce moment, des dissensions prêtes à embraser le sud de l'Europe dont votre majesté me fait l'honneur de me parler. J'ignore dans ma retraite les querelles des rois; je voudrais qu'ils fussent tous aussi pacifiques que votre majesté , et en même temps aussi prêts à faire la guerre ; c'est le plus sûr moyen de l'éviter. Dieu nous préserve de ce fléau ! puisse-t-il au moins donner le temps à M. Turgot , notre nouveau contrôleur-général , de réparer le mal que nous souffrons depuis si long-tenvps ! On a eu raison d'en faire l'éloge à votre majesté ; c'est assurément un des hommes les plus instruits , les plus laborieux et les plus justes du royaume , d'une vertu à toute épreuve, et d'une probité incorruptible , dont il a déjà donné plus d'une marque depuis deux mois qu'il administre nos finances. Comme le roi parait aimer la justice, la vérité , les honnêtes gens , et qu'il déteste les flatteurs, les fripons et les hypocrites, j'espère qu'il prendra de jour en jour plus de confiance en cet homme éclairé et vertueux , et toute la France le souhaite pour le bonheur des peuples et pour la gloire du roi.
On dit que ce prince va nous rendre l'ancien parlement que son prédécesseur avait cassé. Celui qu'on y avait substitué était trop mal composé pour pouvoir subsister avec la confiance et la considération publique , nécessaires à des magistrats. Mais l'ancien avait aussi des reproches très-graves à se faire. Il faut espérer que la disgrâce où il a été pendant quatre ans, le rendta raisonnable et sage. Les fanatiques gémissent beaucoup de son rétablissement. C'est une raison pour qu'il ne soit plus à l'avenir ^superstitieux et fanatique, comme il ne l'a que trop été.
Jeuriens de mander à M. de Voltaire que votre majesté a ea la bonté de m'envoyer le certificat favorable à M. d'Etallonde, qu'il me paraissait attendre avec impatience. Il est digne de votre majesté de rendre justice à la conduite de ce jeune homme si cruellement persécuté, et je ne désespère pas qu'un tel certi*ficat ne lui procure enfin des jours plus heureux.
Toutes les lettres de Rome et d'Italie assurent que la mort du pape est un chef-d'œuvre de Tapothicairerie jésuitique. Votre majesté ne pourrait-elle pas fonder pour ces honnêtes gens y dans leur collège de Breslau, une chaire de pharmacie dans laquelle ils paraissent être si versés ? L'élection du successeur de Clément XIV sera un grand événement p<vir eux ; mais je ne doute pas que les princes catholiques , qui connaissent si bien le savoir^ faire de la société , ne se réunissent pour engager le pape futur à laisser ce trésor aux princes qui ne vont point à la meisse , et qui n'auront point à craindre en communiant le sort du pauvre empereur , si bien régalé par le frère Sébastim de Mont^ Pulciano.
Je suis très-affligé de l'état du pauvre Catt; c'est un fidèle serviteur de votre majesté, et bien digne de l'intérêt qu'elle prend à son malheur. Je lui écris en détail au sujet du sculpteur, ne voulant pas importuner votre majesté de ce détail. Ce sculpteur , sire , a pris le parti d'aller lui-même incessamment à Berlin à ses propres frais et risques , pour avoir l'honneur de se présenter à votre majesté , pour s'assurer si ses services lui conviennent, et pour avoir l'honneur de lui proposer lui-même ce qu'il désire d'obtenir d'elle en s'attachant à son service. Il sera parti dans le temps oii votre majesté recevra cette lettre , et il ne tardera pas à la suivre.
Je suis avec le plus profond respect, etc.
Paris , i5 décembre 1774» anniversaire de la bataille de Kcsselsdorf.
O I R E, il faut, et je n'ai pas de peine à le croire, que tous les commis de toutes les postes d'Allemagne , sans compter ceux des postes de France, aient été curieux de lire les vers que votre majesté me fait rhonnenr de m'envoyer j car le paquet qui contenait ces vers et la lettre du 1 5 novembre qui y était jointe ne me sont parvenus qu'à plus de trois semaines de date. Ce retard, joint à un rhumatisme qui m'a privé pendant quelques jours de l'usage du brasdroit, m'a empêché de faire plus tôt à votre majesté mes trè^humbles et très-sincères remercîmens sur la charmante pièce dont elle a bien voulu me procurer la lecture. C'est en même temps un ou-
35r> CORRESPONDANCE
vrage plein de poésie et d'imagination , et une satire tres-pi<|Dante .et très-philosophique de tous les désordres dont nous autres malheureux Welches avons été les témoins et les victimes ; satire qui a d'ailleurs un mérite très-rare dans des ouvrages de cette espèce , celui de n'exagérer rien , et de ne point passer les l>omes de la justice et de la vérité. Je l'ai lue et relue , sire , avec le plus grand plaisir ; je la relirai encore; c'est à votre majesté qu'il appartient de donner à ses pareils de si utiles leçons. Je suis ravi de la bonne opinion que votre majesté paraît avoir de notre jeune roi; il la justifie tous les jours par de nouveaux actes de justice et de bienfaisance. Je ne l'approcherai vraisemblablement jamais, et sûrement je n'.aurai jamais rien à lui demander , mais je fais dès vœux pour sa conservation , et je ne puis m'empêcher de remarquer combien il est heureux pour l'humanité, qne de toute la maison de Bourbon , les deux princes les plus dignes' du trône soient précisément les deux qui l'occupent aujourd'hui , le •toi de France et le roi d'Espagne. Comme notre roi a le cœur droit et vertueux , on ne craint pour lui ni la séduction des flatteurs , ni celle des fripons ; on ne craint que celle des hypocrites qui pourraient prendre le masque de la vertu ; mais heureusement ces hypocrites ont si nialadroitement montré ce qu'ils sont par la conduite scandaleuse qu'ils ont eue dans la maladie du feu roi, qu'on est persuadé que le jeune prince les a bien connus , et ne tombera pas dans leurs filets. Rien n'égale l'indignation de toute la France contre les instituteurs qui ont élevé ce monarque avec une négligence dont il se plaint lui-même. On espère au moins qu'il ne leur donnera pas sa confiance.
Nous attendons un pape, et nous espérons qu'il ne laissera de jésuites que dans lesÉtats de votre majesté, puisqu'elle veut bien les y souffrir. Je ne suis point étonné que votre majesté ne croie pas à rempoisonnement du pauvre pontife, elle ne pourrait garder un moment de si habiles apothicaires ; mais toutes les nou^ velles d'Italie sont si positives et si bien circonstanciées à ce sujet, qu'il n'est pas possible d'en douter. Votre majesté me fait rhoniieur de me demander si je crois celle petite fille inspirée. Je me flatte ([u'eilc me connaît assez pour ne pas me soupçonner <rajouter foi à de pareilles inspirations ; mais ce que je crois plu» volontiers, c'est que les fripons qui lui ont fait prédire la mort du pape, avaient d'avance pris leurs mesures ou étaient bien résolus do les prendre, pour que la prédiction fût vraie. Ainsi , n'en déplaise à votre majesté , je dirai toujours comme Caton , (|u'il £mii (Ici flaire Car ihage ; msLÏs j'ajouterai qu'à l'exception des empoisonneurs, s'ils sont convaincus, il serait barbare de rendre malheureux et de réduire à la misère et au désespoir les
individus qui habitaient Carthage , et qu'il faut tâcher de transformer en bons et honnêtes citoyens ceux qui auraient été des jésuites ambitieux et intrigans.
J'espère que le sculpteur sera arrivé quand votre majesté recevra la lettre que j'ai l'honneur de lui écrire. J'ai tout lieu de croire que votre majesté sera aussi contente de sa personne , qu'elle me paraît l'être de ses talens et de ses ouvrages ; c'est un bon Flamand droit et honnête, qui n'aura rien de plus à cœur que de se montrer digne des bontés de votre majesté. Il a du remettre à votre majesté une lettre dans laquelle je lui demande instamment une grâce , que je la prie de ne pas me refuser. C'est de vouloir bien me donner son portrait , fait à sa belle manufacture de porcelaine et pareil au portr^ en petit , très-beau et très-ressemblant, que j'ai vu entre les mains de M. Grimm. Ce portrait, sire , sera pour moi l'étrenne la plus précieuse que j'aie reçue de raa vie , et le présent le plus cher dont votre majesté puisse me gratifier et m'honorer.
Je travaillerai , sire , avec tout le zèle possible, à faire rendre justice à l'oflicier auquel votre majesté s'intéresse. J'ai déjà fait à ce sujet , conjointement avec quelques amis honnêtes et aussi zélés que moi , mais plus considérables et plus accrédités, des démarches qui, à ce que j'espère, ne seront pas infructueuses; mais il faut du temps et de la prudence pour mener à bien cette affaire. Quand il en sera temps , je saurai faire valoir, si je le crois nécessaire , l'intérêt que votre majesté veut bien y prendre , et j'espère que son nom mettra quelque poids dans la balance.
Recevez, sire, avec votre bonté ordinaire, les vœux que je fais pour vous au commencement de l'année qui va être, si je ne me trompe , la trente-sixième de votre glorieux règne , et qui ne fera qu'accroître les sentimens d'admiration, de reconnaissance et de profond respect avec lesquels je suis, etc.
Paris, 7 février 1775.
O I R E , je me prosterne aux pieds de votre majesté , .et je n'ai point d'expressions pour lui témoigner ma vive et tendre reconnaissance. M. ïassart vient de me remettre les superbes porcelaines que votre majesté m'a fait l'honneur de m'envoyer; j'étais déjà trop content et trop honoré de l'écritoire qu'elle voulut bien me donner il y a quinze ans, le même jour où elle se couvrait de gloire dans les plaines de Lignitz; mais votre majesté veut sans doute, et en cela elle n'aura point de violence à me faire , que je pense à elle nOn-seulement en écrivant, mais en faisant tous les ma-
tins mon déjeuner frugal , que j'accompagnerai d'actions de grâces pour elle , après avoir écrit sur la belle boîte qui renferme ces porcelaines les deux mots si chers k mon cœur : Dédit Fre^ dericus. Mais si je ne puis , sire , vous exprimer ma sensibilité pour un si beau présent , que pourrais-je vous dire pour peindre toute ma reconnaissance du beau portrait que vous avez eu la bonté d'y joindre ? Je le porterai sur moi sans cesse, et la nuit je le mettrai au chevet de mon lit à l'endroit oii les dévots placent leur crucifix et leur bénitier. Je conserve précieusement le por^ trait que votre majesté voulut bien me donner il y a près de douze ans, et qui la représente à la tête de ses armées; celui que je viens de recevoir, sire , vous représente dans votre cabinet, comme le philoM>phe le plus aimable , et de la physionomie Il plus auguste et la plus noble; j'admirerai toujours le premier, et j'adorerai toujours le second. Tous mes amis, à qui j'ai dit combien ce nouveau portxait est ressemblant, lui ont déjà rendu le plus tendre hommage , et veulent en faire faire des copies , pour partager mon plaisir et mon bonheur.
M. de Voltaire vient de m'envoyer une tragédie de dom Phdre, où il y a encore des tirades et même des scènes entières dignes de lui. Il a mis à la suite un Eloge de la raison qui est, à mon avis, une des choses les plus charmantes qu'il ait faites. J'inui— gine qu'il l'aura envoyé à votre majesté. A quatre-vingts ans , quel homme! mais ce qui l'occupe surtout, c'est l'atroce et ridicule afifaire du jeune homme auquel votre majesté s'intéresse , et qui m'en paraît bien digne par tout ce que M. de Voltaire m'écrit de son caractère et de son application. Un très-grand nombre d'honnêtes gens sont actuellement occupés de cette affaire abominable, qui rend nos Welches des juges aussi odieux que méprisables; votre majesté doit bien compter sur mon zèle, et sur tout ce qui dépendra de moi pour laver l'afiront dont nous sommes couverts par cet infâme jugement.
Notre jeune roi continue à se faire aimer, à vouloir le bien , enfin à nous donner les plus heureuses espérances. On ne cite de lui que des actions honnêtes, et des mots pleins de sens et de raison. U a pris pour ministres des hommes très-vertueux, et surtout un contrôleur général qui rétablira nos finances , si la cupidité, l'envie, la calomnie veulent bien le laisser faire.
Je suis très-affligé de l'état du pauvre M. Catt, dont les services doivent d'autant plus manquer à votre majesté , que je connais la tendre vénération qu'il a pour elle.
M. Tassart est enchanté d'entrer au service de votre majesté ; il voudrait déjà être à Berlin ; il y serait arrivé sans quelques affaires indispensables qu'il lui faut terminer en Francef et il est
AVEC LE ROI DE PRUSSE. SSk)
bien décidé à se rendre aux pieds de votre majesté , selon la pro* messe qu'il lui en a faite, à la fin de juillet au plus tard. Je crois pouvoir assurer à votre majesté qu'elle sera trës-contente de sa capacité , de son travail et de son caractère , et qu'elle le trouvera plus sage et plus honnête que la plupart des artistes français dont elle a eu lieu d'être si peu contente. Pour rendre son bonheur parfait, il aurait une grâce à demander à votre majesté, ce serait de vouloir bien lui accorder, outre l'atelier qu'elle lui a donné , un logement oii elle voudra , pour lui et pour sa famille. Je lui ai fait espérer que votre majesté ne lui refuserait pas cette grâce , ne doutant point qu'elle n'ait dans sa capitale quelque appartement dont elle puisse disposer. Cette faveur mettrait le comble aux bienfaits de votre majesté et à la reconnaissance de M. Tassart. J'y joindrais , sire , toute la mienne , par l'intérêt que je prends à lui , et par la certitude où je suis que votre majesté ne se repentira pas d'avoir rendu la situation de cet artiste douce et heureuse.
Je suis avec la plus tendre reconnaissance , et le plus profond respect, etc.
Paris , a» avril 1775.
OiRE, je n'ai reçu qu'aujourd'hui 1 2 avril la lettre que votre majesté m'a fait l'honneur de m'écrire en date du 18 mars,Hbt par laquelle elle veut bien m'annoncer elle-même un buste de porcelaine qu'elle a encore la bonté de m'envojer , après m'avoîr comblé des plus beaux présens de cette porcelaine, et surtout après m'avoir envoyé son portrait , qui ne me laisse rien à désirer , et que j'ai fait monter plus superbement qu'il n'appartient à un philosophe , afin de pouvoir le porter toujours avec moi sans crainte de l'endommager. Votre majesté me fait l'honneur de me dire que le buste qu'elle veut bien me donner est celui d'un des hommes les plus célèbres de r Europe. Je désirerais bien vivement, sire, que ce fût encore le buste de votre majesté ; mais elle ne parlerait pas ainsi d'elle-même , toute l'Europe l'en dispense , et la louange serait d'ailleurs bien modeste pour le plus grand et lé plus illustre prince de nos jours, pour celui que le peu d'hommes célèbres qui existent aujourd'hui regardent comme leur chef et leur modèle. Si ce buste est celui de Voltaire , comme je l'imagine , j'écrirai au bas : Portrait d'un grOHd homme, donné par un plus grand. Enfin , sire, j'attends avec la plus vive impatience cette nouvelle preuve des bontés dont votre majesté m'honore, et je ne manquerai pas, dès que je Paurai reçue, de lui en témoigner de nouv^o ifiâ vive et t*è$p(fétueu$e
36o CORRESPOiSDANCE
reconnaissance, dont je n'ai point voulu retarder les expressions. Je supplie votre majesté de vouloir bien les recevoii avec cette bonté qu'elle m'a fait éprouver tant de fois , et surtou de croire ces expressions fort au-dessous des sentimens de inoi cœur.
M. le comte de Czemicbef , dont votre majesté m'a fait riionueur de me parler dans sa dernière lettre , et avec qui je me sui; souvent entretenu de la gloire , des talens «uprémes , et des vertus de votre majesté , et surtout de mon admiration et de mor dévouement pour elle, aura sans doute rendu justice à ces sentimens , lorsqu'il a bien voulu parler de moi à votre majesté, poui laquelle il m'a paru pénétré de la vénération qu'elle inspire l toute l'Europe.
Je ne crois pas que nous voyions Voltaire à Paris; je doute que sa santé le lui permette , et encore plus que la cour soit fori empressée de le voir. Il nous trouverait tels qu'il nous a laissé: il y a vingt-cinq ans , faisant et disant beaucoup de sottises. Unf des plus sérieuses, parce que les suites en ont été exécrables , est l'affaire du malheureux Etallonde , dont beaucoup de gens honnêtes continuent à s'occuper ; mais nous avons aifaire à une compagnie qui est encore bien absurde et bien barbare. Il faut que la justice et la raison combattent ici contre la superstition, l'atrocité et l'orgueil réunis, et le combat n'est pas égal.
JLe sieur Tassart , que je vois de temps en temps, ne. cesse de me témoigner combien il est ravi d'entrer au service d'un grand homme, et de l'appréciateur le plus éclairé des talens. Il est .si empressé de se rendre à son devoir, qu'il avancera beaucoup son départ ; il compte se mettre en route dans un mois, et arriver dans les premiers jours de juin , c'est-à-dire environ six semaines plus tôt qu'il ne comptait pouvoir faire. Je prends la liberté de le recommander à votre majesté pour le logement qu'il désire, et qui, en mettant le comble à son bonheur, augmenterait encore , s'il est possible , son ardeur et son zèle pour le service de votre majesté.
Je ne prends guère d'intérêt , sire , à tous nos brillans Français , qui ne voyagent guère que pour rendre notre nation ridicule. Elle Test déjà assez sans sortir de chez elle, et sans aller porter ailleurs sa sottise et sa frivolité.
Je suis bien plus touché de l'intérêt que votre majesté m'a marqué pour l'état de M. Catt. Il me parait pénétré de reconnaissance de vos bontés ; il m'en parle sans cesse dans toutes ses lettres , et j'ose dire qu'il les mérite par sa fidélité inviolable et son dévouement sans bornes pour votre majesté. Ce sont, sire , les sentimens que doivent prendre pour votre majesté tous les
AVEC LE ROipE PRUSSE. ^~' S6i
hommes vertueux qui rapprochent. Ceux qui ne le sont pas peuvent penser autrement ; mais leurs plaintes font l'éloge de votre majesté. J'ose pourtant réclamer ses bontés pour un malheureux qui assure qu'on l'a calomnié auprès de vous ; c'est le sieur E***, qui supplie votre majesté de vouloir bftn écouter les'^preuves qu'il désire lui donner de son innocence. Je l'ai vu de temps en temps pendant son séjour à Paris; il m'a paru avoir une conduite sage et honnête , et je n'ai rien appris qui puisse me donner de lui des idées peu favorables. Il ne demande à votre majesté que la permission de se justifier auprès d'elle. Mille pardons, sire, de la liberté que je prends de lui présenter la requête de ce malheureux , dont je n'aurais pas osé lui parler, si je le croyais coupable. Je suis, etc.
Paris , 27 mai 1775.
OiHK , je viens de recevoir le nouveau présent dont votre majesté a bien voulu m'honorer , et je ne perds pas un moment pour lui en témoigner ma vive reconnaissance; ce buste de M. de Voltaire, sire, m'est encore plus cher par la main auguste et chérie de qui je le tiens , que par l'ancien et illustre ami dont il me retrace si bien l'image. La ressemblance est parfaite, et la finesse de l'exécution ne laisse rien à désirer. L'inscription 2/72mortalis est digne par sa vérité , sa simplicité et sa noblesse , du grand homme à qui elle est consacrée, et du plus grand homme qui l'a imaginé ; il ne manque , sire , à cette inscription que deux mots que je prendrai la liberté d'y ajouter, avec la permission de votre majesté ; c'est que cet homme immortel m'a été donné par un autre homme immortel, ab immortali datus. Puisse cet homme immortel joindre à tous ses titres de gloire, si bien mérités , celui de pacificateur du Nord et de l'Europe ! puisse-t-il , par son ascendant et par son influence si puissante , éloigner la guerre dont on dit que les taureaux menacent nous autres grenouilles ! Les pauvres Welches en particulier, sire, tout Welches qu'ils sont , n'ont pas besoin de nouveaux malheurs ; votre majesté aura sans doute appris les troubles qu'il y a eu en différens endroits du royaume, au sujet de la cherté du pain; troubles dont cette cherté n'a été que le prétexte , car le pain a été beaucoup plus cher sous le ministère précédent, sans que personne se soit plaint ; mais les fripons qui faisaient sous ce ministère le commerce du blé au préjudice du peuple, ne peuvent souflrir un ministre qui ne les laisse pas friponner , et ils ont prodigué l'or , les manœuvres perfides , et les infamies de toute espèce , pour culbuter, s'ils le pouvaient, le plus honnête homme et le 5. 24
36a -CORRESPONDANCE
plus vertueux qui ait jamais été à la tête des finances. Heureux sèment notre jeune roi qui aime la vertu , et à qui les fripons n'en imposent pas, a connu le principe de tous ces troubles, et il y a mis ordre avec une fermeté , un courage et un calm.e dont tous les bons citoyens «e doivent parler qu'avec reconnaissance et avec attendrissement. Mais ce qui a dà lui paraître étrange ^ et ce qui ne le paraîtra pas à votre majesté , plus exercée à la connaissance des hommes et surtout des prêtres, c'est que pa» un de ces évêques qu'on voit partout à Versailles , et dont les diocèses ont souffert de ces troubles , n'ait élevé la voix pour lesfaire cesser. L'archevêque de Paris a donné l'exemple de ce silence édifiant, lui à qui les mandemens: ne coûtent rien pour des choses bien moins nécessaires. Enfin votre majesté croira-telle que le roi a été obligé de faire lui-même la besogne de cesmessieurs, et d'adresser aux curés une instruction qui leur ap» prend ce qu'ils ont à faire , et ce que les évêques auraient dû leur dire ? Il est vrai que cette instruction est un chef*d'œuvjre de sagesse et de bonté, et qu'assurément ni l'archevêque de Paris , ni le grand , ni le premier aumônier , ni tous les aumôniers de la cour, n'étaient capables de.Ia faire. Tous ces grands zélateurs de la religion , qui déclament tant à la cour contre lesphilosophes , parce que les philosophes les connaissent et les jugent, s'étaient déjà bien impudemment et bien maladroitement démasqués dans la maladie du feu roi , qu'ils voulaient laisser miourir sans sacremens. Cette nouvelle aventure achève de les faire connaître , et c'est un bien pour la raison et la vertu qu4Is persécutent.
Voilà , sire , un long verbiage qui n'intéresse peut-être guère votre majesté; j'aime mieux lui parler du sieur Tassart, qui , empressé de se rendre à son devoir, a hâté le moment de son départ de près d'un mois , pour se rendre auprès de votre majesté, au service de laquelle il me paraît enchanté de consacrer ses travaux et ses jours. Je suis bien sûr que votre majesté sera contente des services , de l'honnêteté et de la sagesse de ce boi^ Flamand, plus qu'elle ne l'a été de nos turbulens artistes welches. Le sieur Tassart, sire, se recommande aux bontés de votre majesté pour le logement dont elle a bien voulu lui donner l'espérance dans une des lettres qu'elle m'a fait l'honneur dem'écrire. Ce logement, sire , mettrait le comble à son bonheur, et à la reconnaissance dont il me paraît pénétré pour les bontés de votre majesté.
Après avoir parlé si long-temps à votre majesté de nos sottises atroces, je ne lui parlerai point de nos sottises ridicules y de nos mauvais vers, de nos mauvais livres, et de la hauteur de nos-
coiffes. J'aime mieux lui parler de la hausse de nos fonds publics , qui est incroyable depuis que le nouveau contrôleur-général est en place, et que les troubles prësens n'ont pas même altérée, parce que toute la nation est pleine de confiance dans la probité du ministre , et dans les vertus du roi.
Je suis avec tous les sentimens de respect, de reconnaissance et d'admiration qui ne finiront qu'avec ma vie , etc.
Paris, i5 jaillet 1775.
»3iRE, on m'avait alarmé beaucoup il y a peu de temps sur la santé de votre majesté; j'avais couru sur-le-champ chez M. le baron de Goltz, qui m'avait rassuré par les nouvelles toutes récentes qu'il avait reçues ; la dernière lettre que votre majesté a eu la bonté de m' écrire a dissipé tout-à-fait mes inquiétudes, et m'a prouvé que non-seulement votre majesté jouissait d'une santé parfaite, mais de cette gaieté qui pour l'ordinaire en est la suite et la preuve. Jouissez-en long-temps, sire, et pour votre gloire, et pour le bien de la philosophie, à laquelle vous êtes si nécessaire.
Vous avez bien raison , sire , dans les éloges que vous donnez à la conduite de notre jeune monarque; il ne veut que le bien , et ne néglige rien pour y parvenir ; il fait les meilleurs choix , et il vient encore de nommer pour successeur au duc de La Vrilliëre, qui part enfin à la satisfaction générale , l'homme le plus respecté peut-être de notre nation, et avec le plus de justice, M. de Malesherbes qui concourra avec M. Turgot à mettre partout la règle , l'ordre et l'économie , bannis depuis si long-temps. Grande est l'alarme au camp des fripons ; ils n'auront pas beau jeu avec ces deux hommes; mais toute la nation est enchantée, et fait des vœux pour la conservation et la prospérité du roi. Je parle de ces deux vertueux ministres avec d'autant moins d'intérêt , qu'assurément je ne veux et n'attends rien d'eux. Le contrôleur-général , h qui j'ai offert mes services , à condition qu'ils seraient gratuits, me disait il y a quelques jours qu'il voudrait bien faire quelque chose pour moi : Gardez-vous-en bien, lui répond is-je ; outre que je n'ai besoin de rien, je veux que mon attachement pour vous soit à l'abri de tout soupçon. Enfin , sire , toute la nation dit chorus : Un Jour plus pur nous luit; et elle espère que ses vœux seront exaucés. Les prêtres seuls^font toujours bande à part, et murmurent tout bas, sans oser trop s'en vanter ; mais le roi connaît les prêtres pour ce qu'ils sont , ne fût-ce que par l'éducation qu'ils lui ont donnée. Il vient de
recompenser du cordon bleu le seul honnête homme q^j ait éii parmi ses instituteurs ; il fera sans doute justice des autres f en n'écoutant point leurs conseils , s'ils s'avisaient de lui en donner.
On dit qu'on a envoyé à votre majesté le détail des cérémonies du sacre; elle aura été indignée sans doute de l'affectation et je pourrais dire de l'impudence avec laquelle les prêtres ne font faire au roi de sermens que pour eux. On assure qu'ils ont mieux fait encore dans cette occasion , et qu'ils ont supprimé l'endroit de la cérémonie où deux des évêques assistans demandent au peuple s'il reconnaît Louis XVI pour roi* Ces bons citoyens briseraient , s'il leur était possible , les liens les plus chera qui unissent le monarque aux sujets , l'obéissance commandée par l'amour. Je sais bien mauvais gré à l'auteur du Système de la nature du prétendu pacte qu'il (imagine que les rois ont îàxt avec les prêtres pour opprimer les peuples ; si cet écrivain dangereux eût seulement ouvert V Histoire ecclésiastique^ il y aurait vu que de tout temps et en toute occasion les prêtres ont été les plus grands ennemis des rois. Puissent tous les souverains , sire , penser comme vous sur cette engeance , qui ne connaît , comme vous le dites si bien , que deux dieux , l'intérêt et l'orgueil I
Je suis bien sûr que la Pomérélie se sentira du gouvernement de votre majesté, que les lumières et la justice y régneront, et que vous rendrez ces Esquimaux plus heureux et plus éclairés.
Je prends toujours la liberté de recommander le sieur Tassart aux bontés de votre majesté , et j'espère qu'il en sera digne par son travail et par sa conduite.
C'est un spectacle bien doux pour moi , que de voir votre majesté , au milieu de tant d'occupations , trouver encore du temps à donner aux lettres ; elles en recueilleront le fruit et par vos ouvrages et par votre protection ; et on pourrait frapper une médaille oii Frédéric serait d'un coté , et Minerve de l'autre , avec ces mots : Ditat et défendit; il V enrichit et la défend. Pour moi, sire , je ne puis plus guère être autre chose que le témoin des succès de la philosophie ; ma santé me permet à peine un léger travail ; elle commence cependant à prendre un peu plus de consistance, et je voudrais bien qu'elle en pût pirendre assez pour me permettre d'aller encore présenter à votre majesté le juste hommage de mon profond respect , de mon admiration , et de la vive reconnaissance que je dois à ses bontés. C'est avec oe& sentimens que je serai toute ma vie , etc.
i5 août 1775.
di RE y M. de Voltaire vient de m'écrire, pénétré de reconnais* sance des bontés de votre majesté pour M. d'Etallonde Moriva! y et de la grâce que vous venez d'accorder à ce jeune homme , si cruellement et si bêtement persécuté par les fanatiques du pays des Welches. La protection, sire, que vous accordez à M. d'Etallonde est digne du génie et de Tâme de votre majesté , et sera la honte étemelle des barbares absurdes qui n'ont pas rougi de le condamner à perdre la tête , pour n'avoir pas salué une procession de capucins. M. de Voltaire, et tous ceux qui ont vu ce jeune homme à Femey, assurent qu'il est bien digne des bontés de votre majesté par la noblesse de ses seutimens, par la douceur de son caractère et de ses mœurs , et par son application à s'instruire. J'espëre que M. d'Etallonde, par l'usage qu'il fera de ses connaissances et de ses talens au service de votre majesté, répondra aux bontés et à la protection dont elle l'honore. Je prends la liberté de lui en demander la continuation pour ce jeune homme, innocente victime de la plus atroce et de la plus absurde superstition. C'est à César à réparer les sottises des druides et de leurs agens , et c'est à lui à donner tout à la fois à son siëcle des leçons de guerre , de paix , de philosophie, d'humanité et de justice. Recevez donc , sire, par ma faible voix , les très-humbles remercîmens de tous les hommes honnêtes et éclairés pour ce que vous voulez bien faire en faveur de ce jeune homme , et pour l'opprobre dont vous couvrez en ce moment la superstition et le fanatisme.
Je suis avec le plus profond respect , la plus vive admiration et la plus sincère reconnaissance , etc,
Ferney, t5 septembre 1775.
OiRE , j'ai eu l'honneur d'écrire il jr a quelque temps à votre majesté une lettre particulière en faveur de M. d'Etallonde Morival , pour remercier votre majesté, au nom de l'humanité et de la justice, de ce qu'elle veut bien faire pour ce jeune homme y qui en est vraiment digne par son honnêteté , sa douceur, sou application, et son zèle pour votre service. Tou« ceux qui ont vu cet officier n'ont qu'une voix sur son éloge , et regardent comme une des plus belles actions de votre majesté la protection qu'elle veut bien accorder en cette occasion à l'innocence et à la raison , persécutée par l'absurde et atroce fanatisme. Ce sera un nouveau
trait à ajouter à votre histoire, qui en a déjà de si glorieux et de si grands.
Je suis pénétré de reconnaissance de la bonté avec laquelle vous avez bien voulu , sire , accueillir milord Dalrymple, dont le' nom est presque aussi difficile à écrire qu'à prononcer, mais qui ne m'a point trompé dans l'idée qu'il vous a laissée de lui. Il joint à l'amabilité à laquelle nos Français prétendent à tort ou à droit , une maturité de raison à laquelle malheureusement ils ne prétendent pas. Je lui envie bien sincèrement le bonheur qu'il a eu d'approcher de votre majesté , et je désirerais bien de jouir de ce bonheur au moins encore ,une fois , avant de rendre mon corps aux élémens qui ne tarderont pas à me le redemander. Mais je suis si peu sûr de ma santé, et une maladie en voyage me rendrait si malheureux , que je n'ose pas même m'exposer à des. courses beaucoup moindres que celle de Paris à Berlin , par exemple à celle de Hollande , que j'aurais pourtant grande envie de faire , et que je n'ose entreprendre. Cependant je suis en général un peu moins mécontent de mon individu , et (les que je croirai pouvoir m'y fier , je me traînerai encore , s'il m'est possible , aux pieds de votre majesté , pour y mettre les dernières et les plus vives expressions des sentimens que je lui ai voués à si juste titre.
Notre jeune roi continue à aimer les honnêtes gens , à leur donner sa confiance , et à faire le bien tant par lui-même que par ses ministres. Il n'y a point de jour oii l'on ne fasse cesser quelque vexation ou quelque abus ; mais la pelote était si énorme , c[u'à peine paraît-elle encore dégrossie. Ce sera l'ouvrage du leraps; aussi faisons-nous tous des vœux pour la conservation de ce jeune prince. On dit pourtant que les prêtres ont juré d'empêcher tout le bien qu'ils pourront, et qu'ils proposent aux par^ lemens de se joindre à eux pour cette belle œuvre. Grâce aux magistrats vertueux qui sont dans le conseil, ce projet d'iniquitë ne s'accomplira pas.
Votre majesté a très-bien jugé Lekain , au moins si j'en crois mon petit sens et ma sévérité géométrique. Cet acteur a des mo» mens de vérité; mais, dans tout le reste, il est d'une lenteur qui rend son jeu fatigant et monotone. Je voudrais que votre majesté eût vu jouer mademoiselle Clairon. Elle n'avait pas ce défaut, et je suis presque assuré , sire, qu'elle vous aurait plu bien davantage.
J'ai fait mettre il y a quelques jours au carrosse de Strasbourg un exemplaire destiné à votre majesté du catalogue de feu IM. Mariette, amateur très-curieux et très-clairé, qui avait la plus superbe collection de dessins et d'estampes. La vente com-
mencera dans deux mois; et peut-être votre majesté voudra-telley faire quelques acquisitions. C'est ce qui a engagé les héritiers à me prier de vous faire parvenir cet ample et curieux câw talogue.
M. Tassart doit être à présent en pleine fonction au service de votre majesté , et je me flatte qu'elle sera contente de son travail «t de sa conduite.
Il ne me reste , sire , en finissant cette lettre , qu'à renouveler mes vœux pour la conservation de votre majesté , pour son bonheur et pour sa gloire ; qu'à souhaiter qu'elle puisse faire goûter à ses peuples, et par contre-coup à l'Europe, les fruits d'une paix douce et durable; qu'elle continue long-temps à protéger les sciences , les arts, les lettres et la philosophie , et qu'elle contribue toujours elle-même à leurs progrès par des écrits pleins de lumière, de grâce et de force. Ne pouvant plus, sire , vous suivre même de loin dans cette carrière, je vous suivrai du moins des yeux , et j'applaudirai à vos brillans succès.
Je suis avec le plus profond respect et la plus vive reconnaissance, etc.
Paris i5 octobre i^jS,
OiRE, il n'y a que très-peu de temps que j'ai eu l'houneur d'é-^ crire à votre majesté; et ce que je crains le plus, c'est de l'importuner par des lettres trop fréquentes qui lui déroberaient un temps si précieux pour elle. Mais la lettre pleine de bonté que je viens d'en recevoir, exige de ma part, sire, de nouvelles expressions de toute la reconnaissance et de toute la vénération que je vous dois à tant de titres. Votre majesté , en honorant de ses bienfaits le malheureux et intéressant d'Etallonde , va donc venger d'une manière éclatante et digne d'elle , l'innocence opprimée par la censure des prêtres et les arrêts des parlemens; car les philosophes n'ont pas plus à espérer des uns que des autres. En effet, ces deux corps qui sous le règne du feu roi se heurtaient sans cesse pour des billets de confession, pour je ne sais quelle bulle de la fin du règne de Louis XIV, paraissent avoir fait contre la philosophie une ligue offensive et défensive , et contre ie progrès des lumières. Ces parlemens qui brûlent, sans miséricorde, les œuvres des philosophes, pourraient bien, si on les laissait faire , échauder les philosophes eux-mêmes. En effet , quoique l'Inquisition n'ait pas pu s'établir en France, messieurs les philosophes n'y sont guère plus à leur aise qu'ailleurs.
Quant aux prêtres , qui sont actuellement assemblés , comme
iU le coDt par malheur tous les cinq ans, et qui dans cette Liée se dévorent et se déchirent entre eux y ils partent de là ponr aller à Versailles conjurer le roi de renouveler les édits atroce» et absurdes qui ordonnent la persécution des protestans. Voilà ce qu'ils ont fait jurera ce prince dans la cérémonie de son sacre. Je ne sais si voire majesté a reçu l'ouvrage imprimé qui a pour titre : Formules de cérémonies pour le sacre de sa majesté Louis XVI. Je voudrais, sire, que vos occupations, à la vérité trop importantes pour que des sottises les interrompent, yods permissent de jeter les yeux sur ce livre, qui a indigné tous les bons et fidèles sujets de notre jeune et vertueux monarque ; tous y verriez à la page 60 que les prêtres recommandent à Dieu le nouveau roi, que nous élisons, disent-ils, pour souverain de ce royaume. Comment soulTre-t-on celte insulte impudente aa monarque et à la nation? comment soufTre-t-on que , dans cette ridicule et révoltante cérémonie, il ne soit jamais question que des prêtres , de leurs privilèges , de leurs biens , de leurs prétentions , et point du tout des droits du roi et du peuple ? Il ne reste plus aux patriotes éclairés et fidèles, qu'une consolation, c'est d'espérer que pendant le règne de Louis XVI , dont nous souhai* tons tous le bonheur et la durée, les lumières feront asseï de progrès pour que cette cérémonie bizarre et absurde, dont la religion n'est que le prétexte et nullement l'objet, soit enfin abolie sans retour. Le premier ministre du roi de Naples, M. le marquis Tanucci, homme très-éclairé , qui connaissait apparemment en détail tout ce qu'il y a d'odieux et d'insolent dans les formules sacerdotales pour le sacre des rois, a empêché que le roi de Naples d'aujourd'hui ne se soumît à cette espèce d'humiliation ; puissions-nous en faire de même à l'avenir I
L'indignation contre les prêtres m'a emporté si loin, sire, qu'à peine me laisse-t-elle de la place pour des objets plus întéressans. M. Margraff, très-habile chimiste de votre académie y sire , est , dit-on , près de sa fin , et aurait besoin d'un successeur. Si votre majesté n'avait personne en vue pour le remplacer, et qu'elle voulût bien me témoigner sur ce sujet la même confiance qu'elle a bien voulu déjà me marquer en d'autres 00— casions , je trouverais peut-être quelqu'un qui pourrait lui convenir, et j'aurais peul-clre le bonheur de réussir dans ce choix , comme dans quelques autres qui ont eu l'agrément de votre majesté. J'ai appris aussi la mort de M. Ileinius, directeur delà classe de philosophie. Je crois que M. Béguelin serait très-digne de cette place , par son honnêteté , ses travaux et ses lumières , et je prends la liberté de le recommander aux bontés de votre Ht a j esté. Que ne puis-je , sire , aller vous dire moi-même tout ce
t|ue je suis forcé de ne vous dire que par lettres ! votre majesté a la bonté de me faire à ce sujet des invitations nouvelles , et qui me pénètrent de tendresse et de reconnaissance. Que ne suis-je en état d'y répondre ! ma place de secrétaire ne m'empêcherait pas d'aller passer encore quelque temps auprès de votre majesté et de mettre à ses pieds , avant que de mourir, tous les sentimens qui sont depuis si long-temps dans mon cœur. Mais , sire , une santé très-faible , et qui craint de ne pouvoir résister à la fatigue y des amis malades à qui je suis cher , et qui ont besoin de moi y ne me permettent pas de former sur ce sujet des projets arrêtés. Je ne désespère pourtant pas tout-à-fait de remplir mes vœux à ce sujet , et de pouvoir renouveler à votre majesté les témoignages de la tendre vénération avec laquelle je serai toute ma vi^ , etc.
Paris, i5 décembre 1775, anniversaire de la bataille de Kesselsdorf*
diRE , je suis absolument de l'avis de votre majesté, et nullement de celui du charlatan Posidonius; je pense que la goutte est un grand mal , non-seulement pour ceux qui la souffrent , mais même pour ceux qui s'intéressent aux souffrans. Celle dont votre majesté a été si cruellement attaquée , m'a causé les plus vives alarmes , même depuis la dernière lettre que j'ai eu l'honneur de recevoir d'elle ; il a couru les plus mauvais bruits à ce sujet, et ce n'a été qu'à force d'informations que je suis parvenu à calmer un peu mes inquiétudes. Cependant , sire , je n'en serai entièrement délivré , que quand votre majesté aura bien voulu me faire donner des nouvelles de son état, car je n'ose lui en demander à elle-même , et ne me laisser plus aucun doute sur le rétablissement d'une santé aussi précieuse à mon cœur.
J'ai reçu une lettre de dii^us Etallondus , comme votre majesté l'appelle ; il me paraît pénétré de reconnaissance des bontés de votre majesté , et bien résolu de ne rien négliger pour s'en rendre digne. J'espère que son application, sa conduite et ses mœurs , prouveront à votre n^jesté ou plutôt aux fanatiques absurdes et atroces à qui vous avez arraché cette malheureuse victime , qu'on peut être digne des bienfaits et de l'estime d'un grand roi , quoiqu'on ait passé à dix-huit ans devant une pro^ cession de capucins en temps de pluie , sans avoir l'honneur de saluer.
Sur l'espérance que votre majesté veut bien me donner , d'avoir égard dans une autre citconstance à la requête que j'ai eu
l'honneur de lui présenter en faveur de M. Béguelin , je prend» la liberté de recommander de nouveau à ses bontés cet homme estimable , que j'en crois digne par la sagesse de sa conduite, et par son assiduité au travail. J'avais eu ITionneur aussi d'offrir à votre majesté de lui chercher quelqu'un pour succéder à M. MargrafF, dans le cas oii l'académie viendrait à perdre cet habile chimiste. Comme je ne fais acception de personne , quand il est question de servir votre majesté, et de faire le bien de son académie , j'ai appris il y a peu de temps qu'il y avait à Stockholm un trës-habile chimiste , nommé Schéele , membre de l'académie des sciences de cette ville , et qui , sans m'étre d'ailleurs connu , me paraît fort estimé par les plus habiles chimistes de la France. Votre majesté pourrait faire prendre à ce sujet des informations , et faire l'acquisition de ce savant, qui peut-être ne serait pas difficile. On m'a dit aussi que M. Michaëlis de Gœttingue, avec lequel je n'ai d'ailleurs aucune relation , maio qui est un savant très-distingué, et que votre majesté desirait il y a douze ans d'attirer à Berlin , serait aujourd'hui plus disposé à cette transplantation , par quelques dégoûts qui diminuent son attachement pour le pays de Hanovre. C'est encore un avis que mon zële seul me dicte , et dont votre majesté fera l'usage qu'elle jugera à propos, suivant sa sagesse et ses lumières.
Je reçus il y a quelques jours, sire , une lettre de madame la marquise d'Argens , qui me paraît pénétrée de douleur du mécontentement que lui a , dit-elle , marqué votre majesté de ce 4(ue le mausolée de son mari est à Aix, et non pas à Toulon. Elle me mande que l'évéque de Toulon n'a pas voulu que ce monument fût érigé dans son diocèse , quoique la manière dont est mort le marquis, muni des sacremens de l'Église romaine» ait dû calmer les scrupules des âmes les plus timorées. Sa veuve n'aurait pu , ce me semble , opposer de résistance à cette vexation , sans avoir contre elle toute la horde des pénitens bleus ^ blancs, rouges , etc. , dont ce malheureux pays . est inondé , et . sans compromettre en quelque sorte votre majesté vis-à-vis des prêtres provençaux, qui ne valent pas mieux que les autres, et qui, grâce à leur soleil , sont encore plus près de la folie et des sottises.
Nos évéques viennent de demander au roi que les enfans des protestans soient déclarés bâtards , et que les vœux monastiques puissent se faire à seize ans. Voilà des demandes bien dignes de nos évéques. Le roi y a répondu avec sagesse , et toute la nation espère que ce prince se rendra sur ces deux points aux vœux que tous les bons citoyens font depuis long*temps , qu'on accorde à lous les Français sans distinction Vdtat civil, et qu'on ne puisse
pâ9 disposer de sa liberté à un âge oii on ne peut pas disposer de son bien.
On nous annonce de grandes réformes dans l'état militaire , et surtout dans la maison du roi , qui était jusqu'ici un objet de grande dépense sans aucune utilité. Les intéressés , qui sont en grand nombre, jettent déjà les bauts cris , mais la nation bénit le prince et son ministre.
Recevez , sire , avec votre bonté ordinaire les vœux que je fais' pour votre majesté dans l'année qui va commencer. Puisse-telle y en ajouter encore beaucoup d'autres , et recevoir longtemps l'bommage des sentimens de respect, de reconnaissance et d'admiration avec lesquels je suis , etc.
Paris ) 23 février 1776.
OiRE, je ne sais s'il y a quelque sympathie physique entre votre majesté et moi son serviteur indigne , qui lui suis d'ailleurs attaché par la sympathie morale ; mais les quatorze accès de goutte de votre majesté ont été suivis chez moi d'un long accès de rhumatisme , que j'ai eu successivement dans toutes les parties de mon faible corps , et qui a totalement détruit le peu d'amélioration que je commençais à éprouver dans ma frêle machine. Il est vrai que nous avons éprouvé pendant plus de trois semaines , un hiver affreux , tel que nous n'en avons point en ici de mémoire d'homme ; celui de 1709 a été moindre d'un degré , du moins si on s'en rapporte aux observations qui paraissent les plus exactes ; heureusement il ne résultera pas la même calamité du froid de 1776, parce que la terre était couverte de neige, et que nous n'avons point eu cette année, comme en 1709, un faux dégel qui ait tout perdu. Mais il y a eu des malheureux qui sont morts de froid et de faim. Notre jeune roi , qui est la bienfaisance et la justice même , a sauvé de la mort tous ceux qu'il a pu connaître , et n'a point mis de borne à sa charité. On nous assure que le froid a été à prc^rtion aussi vif dans le Nord. Je crains bien que s'il a été tel à Berlin , votre majesté n'en ait cruellement ressenti les effets. Je la supplie de vouloir bien me rassurer elle-même sur sa santé , quoique toutes les nouvelles que j'en apprends soient très-consolantes pour moi.
Il est faux que Voltaire soit devenu marquis et intendant du pays de Gex, comme on l'a dit à votre majesté. Il n'est pas plus marquis et intendant qu'auparavant ; mais il a profité de la circonstance d'un contrôleur-général vertueux et zélé pour le bien ,
pour demander que le pajs de Gex on il habite ne foit pins dé^ TOfé par les financiers ; et il a obtenn cette grâce , qni fait en même temps Tavantage dn roi et celui du peuple. Du reste , il se porte bien , et fespëre que , malgré son âge de quatre-ringtdeux ans , les lettres et Thumanité le consenreront encore. Quelle perte, sire, comme l'obserre trës-bien votre majesté , quand nous aurons le malheur de la faire! J'en détourne ma pensée , et quand je dis tous les matins , comme je le dis depuis deux ans. Domine, salxfian fac regem, j'j ajoute un mot de prière pour un autre roi, que je tous laisse, sire, à deviner, et un petit oremus pour le philosophe de Femey.
Puisque votre majesté veut bien avoir quelque- égard à la commandation que j'ai pris la liberté de lui faire pour M. guelin , je prends celle de lui demander de nouveau ses bontés pour cet homme de mérite, lorsqu'elle trouvera occasion de les lui faire éprouver.
Je lui demande aussi les mêmes bontés pour M. d'Etallonde , et avec d'autant plus de confiance , que je sais combien votre majesté y est disposée, et combien ce jeur.e homme le mérite. Votre majesté a bien raison ; on ne peut ]benser à l'affaire malheureuse de ce jeune homme, sans être en colère contre ces persécuteurs en soutane et en robe longue , dont le zèle cruel a causé son malheur.
Yoilà nos messieurs du parlement qui recommencent leur train ; les voilà qui font de belles remontrances contre les édits les plus justes, les plus faits pour soulager le peuple. Les voilà qui font brûler de plats ouvrages, oubliés depuis six ans, et à qui ils donnent de la vie par leur condamnation. Les voilà qui poursuivent un malheureux auteur, parce que son libraire n'a pas voulu donner pour rien , à un sot janséniste du parlement , toute l'édition d'un livre ignoré, mais qui déplaît à ce plat jan— séniste, quoique revêtu d'une approbation. Enfin les voilà qui commencent à nous faire regretter^ cuisine de Meaupou* Du moins ces bonnes gens d'alors avaient le mérite de ne rien
dire.
Il me semble que les affaires des Anglais vont mal en Amérique. Quoique une guerre à deux mille lieues m'intéresse moins que celle de 1766 , j'ai toujours peur que celte tache d'huile ne s'éteude et ne nous arrive. J'ai besoin d'être rassuré par votre majesté sur ce fléau.
Noire littérature, toujours assez pauvre , l'est beaucoup en ce momenl-ci. Il ne paraît rien qui mérite même la critique; et nous remplissons, comme nous pouvons, les places vacantes à rAcadémie Franj^aise, de la même manière que le festin du
père â« famille dans l'Évangile, par les estropiés et les boiteux de la littérature. Mais elle doit se consoler, tant que Frédéric'et Voltaire vivront.
Recevez , sire , avec votre honte ordinaire , l'assurance de tous les sentimens qui sont depuis si long-temps dans mon cœur pour votre majesté; de l'admiration profonde, de la reconnaissance éternelle , et de la tendre vénération avec laquelle je serai toute ma vie , etc.
Paris , a6 avril 17^
OiRE, quoique les dernières nouvelles que votre majesté a bien voulu me donner elle-même de sa santé et de son état aient calmé mes inquiétudes , cependant il n'a pas tenu au public , et surtout au public de ce pays-ci , que je n'en eusse encore d'assez sérieuses; mais j'ai mieux aimé en croire votre majesté que le public, et je m'ea suis d'autant mieux trouvé , que le public a fini par oii il aurait du commencer , c'est-à-dire par se taire. Jouissez, sire, de votre santé et de votre gloire, et jouissezen long-temps encore pour la consolation de votre fidèle Anaxagoras. Il en a plus que jamais besoin dans ce moment , ayant sous ses yeux le spectacle d'une ancienne amie , avec laquelle il demeure depuis douze ans , et qui dépérit d'une maladie de langueur. Cette raison , sire , saus parler de ma santé , ni de quelq[ues affaires qui exigent ma présence , m'empêchera d'aller, comme je le désirais , mettre aux pieds de votre majeté tous les sentimens dont je suis pénétré pour elle. Ma pauvre machine est d'ailleurs si ébranlée, et par les secousses de cet hiver, et par les affections morales qui s'y joignent , qu'elle est hors d'état de se déplacer. Elle ^e borne donc a regret aux vœux qu'elle fait pour votre majesté , ne pouvant aller les lui présenter elle-
même.
Je ne sais si votre majesté est informée qu'on a imprimé dans quelques gazettes d'Allemagne , et depuis dans quelques journaux de France, une prétendue lettre qu'elle m'a fait l'honneur de m'écrire , selon messieurs les gazeti^s , et dans laquelle les Français sont vilipendés. Voltaire traité de vieille femme ^ et l'académie de Berlin de bête» Ce même sot public , qui a voulu si long-temps que votre majesté fut bien malade , ne demandait pas mieux que de croire à la réalité de cette lettre; j'ai cru devoir le désabuser, en imprimant à mon tour, dans les journaux, que messieurs les gazetiers en avaient menti. C'est à votre majesté à leur répondre autrement , si elle juge qu'ils en soient dignes.
Notre jeune roi mérite toujours la bonne opinion que votre majesté a de lui. Il aime le bien, la justice, l'économie et la paix. Mais les fripons , les courtisans et les prêtres font bien tout ce qu'ils peuvent pour s'opposer aux réformes et aux réglemens que lui proposent les ministres vertueux et éclairés dont il a eu le bonheur et la sagesse de s'entourer. Je ne cesse de faire des vœux pour lui, bien persuadé que de tous les princes de sa maison sans exception , il est celui que nous devrions désirer pour roi , si la destinée propice ne nous l'avait pas donné. Je n'en fais pas autant pour les parlemens, qui se montrent de jour en jour plus malintentionnés, plus ignorans et plus opposés au bien* Les voilà , dit-on , qui veulent faire revivre et faire valoir par leurs arrêts les principes absurdes des théologiens sur l'intérêt de l'argent; il ne leur manque plus que ce ridicule, dont je, voudrais bien qu'ils se couvrissent , pour leur faire perdre le peu de crédit qui leur reste encore , et pour n'avoir plus même les sots et les fripons dans leur parti.
J'aurai peut-être dans quelque temps une grâce à demander à votre majesté. Des gens de lettres ont entrepris de donner une édition de Froissart, historien du quatorzième siècle, dont on n'a jusqu'ici que de mauvaises éditions. On leur a dit qu'il y avait à Breslau un excellent manuscrit de cet historien ; peutêtre leur sera-t-il nécessaire , et dans ce cas ils prendraient la liberté de prier votre majesté de vouloir bien donner ses ordres pour qu'ils en eussent communication ; ils osent se flatter de cette grâce , de la part du protecteur et de l'ami le plus éclairé que les lettres aient encore eu sur le trône.
Je vois par la réponse que votre majesté veut bien me faire an sujet de M. Béguelin , qu'elle a cru que je lui parlais en faveur de M. Weguelin, dont je connais d'ailleurs le mérite, maïs <iui n'est point l'objet des demandes que j'ai pris la liberté -de faire à votre majesté. Celui que j'ai eu l'honneur de recommander à ses bontés est M. Béguelin , mathématicien et philosophe de son académie, distingué dans l'un et dans l'autre genre par ses lumières et par ses écrits , et digne de la protection de votre majesté par ses sAitimens et par sa sage conduite.
Votre majesté me tranquillise beaucoup en m'assurant que les coups qui se frappent en Amérique ne viendront pas jusqu'en ICurope , et surtout jusqu'en France. Mon refrain est celui de TEvangile : Paix sur la terre aux hommes , je n'ajoute pas même (le bonne volonté ; car je craindrais que la paix ne fût pour un trop petit nombre.
le suis avec le plus profond respect , et la plus tendre recorinuissance, etc.
AVEC LVjftOI DE PRUSSE. 3:5
Paris , i5 août 1776.
O1&E9 i^ûi^ ^^ ^^ ^^ plume n'ont point d'expressions pour témoigner à votre majesté la tendre et profonde reconnaissance dont m'a pénétré la lettré qu'elle a daigné m'écrire; lettre si pleine de vérité et d'intérêt , de sentiment et de raison tout ensemble ; enfin , sire , permettez-moi cette expression , si remplie même d'amitié; car, pourquoi n'oserais-je employer avec un grand roi le mot qui rend ce grand roi si cher à mon. cœur? Je n'aurais pas tardé un moment à répondre à cette nouvelle marque , si touchante pour moi , des bontés dont votre majesté m'honore , et à lui réitérer plus vivement que jamais l'expression des sentimens que je lui dois à tant de titres, si cette expression n'avait dû entraîner malgré moi un nouvel épanchement de douleur , que votre majesté sans doute eût bien voulu pardonner à ma situation , mais qui peut-être aurait troublé un moment par une image afHigeante la satisfaction si douce et si juste dont votre majesté vient de jouir. Toutes les nouvelles publiques ont annoncé le voyage du grand duc de Russie à Berlin , et l'union que va contracter avec vous ce jeune prince , digue , à ce qu'on assure , de s'unir à vous par ses rares qualités. J'ai attendu le moment de son départ , pour répandre encore une fois mon âme dans celle de votre majesté, et pour lui rendre surtout les plus sensibles actions de grâces de cette lettre qui est si peu celle d'un roi , et qui n'en est pour moi que plus précieuse et plus chère. Votre majesté n'a pas besoin de dire qu'e//e na que trop éprouvé pour son malheur , ce qu'on souffre en perdant ce quon aimait. On voit bien, sire, que vous avez éprouvé ce cruel malheur, à la manière si sensible et si vraie dont vous savez parler à un cœur affligé , et lui dire ce qui convient le mieux à sa déplorable situation. Tous mes amis cherchent comme vous à me consoler, tous me disent comme vous , qu'il faut chercher à me distraire ; mais aucun ne sait ajouter , comme vous , ces mots si dignes d'un ami et d'un sage , que notre raison est trop faible pour vaincre la douleur d^une blessure mortelle , qu il faut donner quelque chose à la nature , et se dire surtout quà Vâge oit nous sommes Vun et Vautre, nous ne tarderons guère à nous rejoindre aux objets de nos regrets. Hélas ! sire , c'est aussi le seul espoir qui me console , ou plutôt qui me fera supporter le peu de jours qui me restent à vivre. Je ne désire plus de les voir prolongés, que pour me mettre encore aux pieds de votre majesté , et il faudra que ma santé soit bien mauvaise au printempsprochain, si je ne vais pas avec le plus grand empressement
396 OR ESPON||kNG£
m'acquitter d'un devoir si précieux fX si sacré pour moi. J'écri' vais il y a quelques années à votre majesté , dans un moment oix ma frêle machine dépérissait de jour en jour , que je ne désirais plus rien qu'une pierre sur ma tombe avec ces mots : Le grand Frédéric l'honora de ses bontés et de ses bienfaits. Cette pierre et ces mots sont aujourd'hui , sire , bien plus qu'autrefois y le seul désir qui me reste; la vie , la gloire , l'étude même , tout est devenu insipide pour moi; je ne sens que la solitude de mon âme , et le vide irréparable que mon malheur y a laissé. Ma tête , fatiguée et presque épuisée par quarante ans de méditations profondes, est aujourd'hui privée de cette ressource qui a si sou* vent adouci mes peines. Elle me laisse tout entier à ma mélancolie; et la nature, anéantie pour moi, ne m'offre plus ni un objet d'attachement , ni un objet même d'occupation. Mais, sire, pourquoi vous entretenir si long-temps , de mes maux , lorsque vous avez à soulager ceux de tant d'autres? pourquoi vous faire ce détail douloureux , lorsque je ne devrais vous parler que des lauriers que vous vous cueillîtes, il y a seize ans, à pareil jour, dans les plaines de Lignîtz ? pourquoi vous parler enfin de mes tristes intérêts, au milieu des grands intérêts qui vous occupent ? Puissent ces intérêts , sire, satisfaits et remplis, ajouter encore à votre gloire et à l'éclat de votre règne ! puisse la natifre , qui vous a fait le plus grand des rois, vous rendre encore le plus heureux des hommes ! puisse-t-elle ajouter à vos jours tous ceux que je voudrais qu'elle retranchât aux miens ! puissé-je enfin , en me traînant bientôt aux genoux de votre majesté, répandre dans son sein mes dernières larmes, et mourir entre ses bras, plein de reconnaissance pour elle, après avoir joui encore une fois du bonheur de la voir et de l'entendre, de la trouver sensible à ce qui pénètre et remplit mon âme , de l'assurer sur— tout de la tendre vénération qu'elle m'a depuis si long-temps . inspirée, et qui est en ce moment plus juste et plus profonde que jamais. C'est avec ce sentiment que je serai tout le reste de ma vie, etc.
Paris, 7 octobre 1776.
OiRE, des maux de tête violens et continuels, qui durant près de trois semaines m'ont empêché d'écrire et de penser , et qui sont la triste suite de ma disposition morale , m'ont paru d'autant plus cruels, qu'ils ne m'ont pas permis de répondre sur-lerchamp à l'admirable lettre que votre majesté a bien voulu m'écrire encore sur mon malheur. Quelle lettre , sire ! et combien peu , je ne dis pas de rois ( car ils ne connaissent guère ce langage ),
Biais d'amis, savent aussi Lien parler que vous à une âme oppres-^ see et souffrante ! Je lis et je relis tous les jours cette lettre si bien faite pour adoucir mes maux; je la lis à tous mes amis , qui en sont comme moi pénétrés de reconnaissance pour votre majesté ; je me dis sans cesse en la lisant et après l'avoir lue : Ce grand prince a raison , et je continue pourtant à m'affliger. Votre majesté n'en sera point surprise et ne désespérera pourtant pas de ma guérison , malgré le peu d'espérance que j'y vois encore moi-même. Des objets d'étude profonde seraient le seul moyen de l'accélérer, et votre majesté me propose avec autant de raison que de bonté ce puissant remède ; mais ma pauvre tête n'est plus capable d'en faire usage. C'est donc du temps seul que je dois attendre quelque soulagement à mes peines ; et je crains bien que ce temps cruel ne me dévore au lieu de me guérir. La comparaison que votre majesté fait de notre malheu-^ reux individu avec les rivières qui r|pngent sans cesse en conservant leur nom , est aussi ingénieuse que philosophique , et explique avec autant de raison que d'esprit pourquoi le temps finit par nous consoler; mais jusqu'à présent, sire, ma triste rivière ne sent que la peine de couler, et ne voit point encore l'espoir d'avoir enfin un cours plus heureux et plus paisible. Si j'avais vingt-cinq ans de moins, j'aurais peut-être le bonheur de former quelque autre attachement qui me ferait supporter la vie ; mais, sire, j'ai près de soixante ans, et à cet âge on ne retrouT^^lus d'amis pour remplacer ceux qu'on a eu le malheur de perdre. Je l'éprouve en ce moment de la manière la plus affligeante , par une perte nouvelle dont je suis encore menacé , ou plutôt que j'éprouve déjà avant qu'elle soit consommée. Une femme respectable , pleine d'esprit et de vertu , dont le nom est sûrement parvenu jusqu'à votre majesté , madame GeofFrin , qui depuis trente ans avait pour moi l'amitié la plus tendre , qui tout récemment encore m'avait procuré dans mon malheur toutes les consolations ou les distractions que cette amitié lui avait fait imaginer , est frappée depuis plus d'un mois d'une paralysie qui l'a presque entièrement privée du sentiment et de la parole , et qui ne me laisse aucune espérance , non-seulement de la conserver , mais même de la revoir encore. Sa famille , qui ne lui ressemble guère, dévote ou feignant de l'être, mais plus sotte encore que dévote , et affichant , sans savoir pourquoi , une haine stupide des philosophes et de la philosophie , m'ôte en ce moment jusqu'à la déplorable consolation d'être auprès de cette digne femme , de lui rendre tous les soins que ma tendresse pour elle pourrait me suggérer, et que peut-être la pauvre malade ne sentirait pas, mais qui du moins satisferaient 5. 25
mon cœur. Je perd» ainsi dan» l'espace de quelques mois lei deux personnes que j'aimais le plus, et dont j'étais le plus aimé. Voilà j sire • la malheureuse situation oii je me trouve , le cœur a£faissë et flétri , et ne sachant que faire de mon âme et de mon temps.
Mais je me reproche encore d'entretenir votre majesté de nia douleur, lorsque je ne devrais lui parler que de ma vive reconnaissance pour toutes ses bontés , de l'admiration profonde que m'inspire sa philosophie si vraie et si peu commune , si raisonnable et si sensible tout à la fois , et surtout du désir que j'ai d'aller mettre encore une fois aux pieds de votre majesté tons les senti mens qu'elle m'inspire. Ma santé seule pourrait s'opposer à ce voyage ; mais il m'est trop précieux et trop cher pour ne pas donner à cette santé chancelante tous les soins dont je suis capable , et que vous avez la bonté d'exiger de moi. Hélas ! sire , ce voyage est presqn^Je seul objet qui m'attache encore li la vie , et je ne regretterais en ce moment » si je venais à la perdre, que d'être privé de témoigner encore une fois à votre majesté ma tendre et profonde vénération. Puisse votre majesté jouir elle-même pendant la mauvaise saison oii nous allons entrer d'une santé meilleure qu'elle n'a fait le dernier hiver ! je crains plus que jamais pour elle ces violentes attaques de goutte dont elle était il y a quelques mois si cruellement tourmentée. Je crains plus encore , je crains les nouvelles de guerre prochaine qui retentissent sans cesse à mes oreilles et qui pourramit engager votre majesté dans de nouvelles fatigues, plus redoutables pour elle que jamais. Tout affligé et tout philosophe que je suis, je ne puis m'erapêcher de m'intéresser encore aux malheurs de la triste espèce humaine , qui n'ont pas besoin d'être augmentés , et j'y joins surtout les vœux les plus ardens pour la consenration , le bonheur et le repos de votre majesté. Elle a bien vonla me rassurer plus d'une fois sur les guerres dont je croyais l'Earope menacée , et elle m'a rendu la tranquillité par cette assurance. Puisse-t^elle me la rendre encore en ce moment, oh j'en ai plus besoin que jamais , et bien plus encore pour votre majesté que pour moi ! Je suis , etc.
Paris, i4 novembre 1776L
01RB9 j'^i reçu presque en même temps les deux nouvelles lettres du 11 et du 26 octobre , dont votre majesté a bien Toulu m'honorer. Ces deux lettres , sire , et celle que j'avais en l'honneur d'écrire à votre majesté il y a environ six semaines, ont été plus long-temps en chemin qu'à l'ordinaire. Les hon-
AVEC LE ROI DE PRUSSE. âyg
nêtes commis des postes , qui par des ordres sans doute fort respectables, mais dont j'aime mieux que d'autres soient chargés que moi , ouvrent les lettre^ sur la route d'Allemagne , car je je n'ose dire sur celle de France, ont été apparemment plus empressés encore qu'à l'ordinaire de lire , pour leur instruction ou pour leur triste amusement, ce qu'un grand roi veut bien dire à un pauvre philosophe affligé , et? ce que le pauvre philo^ sophe répond au grand roi. On ne peut nier , sire , que ces commis ne soient vraiment et en tout sens des gens de lettres , et des gens de lettres curieux des belles choses ; mais je crains bien que ces littérateurs si curieux , et surtout si bornâtes, ne soient dignes ni de s'instruire en lisant vos lettres , ni même de s'attrister en lisant les miennes. Quoi qu'il en soit, je leur serais au moins fort obligé de ne pas retarder de plusieurs jours ( et même de quelques heures ) la consolation si douce et si nécessaire à mon cœur, que les bontés de votre majesté me font éprouver dans la malheureuse circonstance oii je me trouve. Je ne sais plus, sire, commert vous exprimer à quel point ces bontés si touchantes pénètrent mon âme , et combien cette âme qui ne se croyait plus ouverte qu'à la douleur, trouve encore de sensibilité en elle pour la reconnaissance qu'elle vous doit à tant de titres. Cette reconnaissance n'est pas un sentiment réserve pour moi seul , tous mes amis le partagent avec la plus tendre vénération pour votre personne. Je voudrais que votre majesté sensible comme elle est à la véritable gloire, c'est-à-dire aux hommages des hommes éclairés et vertueux p pût entendre ce qu'ils disent à la lecture de ces lettres ; qu'elle put apprendre • de leur propre bouche combien le grand Frédéric, depuis long-temps l'objet de leurs éloges et de leur admiration , leur paraît digne encore d'être aimé. J'ose croire que ce concert unanime de louanges si douces et si vraies toucherait autant votre majesté que les cris de victoires de ses soldats sur les champs de bataille oii elle a triomphé tant de fois. Pour moi, sire, je fais mieux encore que de vous admirer et de vous chérir; le vous écoute , et je profite de vos leçons ; je fais tout ce qui est en moi pour me distraire; j'essaie différentes sortes de travaux d'études, de lectures, d'amusemens même; je rassemble chez rn.9 quelques amis certains jours de la semaine ; je vais lesr chercher les autres jours; je prends le plus de part que je puis à leur conversation, je tâche de me persuader que tout ce qui se passe autour de itioi me touche , ou du moins m'occupe , je' tache même de le faire croire aux autres par la part apparente que j'y prends ; mes amis me croient quelquefois soulagé et presque consolé; mais, quand je ne les ai plus autour de moi,
38o CORRESPONDANCE
quand après les avoir quittés je me trouve seul dans l'univer», privé pour jamais d'un premier objet d'attachement et de pré— férence, mon âme affaissée retombe douloureusement sur ellemême, et ne voit plus que le vide qui l'environne et qui la flétrit; je suis comme les aveugles, profondément tristes quand ils sont seuls, mais que la société croit gais, parce que le moment oii ils conversent avec les hommes est le seul supportable pour eux. J'ai beau suivre le conseil que votre majesté veut bien me donner, et dont elle m'apprend qu'elle fait usage pour ellemême dans ses momens d'affliction ; j'ai beau lire:les philosophe» et chercher à me consoler avec eux , j'éprouve , comme le dit si bien votre ftiajesté , que les maladies de l'âme n'ont point d'autres remèdes que des palliatifs , et je finis par me répéter tristement ce que m'ont dit ces philosophes , que le vrai soulagement à nos peines , c'est l'espoir de les voir finir bientôt avec la fin de la vie. Cela n'est pas fort consolant, mais conune le dit encore votre majesté, c'est un moyen que la nature nous donne de nous détacher de cette vie que nous sommes obligés de quit~ ter. Cela me rappelle le mot d'un solitaire qui disait aux personnes dont il recevait quelquefois la visite : Vous voyez un homme presque aussi heureux que s'il était mort. Je suis comme cette vieille femme qui voulait à toute force devenir dévote et qui n'y pouvait parvenir. Je nCexcedey disait-elle, de livres de dévotion , je m^en bourre , et rien ne passe. J'éprouve dans un sens bien plus profond que le sens ordinaire , combien le malheur est un grand maître, combien une perte irréparable fait naître de réflexions, cruelles à la vérité , mais que sans elle on n'aurait jamais eues ; combien une douleur pénétrante étend et agrandit l'âme , et combien une pensée est vaste quand on n'en a qu'une. J'ai été touché jusqu'aux larmes , sire , par ces mots de votre dernière lettre , si pleins de bonté et d'intérêt : Je vous avais écrit avant-hier, et je ne sais comment je m*é^ tais permis quelque badinage ; je me le suis reproché en lisant votre lettre. Ne vous reprochez rien , sire , et croyez que vous avez ce que Tacite dit de Germanicus , per séria, per jocos eumdem animum , une âme qui intéresse également mon cœur, quand elle est sérieuse et quand elle est gaie. Vous mettez le comble à vos bontés en employant même la poésie à ma coimj^ lation ; vous me dites en vers élégans et harmonieux ce que vous avez bien voulu me dire en prose éloquente et philosophique : votre prose , sire , devrait être signée Sénëque , Montaigne , et vos vers Lucrèce , Marc-Aurële.
La pauvre madame Geofifrin est dans la même situation, entourée de médecins qui ne peuvent la soulager, de sots et de
AVEC LE ROI DE PRUSSE. 38i
dévots qui Tennuient , privée de voir les personnes qui lui plaisent le plus, et moi de la triste douceur de mêler mes larmes avec les siennes.
Votre majesté veut bien me rassurer sur la guerre que je craignais pour elle et surtout pour moi ; je désirerais bien vivement qu'elle pût me rassurer de même sur sa santé dont l'état chancelant m'alarme et m'afflige. Ménagez-vous , sire , et conservez-vous pour vos peuples, pour la philosophie et les lettres, et j'ose ajouter pour ma consolation. J'attends avec la plus grande impatience le printemps prochain pour m'assurer par moi-même de l'état de cette santé qui m'est si chère , et pour remplir4es vœux de mon cœur , en mettant aux pieds de votre majesté les sentimens d'admiration , de reconnaissance , de vénération et de tendresse avec lesquels je suis plus que jamais , etc.
Paris, 3o décembre 1776.
OiBE, si je ne respectais les occupations de votre majesté presque autant que sa personne , si je ne Savais qu'elle a bien mieux à faire que de lire mes jérémiades ou mes sottises, les lettres que je prends la liberté de lui écrire seraient beaucoup plus fréquentes, quoiqu'elles ne le soient déjà que trop; tant celles que votre majesté a la bonté de me répondre , me remplissent de consolation. Je coijimence à sentir plus efficacement l'effet des conseils qu'elle a bien voulu me donner, je me suis remis à la géométrie que j'avais comme abandonnée depuis long-temps, et j'en éprouve l'effet le plus salutaire; ma vie n'est pas délicieuse , il s'en faut beaucoup ; mais elle commence à être tolérable, et j'espère que le temps, l'étude^ et surtout le bonheur de voir bientôt votre majesté m'aideront à supporter mon existence. Celle de la pauvre madame Geoffrin, à laquelle votre majesté veut bien s'intéresser , et par rapport à moi qui l'aime tendrement, et par rapport à elle qui en est bien digne , cette existence , sire , est toujours bien fâcheuse , et sans aucun espoir d'amélioration. Heureusement elle ne paraît souffrir beaucoup ni de corps , ni même d'esprit , et je bénis à cet égard sa destinée ; car il lui serait bien amer, si sa sensibilité morale avait toute son énergie , d^être privée , dans la triste situation oii elle est , de voir ce qu'elle aime le mieux. Oh ! que votre majesté a bien raison de dire que la France , avec tous les philosophes dont elle se vante à tort ou à droit , est encore un des peuples les plus superstitieux et les moins avancés de l'Europe , et que vos bons Allemands , que nos petits messieurs se donnent les airs de dédaigner , ne sont pas à beaucoup près aussi sots que
Terain , comme le dit votre majesté, de se mettre lui et ses fidèles sujets, à la merci d'un jacobin. Oh ! que la gent sacerdotale a bien su tout ce qu'elle faisait en instituant la confession I vivent les princes qui ne se confessent pas !
Voltaire n'a point de vache blanche , mais il a toujours grand peur des gens qui font brûler les vaches. Je le crois cependant un peu tranquillisé en ce moment sur cette Bible expliquée et commentée par' les aumôniers de votre majesté , qui n'ont rien de mieux à faire que de commenter la Bible pour d'autres , puisque votre majesté ne juge pas à propos de se la faire expliquer par eux. Mais j'apprends qu'il y a en effet un autre objet dont il est en ce moment trës-afïligé , c'est que son établissement de Ferney lui devient très- à charge par le peu de secours qu'il trouve pour l'entretenir, depuis que M. Turgot n'est plus en place ; il écrit à votre majesté qu'il est ruiné; cela n'est pas tout-à-fait vrai , et il a fait tant de bien à ses malheureux vasseaux , que je serais très-fâché que cela fût ; mais il est vrai que plusieurs grands seigneurs sur lesquels il a des rentes , ne jugent pas à propos de le payer, par exemple, monseigneur le duc de. Bouillon , monseigneur le maréchal de Richelieu , et avant tout, monseigneur le duc de Wurtemberg. Il n'y a pas, dit-on, jusqu'à un fermier général qui ne se donne aussi les airs de faire banqueroute à ce pauvre vieillard , et de suivre les traces des Wurtemberg, des Bouillon et des Ricl^elieu. Oh! que votre majesté a bien raison sur les maux de toute espèce dont est semée notre malheureuse carrière, et sur le bon sens de ces peuples d'Afrique, qui pleuraient la naissance des enfans et non pas leur mort! Tout ce que la philosophie peut nous dire pour nous consoler , c'est que ces mots finiront , et qu'/^ vaut mieux, comme on dit, tard que jamais. J'espère au moins , sire , que mes maux ne finiront pas sans avoir été adoucis par le bien que j'espère, celui de faire encore une fois ma cour à votre majesté, et de lui renouveler tous les témoignages de la tendre vénération avec laquelle je serai jusqu'à la fin de ma vie, etc.
Paris, 28 avril 1777.
OfHE, M. de Catt a dû instruire votre majesté des tristes raisous qui ne me permettent pas d'aller mettre à ses piçds tous les sentimens de*reconnaissance , de vénération et de dévouement que je lui dois. Je ne répéterai point à votre majesté ce détail affligeant pour moi et ennuyeux pour elle. La situation oii je pie trouve e$t d'autant plus sensible pour moi , qu-assurëmént
je ne pourrai rien substituer au plaisir que je me promettais, de passer quelques momens auprès de votre majesté , de la voir encore et de l'entendre, de philosopher avec elle, et de lui parler de tout ce qui l'intéresse , bien plus que de ce qui m'intéresse moi-même. Je ne puis cependant , sire , renoncer entièrement à l'espoir de revoir encore votre majesté; mais je n'ose plus former des projets , ni lui faire de promesses , dans la crainte de ne pouvoir encore les rem^ir. Comme je me flatte que je ne serai pas toujours languissant et malheureux , peut-être trouverai-je encore quelques momens de ma vie que je pourrai consacrer à votre majesté , et ce seront à 'coup sûr les plus agréables pour moi. Puisse la destinée m'accorder encore cette faveur !
Votre majesté a mis le comble à toutes ses bontés pour moi par les facilités de toute espèce qu'elle a bien voulu me procurer pour ce voyage; je n'en abuserai jamais, quand je me trouverais dans le cas d'en profiter ; et un de mes plus grands regrets est de ne pouvoir en témoigner moi-même à votre majesté ma tendre reconnaissance.
Je me reproche , sire , d'entretenir si long-temps de moi votre majesté, et d'une manière si triste; j'aime mieux lui parler de ce qui se passe ici. Nous avons depuis quinze jours le comte de Falkenstein , dont votre majesté connaît le véritable nom. Je ne l'ai point encore vu , parce que je vis fort retiré , et vraisemblament je ne le verrai pas , à moins qu'il ne vienne à nos académies , ce qui est encore incertain. S'il nous rend visite , je me propose de lui lire un petit éloge de Fénélon qui pourra l'intéresser, et à l'Académie des sciences quelques réflexions sur la théorie de la musique. Ces deux petits morceaux sont écrits il y long- temps ; et , tout médiocres qu'ils sont , je ne serais pas en ce moment en état de les faire. Il me paraît qu'en général ce prince réussit assez bien ici , qu'on le trouve honnête , afifable et cherchant à s'instruire. Il a déclaré que s'il venait aux académies , il ne voulait point de complimens , et quoique notre métier soit d'en faire , nous lui obéirons. 11 va partout sans être annoncé , ni même attendu ; nos spectacles paraissent le toucher peu , il aime mieux voir les établissemens utiles , ou faits pour l'être. Il alla l'autre jour a l'Hôtel-Dieu , et fut saisi d'horreur de la cruauté avec laquelle les malades sont [traités dans cette maison , étant entassés jusqu'à six dans un même lit, le mort à côté du mourant, et celui-là à côté d'un convalescent. Ce n'est pas que l'Hôtel-Dieu ne soit très-riche, et en état par conséquent de faire beaucoup mieux; mais cet Hôtel-Dieu a des adnunis^ tratmrs , et c'est en dire assez. On assure que l'empereur ira
.visiter nos ports ; il trouvera notre marine , non pas dans Tëtat brillant oii elle a été quelques momens sous Louis XIY, mais du inoins dans un état supportable , et bien meilleur que celui cil la mauvaise politique du cardinal de Fleury l'avait laissée. Les citoyens honnêtes se flattent ici que ce prince fera' connaître au roi son beau-frëre l'état horrible de l'Hotel-Dieu , sans doute ignoré de ce jeune prince , et que peut-être il en résultera quelque remède à cet horrible abhs. Dieu le veuille.
Nous sommes ici fort occupés des insurgens ^ et fort impatiens de voir quel sera le succès de la campagne décisive qui va s'ouvrir. On dit que les Anglais dépeuplent l'Allemagne pour envoyer des troupes en Amérique ; il me semble qu'il n'est pas fort honnête , et encore moins honorable à tous ces petits souverains germaniques , d'envoyer ainsi leurs sujets se faire égorger à deux mille lieues , pour procurer un opéra à leurs maîtres. Aussi dit-on que la plupart restent en Amérique, et il me semble que c'est encore leur meilleur parti.
Voilà donc le tyran du Portugal disgracié. Tout ce qu'on raconte de sa tyrannie fait horreur ; mais peut-être tout cela es1>il exagéré. Quant à l'Espagne , on dit que l'Inquisition y continue ses vexations , et elle fait son métier , puisque le roi la laisse faire.
Recevez, sire, avec votre bonté ordinaire, tous les regrets que je ne puis vous exprimer assez de ne pouvoir assurer que par écrit votre majesté du tendre et profond respect avec lequel je serai jusqu'à la fin de ma vie , etc.
Paris , 2i3 mai 17^7.
O'Re: , je crois devoir rendre compte à votre majesté de la conversation que j'ai eu l'honneur d'avoir avec M. le comte de Falkenstein, et dans laquelle votre majesté est intéressée. Il vint samedi dernier 1 7 de ce mois à l'Académie Française , et , après avoir entendu les différentes lectures qui lui furent faites, il eut la bonté de s'approcher de moi ; il me dit d'abord des choses très-obligeantes, et ajouta : On dit que vous vous proposez d'aller cette année en Allemagne , on ajoute même que vous allez devenir tnut-à-fait Allemand. Je répondis que j'avais en effet formé le projet de faire ma cour cette année à votre miajesté , et d'aller passer auprès d'elle quelques mois de* la belle saison ; que j'avais fort désiré de faire ce voyage , mais que le mauvais état de ma santé ne me permettait pas de l'entreprendre, ce qui m'affligeait d'autant ptus, qpie votre majesté
avait bien voulu m'y inviter avec toute la bonté possible. — Il me semble » dit-il , que vous avez déjà été voirie roi de Prusse. — Deux fois, répondis-je, une en lySô à Vésel , oii je ne restai que peu de jours, et l'autre en 1763, oii j'eus l'honneur de passer trois à quatre mois auprès de lui. Depuis ce temps , ajoutai-je, j'ai toujours désiré d'avoir l'honneur de revoir ce prince , mais les circonstances m'en ont empêché ; j 'ai surtout beaucoup regretté de n'avoir pu lui faire ma cour l'année oii il vit l'empereur à Neisse : mais en ce moment je n'ai plus rien à désirer là-dessus. — Il était bien naturel , me répondit-il , que l'empereur, jeune et désirant de s'instruire, voulut voir un prince tel que le roi de Prusse , un si grand capitaine , un monarque d'une si grande réputation , et qui a joué un si grand rôle. C'était, ajouta-t-il en propres termes , un écolier qui allait voir son maître. — Je désirerais fort, lui dis-je, que M. le coînte de Falkenstein pût voir les lettres que le roi de Prusse me fit l'honneur de m'écrire après cette entrevue; il y verrait que c« prince portait dès-lors sur l'empereur le jugement que la voix publique a confirmé depuis. J'ai cru, sire, que votre majesté ne serait pas fâchée d'être instruite de cette conversation. Je ne lui ferai pas un détail ennuyeux de ce que l'empereur eut la bonté d'ajouter relativement à moi-même ; je lui dirai seulement que j'avais lu dans l'assemblée deux morceaux ; l'un consistait en quelques synonymes dans le goût de ceux de l'abbé Girard , et parmi ces synonymes était celui de simplicité^ mo^ destie, qui finissait par une application légère et indirecte à ce prince , et qu'il me parut sentir .avec plaisir. L'autre morceau était un éloge très-court de Fénélon , dans lequel il y avait aussi plusieurs choses indirectes , qui lui étaient relatives, entre autres un sur les voyages que Fénélon avait désiré de faire faire au duc de Bourgogne son élève , et sur le désir qu'il avait que ce« voyages fussent sans cortège et sans appareil. Le comte de Falkenstein a recueilli au spectacle le fruit de cette simplicité avec laquelle il voyage. Il alla voir CMdipe il y a quelques jours, et dans l'endroit oii Jocaste dit ces vers de la première scène du quatrième acte :
Ce roi , plus grand que sa fortune ,
Dédaignait, comme vous, une ppmpe importune , etc.
tout le spectacle se tourna vers lui , et battit des mains à plusieurs reprises. Cette simplicité , sire , est un bel exemple que l'empereur est venu donner à nos princes , qui en ce montmit ne voyagent pas comme lui ; et cet exemple lui a été donné par un autre roi , bien &it pour servir de modèle en tout k «es oon-
frères. L'empereur a vu avec intérêt tout ce qui mérite d'être vu ici , et il a marqué partout beaucoup de raison et d'envie de s'instruire. Il fut vendredi dernier à l'Académie des belleslettres y oii on lui lut l'extrait des mémoires les plus intéressans qui avaient été donnés depuis six mois par les académiciens. Parmi ces mémoires , il s'en trouva un sur ce que pensaient les anciens de la fureur du jeu. Il se tourna vers M. Turgot qui présidait l'assemblée , et lui dit : V^oilà un mémoire qui est assez de saison. C'est qu'en effet la fureur du jeu est à la cour plus grande que jamais, malgré le bon exemple que le roi donne à ce sujet.
Comme cette lettre, sire, est uniquement destinée à parler à votre majesté du voyage de l'empereur, je 'n'y mêlerai point Cbildebrand en lui parlant aujourd'hui de moi. Ma santé est toujours trës-languissante, et jusqu'à présent la belle saison y fait peu de changement ; il est vrai que cette belle saison est affreuse par les pluies continuelles qui tombent depuis six semaines.
Je ^nis en renouvelant à votre majesté tous mes regrets de ne pouvoir moi-même aller mettre à ses pieds les sentimens d'admiration , de reconnaissance et de profond respect que je lui dois à tant de titres , et avec lesquels je serai toute ma vie, etc.
Paris, a8 jaillet 1777.
OiRE ) je suis pénétré de reconnaissance de l'intérêt que votre niajesté veut bien marquer pour ma santé , et de la part qu'elle a la bonté de prendre à la peine que j'éprouve de ne pouvoir aller mettre à ses pieds tous les sentimens que je lui dois. Cette peine , sire , est d'autant plus grande que , dans l'impossibilité oii je suis de rien mettre à la place de la douc« satisfaction que je me promettais , j'éprouve même le malheur de ne pouvoir goûter en ce moment les seuls et tristes plaisirs qui me restaient. La saison est si pluvieuse et souvent si froide , que la promenade même m'est presque entièrement interdite, quoiqu'elle soit ma seule ressource, mes sociétés d'hiver étant toutes dispersées; je me trouve presque tous les jours seul avec moi-même, sentant plus vivement que jamais tout ce que j'ai perdu , et le malheur de ne pouvoir le remplacer. Mais je sens que j'abuse des bontés dont votre majesté m'honore, en l'entretenant de ce douloureux objet. J'aime mieux parler de tout le plaisir que j'ai en apprenant par M. de Catt que la santé de votre majesté est dans le meilleur état , et que non-seulement elle résiste au
tnouvement prodigieux que voire majesté se donne, mais qu'elle en est même affermie et fortifiée. M. le comte de Falkenstein , que nous n'avons plus depuis la fin de mai , s'est donné aussi de son côté bien du mouvement pour voir la France ; il profitera sans doute , pour son administration , du bien et du mal qu'il a vu presque partout, à commencer par la capitale. J'ai déjà entendu dire à plus d'un bon juge (et je n'en aurais pas besoin après votre majesté ) ce qu'elle me fait l'honneur de me dire sur rimpératrice-reine ; n'ayant jamais eu l'honneur d'approcher de cette princesse , que d'ailleurs je n'aurais pas pris Ift liberté de juger , il me semble qu'elle mérite an moins des éloges pour avoir inspiré à ses enfans le goût de la simplicité et de l'affabilité qui rendent les princes si chers aux peuple». Je crois l'empereur en ce moment sur le chemin de ses États* Il a du passer par Genève ^ et j'imagine qu'après avoir vu tant de choses , dont quelques-unes n'en valaient guère la peine , il aura désiré de voir aussi le patriarche de Femey y à qui cette visite impériale donnerait plusieurs années de vie. Il y a longtemps que je n'ai eu de ses nouvelles , que je crois d'ailleurs assez bonnes ; j'imagine qu'il a en ce moment chez lui ce pauvre diable d'auteur de la Philosophie de la nature, qui a été si cruellement et si platement persécuté par les pitoyables jansé*nistes qui se mêlent de juger au Châtelet de la vie et de la liberté des citoyens. Nos seigneurs du parlement l'ont mieux traité, parce qu'ils ont eu peur' du cri public; cependant, pour l'honneur de la magistrature, ils n'ont osé le reMvoyer absous , et ils ont cru lui devoir une petite réprimande , qu'il méritait un peu à la vérité , pour n'avoir pas fait un meilleur livre. Votre majesté a très-bien jugé cette rapsodie , qui en vérité n'était pas digne du bruit qu'elle a fait.
On dit en effet que Grimm reviendra cet hiver en France ,' pour retourner encore à Pétersbourg. J'irais plus loin , il est vrai , pour chercher la sant^ ; mais j'aurais beau courir , je craindrais qu'elle n'allât toujours plus vite que moi. Je suis pourtant un peu mieux en ce moment , grâce à la saison , toute mauvaise qu'elle est; mais c'est l'hiver que mon malheureux estomac m'attend pour me jouer ses tours. Il faut se préparer à le [combattre , et en attendant prendre patience.
Je ne vois plus depuis très-long-temps mon ancien confrère, le chevalier de Jaucourt l'encyclopédiste. Il vit dans la pins grande retraite , et s'occupe , dit-on , d'une nouvelle édition du Morery ; car il ne peut travailler qu'à des ouvrages en plusieurs volumes in-folio. Les petits volumes de Racine et de La Fontaine ne contiennent pas tant de mots et plus dé choses. Du
reste, chacun fait comme il l'entend pour s'amaser ; mais il n'est pas aussi aisé d'amuser les autres. Encore le quaker Fréeport a-t-il raison dans Y Ecossaise de Voltaire , quand il dit qu'il est plus difficile de s'amuser que de s'enrichir ; c'est bien pis quand on veut amuser ceux qui s'ennuient.
J'ai lu le discours de M. Pitt ou milord Chattam ( qui aurait bien mieux fait de conserver son premier nom ). Ce discours est en effet, comme le dit votre majesté, plein de vérités fâcheuses, mais que le gouvernement anglais n'a pas écoutées. Il s'acharne à cette guerre d'Amérique , qui ne lui réussira pas , et nous a donné le temps de mettre notre marine en état de résister à la sienne. Les dernières nouvelles qu'on a reçues n'annoncent pas une campagne brillante de la part des Anglais. Je désirerais bien de savoir , s'il n'y a point d'indiscrétion à faire de pareilles questions à votre majesté, ce qu'elle pense de cette guerre , de la conduite politique et militaire des Anglais , et des manœuvres de Wasinghton ; je n'oserais pas lui demander son avis , si je n'étais bien sûr qu'en une phrasé elle m'en dira plus que d'autres ne feraient en un volume. Là netteté , la brièveté , la précision caractérisent tous ses jugem^ns politiques , militaires et littéraires , et l'avocat vénitien lui dirait comme à ses juges : E sempre ben. Mais il me semble que ce même avocat, s'il lisait cette longue lettre, me dirait à moi de me taire , et de respecter les-momens précieux de votre majesté. Je finis donc en la priant d'agréer avec sa bonté ordinaire la tendre vénération avec laquelle je serai jusqu'à la fin de ma
vie , etc.
Paris , aa septembre 1777.
Of R E , en revenant de la campagne , 011 j'avais été passer Quelques semaines pour rétablir ma santé , qui ne se rétablit guère , j'ai trouvé à Paris la nouvelle lettre dont votre majesté a daigné m'honorer, et le rêve trës*-philosophiqne qu'elle y a joint; je ne perds pas un moment pour avoir l'honneur de lui répondre snT l'un et sur l'autre objet.
Je remercie trës-humblement votre majesté du conseil qu'elle me donne avec Chaulieu , de semer de fleurs le peu de chemin qui me reste. Vous en parlez , sire, bien à votre aise , couvert, comme vous l'êtes , de tous les genres de gloire , et à portée de faire tous les jours des heureux. Pour moi ; qui n'ai pas Ces avantages , ma triste vie ne sera plus semée que de chardons , ou tout au plus de barbeaux , commie les pièces de blé , qui se passeraient bien d'eux.
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J'ai été aussi surpris que votre majesté du peu d'empressement que le comte de Falkenstein a témoigné pour voir le patriarche de Ferney , et je ne doute nullement que votre majesté n'ait deviné juste sur la cause de cette indifférence apparente ; car je veux croire , pour l'honneur du prince , qu'elle n'est pas réelle. On est au moins bien persuadé que le conseil ne vient pas de sa sœur, qui est, dit-on, remplie d'estime pour le patriarche , et qui plus d'une fois Ten a fait assurer.
Malgré la prise de Ticonderago , et les nouveaux avantages que les Anglais s'en promettent, je pense avec votre majesté (dont je prendrai toujours les almanachs en cette matière comme en beaucoup d'autres ) que ces insulaires très-insolens ne viendront pas à bout de leurs colonies , et j'avoue i^ ? je ne serais pas fêithé de leur voir subir cette humiliatioi^, qu'ils ont bien méritée par leurs sottises. Il ne paraît pas cependant qu'iU veuillent y renoncer , et s'ils tentent encore , coix^e il y a apparence , une nouvelle campagne , notre pauvre France aura vraisemblement encore un an à respirer ; car je ne doute pas qu'ils ne lui déclarent la guerre le plus tôt qu'ils pourront, et je souhaite, plus que je ne le crois, que nous soyons en état de la soutenir.
Grimm est en effet à Stockholm à la suite du roi de Suéde ; je sais qu'il se propose d'aller à Berlin, et peut-êre aura-t-il déjà fait sa cour à votre majesté ; c'est le seul bonheur que je lui envie , et dont je ne veux pas désespérer encore ; c'est la seule idée flatteuse qui me reste , et que j'aime au moins à nourrir , si ma frêle machine ne me permet pas de la réaliser.
Je viens à présent , sire , à l'excellent rêve dont votre majesté m'a fait part. Que de gens, sire, et que de princes même tout éveillés , qui ne pensent pas comme votre majesté rêve ! Hélas ! pour le malheur de la pauvre espèce humaine , ce rêve ne l'est pas assez , et tout ce qui en est Fobjet n'est que trop réel-. En parcourant dans ce rêve toutes les sottises humaines , et en voyant avec quel agrément elles y sont persiflées , j'ai dit le vers de la comédie ,
On ne peut s'empêcher d'en pleurer et d^n rire.
Je prendrai à cette occasion la liberté de faire une représeivtation à votre majesté ; elle a pour objet le progrès des lumière» philosophiques , qui va si lentement malgré vos effi>rts et surtout votre exemple. Vous avez , sire , dans votre académie , une classe de philosophie spéculative , qui pourrait , étant dirigée par votre majesté y proposer pour sujets de ses prÎK des
questions Irës-intéressantes et très-utiles ; celle-ci , par exemple: S^ il peut être utile de tromper le peuple ? Nous n'avons jamais ose à TAcadëmie Française proposer ce beau sujet, parce que les discours envoyés pour le prix doivent avoir , pour le malheur de la raison , deux docteurs de Sorbonne pour censeurs ^ et qu'il n'est pas possible avec de pareilles gens d'écrire rien de raisonnable. Mais votre majesté n'a ni préjugés ni Sorbonne, et une question comme celle-là serait bien digne d'être proposée par elle à tous les philosophes de l'Europe , qui se feraient un plaisir de la traiter. De pareils sujets vaudraient mieux , ce me semble , que la plupart de ceux qui ont été proposés jusqu'ici par cette classe métaphysique. Le dernier surtout m'a paru bien étrange par son inintelligibilité , je n'ai vu personne qui ne pensât comme moi là-dessus , et j|e suis bien sûr que mon ami La Grange n'a pas été consulté ; il aurfiit certainement épargné à l'académie le désagrément de voir ses questions tournées en ridicule.
Je prends la liberté , sire , de joindre à celte lettre un mémoire sur lequel je demande avec la plus grande instance à votre majesté de vouloir bien faire faire une réponse détaillée. L'objet est si intéressant, que je ne doute pas du succès de ma demande. La Société royale de médecine établie à Paris , et composée de ce qu'il y a dans la Faculté de meilleur et de plus instruit , connaissant les bontés dont votre majesté m'honore , s'est adressée à moi pour présenter ce mémoire à votre majesté , et pour en obtenir les éclaircissemens qu'elle demande. Je la supplie très*humblement de vouloir bien donner ses ordres à ce sujet.
Nous avons ici à l'ordinaire le plus bel automne, après avoir eu jusqu'au commencement d'août le plus vilain été. Je redoute l'approche de la mauvaise saison , et je commence même à me sentir des approches du froid. Qu'il fasse de moi cependant tout ce qu'il voudra , pourvu qu'il épargne la santé vraiment précieuse de votre majesté.
Je suis avec la plus tendre vénération , etc.
Paris, 27 novembre 1777.
OiRE , M. Grimm , à son arrivée à Paris , m'a remis le paquet dont votre majesté l'avait chargé pour moi. J'ai lu avec avidité l'excellent écrit qu'il contenait, et je voulais en faire sur-lechamp mes très-humbles remercîmens à votre majesté ; mais j'ai pensé qu'ayant eu l'honneur de lui écrire il y a peu de
AVEC LE ROI DE IPRUSSË. SgS
temps,, ce serait l'importuner bien souvent de mes lettres, et qu'elle a mieux à faire que de lire fréquemment mes barbouillages î j'ai mieux aime employer ce temps à lire , à relire, et à faire lire à ceux qui en sont dignes , un ouvrage sî digne lui-même de votre majesté , si plein des plus excellens principes de gouvernement, écrit avec tant de raison, d'esprit et d'élégance , et dont votre majesté prouve combien les préceptes sont sages, par le soin et les succès avec lequel elle les pratique. Votre conduite , sire , et l'exemple que vous donnez aux autres souverains , sont encore supérieurs aux sages et utiles leçons qu'ils peuvent puiser dans vos écrits. Puissiez-vous donner encore long-temps l'exemple et le précepte.
J'ai eu le malheur de perdre il y a un mois madame Geoffrin, la seule véritable amie qui me restât; depuis la perle de l'amie avec laquelle je passais toutes mes soirées, j'allais, pour adoucir ma peine, passer les matinées avec madame Geoffrin, dont l'amitié était ma ressource. Je ne sais plus que faire à présent de mes soirées ni de mes i^atinées, et tout ce qui les occupe n'est que du remplissage. Je demande pardon à votre majesté de lui parler encore de moi , et je crains d'abuser de ses bontés.
Quand j'ai eu l'honneur de proposer à votre majesté la question importante : S^il peut être utile de tromper le peuple , mon intention n'était pas précisément qu'elle ordonnât à son académie de traiter ce sujet , mais qu'elle le fît proposer par la classe métaphysique pour sujet du prix ; ce qui ne sera possible que pour le sujet prochain , puisqu'il y en a déjà un de proposé , sur lequel malheureusement on ne peut revenir. Puisque votre majesté veut bien entrer avec moi dans quelque détail sur cette grande question , je penserais, sire, sauf votre meilleur avis , qu'il faut distinguer les erreurs transitoires et passagères des erreurs permanentes ; il est hors de doute qu'on peut et qu'on doit peut-être se permettre de laisser au peuple une erreur passagère pour un plus grand bien , ou pour éviter un plus grand mal ; et votre majesté en apporte des exemples incontestables. Les erreurs permanentes feraient plus de difficultés , et je ne sais s'il ne doit pas y avoir toujours plus d'inconvénient que d'avantage à les entretenir. Mais cet objet demanderait de grandes discussions, et c'est pour cela que je désirerais de voir cette question proposée à tous les philosophes de l'Europe par le plus philosophe des souverains.
Votre majesté a bien raison de dire que le parlement anglais ne l'est guère, et que sa conduite est celle d'une troupe d'insensés. Nous attendrons avec impatience les nouvelles intéres- 5. 9.6
santés de la fin de la campagne, qui, heureusement pour let ennemis de l'Angleterre, et malheureusement pour Thumanitë y. ne sera pas vraisemhlement la dernière. L'ouverture du parlement est un moment intéressant , et nous verrons si l'Angleterre consentira à achever de se ruiner pour achever de dévaster et de dépeupler ses colonies.
Le sieur Tassart , sculpteur , qui vient de m'écrire , me parait plein de zèle pour le service de votre majesté , et de désir de mériter de plus en plus ses hontes. Je prends la liherté de les lui demander pour cet honnête et hahile artiste , qui mérite un sort heureux par ses talens et par son caractère.
J'ai une proposition à faire à votre majesté , qui pourra lui être agréahle. Elle m'a fait l'honneur de me parler dans une de ses lettres , avec estime , de l'ouvrage intitulé : la Phiîoso^ phie de la nature , dont l'auteur, M. Delisle, a été si indignement traitépar les inquisiteurs du Châtelet. Ceux du parlement ont été plus doux à son égard : mais ce malheureux procès a détruit sa fortune; il aurait besoin , pour échapper au malheur qui le menace , de s'attacher à un protecteur philosophe , et il désirerait ardemment que votre majesté voulût bien être ce protecteur. C'est un homme de trente ans , d'une figure noble et distinguée , d'une grande douceur de caractère ^ d'une grande honnêteté de principes et de mœurs ; qui a beaucoup de connaissances , comme son ouvrage le prouve ; que votre majesté aimerait si je ne me trompe; qui aurait pour elle la plus tendre vénération et le plus entier dévouement ; qui , par l'agrément et l'aménité de sa conversation ^ pourrait lui être de quelque ressource dans ses momens de relâche. Si votre majesté consentait à se l'attacher , et qu'elle voulût me dire à quelles conditions , je ne doute point qu'il ne les acceptât, pourvu que ces conditions, comme je n'en doute pas, fussent telles qu'il pût espérer un sort heureux pour le reste de ses jours. M. de Voltaire doit se joindre à moi pour faire à votre majesté la même demande, et nous attendons sa réponse. Je suis avec le plus tendre et le plus respectueux dévouement, etc.
Paris , a8 novembre 1777.
tSiRis? î^ ^^^^ À votre majesté de nouveaux remercîmens des ordres qu'elle veut bien donner pour me procurer la réponse aux demandes que j'ai pris la liberté de lui faire. Mais y sire, un plus présidant intérêt m'occupe en ce moment^
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et ne me permet pas de différer la réponse à l'affligeante lettre que je viens de recevoir de votre majesté.
Elle se plaint qu'on a imprimé quelques unes des lettres qu'elle m'a fait l'honneur de m'écrire , et que d'autres' courent manuscrites à Paris.
Voici mon apologie et l'exacte vérité des faits. Dans la douleur que m'inspirait la perte que je fis l'année dernière , j'ouvris mon cœur à votre majesté , dont les bontés me sont si connues. Elle eut la bonté de me répondre par deux lettres , si pleines de raison , de sensibilité , de sagesse , que je crus soulager ma douleur en faisant part de ces lettres à mes amis. Cette lecture produisit en eux , je n'exagère point, sire, la plus tendre vénération pour votre majesté, et quelquesuns en furent touchés jusqu'aux larmes. Ils m'en demandèrent des copies, bien sûrs de produire dans tous ceux qiii les liraient les mêmes sentimens dont ils étaient pénétrés euxmêmes. Je leur refusai ces copies, et je donnai seulement à deux ou trois d'entre eux un extrait de ce qu'il j avait dans ces lettres de plus intéressant, de plus moral, de plus sen— sible , de plus propre enfin à faire chérir l'auguste auteur de ces lettres.
Ces extraits ont été imprimés dans un journal sans ma participation ; et à vous dire le vrai , sire, je n'ai pu m'en repentir, par l'effet général qu'ils ont produit sur tous ceux qui les ont lus. Si je suis coupable, c'est d'avoir donné à votre majesté, s'il est possible , un plus grand nombre d'admirateurs; et je ne puis croire qu'une telle faute me rende criminel à ses yeux. L'intention doit au moins faire excuser l'action. ' Quant à toutes les autres lettres que votre majesté m'a fait l'honneur de m'écrire , je puis l'assurer que je n'en ai donné de copie à qui que ce soit au monde, ni en entier ni par extrait; que je ne les ai même lues qu'à un très-petit nombre de sages, à qui tout ce qui vient de votre majesté est cher et précieux ; j6 n'ai point ouï dire qu'il en coure à Paris des copies manuscrites, et s'il en courait , j'ose assurer , sire , que ce serait des copies factices et supposées.
Ce n'est pas la première fois qu'on a imprimé de prétendues lettres que votre majesté m'avait, dit-on , adressées. J'ai donné deux ou trois fois un démenti public à ces faussaires , et à la fin je m'en suis lassé , en priant ceux qui les liraient à l'avenir de les regarder comme des imposteurs.
Il se peut qu'on ait fait courir dans le public quelques phrases tronquées et infidèles de ces lettres ; c'est ce q[ae j'ignore ; mais votre majesté peut se rappeler qu'à l'occasion de quelques
phrases qu'on fît courir ainsi il y a quelques années , elle soupçonna qu'elles étaient répandues par ceux qui de Berlin à Paris ouvrent , comme l'on sait, toutes les lettres aux postes, plie me fit l'honneur de me le mander, et si le fait dont elle se plaint est vrai , il se pourrait qu'il eût la même cause.
Soyez donc persuadé , sire , que s'il a couru , par ma faute ou par mon zèle , quelques «extraits des lettres de votre majesté , ce ne sont que des extraits qui ne peuvent blesser personne , et dont l'eflTet unique a été de faire chérir et respecter votre majesté par^eux qui ne connaissaient en elle que le roi, et qui ne connaissaient pas l'homme et le sage.
Platon n'avait garde de publier les lettres du tyran Denys ; elles ne ressemblaient pas à celles du philosophe Frédéric. Ari^ote nous a transmis un# lettre de Philippe, përe d'Alexandre ; et cette lettre honore plus la mémoire de Philippe que toutes ses victoires sur les Athéniens.
Telle est, sire, je vous le répète, l'exacte et pure vérité. Puisse-t-elle convaincre et toucher votre majesté, et me rendre ses bontés , que je ne mérite pas d'avoir perdues ! Dans la triste situation ou je suis , dans la douleur des pertes que j'ai faites , et qui n'est point affaiblie , il ne me manquerait plus que ce malheur. Je n'aurais pas, sire, le courage d'y survivre ; et vous n'aureis pas celui d'aggraver si profondément mes maux.
Je suis avec la plus grande désolation, et la vénération la plus tendre, etc.
Paris, 3o janvier 1778.
^IRE , votre majesté persiste à me croire coupable malgré mon apologie. Je la supplie de me permettre encore quelques mots pour ma justification. Jamais , sire, non , jamais je n'ai souffert qu'on prit de copies dans les lettres que votre majesté m'a fait l'honneur de m' écrire , que des réflexions si philosophiques par lesquelles elle a bien voulu chercher à soulager ma douleur après la perte que j'avais faite ; ces réflexions m'ont paru le plus excellent abrégé de morale pour un philosophe affligé, et le plus propre à augmenter , comme elles ont fait , le nombre des admirateurs de votre majesté ; ce motif de ma part est si honnête , et le succès y a si généralement répondu , que malgré le mécontentement de votre majesté , il m'est impossible de m'en repentir ; sans compter que je me suis borné à donner à un ou deux amis les copies dont il est question , et qu'assurément je ne les aurais pas données à l'imprimeur sans la permission de votre majesté . Sur toutes les autres choses, sire, que peuvent renfermer
€>s lettres , j'ai été du plus grand scrupule , je n^ai permis à personne d'en copier une seule ligné , et je n'ai même fait lecture . *-c vos lettres à un très-petit nombre de personnes , qu'en sup- STÎmant tout ce qui pouvait le moins du monde compromettre 'otre majesté. Voilà, sire , quelle a été ma conduite. Mais vôtre Majesté sait que toutes les lettres, et à plus forte raison les ^Menues , sont ouvertes peut-être en dix endroits depuis Berlin Jusqu'à Paris; elle s'en est même plainte dans plusieurs lettres "*^u*elle m'a fait Thonneur de m'écrire , parce que les ouvreurs **d€? lettres avaient en effet abusé de celte licence , et rapporté , même sans exactitude, ce que ces lettres contenaient. Ce n'est *^^pas ma faute, sire, si cet exécrable abus existe dans presque ^toute l'Europe , et je ne dois pas en être la victime. Je défie ■* qui que ce soit de m'accuser à cet égard , et de prouver son
■ * accusation.
J'espère donc, sire, que votre majesté voudra bien me croire, K et rendre plus de justice à mes senlimens , à mon honnêteté et
■ à ma discrétion.
■-' Je vous dois, sire, des remercîmens de la copie que votre ^ majesté a bien voulu faire de quelques lignes du manuscrit de K Froissart qui est à Breslau. Cette copie a été trouvée parfaite , lE et telle qu'il le fallait pour les vues du nouvel éditeur.
Votre majesté a dû recevoir la lettre imprimée que j'ai écrite u sur la mort de la pauvre madame Geoffrin; elle m'a tendrement aimé , parce qu'elle savait par elle-mênte que j'étais capable d'aimer. C'^était la seule amie qui me restât après celle que j'avais perdue. Me voilà seul dans l'univers, et plus à plaindre que votre majesté ne peut croire ; je n'ai pas besoin d'ajouter à mes peines le chagrin d'avoir déplu à votre majesté et de lui avoir déplu sans le mériter. Elle continuera , j'ose le croire , à me consoler par ses lettres , et île m'enviera pas cette unique douceur de ma vie.
Je prends la liberté de joindre ici le discours que j'ai prononcé il y a quelques jours à l'Académie Française en recevant le successeur de Gresset. Le public , sire^ a accueilli ce discours avec la plus grande indulgence , et lorsque je l'ai prononcé , et depuis même qu'il est imprimé. Mais je ne serai , sire , pleinement satisfait de mon succès- que dans le cas oii votre majesté voudrait bien honorer cette bagatelle de son suffrage. J'ai tâché d'y caractériser , le mieux, qu'il m'a été possible, les ouvrages et la personne de Gresset, et les poètes même-, peu favorables d'ailleurs à la géométrie , ne m'ont pas paru mécontens.-
Je finis , sire> cette lettre déjà trop longue pour un nialheureux proscrit comme moi , et pour un prince que je crois en ce
SgS CORRESPONDANCE
moment plus occupé que jamais. Quoique je n*ose presque plus parler à votre majesté des affaires publiques, je me permets néanmoins de faire des vœux pour qu'elle ne se trouve pas engagée dans une guerre qui nuirait à son repos en augmentant sa gloire , parce qu'elle n'a plus besoin de gloire , et qu'elle a besoin de santé et de repos.
Je suis avec le plus profond respect, et la plus tendre confiance en vos bontés, etc.
Paris , o3 mars 1778.
O1RE9 je voulais d'abord commencer cette lettre par dire encore un mot à votre majesté de mon affliction et de mon innocence; mais, sire, les petits intérêts doivent céder aux grands, et mon cœur m'entraîne à vous parler d'abord de la gloire dont vous vous couvrez en ce moment aux yeux de toute l'Europe > en vous déclarant le protecteur de l'Allemagne , et le défenseur des princes qui la composent. J'ignore , sire , et je ne cherche point à pénétrer , quelle sera la suite de ce procédé aussi noble que généreux , qui va faire une époque bien respectable dans la vie déjà si glorieuse de votre majesté. Je fais seulement des vœux pour votre santé , votre conservation et votre bonheur , et pour l'heureux succès de l'exemple , si digne de vous, que vous donnez en ce moment aux autres souverains.
Je viens actuellement, sire, pour un moment encore, à ce qui me regarde ; je ne sais s'il a couru réellement dans Paris et dans Yersailles quelques mots de vos lettres , dont on tous ait su mauvais gré ; mais si ces copies ne sont pas fautives et infidèles , comme cela est arrivé plusieurs fois , il est bien sûr qu'elles ne viennent pas de moi , ayant eu même la circonspection de ne pas écrire un ftiot à Yoltaire de ce qui pouvait le regarder , dans la crainte qu'il n'en fît usage , et ne lui en ayant pas même fait part depuis qu'il est ici , par le même motif. Il est en ce moment à Paris , bien fêté et bien malade.' Il vient de nous donner une tragédie qui est encore un ouvrage étonnant pour son âge.
Votre majesté est en ce moment si occupée des affaires les plus importantes, que je crains d'abuser de ses momens. Je me permettrai Beulement d'ajouter un mot sur ce qu'elle m'a jfàit l'honneur de me dire au sujet de ma lettre sur madame Geof-' ^ frin , que si je vl avais plus ni matin ni soir, j'avais encore le midi et l'après-midi qui peuvent me servir de consolation.' Hélas , sire (car je né puis croire que votre humanité ait voirhi plaisanter sur mon état), ces deux parties de la journée sont
encore plus tristes pour moi que les autres. Mon malheureux estomac m'oblige de les passer seul , et ce n'est que vers la un du jour que je vois quelques amis qui adoucissent ma peine sans la faire cesser. Daignez, sire, m'accorder la plus efficace de toutes les consolations , en me rendant vos bontés , que j'ose dire n'avoir point mérité de perdre , et dont je sens le prix plus que jamais.
Je suis avec le plus profond respect, etc.
Paris, 3i mars 1778.
OIRE9 votre majesté m'a tellement accoutumé depuis longtemps aux marques de sa bienveillance , que j'ose prendre la liberté de les lui demander en ce moment pour un sujet qui en est vraiment digne , et à qui elle les accordera pour lui-même dès qu'elle l'aura connu. M. le vicomte d'Houdetot, ancien colonel, et lieutenant de gendarmerie, qui aura l'honneur de présenter cette lettre à votre nGiajesté, est un jeune militaire d'une naissance distinguée , plein d'honneur , de courage et d'amour pour son métier , qui voyage pour s'en instruire , et qui certainement , sire , ne peut mieux remplir un si louable objet qu'à l'excellente école dont vous êtes l'instituteur, le chef et le modèle. A ces titres pour mériter vos bontés , M. le vicomte d'Houdetot en joint un autre , bien fait pour toucher le cœur de votre majesté , c'est d'appartenir à une mère vraiment respectable , pleine d'esprit , d'âme et de vertu , et digne , j'ose le dire , d'éprouver elle-même vos bontés en la personne de son fils , par les sentimens d'admiration et de respect dont elle est pénétrée pour votre majesté ; sentimens dont elle aime à s'entretenir , dont j'ai été souvent le témoin , et qu'elle n'a cessé d'inspirer à ce même fils. J'ose donc , sire , supplier votre majesté avec la plus vive instance de vouloir bien permettre à M. le vicomte d'Houdetot d'approcher d'elle , de la voir et de l'entendre quelques momens, et surtout. d'être témoin sous ses auspices de ces admirables manœuvres qui font l'étonnement de l'Europe , et qui sont un objet si intéressant pour un jeune officier avide de s'instruire. M. le vicomte d'Houdetot conservera , sire , un souvenir éternel de la grâce signalée que votre majesté aura bien voulu lui faire, en lui accordant cette permission. Mais ce qu'il n'oubliera surtout jamais , ce sera , sire , le bonheur dont il aura joui , et qui est en ce moment si désiré de tant d'autres, aavoir vu votre majesté dans l'époque îà plus brillante peat-étre d'un règne qui en a déjà de si glorieuses ;
4oo CORRESPONDANCE
dans ce moment si remarquable, où vous jouez , sire , aux yeux de toute l'Europe , le rôle vraiment digne de vous , de défenseuY de l'Allemagne et de protecteur du corps germanique , le même rôle que joua autrefois avec tant d'éclat ce grand Gustave Adolphe , à qui votre majesté succède , et dont elle effacera la gloire. La renommée, sire , nous annonce avec les plus grands éloges un écrit plein de force et de dignité que votre majesté vient de publier sur la situation présente de l'Empire. Nous n'avons point encore lu en France cet écrit si digne de vous , mais nous désirons ardemment de le lire, étant accoutumés depuis long-temps à admirer également votre majesté, et dans ce qu'elle fait , et dans ce qu'elle écrit.
Je suis avec le plus profond respect, et avec des sentimens d'admiration et de reconnaissance que je conserverai jusqu'au tombeau , etc.
Paris, 39 juin 1778.
d IRE, votre majesté ne sera sans doute ni étonnée ni offensée du silence que je garde depuis trois mois à son égard. J'ai cru devoir respecter en ce moment les occupations vraiment respectables qui sans doute remplissent tout le temps de votre majesté, qui lui font jouer aux yeux de toute l'Europe un rôle si grand et si digne d'elle et pour le succès desquelles toute l'Europe, et en particulier toute la France , font lef voeux les plus ardens et les plus sincères.
Nous avons ici dans la littérature un événement bien intéressant pour elle , la mort de M. de Voltaire. Votre majesté aura su sans doute toutes les sottises qui ont été faites et dites à cette occasion, le refus que son curé a fait de l'enterrer, quoiqu'il eût déclaré par écrit qu'il mourait catholique , et que s'il avait scandalisé l'Église , il lui en demandait pardon ; son enterrement fait à trente lieues de Paris , par une espèce d'escamotage , dans l'abbaye de son neveu ; les reproches et les menaces qu'on a faits au malheureux moine, prieur de cette abbaye, qui s'est défendu par une lettre que ses supérieurs même ont jugée sans réplique ; le refus qu'on fait à l'Académie Française de faire , suivant l'usage, un service pour lui ; enfin la joie bête et ridicule de tous les fanatiques au sujet de cette mort. Toutes ces infamies nous déshonoreraient aux yeux de l'Europe et de la postérité , si l'Europe et la postérité pouvaient ignorer qu'elles ne sont point l'ouvrage de la nation , mais de la partie honteuse de laL nation malbeureusement accréditée.
Je suis pénétré de la plus vive reconnaissance de toutes les
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boutés que votre majesté a bien voulu témoigner à M. le vicomte d'Houdetot , qui n'a pu malheureusement en profiter comme il l'aurait désiré. Sa femme est accouchée depuis son départ, et toute la famille a donné à l'enfant le nom de Frédéric, qui est, l'expression de sa reconnaissance, quoique votre majesté ait rendu ce nom bien difficile à porter.
Je crains, en renouvelant à votre majesté l'expression de tous les sentimens que je lui dois i d'abuser de ces instanssi précieux à sa gloire , au grand objet dont elle est occupée , au bien de l'Allemagne , de l'Europe et de l'humanité. Quand elle sera un peu plus libre, j'aurai l'honneur de lui écrire plus au long , et de donner un libre cours aux témoignages de l'admiration, et de la vénération tendre et profonde avec laquelle je serai toute ma vie , etc.
Paris, i*'. juillet 1778.
Oi RE , je n'ai reçu qu'hier 29 juin au soir, la lettre que votre majesté m'a fait l'honneur de m'écrire sur la perte vraiment irréparable qui afflige en ce moment la littérature. J'avais eu l'honneur ce jour-là même d'écrire à votre majesté une lettre qui était partie quelques heures avant le moment oii j'ai reçu la vôtre. J'y parlais à votre majesté de la mort de M. de Voltaire et des suites qu'elle a eues, mais en peu de mots, par respect pour les occupations si importantes , et si respectables à tous égards , qui remplissent les momens précieux de votre majesté , et qui fixent en ce moment sur elle plus que jamais lès yeux et l'intérêt de l'Europe. Votre majesté par sa lettre me demande des détails sur la mort du grand homme que nous avons eu le malheur de perdre. N'étant plus retenu, sire, par la crainte de faire perdre à votre majesté le temps dont elle fait un si digne usage , je ne perds pas un moment pour satisfaire à vos désirs ; et comme je prévois que cette lettre sera longue , je la commence des aujourd'hui 3o juin , quoiqu'elle ne puisse partir que par le courrier du 3 juillet prochain ; ne voulant pas perdre un moment pour exécuter sans délai les ordres de votre majesté.
Pour la mettre au fait de tout ce qui s'est passé , et en état de juger toutes les sottises qu'on a faites et qu'on a dites sur ce triste sujet, il est nécessaire, sire, que je reprenne les choses d'un peu plus haut. Au commencement de mars , M. çle Voltaire , arrivé à Paris trois semaines auparavant, eut un cr£(chement de sang considérable, accident qu'il éprouvait pour la première fois de sa vie. Quelques jours avant sa maladie, il
4o2 CORRESPONDANCE
m'avait demandé , dans une conversation de confiance , comment je lui conseillais de se conduire , si pendant son séjour il venait à tomber grièvement malade. Ma réponse fut celle que tout homme sage lui aurait faite à ma place, qu'il ferait bien de se conduire en cette circonstance comme tous les philosophes qui l'avaient précédé, entre autres comme Fontenelle et Montesquieu, qui avaient suivi l'usage ,
Et reçu ce qae tous sarez Avec beaucoup de révérence.
Il approuva beaucoup ma réponse : Je pense de méme^ me ditil y car il ne faut pas être jeté à la voierie , comme] y ai vu jeter la pauvre Le Couxfreur. Il avait ^ je ne sais pourquoi , beaucoup d'aversion pour cette manière d'être enterré. Je n'eus garde de combattre cette aversion , désirant qu'en cas de malheur tout se passât sans troubles et sans scandale. En conséquence , se trouvant plus mal qu'à l'ordinaire un des jours de sa maladie , il prit bravement son parti de faire ce dont nous étions convenus , et dans une visite que je lui fis le matin , comme il me parlait avec asses d'action, et que je le priais de se taire pour ne pas fatiguer sa poitrine : Il faut bien que je parle bon gré jnalgré^ me dit-il en riant ; est-ce que vous ne vous souvenez pas qu il faut que je me confesse ? Voilà le moment défaire, comme disait Henri JV ^ le saut périlleux ; aussi je viens d* envoyer chercher Vabbé Gaul» tier^ et je V attends. Cet abbé Gaultier, sire, est un pauvre diable de prêtre, qui de lui-même et par bonté d'âme était venu se présenter à M. de Voltaire quelques jours avant sa maladie, et lui avait offert, en cas de besoin, ses services ecclésiastiques, que M. de Voltaire avait acceptés^ parce que cet homme lui parut plus modéré et plus raisonnable que trois ou quatre autres capelans , qui sans mission comme l'abbé Gaultier , et sans connaître plus que lui M. de Voltaire, étaient venus chez lui le prêcher en fanatiques , lui annoncer l'enfer et les jugemens de Dieu , et que le vieux patriarche, par bonté d'âme , n'avait pas fait jeter par la fenêtre. Cet abbé Gaultier arriva donc, fut une heure enfermé avec le malade, et en sortit si content, qu'il voulait sur-le-champ aller chercher à la paroisse ce que nous appelons le bon Dieu, ce que le malade ne voulut pas ^par la raison, dit-il, que je crache le sang , et que je pourrais bien par malheur cracher autre chose. Il donna à cet abbé Gaultier, qui la lui demanda , une profession de foi écrite toute entière de sa propre main , et par laquelle il déclare qu'il veut mourir dans la religion catholique ou il est né , espérant de la miséri' corde divine qu'elle daignera lui pardonner toutes ses fautes ^
AVEC LE ROI DE PRUSSE. ^oi
et ajoute , que s'il a jamais scandalisé F Église, il\en demande pardon à Dieu et à elle. Il avait ajouté ce dernier article à la réquisition du prêtre , et , disait-il , pour avoir la paix, II donna cette profession de foi à Tabbé Gaultier en présence de sa famille et de ceux de ses amis qui étaient dans sa chambre ; deux d'entre eux signèrent comme témoins au bas de cette profession. Plusieurs de ses amis et de ses parens jugeaient avec raison qu'il avait porté trop loin la complaisance aux désirs de notre mère sainte-Église , qu'il devait se contenter de déclarer vcrbalement et en présence de témoins, qu'il mourait catholique^ et qu'on ne pouvait rien exiger de plus , puisqu'il avait toujours désavoué les ouvrages anti-religieux qu'on lui imputait. Quoi qu*i^ en soit , sire , le curé de Saint-Sulpice , sur la paroisse duquel il était, homme de peu d'esprit, dévot et fanatique, vint le même jour voir le malade ; il parut assez fâché de ce qu'on ne s'était pas adressé à lui plutôt qu'à un prêtre du coin de la rue; il avait à cœur cette conversion , qu'un aventurier venait lui souffler malhonnêtement ; cependant il approuva la profession de foi qu'on lui présenta , et en donna même son attestation par écrit.
Voilà, sire , tout ce qui se passa pour lors; M. de Voltaire se trouva beaucoup mieux au bout de quelques jours , et assez bien pour venir dans la même journée à l'Académie et à la Comédie. Au moment oîi il arriva à l'Académie , il trouva plus de deux mille personnes dans la cour du Louvre, qui criaient en battant des mains : P^ive M. de Voltaire ï l'Acadéinie alla en corps audevant de lui jusqu'à l'entrée de la cour, lui donna la place d'honneur, le pria de présider à l'assemblée, le nomma directeur par acclamation , enfin n'oublia rien de tout ce qui pouvait marquer à cette illustre confrère son attachement et sa vénération. Il nous enchanta tous par sa politesse, par les grâces dé son esprit, par tout ce qu'il nous dit d'obligeant et d'honnête. Il alla de là à la Comédie , suivi d'une multitude innombrable. L'accueil qu'il reçut au moment oii il parut dans la salle, ef pendant toute la représentation ( on jouait sa tragédie d'/rène) , est une chose sans exemple. Il faut , sire , l'avoir vu pour le croire , l'enthousiasme et l'ivresse étaient au dernier degré ; les comédiens vinrent dans la loge oii il était lui mettre une couronne de lauriers sur la tête, auxacclamationsdetoutela salle, qui criait: bravo ! en battant des pieds et des mains. Entre les deirc pièces, ilsplacërent surle théâtre lebustede M. de Voltaire ,qu*îls avaient couronné de même, et ce fut alors que les transports redoublèrent. C'est cette apothéose , sire , qui a surtout irrité les fanatiques. Un ex-jésuile , qui prêchait le carême à Versailles ,
4o4 CORRESPONDANCE
eut riiupuclence de crier là-dessus au scandale en présence de toute la cour , mais toute la cour se moqua de lui , à l'exception de quelques hypocrites, et de quelques imbéciles, qui ne sont pas plus rares dans ce pays-là qu'ils ne le sont ailleurs. Mais par malheur cette apothéose a irrité des gens plus à craindre que les fanatiques, et qui ont senti que leurs places , leur crédit , leur pouvoir , ne leur vaudraient jamais de la part de la nation un hommage aussi flatteur , qui n'était rendu qu'au génie et à la personne. Je ne connais , sire , et tout Paris le disait en ce moment , je ne connais au monde qu'un seul homme , qui arrivant en ce moment à Paris , eût partagé avec M. de Voltaire l'enthousiasme et l'admiration publique , et cet homme , sire , je le laisse à deviner à votre majesté.
M. de Voltaire, qui continuait à jouir tous les jours, et au: spectacle, et à l'Académie, et dans les rues même, de l'hommage de ses concitoyens , tomba enfin trës-sérieusement malade à la fin d'avril , pour avoir pris dans un moment de travail plusieurs tasses de café qui augmentèrent la strangurie ou difficulté d'uriner à laquelle il était sujet; pour diminuer ses dt)u— leurs, il prit des caïmans; mais il doubla et tripla tellement la dose , que l'opium lui monta à la tête , qui depuis ce moment n'a été libre que par petits intervalles. Je le voyais pourtant en cet état; il me reconnaissait toujours , et me disait même quelques mots d'amitié , mais l'instant d'après il retombait dans son accablement ; car il était presque toujours assoupi ; il ne se réveillait que pour se plaindre , et pour dire qu'il était venu mourir à Paris. L'abbé Migaot son neveu , conseiller au grand conseil , alla trouver le curé de Saint-Sulpice , qui lui dit que puisque M. de Voltaire n'avait pas sa tcte , il était inutile qu'il l'allât voir ; mais qu'il lui déclarait que , si M. de Voltaire ne faisait pas une réparation publique et solennelle, et dans le plus grand détail , du scandale qu'il avait causé , il ne pouvait en conscience l'enterrer en terre sainte. Le neveu eut beau lui répondre que son oncle dans le moment oii il jouissait de toute sa raison, avait fait une profession de foi , dont lui curé avait reconnu l'authenticité, qu'il avait toujours désavoué les ouvrages qu'on 'lui imputait , qu'il avait cependant poussé la docilité pour les ministres de l'Eglise jusqu'à déclarer que s*il avait causé du scan^ date , il en demandait pardon ; le curé répondit que cela ne suffisait pas ; que M. de Voltaire était notoirement connu pour ennemi déclaré de la religion j et qu'il ne pouvait , sans se compromettre avec le clergé et avec M. l'archevêque, lui accorder la sépulture ecclésiastique. L'abbé Mignotle menaça de s'adresser au parlement pour avoir justice, qu'il espérait d'obleuic
AVEC LE ROI DE PRUSSE. 4o5
avec les pièces authentiques qu'il avait en main ; le curé , qui se sentait appuyé , lui dit qu'il en était le maître ; tous les amis de M. de Voltaire étaient d'avis que sa famille employât les voies juridiques ; on disait hautement que les magistrats qui avaient tant fait administrer et enterrer de jansénistes, ne pourraient, en honne justice, refuser la même grâce à M. de Voltaire , après la déclaration qu'il avait faite : malgré ces représentations, la famille eut peur du parlement, qui n'aimant pas M. de Voltaire , à cause des épigrammes dont cette compagnie a souvent été l'objet dans ses ouvrages , aurait pu en cette occasion ne lui être pas favorable : le public ne pensait pas ainsi ^ et soutenait que le parlement aurait été forcé en cette circonstance par la voix publique, malgré toute la mauvaise volonté qu'il pouvait avoir; il y avait d'ailleurs un grand nombre de magistrats , surtout parmi les jeunes gens , et quelques uns même parmi les vieillards , qui paraissaient très-bien disposés. Malgré toutes ces représentations , la crainte des parens fut plus forte que la raison, et ils se sont tenus dans une inaction que le public a fort désapprouvée.
Le samedi 3o mai, jour de la mort, l'abbé Gaultier, quelques heures avant ce fatal moment, offrit encore ses services, par une lettre qu'il écrivit à l'abbé Mignot ; celui-ci alla sur-lechamp chercher l'abbé Gaultier et le curé de Saint-Sulpice qui vinrent ensemble ; le curé s'approcha du malade et lui prononça ' le mot de Jésus-Christ ; à ce mot, M. de Voltaire, qui était toujours dans l'assoupissement , ouvrit les yeux et fît un geste de la main comme pour renvoyer le curé, en disant , laissez^-moi mourir en paix ; le curé , plus modéré en cette occasion et plus raisonnable qu'à lui n'appartenait, se tourna vers ceux qui étaient présens, et dit : Vous voyez bien, messieurs, quiln*a pas sa tête; il l'avait pourtant très-bien en ce moment , mais les assistans , comme vous croyez bien , sire , n'eurent garde de contredire le curé. Ce capelan se retira ensuite, et dans les propos qu'il tint à la famille , il eut la maladresse de se déceler, et de prouver clairement que toute sa conduite était une affaire de vanité. Il leur dit qu'on avait très-mal fait d'appeler l'abbé Gaultier, que cet homme avait tout gdté, qu'on aurait dû s'adresser à lui seul , curé du malade ; qu'il l'aurait vu enparticu^ lier et sans témoins, et qu'il aurait tout arrangé. Il persista néanmoins à lui refuser la sépulture ecclésiastique, et donna seulement son consentement par écrit que M.* de Voltaire fût porté ailleurs. Si la profession de foi avait été donnée directement au curé , il se serait sûrement rendu plus facile; il aurait fait trophée de celte déclaration comme d'une victoire par lui
4o6 CORRESPONDANCE
remportée sur le patriarche des incrédules; mais comme cette profession avait été donnée à un pauvre galopin de prêtre, l'archevêque el le curé ont mieux aimé dire que cette déclaration était une moquerie, que de laisser au galopin l'honneur de la victoire. M. de Voltaire mourut le même jour à onze heures du soir , ayant encore proféré quelques mots, mais avec peine, et ayant marqué dans toute sa maladie , autant que son état le lui permettait , beaucoup de tranquillité d'âme, quoiqu'il parût regretter la vie. Je l'avais encore vu la veille de sa mort, et sur quelques mots d'amitié que je lui disais , il me répondit en me serrant la main, vous êtes ma consolation. Son état me fit tant de peine , et il avait tant de difficulté à s'exprimer , même par monosyllabes, que je n'eus pas la force de continuer à voir ce spectacle ; l'image de ce grand homme mourant m'affecta si profondément, et m'est restée si vivement dans la tête, qu'elle ne s'en effacera jamais. C'était pour moi l'objet des plus tristes réflexions sur le néant de la vie et de la gloire , et sur le malheur de la condition humaine.
Il fut embaumé vingt-quatre heures après sa mort, mis dans une voiture en robe de chambre, et conduit par l'abbé Mignot et quelques autres parens, à l'abbaye de Scelliëres, à trente lieues de Paris , dont l'abbé Mignot est titulaire. Il y a été enterré le mardi 2 juin en très-grande cérémonie , et avec un grand concours de tous les environs. Le prieur de l'abbaye, bon moine bénédictin , qui ne savait rien de tout ce qui s'était passé à Paris , ne fit aucune difficulté de faire cette cérémonie , sur le vu des pièces que l'abbé Mignot lui présenta. Vingt-quatre heures après, le mercredi 3, le prieur reçut une lettre de l'évêque de Troyes , dans le diocèse duquel l'abbaye de Scellières est située , et qui lui défendait de procéder à l'inhumation , sL elle n'était pas faite encore. Le prieur répondit à l'évêque par une lettre très-ferme et très-respectueuse, dans laquelle il lui rendait raison de sa conduite , et se justifiait si bien , qu'on assure que ce prélat lui-même est conyennqu Un j- avait rien à répondre. Il paraît que cetévêque, qui dans le fond est un bon homme, mais gouverné par une sœur dévote et fanatique, et poussé par l'archevêque de Paris, avait fait contre son gré la démarche d'écrire au prieur de Scellières, et avait pris ses mesures pour que la lettre arrivât après l'inhumation. Ce pauvre diable de prieur, qu'on menaçait de destituer, est accouru à Paris, a dit ses raisons, et on espère qu'il restera tranquille. On m'a assuré, ce qui pourrait bien être , que l'archevêque de Paris avait fait consulter un savant canoniste pour lui demander si Voltaire n'était pas dans le cas âe l'exhumation , et que le canoniste avait répondu qu'on s'en gardât
bien , et que rien ne serait plus contraire aux règles. Ne croyez ^as au reste , sire , pour l'honneur de la nation , que tous les dévots , et même tous les évéques , approuvent la conduite abomi* nable qu'on a tenue à l'ëgard de ce grand homme. Parmi plusieurs prélats que je pourrais nommer à votre majesté , l'archevêque de Lyon , frère du Montazet qui a servi la dernière guerre dans les troupes autrichiennes, prélat qui ne craint pas d'être accusé de relâchement, puisqu'il est regardé comme janséniste, a dit hautement qu'il ne comiprenait rien à la conduite du curé de Saint-Sulpice et de l'archevêque de Paris ; ^ue rien n'était plus contraire aux lois et à l'usage constant de l'Église ; qu'on no devait refuser la sépulture qu'à ceux qui étaient notoirement excommuniés, ou qui donnaient en mourant des témoignages formels d'impiété , ce que M. de Voltaire n'avait pas fait. Plusieurs curés de Paris pensent de même, et sûrement l'auraient enterré, en dépit même de l'archevêqne , s'il fût mort sur leur paroisse. Le curé de Saint-£tienne-du-Mont, entre autres, a dit publiquement qu'il l'aurait enterré dans son église entre Racine et Pascal , qui en effet y sont inhumés. Enfin toutes les personnes vraiment religieuses , c'est-à-dire, qui ne font point de la dévotion une affaire de parti , et un moyen de faire parler d'elles et de jouer un rôle important , blâment unanimement le fanatisme du curé et de l'archevêque.
Je ne parle point, sire , de tout le reste de la nation; je ne puis exprimer à votre majesté à quel point elle est indignée de tout ce qui se passe , et il serait bien injuste de la rendre responsable de toute cette infamie, qu'elle aurait empêchée et réprimée, si elle avait le pouvoir en main. Les ministres qui ont souffert cette abomination déshonorante pour la France , et qui ont laissé les prêtres faire en cette occasion ce qu'ils ont voulu, ne pensent pas au crédit et à la force qu'ils leur donnent en agissant ainsi, puisqu'ils se croiront désormais les maitres de donner ou de refuser à leur gré la sépulture. L'Académie Française n'a pu encore obtenir de faire pour M. de Voltaire le sei^ vice qu'elle a coutume de faire pour tous les membres qu'elle perd; et peut-être, malgré ses sollicitations, elle n'obtiendra pas cette grâce , dont le refus est un nouvel outrage à la mé-» moire du grand homme que nous regrettons. Au reste , tous les gens de lettres lui rendent celte justice , que personne n'ose se présenter encore pour lui succéder ; et il y a tout lieu de eroire que l'élection ne se fera pas sitôt. Elle devrait ne se faire jamais , et mon avis, s'il était suivi, serait de laisser la place vacante.
Voilà, sire, le détail que votre majesté ooi'a fait l'honneur de
4o8 CORRESPOiNDANCE
irie demander. Quoique je n'aie fait qu'obéir à ses ordres, ]£ crains pourtant d'avoir abusé de la permission qu'elle m'a donnée d'épancber mon cœur sur ce triste événement , et sur les suites révoltantes qu'il a eues et qu'il a encore. Votre majesté croira-t-elle qu'on a fait la défense la plus rigoureuse à tous les journalistes de dire un seul mot à l'honneur de M. de Voltaire ? qu'il ne leur est pas permis même de prononcer son nom ? qu'on a défendu pendant près d'un mois aux comédiens de jouer aucune de ses pièces et que cette défense vient à peine d'être levée ? j'en aurais là-dessus trop à dire, s'il n'était plus prudent de garder le silence. La lettre dont votre majesté vient de m'honorer était bien nécessaire à mon cœur, pour adoucir la douleur et l'indignation dans laquelle je suis plongé. Si j'avais vingt ans de moins , je quitterais sans regret un pays oii le génie est traité avec tant d'indignité , de son vivant et après sa mort. Mais j'ai soixante ans , et je suis trop vieux pour déménager. Je me console au moins par l'intérêt que votre majesté veut bien prendre à la perte que la littérature , la philosophie , la France et l'Europe même viennent de faire; je ne laisserai , sire , ignorer cet intérêt à aucun de ceux qui sont faits pour le connaître et pour le sentir, M. de Voltaire en était digne, j'ose le dire , non-seulement par son rare génie , mais par son admiration pour votre majesté; vous étiez souvent, sire, l'objet de nos entretiens, îl chérissait et honorait votre personne , et vous regardait comme la ressource et l'espérance de la vérité et de la raison. i\ serait digne de vous , sire , de lui faire rendre dans votre capitale et dans votre académie les honneurs qu'on lui refuse dans sa patrie. C'est au plus grand roi de l'Europe , à celui qui est fait pour servir aux autres d'exemple et de modèle, c'est à lui à honorer la mémoire de ce grand homme par quelque acte Solennel , qtii console la philosophie , qui fasse rougir la France ,. et qui confonde le fanatisme. Vous avez, sire, en ce moment, de trop grands intérêts à traiter , pour vous occuper d'un autre objet ; mais voire majesté vivra , elle jouira bientôt sans doute de quelques momens de repos, et je prendrai la liberté de lui reparler pour lors de la perte que nous avons faite , de l'intérêt qu'elle veut bien y prendre, et de ce qu'elle peut faire pour la mémoire du génie qui n'est plus, . .«
Je termine cette lettre, sire, en offrant plus vivement que jamais à votre majesté tous les vœux que je fais pour elle , tous ceux que la nation française fait en ce moment pour vous, pour votre conservation , pour votre bonheur , pour votre gloire , pour voir l'arbitre et le sauveur de l'Allemagne. Jamais votre majestén'a été plus chère et plus respectable à l'Europe.
Ces sentimens, sire, sont plus que jamais graves au fond de mon cœur, ainsi que la reconnaissance éternelle, radmiration profonde , et la tendre vénération avec laquelle je serai jusqi^'à nion dernier soupir, etc.
3 juillet 1778.
P. S. J'ai été , sire, tellement occupé de M. de Voltaire dans la lettre que je viens d'avoir l'honneur d'écrire à votre majesté , que j'ai presque oublié de lui parler d'une autre perte qu'elle vient de faire en la personne du respectable milord Maréchal , dont votre majesté honorait la vertu , et qui mérite bien les regrets que vous lui donnez, |fcr là tendre vénération qu'il avait pour votre personne. On dit qu'il est mort avec la tranquillité la plus philosophique, et je n'en suis point surpris. Il n^'honorait de son amitié , et j'en sentais tout le prix.. Je perds tous les jours quelque ami, et on n'en refait plus à mon âge. Mais votre majesté vit, et sa vie me fait supporter la mienne.
J'oubliais de dire à votre majesté que M. de Voltaire, dans une des visites que lui fit son curé , lui fit donner 600 livres pour les pauvres de sa paroisse; le curé les prit, comrme on dit, à belles- baise-mains, et n'en a pas moins refusé de l'enterrer. On pourrait lui dire comme Chicaneau an portier de son juge , qui reçoit la bourse du plaideur et lui feyne la porte, hé ! ren^ dez donc V argent. Mais l'Eglise est comme l'antre du lion de la fable , tout y entre et rien n'en sort.
J'oubliais encore , sire , de dire à votre majesté qu'un curé de Paris, dont on ne m'a pas appris le nom, interrogé par quel* qu'un sur la manière dont il se serait conduit , si M. de Voltaire était mort sur sa paroisse , avait répondu : Je Vauraisfait en— terrer solennellement , et je lui aurais fait faire une épitaphe , au bas de laquelle f aurais mis sa profession defoi.Yoilkea effet , sire , ce qu'aurait fait un homme d'esprit, comme ce curé Test sans doute. Cette épitaphe aurait été un trophée pour l'Église , et pour la postérité un monument de la rétractation réelle ou apparente des erreurs de M. de Voltaire. Il est inconcevable que le curé de Saint-Sulpice et l'archevêque n'aient pas pensé de la sorte, et n'aient pas vu tout l'avantage qu'ils pouvaient tirer de cette profession de foi, au lieu de s'avouer eux-mêmes vaincus et persiflés en la regardant comme dérisoire. Mais^ dieu merci , les ennemis de la raison sont aussi bétes que fana^qnes; ils seraient trop à craindre, s'ils joignaient l'esprit au. crédit qu'on a la sottise de leur accorder. Ils ont pourtant eu l'esprit de persuader à la plupart des rois qu'ils sont le soutien Je leur autorité, et ils ont.profité avec adresse de la sottise de l'auteur 5. 27
4to CORRESPONDANCE
da Système de la nature, qui a bêtement avance cette absurdité. Si ce mauvais philosophe avait lu V Histoire ecclésiastique , il y aurait vu que les prêtres , bien loin d'être le soutien des rois , en ont été de tous temps les ennemis , qu'il n'a pas tenu à eax que la maison de Bourbon n'ait été privée du trône qui lui ap* partenait légitimement , et que s'ils disent aux rois que leur puissance vient de Dieu , ce n'est pas qu'ils veuillent se soumettre à cette puissance , c'est au contraire pour soumettre les rois à la leur , puisqu'ils prétendent représenter Diea sur la terre*
y Paris, a juillet 1778.
Second P, S, Je relis ma lettre, sire, et je relis en même temps, pour la vingtième fois, la vôtre, que je relirai encore , et qui serait bien digne d'être placée dans l'épitaphe de Voltaire au Heu de sa profession de foi. Je m'aperçois un peu tard que je n'ai pas répondu à l'article de cette excellente lettre, oii votre majesté dit qae peut-être le vieux patriarche inWait encore, s'il était retourné à Fernejr, Hélas , sire , je le crois comme vous et je suis persuadé que la vie fatigante et agitée qu'il a menée à Paris , a considérablement abrégé ses jours. J'étais fort d'avis qu'il retournât à Ferney au commencement de la belle saison , et qu'il allât y jouir paisiblement des hommages qu'il avait.reçus à Paris. Mais sa nièce, qui s'ennuyait à Ferney, l'en a détourné, et plusieurs de ses amis ont pensé de même , craignant que s'il retournait jamais dans sa retraite, les prêtres n'obtinssent un ordre qui l'obligeât d'y rester. Ils avaient déjà cherché à lui faire une affaire sur son retour à Paris, disant qu'il y était venu sans permission ; mais il a été bien vérifié qu'il n'avait jamais en de défense d'y venir, et on a pris le sage parti de le laisser ^ouir tranquillement de sa gloire. Pour moi , sire , quand j'appris qu'il avait formé presque subitement le dessein de venir à Paris, et qu'il était déjà en route, j'en fus très-affligé , ne doutant pas qu'il ne vînt y chercher la persécution et la mort. Je me suis trompé , à ma grande satisfaction , sur le premier article ; et son apothéose si brillante et si solennelle m'avait consolé de son voyage; mais malheureusement je ne me suis pas trompé de même sur les suites funestes et irréparables de ce voyage imprudent et précipité. Son médecin a dit que s'il était resté à Ferney, il aurait pu vivre encore dix années. En effet, le principe de la vie était si fort chez lui , que son agonie a été longue et douloureuse. Il avait encore à quatre-vingt-quatre ans tout le feu de sa jeunesse; et dans une de nos assemblées de l'Académie 9 oii l'abbé Deliile lui lut une traduetion en vers d^iine
AVEC LE ROI DE PRUSSE. 4it
ëpîlre de Pope, M. de Voltaire nous étonna et nous enchanta tous par sa présence d'esprit et sa mémoire , se souvenant à chaque vers français du vers correspondant de Pope, qu'il n'avait peut-^être pas lu depuis trente années. Quoique sa tragédie (ÏJrhne ne vaille ni Zaïre ni Mahomet, elle est encore fort supérieure à toutes les tragédies qu'on nous donne aujourd'hui. On m'a dit que votre majesté l'a fait demander à la famille, qui sans doute se fera un plaisir et un devoir de procurer cette lecture à votre majesté. Elle trouvera dans cette pièce de trèsbeaux vers, dignes du meilleur temps de l'auteur, quelques belles scènes, et un rôle de père qui est très-beau. Quand l'au-* teur est tombé malade , il allait la faire imprimer , et se proposait de la dédier à l'Académie.
Je demande encore une fois, sire, mille pardons à votre majesté d'avoir abusé, comme j'ai fait , de sa patience et de son temps par cette énorme lettre, ou plutôt parce volume; elle ne le lira pas, si , comme je n'en doute point , elle a quelque chose de mieux à faire; elle jettera ce bavardage au feu , si, comme je le crains, ce bavardage l'ennuie ; mais j'ai mieux aimé courir le risque de l'ennuyer, que de ne pas lui donner cetïe faible preuve de mon zèle pour exécuter ses ordres , et du plaisir que je ressens à faire ce que je crois pouvoir lui être agréable. C'est dans ces dispositions que je la supplie de vouloir bien recevoir cette lettre , à la fin de laquelle je prends la liberté de lui renouveler encore tous les sentimens de reconnaissance, d'admiration et de profond respect avec lesquels je serai toute ma vie, etc.
JJapprends , en fermant cette lettre , qu'un très-habile artiste vient de faire en terre une esquisse parfaitement ressembl^tnte de celui que nous regrettons. Si voire majesté en voulait un marbre, je donnerais ses ordres à cet artiste. '
Paris , i6 août 1778, anniversaire de la bataille de Ligniiz.
01 RE, les deux lettres du 22 et du 23 juillet dont votre majesté m'a honoré, ne me sont parvenues qu'avant-hier, à trois semaines de date , et je ne perds pas un moment pour répondre aux questions que votre majesté me fait l'honneur de m'adresser sur le grand homme que nous avons perdu.
Je ne crois pas qu'il ait dit au maréchal de Richelieu le mot plaisant qu'on lui attribue , ah ! frère Caîn, tu m'cLS tué. Je l'ai vu très-assidûment dans le cours de sa maladie ; j'y ai trouvé plusieurs fois le maréchal, et je n'ai pas entendu ce mot.
4i2 CORRESPONDANCE
Sa familhe et tous ses amis n'en ont aucune connaissance» II est vrai que le mot est plaisant , qu'il ressemble bien à ceux qu'il disait souvent , et que le mare'chal ressemble encore mieux à frëre Caïn ; mais il y a apparence que ce mot a été fait par quelqu'un qui croyait , ce qui n'est pas vrai , que le patriarche s'était empoisonné avec de l'opium que lui avait donné le maréchal ; il lui en avait bien donné en effet, mais la bouteille fut cassée par la faute des domestiques , sans qu'il en eût pris une goutte.
n est très-sûr que quelques jours avant sa maladie , il prit beaucoup de café, pour travailler mieux à différentes chose» qu'il voulait faire; les corrections de sa tragédie étaient du nombre ; il s'alluma le sang , perdit le sommeil , souffrit beaucoup de sa straugurie , et pour se calmer, se bourra d'opium qu'il envoya chercher chez l'apothicaire , et qui vraisemblablement a achevé de le tuer.
Dans le temps oii il est tombé malade, je sais qu'il travaillait sur les prophéties de Daniel ; mais j'ignore oii il en était. Je suis sûr aussi qu'à la réquisition de l'impératrice de Russie , il avait déjà commencé quelques pages de son histoire.
Sa famille s'est accommodée avec un libraire étranger pour ses manuscrits ; mais comme ih sont encore sous le scellé à Ferney , on ne sait s'il y en a beaucoup ; on en doute , car il faisait imprimer à mesure qu'il composait; il aimait à jouir, et ne mettait rien à fonds perdu.
L'impératrice de Russie vient d'acheter sa bibliothèque qui est d'environ dix mille volumes, dont «n grand nombre, diton , a des notes de sa main. Cette princesse se propose de mettre cette bibliothèque dans un petit temple qu'elle fera construire exprès , et au milieu duquel elle fera construire un monunient en son honneur.
Ce monument , sire , ne vaudra pas l'éloge que votre majesté doit faire de ce grand homme. Cet éloge rappellera un beau vers de Voltaire :
Le grand Condë pleurant aux vers du grand Corneille.
Cet éloge, sire, sera le signal de beaucoup d'autres, qui ne le vaudront pas, mais auxquels il servira de modèle ; et les gens de lettres apporteront après vous le denier de la veuve. L'Académie Française ne pense point encore à lui choisir un successeur ; elle y est trop embarrassée ^ elle tardera le plus qu'elle pourra , et ce qu'il y a de fâcheux , c'est que le successeur de Voltaire sera reçu par un prêtre qui était directeur lorsque ce grand homme est mort. Ses confrères suppléeront de leur mieux à ce que ce capelan ne dira pas. Pourquoi faut-il qu'ils aient la
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tangue et les mains liées ? Nous voulons toujours lui faire un sci"vice , et nous n'espérons guère de l'obtenir , et chacun de nous peut dire , en parodiant un vers de l'opéra :
Ah ! j'attendrai long- temps, la messe est loin encore.
Je ne sais si j'ai eu l'honneur de mander à votre majesté qu'an Irës-habile artiste de ce pays-ci, nommé Houdon, déjà connu j>ar plusieurs beaux ouvrages , a fait en terre, en attendant le marbre, un magnifique buste du patriarche, d'une ressemblance parfaite. Il serait digne d'être placé dans le cabinet de votre majesté , et donné par elle à l'académie de Berlin.
Voici quatre vers excellens qu'on a faits sur lui :
Celui que dans Athène eût adoré la Grè«e, Que dans Home k sa table Auguste eût fait asseoir , Nos Césars d'anjourd^huî- n'ont pas voulu le voir , Et monsienr de fieaumont lui refuse une messe.
Ce M. de Beaumont est le digne archevêque fanatique, que Paris a le bonheur d'avoir.
Le désir de répondre aux questions de votre majesté m'a empêché , sire, de lui parler en détail des vœux ardens que toute la France fait pour elle , de la gloire dont elle continue à se couvrir, de l'exemple qu'elle donne aux autres souverains , et de toutes les qualités qu'elle a déployées depuis six mois, comme négociateur, comme guerrier et comme roi. Puissiez-vous donner encore long-temps de pareilles leçons aux Césars d'aujouniVhui,
Je suis avec la plus profonde et la plus tendre vénération , etc.
Paris, 9 octobre 1778.
OiR E , j'ai reçu avec la plus vive reconnaissance et pour la mémoire de mon illustre ami, et pour l'honneur des lettres^ «les expressions si douces et si consolantes des sentimens de votre majesté pour ce grand homme, et de son amour pour lestalens ot le génie. Je voudrais pouvoir faire lire à toute l'Europe littéraire ce que votre majesté me fait l'honneur de m'écrire à ce sujet , et qui est si propre à encourager et à consoler ceux qui cherchent comme elle , quoique avec des talens bien inférieurs*, ;i adoucir par la méditation et par l'étude les maux de la vie, les infirmités de la nature humaine , les ti'averses causées pat* là persécution et la calomnie. J'attends avec la plus vive iùipatience le monument immortel que votre majesté se propose d'ériger à la gloire de celui que nous pleurons. L'Académie Fran-
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Çaise vient de lui rendre des honneurs qu'elle n'avait encore rendus à personne. Sur la proposition que je lui en ai faite, et qui a été acceptée de tous mes confrères avec acclamation , elle a propose V Éloge de M, de Voltaire pour le sujet du prix de poésie qu'elle doit donner l'année prochaine ; pour rendre ce prix plus considérable, j'ai prié l'Académie d'accepter une somme de 600 livres qui doublera le prix , et qui est pour mai le denier de la veuve , et j'ai de plus donné à l'Académie le bu^e trës-beau et très-ressemblant de M. de Voltaire , le seul que nous ayons encore dans notre salle d'assemblée ; ce buste à la vérité n'est qu'en terre, car je ne suis pas assez riche pour le donner en marbre ; mais j'ai eu le plaisir de le voir exposé dans la salle d'assemblée à la séance publique du 25 août, et honoré des applaudissemens et des larmes de toute l'assemblée. Je lus à la même séance Vhloge de CrébUlon, oii je trouvai plusieurs occasions de parler à son illustre vainqueur , en rendant d'ail* leurs justice au vaincu. Le public me parut satisfait de tout ce qui s'était passé dans cette séance , et j'espère que le prix proposé aura l'approbation de votre majesté. Nous ne recevrons les pièces qu'au mois d'août de l'année prochaine , mais ces pièces , sire , ne vaudront pas votre prose.
Je fais des vœux pour la fin de cette campagne si fatigante, à ce qu'on m'écrit , pour votre majesté ; je fais plus de voeux encore pour voir finir cette guerre qu'il n'a pas tenu à elle d'éviter, et dont le motif la couvre de gloire. Puisse l'hiver prochain inspirer à vos ennemis des dispositions plus raisonnables et plus pacifiques !
M. de Catt remettra à votre majesté un Eloge de La Mot le qu'on m'a demandé pour un journal, et qui contient, à ce que je crois, un jugement sain sur les ouvrages de cet auteur. Je serais très-flatté que ce petit morceau eût le suffrage de votre nia j esté.
Elle a dû recevoir, ou elle recevra bientôt un ouvrage trèssavant de médecine, que l'auteur, M. Barthès, m'a prié de mettre aux pieds de votre majesté, et de lui demander le titre d'académicien de Berlin , dont il est digne par ses talens et par ses travaux.
M. de Rougemont est en peine , si votre majesté a reçu la dernière lettre qu'il a eu l'honneur de lui écrire , et désirerait que votre majesté voulût bien l'honorer d'un mot de réponse. C'est un homme fort honnête, fort attaché à votre majesté, et très-digne de ses bontés.
Je n'entretiendrai pas votre majesté de toutes les sottises qui 9e font , et qui se disent, et qui se lisent, ou ne se Usent pas y
AVEC LE ROI DE PRUSSE. 4i5
dans le séjour que j'habite. Je lui apprendrai seulement qu'il j a des hommes assez vils , et par malheur pour eux en asses ^rand nombre , pour jeter les hauts cris sur le sujet de prix que l'Académie a proposé ; que les curés de Paris ont voulu sur cela présenter requête au gouvernement , et que le gouvernement leur a imposé silence.
Je suis avec la plus vive reconnaissance et le plus profond respect, etc,
Paris y 3o avril 177g.
01 RE, M. le baron de Golti a bien voulu se charger de faire parvenir à votre majesté le faible monument que je viens d'ériger à la mémoire du vertueux et respectable milord Maréchal. Je serais bien flatté que cet éloge pût obtenir le suffrage de votre majesté ; j'ai tSché d'y peindre avec vérité le di^ne milord qui en était l'objet , et j'aurai du moins la satisfaction , si je n'ai pas réussi , d'avoir exprimé dans cet éloge les sentimens de respect et d'admiration dont je suis pénétré depuis si long-temps pour le héros philosophe qui honorait de son amitié ce véritable sage.
Je ne sais si votre majesté a reçu le volume de mes Éloges académiques , que j'ai adressé il y a trois mois à M. de Gatt; je n'ai point eu de nouvelles de son arrivée , quoique je n'aie pas perdu un moment pour envoyer ce volume à votre majesté , aussitôt qu'il a paru. J'a^ tâché , sire , dans ces éloges , de peindre et d'apprécier de mon mieux les talens des hommes dont j'avais à parler, et d'y mettre le plus de variété qu'il m'a été possible , relativement à leur génie et à leur caractère. Cet ouvrage a été reçu assez favorablement , mais les autres suffrages ne sont rien pour moi , si je n'ai pas le bonheur d'obtenir celui de votre majesté.
En lui envoyant V Éloge de milord Maréchal , j'ai eu l'honneur de lui écrire un mot, dans un moment où, attaqué d'un accès de fièvre, je pouvais à peine tenir la plume. Je suis mieux en ce moment , quoique faible ; depuis long-temps j'aspire au moment oii je pourrai avoir l'honneur de faire compliment à votre majesté sur la conclusion de la paix. Depuis long-temps les nouvelles publiques assurent que cette grande affaire va se terminer , et cependant elle ne paraît point encore finie ; mais d'après tout ce que j'entends dire, je la crois assez avancée pour ne point douter en ce moment que l'Allemagne né jouisse enfin bientôt d'un si grand bonheur. Elle en aura, sire, toute Tobligption à votre majesté , qui se couvre en ce moment de^
4i6 CORRESPONDANCE
gloire plus que jamais. Quelle vie et quel règne , dit en ce ioifl^ ment toute l'Europe d'une voix unanime ! jamais plus bellb pièce n'eut un plus beau cinquième acte ; puisse ce cinquième acte durer encore bien des années ! je l'espère , sire , autant que je le désire, pour le bien de l'Europe , l'exemple des autres souverains , le bonheur de rAlIemagne , et enfin pour l'honneur de la philosophie et des lettres. Elles ont besoin plus que jamais d'avoir un chef et un protecteur tel que vous. Elles n'en ont point d'autres à espérer ; mais vivez , sire , et vous leur sufllrez.
Votre majesté a fait aux mânes de Voltaire un honneur qui efface tout celui qu'ils ont reçu. Je prends la liberté de lui envoyer un petit discours que j'ai prononcé à l'Académie le jour de la réception de son successeur. Votre majesté verra bien qu'à la fin de la page lo j'ai voulu indiquer, mais à mots couverts, et qui ont été bien entendus par l'auditoire, le refus» qu'on a fait à Voltaire et à Molière de les enterrer l'un et l'autre dans ce que nous appelons terre sainte^ quoiqu'on ait fini par leur accorder cet honneur, mais à la vérité d'assez mauvaise grâce.
Je ne sais si j'ai eu l'honneur de mander à votre majesté qu'un très-habile sculpteur de l'Académie, nommé Houdon, a fait un buste de Voltaire qui est d'une ressemblance et d'une exécution parfaite. Si votre majesté désifait de l'avoir, je la prie dé me donner ses ordres sur cet objet , et je me ferais un devoir de lès exécuter avec autant de zèle que de promptitude.
Recevez, sire, avec votre bonté ordinaire l'assurance des sentimens vrais et profonds que j'ai voués pour toute ma vie à votre majesté , de la vive reconnaissance que je lui dois , de l'admiration dont je suis pénétré pour elle , et de la tendre vénération avec laquelle je serai jusqu'à mon dernier soupir , etc.
Paris, 3 juillet 1779.
OiRE, lorsque j'eus l'honneur d'écrire ma dernière lettre à votre majesté, la paix qu'elle vient de donner avec tant de gloire à l'Allemagne était près de se conclure , et je crus dès ce moment pouvoir témoigner a votre majesté toute la joie que je ressentais d'un événement tout à la fois si heureux pour l'Europe , si précieux à ses peuples, et si honorable pour elle. Je prends la liberté de lui renouveler aujourd'hui l'expression des mêmes sentimens, et d'une admiration que j'ai le bonheur départager aujourd'hui avec tous ceux qui entendent prononcer le nom de votre majesté. Cette admiration, sire, est aussi universelle que'jnstë, et jamais peut-être aucun monarque n'a été plus généralknent
l'objet de là vénération publique , que ne Test «n ce moment votre majesté. La France est peut-être de toutes les nations celle qui en donnerait à votre majesté les témoignages les plus vîfs^ tant l'enthousiasme que vous y excitez est prodigieux et universel. On a dit , je ne sais pas pourquoi , que votre majesté viendrait faire un tour à Paris. Elle y recevrait , j'ose le dire, les honneurs du triomphe le pins complet dont elle ait jamais joui, et j'aurais le bonheur d'en être témoin avant de quitter ce triste monde, qui dans cette circonstance me paraîtrait à bien juste titre le meilleur des mondes possibles. Mais je crains bien , sire, qu'il ne me faille renoncer à ce doux espoir, ou plutôt à cette douce chimère, comme je suis obligé de renoncer, au moins pour cette année, au désir que j'avais d'allfer mettre encore une fois aux pieds de votre majesté tous les sentimens de respect et d'admiration dont je suis depuis si long-temps pénétré pour elle. La faiblesse de ma santé, qui devient plus grande de jour en jour, et qui ne me permet presque plus aucun travail d'esprit, et encore moins aucune fatigue de corps , me prive de cette sa*' tisfaction si chère à mon cœur. Je m'en console , sire, autant qu'il est possible, en m'entretenant, avec tout ce que je vois ,• de la gloire de votre majesté, en me rappelant sans cesse avec^a plus vive reconnaissance les bontés dont elle m'honore depuis si long-temps, et surtout en apprenant que sa santé est meflleure que jamais , et promet encore loug-temps à l'Europe l'exemple de sa vie , de sa gloire , de son génie et de ses vertus.
Je n'ose prier votre majesté d'interrompre quelques momens ses précieuses occupations pour jeter les yeux sur le volume d'éloges académiques que j'ai eu l'honneur de lui envoyer. Elle y verra du moins, si elle daigne l'ouvrir, les témoignages les plus sincères de la reconnaissance et de la vénération que je lui dois. Je ne sais par quelle fatalité elle a reçu ce volume si tard. J'ai eu l'honneur de le lui envoyer au moment même de l'impression ; il est resté contre mon espérance trois mois entiers à Berlia-, et n'a été remis à votre majesté qu'au moment de son arrivée. C'est trop tard pour ce que je lui dois, mais c'est peut-être encore trop tôt pour mon intérêt, et pour le jugement qu'elle portera de cette rapsodie , si elle daigne un moment s'en occuper.
Votre majesté sait peut-être que l'Académie Française a proposé réloge de Voltaire pour le sujet du prix de poésie , et que j'ai eu le bonheur de rendre hommage en cette occasion à la mémoire de mon ami, en augmentant ce prix du double. Nous allons lire et juger les pièces du concours; puissent-elles être dignes du sujet ! Il ne nous resterait plus , sire , qu'un éloge à
4i8 CORRESPONDANCE
proposer après celui-là; je le laisse à deviner à votre majesté, et je voudrais bien que les circonstances nous permissent d'offrir à nos poètes un si beau sujet d'exercer leurs talens.
Votre majesté me fait l'honneur de me parler du buste de Voltaire. Ce buste , sire, est trës-ressemblant , fait par un sculpteur trës-habile, et digne d'orner le cabinet de votre majesté, et même la salle de son académie. Si votre majesté a quelques ordres à me donner à ce sujet , je les exécuterai avec autant de zèle que de plaisir.
Nous ne sommes pas , sire , aussi heureux que votre majesté , de jouir des douceurs de la paix; n,ous nous contentons de la désirer et de l'attendre. Puisse-t-élle bientôt se rendre à nos vœux.
Je finis en demandant pardon à votre majesté de l'avoir ennuyée si long-temps de mon verbiage, en lui renouvelant tous les vœux que je fais pour son bonheur , pour sa gloire et pour sa conservation , et en mettant à ses pieds tous les sentimens d'admiration , de reconnaissance et de vénération tendre et profonde avec lesquels je serai jusqu'au dernier jour de ma vie, etc.
Paris, 19 septembre 177g.
OiRE, j'arrive de la campagne, oîi j'ai été passer environ trois semaines pour me reposer d'un travail un peu forcé que les circonstances oii je me suis trouvé m'avaient obligé de faire; et je n'ai rien de plus pressé en arrivant que de répondre à la lettre pleine de bonté dont votre majesté m'a honoré, et dont je lui rends les plus humbles et les plus tendres actions de grâce. Je suis en même temps , sire , et assez bon Français , et assez sincèrement attaché à votre majesté, pour voir avec le plus grand plaisir les sentimens oii elle est par rapport à notre ministère , et l'union qui paraît s'établir entre les deux cours. J'ai toujours pensé que l'alliance de la France avec votre majesté était l'état naturel de l'une et de l'autre puissance, qu'elle n'avait été pendant quelque temps interrompue , que par la haine d'une femme qui voulait se venger du juste mépris de votre majesté pour elle , et par l'ambition d'un prêtre bel esprit qui voulait être cardî-inal; et je vois avec grande joie qu'enfin la France peut dire comme Roxanc :
Et que tout rentre ici dans l'ordre accoatume'.
Les Français, sire, ne peuvent pas être vos ennemis, comme Touf ne voulez pai être le leur. Indépendatnmcut des intérêts
politiques , Tadmiration et le respect dont toute la naliou est pénétrée pour votre majesté est à un degré inexprimable , et on ne tarit point, sire, sur les éloges qui sont dus à la conduite si ferme, si noble, si courageuse que votre majesté vient de tenir dans l'affaire importante qui agitait TAIIemagne. J'en ai déjà tant parlé à votre majesté , que je crains en me répétant de paraître adulateur ; mais , sire , on n'a point d'adulation à se reprocher quand on est l'écho de la voix publique ; et jamais elle n'a été si unanime et si énergique qu'elle Test en ce moment sur votre majesté. Quelle satisfaction n'aurais-je pas eue à lui exprimer moi-même tous ces sentimens , si ma frêle macbme m'avait permis de m'exposer aux fatigues d'un long et pénible voyage ? Jamais , sire , je n'ai éprouvé un plus grand désir d'aller me mettre aux pieds de votre majesté ; mais j'ai craint de n'avoir pas la force d'arriver jusqu'à elle. Je ne puis cependant renoncer encore totalement à l'espérance de la voir et de l'entendre , et si dans l'état de faiblesse où je suis, îe trouvais quelque moment lucide, j'en profiterais à l'instanx pour satisfaire mon cœur.
Nous venons , sire, de donner à l'Académie Française le prix que nous avions proposé pour l'éloge de Voltaire , et que j'avais augmenté de 600 livres , pour honorer par le denier de la veuve la mémoire de mon illustre ami. La pièce de vers qui a remporté le prix est pleine de très-belles choses ; l'auteur n'a pas voulu se nommer, et il a cédé la médaille à la pièce qui a eu V accessit y et qui a beaucoup de mérite aussi. On croit que cet anonyme est M. de La Harpe. #
L'Académie Française possède , sire., le buste de Voltaire dont j'ai eu l'honneur de vous parler. C'est moi qui le lui ai donné 5 mais comme je ne suis pas riche, je n'ai pu le donner qu'en terre cuite. Votte majesté l'aura en marbre quand elle le voudra ; le buste est de mille écus ; elle pourra si elle veut , me donner ses ordres à ce sujet, ils seront promptement exécutés. Elle pourrait même en faire faire deux , un pour elle, et un pour l'académie de Berlin , qui recevrait sûrement ce buste avec tous les sentimens dus au donateur et à l'original. J'oubliais de dire à votre majesté que ce buste est de deux manières; toutes deux très-ressemblantes, l'une à rantique*avec la tête nue, l'autre avec la perruque, ce qui n'est pas si pittoresque , mais en même temps aide à la ressemblance parfaite ; et c'est de cette dernière manière que je l'ai donné à l'Académie.
Vous n'avez que trop raison , sire, sur la décadence oii tout est tombé , et sur le grand vide que laisse la mort de Voltaire ; ^nais tel est le sort des choses humaines. Quand meine notre
littérature se remonterait , je doute qu'elle puisse de long-temp» produire un homme aussi rare , et qui réunisse tant de taleas à un si haut degré. Tant que Frédéric vivra , l'Europe pourra se consoler d'avoir encore un grand homme. Vivez donc, sire, jouissez long-temps de votre gloire, de l'admiration de l'Europe, et de la bénédiction de l'Allemagne.
Je suis avec la plus tendre vénération et la plus vive reconnaissance 9 etc.
Paris, 19 noTembre 1779*
OiRE, j'ai été pendant quelques semaines dans la plus affligeante inquiétude de ne point recevoir de lettre de votre majesté. Pourquoi n'oserais-je pas lui avouer ce sentiment, dont le principe au moins ne saurait lui déplaire , puisqu'il n'est dicté que par ma tendre vénération pour elle? Je savais par M. le baron de Goltz que votre majesté se portait bien , et je m'affligeais de «on long silence. Ce n'est pas , sire , que je ne sache Ires-biea que votre majesté a beaucoup mieux à faire que de répondre aux rapsodies que je lui envoie ; mais vos bontés, sire , si accumulées sur moi à tous égards , m'ont un peu gdté , permettezmoi cette expression, et je ne puis plus me passer de recevoir au moins de temps en temps quelques lignes consolantes signées Frédéric. Enfin j'ai été bien agréablement tiré de mon inquiétude en recevant, il y a quelques jours , la charmante lettre de votre majesté en date du 7 octobre. Elle ne m'est arrivée qu'à pi us de cinq semaines d^ date, parce que le paquet auquel elle était jointe n'a pas sans doute été expédié par la poste ordinaire. Je vous dois , sire , les plus vives actions de grâces , et de cette lettre , et de ce paquet précieux à tous égards, tant par les choses qu'il contient, que par la main respectable et chère qui m'a fait l'honneur de me l'envoyer. Je n'ai pas perdu un moment , sire, pour lire et relire les deux excellens ouvrages que ce paquet renfermait. Rien n'est à la fois plus piquant, plus philosophique et plus gai , que le Commentaire ihéolqgique et apostolique sur la sacrée prophétie de Barbe-Bleue, Quand votre majesté aurait passée sa vie à lire dom Calmet , et les absurdes scoliastes , elle ne pourrait tourner plus finement et plus utilement pour la raison tant de sottises en ridicule. Je suis vraiment affligé que cette excellente plaisanterie philosophique ne soit pas plus répandue à Paris, pour couvrir nos illuminés et nos fanatiques de tonte l'ignominie dont ils sont dignes. Je me promets bien au moins de la communiquer à tous nos sages , et à ceux même qui ne le sont pas. Votre majesté devrait bien, par charité chrétienne.
AVEC LE ROI DE PRUSSE. 4af
et surtout apostolique , en envoyer un exemplaire à cet évêque du Puy, qu'elle a fait si bien parler. L'adresse de ce savant et éloquent prélat n'est plus au Puy , mais à Vienne en Dauphinë , dont on l'a fait archevêque , pour le récompenser de ses belles écritures en faveur de ***. Le Commentaire sur Barbe-Bleue devrait lui valoir l'archevêché de Paris , si par la grâce de Dieu le siège était vacant. Mais nous avons bien l'air de conserver encore long-temps Christophe de Beaumont, pour la gloire divine et l'édification de TEglise.
Je ne finirais point , sire , sur le plaisir que m'a fait cette excellente plaisanterie, si je n'avais encore à parler à voire majesté du second ouvrage que j'ai reçu en même temps , de ses excellentes lettres sur Y amour de la patrie , qui dans leur genre ne méritent pas moins d'éloges que le commentaire, mais d^s éloges d'une espèce bien différente. C'est un traité de morale patriotique, plein de sensibilité, d'éloquence, et d'une raison profonde , tel que Cicéron l'aurait pu faire. On ne peut rien dire sur celte intéressante matière de plus touchant à la fois et de plus solide. Ce livre serait digne d'être mis entre les mains de la jeunesse, pour servir de base à une excellente éducation morale, et je ne saurais trop inviter votre majesté à faire entrer cette lecture parmi les livres destinés à instruire les jeunes étudians de ses Etats, dans toutes les provinces et dans tous les ordres. Rien ne me paraît plus propre à faire de ces jeunes gens des citoyens zélés et vertueux. Voilà le vrai catéchisme qu'on devrait leur enseigner.
Je suis pourtant affligé , sire , et j'ose espérer que votre majesté me permettra de lui ouvrir mon cœur à ce sujet, que dans un livre oii elle recommande lÉynour si juste et si naturel de la patrie , elle paraisse avoir voulu combattre ce qu'elle appelle les encyclopédistes. Je ne me rappelle point, sire, qu'en aucun endroit de ce vaste dictionnaire , on ait eu en même temps la sottise et l'audace de combattre l'amour de la patrie ; il est biea sûr au moins que je ne l'aurais pas souffert , tout le temps que j'ai été à la tête de cet ouvrage. Il se peut que quelque prétendu philosophe (car bien des faquins usurpent aujourd'hi ce nom) ait imprimé , dans une brochure ignorée , des sottises absurdes contre le patriotisme; niais croyez, sire , que tous les philosophes vraiment dignes de ce nom désavoueraient cette brochure y, s'ils la connaissaient , ou plutôt se rendraient assez de justice pour ne daigner pas même se justifier d'une imputation si injuste. Je ne saurais trop, sire, le répéter à votre majesté i cf n^ ^nt point les philosophes , ce sont les prêtres qui sont les vraû.epnemis de la patrie , des lois, du bon ordre, et de l'autorité légitt-
me. Je ne serais pas embarrassé de le démontrer si j*avaîs trente ans de moins ; mais j'en ai soixante-deux , et il faut finir ea paix , si je puis , le peu de jours qui me restent à vivre. Je voudrais surtout, sire, ne point finir ces tristes jours sans aller encore une fois mettre aux pieds de votre majesté le tendre et respectueux hommage que je lui dois à tant de titres. Quoique ma santé s'affaiblisse de jour en jour , quoique ma tête ne soit presque plus capable de rien , quoique je dorme et digère assez mal , je ne puis renoncer tout-à-fnit à la douce espérance d'entendre en- <:ore votre majesté , comme ces dévots qui se flattent d'entrer un jour en Paradis pour y voir Dieu face à face. Que ce Dieu me donne ou me rende un peu de force, et j'en profiterai avec l'ardeur d'un bienheureux pour renouveler à votre majesté les expressions les plus vives de tous les sentimens d'admiration, de reconnaissance , et de vénération fendre et profonde avec lesquels je serai jusqu'au dernier soupir, etc.
Paris, 7 décembre 1779.
01 R E , je commence , comme je le dois , celte lettre et la réponse que je dois à votre majesté, par l'objet qui m'intéresse le plus vivement, par les vœux ardens que je fais pour elle, pour sa gloire, pour son bonheur, pour sa conservation et pour une santé si précieuse à ses peuples , à l'Europe dont elle assure le repos , et , si j'ose me nommer , à moi qui lui suis depuis plus de trente ans si respectueusement et si tendrement attaché. Voire majesté achevé actuellement la quarantième année du plus beau règne dont l'histoire fasse mentijp. Puissiez-vous , sire , en régner quarante autres encore ! puissiez-vous entendre long-temps les bénédictions dont l'Allemagne comble votre majesté , et les expressions si vives de l'admiration que vous inspirez à toute l'Europe! J'avais appris déjà par les nouvelles publiques* l'accès de goulte que votre majesté a souffert, et je voudrais que les mêmes eussent appris à l'Europe et à ses rois ce que j'ai su par M. le baron de Grimm , que votre majesté ne pouvant écrire de la main droite, avait pris le parti d'écrire de la main gauche, afin que ses affaires n'en souffrissent pas. Quelle respectable activité , sire, et qu'elle est digne d'admiration , quand elle a , comme la vôtre, le bien de ses sujets pour unique objet! M. de La Haye deLaunay , qui est ici , et qui vient quelquefois chez moi à des heures oii j'y rassemble ane société choisie d'admirateurs de votre majesté , nous a tous enchantés par le récit qu'il nous a fait des actes de bienfaisance , de justice , de providence , si je l'ose dire , qui
remplissent tous les jours de votre vie. Votre majesté croit que sa goutté à la main droite a été une punition divine du très* plaisai;it et très-philosophique Commentaire suP la Barbe-Bleue , que cette main a eu l'impiété d'écrire. Je prends la liberté, sire, de recommander les prêtres , les théologiens et toutes les sottises qu'ils débitent à la main gauche de votre majesté , quand sa main droite sera hors d'état de les foudroyer. Ils sont d'autant plus faits pour être battus par un roi philosophe , qu'ils deviennent de jour en jour pires que jamais. Ils refusent actuellement à l'Académie Française la satisfaction de rendre à la mémoire du grandVoUaire les honneurs funèbres; et le gouvernement, qui les hait et qui les méprise, paraît appuyer, j'ignore par quelle raison, ce trait de fanatisme. Heureusement les mânes de ce grand homme ont été honorés bien dignement par l'éloquent et touchant éloge que votre majesté en a fait, et qui vaut mieux que tous les services funèbres, quand même notre S. Père le pape serait célébrant. Je prends la liberté d'inviter de nouveau votre majesté à faire l'acquisition du buste de marbre de cet homme si rare, et je ne puis me dispenser de lui dire combien j'ai été touché de ce qu'elle m'a fait l'honneur de m'écrire à ce sujet, en remettant cette dépense à l'année prochaine. Ce trait d'économie vraiment royale, sire, a enchanté tous ceux à qui je l'ai raconté; ils ont fait des vœux, ainsi que moi , pour que les autres souverains imitassent cet exemple , eji mettant dans leur dépense un ordre et une attention si nécessaires au bien de leurs sujets.
Vous avez, sire, très-éloquemment et très-solidement réfuté, dans votre excellent ouvrage sur l'amour de la patrie, les assertions abofhinables que vous assurez avoir lues dans un des mau» vais livres qui ont paru en même temps que le détestable Sj's^ tème de la Nature. Mais croyez, sire, que ni ce système^ ni aucun de ces mauvais livres, n'est l'ouvrage d'un véritable philosophe , ni même d'aucun écrivain digne de ce nojn. Il est fâcheux pour les honnêtes gens qui ont travaillé à Y Encyclopédie , qu'oa mette sur leur compte toutes les inepties qui paraissent, et qu'on donne le nom à^ encyclopédistes aux ennemis de la patrie. Hélas I sire, si je n'avais pas aimé la mienne, je serais depuis long« temps auprès de votre majesté ! j'aime encore cette patrie , quoiqu'on m'y accable d'outrages, auxquels je suis à la vérité peu sensible, mais que le gouvernement, j'ignore par quel sublime motif, non-seulement permet , mais encourage et récompense. C'est là le prix qu'il me donne des sacrifices que j'ai faits à mon pays, et de quarante-cinq années de travail, sans que j'aie mérité jamais aucun reproche comme citoyen, ni dans mes écrits, ni dans ma conduite. Les bontés dont votre majesté me comble
me dédommagent de cette injustice. Que ne puis-je aller encore jouir auprès d'elle de ces mêmes bontés? mais si je nen'enonce pas à ce projet, je n'ose absolument le former, tant ma. santé est faible, variable et chancelante. Je redouble de ménagemens pour elle, et je profiterai, s'il m'est possible^ du premier mo— ment qu'elle pourra me laisser, pour aller mettre encore une fois aux pieds de votre majesté tous les sentimens dont mon cœur est depuis si long-temps rempli.
M. de Catt veut bien, sire, mettre sous les yeux de votre majesté le mémoire d'un pauvre curé qui se dit persécuté par un évéque fanatique , et qui implore les bontés et la protection de votre majesté. Je lui ai promis que votre majesté lui ferait justice, s'il la méritait, et je la prie de vouloir bien me faire passer sa réponse par M. de Catt.
, Je suis et serai cette année, comme toutes les autres, avec la plus tendre vénération et la plus vive reconnaissance, etc.
Paris, 29 février 1980.
OiBE, les deux lettres que j'ai reçues de votre majesté à peu de jours l'une de l'aulre, et qui ont été assez long-temps en route ( car je ne les ai eues qu'à trois semaines de date ) , sont venues bien à propos pour calmer l'inquiétude oii m'avaient mis des propos hasardés et indiscrets sur la santé de votre majesté. M. le baron de Goltz m'avait, il est vrai, fort rassuré, en me certifiant le peu de fondement de ces mauvaises nouvelles. Mais, sire, on <Taint d'autant plus qu'on aime davantage; et j'avais besoin que votre majesté m'assurât elle-même de son état , non-seulement en daignant entrer avec moi dans quelque détail sur un sujet qui m'intéresse si vivement, mais eu m'écrivant deux lettres, dontl'une^ par Stf)n extrême gaieté , et l'autre, par sa philosophie pleine à la fois jde sensibilité et de force, ne peuvent être l'ouvrage d'un malade. Conservez, sire, long-temps encore cette santé si précieuse à tant d'hommes , et si redoutable aux ennemis de la paix. Des hommes tels que vous devraient être immortels, et c'est un des malheurs de l'humanité que de les perdre.
Je n'ai reçu que depuis trës-peu de jours les six exemplaires que votre majesté a bien voulu m'envoyer du très-plaisant et trës-philosophique Commentaire sur la Barbe^Dlcue , et je les ai donnés à des hommes dignes de recevoir ce présent et d'en sentir le prix, admirateurs, ainsi que moi, de votre majesté, et qui, sans la connaître autrement que par la renommée, lui sont presque aussi dévoués que je le suis. J'ai relu, sire, il y a
peu de jours, cet excellent Commentaire, et j'ai été étonné qu'une idée tout à la fois si heureuse et si naturelle pour se moquer de tout ce que le sot peuple encense , ne fût encore venue à personne : car il est bien évident que tous les commentaire sur Isaïe, Ëzéchiel et Barucli^ ne sont pas plus clairs que le vôtre, et sont beaucoup mioins plaisans. Oh. que si la presse était un peu plus libre en France , j'aurais fait un bon article de ce Commentaire pour l'un de nos journaux, quoiqu'à vous dire le vrai, sire, il y a bien peu de journaux qui soient dignes d'un tel morceau , par toute les sottises qu'ils renferment. Si je ne puis pas faire connaître cet ouvrage aux Welches , je le ferai connaître du moins à tous ceux qui sont dignes de le lire , et dont le nombre s'augmente de jour en jour , grâce à l'exemple que votre majesté donne à l'Europe du plus profond mépris pour toutes les superstitions humaines. Votre majesté a bien raison d'être indignée du traitement que ces superstitions ont valu en France à la mémoire de Voltaire; j'oserais vous proposer, sire, une petite réparation qui mortifierait un peu les fanatiques; ce serait de lui faire faire dans l'église catholique de Berlin le service funèbre que nos prélats welches lui ont refusé. On vient en-^ core d'insulter sa mémoire d'une manière indécente dans un plaidoyer fait au parlement de Rouen par un conseiller au parlement de Paris. Nos parlemens , sire , sont plus plats et plus ignorans que la Sorbonue , et c'est assurément beaucoup dire.
M. de Lann^y, qui compte partir incessamment pour aller rendre compte à votre majesté de tout ce qu'il a vu de bon et de mauvais dans ce pays , est venu plusieurs fois à des assemblées où je réunis trois fois par semaine les gens de lettres et les gens du monde les plus instruits ; et il pourra dire à votre majesté qu'il n'y a pas une seule de ces conversations oii chacun n'exprime , avec autant de force que d'intérêt , les sentimens d'admiration et de respect dont il est pénétré pour vous. Vous venez sire , de nourrir encore des sentimens si justes par les belles ordonnances que vous avez rendues en dernier lieu pour l'administration de la justice , et que les plus sages législateurs auraient enviées à votre majesté. Que feriez-vous , sire, de tant de juges français bien convaincus , non pas seulement d'avoir vexé, comme ceux de Custrin , un malheureux paysan , mais d'avoir fait périr des innocens dans les supplices ? Aussi me revient-il que quelques uns de nos cannibales parlementaires trouvent bien rigou^ reuse (car ils n'osent pas se servir d'un autre mot) la punition que votre majesté a faite de ces magistrats prévaricateurs. Leur censure est un éloge de plus.
Un homme de lettres de beaucoup d'esprit , M. de Ruihière 5. 28 '
4a6 CORRESPONDANCE
qui a eu Thonneur il y a trois on quatre ans de faire sa cour ft votre majesté , et qui est auteur d'une relation trës-curiense et très-bien écrite de la catastrophe de Pierre III , s'occupe depuis plusieurs années d'une Jiistoire de la révolution de Pologne et du partage de ce pays.Comme il a surtout à coeur de dire la vérité^ et par conséquent d'exprimer dans cet ouvrage les justes senti— mens d'admiration dont il est pénétré pour votre majesté , il m'a prié, sîre, de vous demander s'il n^j aurait point d'indiscrétion à témoigner à votre majesté le désir qu'il aurait qu'elle voulût bien lui procurer sur cet important événement des mémoires dont il sentirait tout le prix , et dont il ferait le plus intéressant usage , en se soumettant d'ailleurs aux conditions que votre majesté pourrait exiger. Il attend, sire, avec la plus grande impatience, ce que votre majesté voudra bien me répondre h. ce sujet.
Je suis avec les sentimens profonds et tendres , de respect y d'admiration et de reconnaissance que je vous ai voués depuis près de quarante ans , etc.
Paris y 14 avril T781.
OiHE , je ne puis répéter trop souvent et avec trop de plaisir è votre majesté , que ses lettres sont la meilleure réponse à ceux qui voudraient croire les bruits qu'on a répandus sur sa santé. Celle qu'elle m'a fait l'honneur de m'écrire du 26 mars, est de la gaieté la plus piquante et la plus vraie ; ses conversations avec le docteur de Sorbonne dont elle a appris la théologie , mériteraient bien d'être lues à la sacrée faculté ; je suis seulement étonné que votre majesté , qui a dans la tête de si grandes et de si excellentes choses, et en si grand nombre, y trouve encore de la place pour loger les billevesées sorbonniques. J'espère qu'elles nous vaudront quelque nouveau commentaire sur Cendrillon 01» sur la Belle au bois dormant.
En attendant ce nouveau commentaire , approuvé par la sainte Inquisition , comme il ne peut manquer de l'être , je ne puis trop conjurer votre majesté de faire rendre aux mânes deYoUatre^ dans l'église catholique de Berlin , les honneurs funèbres que les Welcbes s'obslinent à lui refuser. Je sais que par tout pays la se^ quelle sacerdotale de toutes les religions le regarde comme un athée , que cependant il n'était pas ; mais je sais aussi que par tout pays la séquelle sacerdotale est faite pour obéir à des princestels que vous , surtout quand ils ne demanderont qu'une chose juste et conforme à tout ce que les docteurs appellent canon de l'Église. Il suffira , pour mettre là-dessus leur conscience en re^
pos y que voire majesté leur mette sous les yeux les papiers que je joins à cette lettre; ils sont signes et certifies vrais de deux neveux de M. de Voltaire, dont l'un, qui est M. Tabbé Mignot, est conseiller au grand-conseil, et l'autre, qui est M. d'Hornoy, est conseiller au parlement , et l'un et l'autre trës-considérés dans leurs compagnies. Vos prêtres catholiques verront dans la première pièce ^ n^ 1 9 le détail de tout ce qui s'est passé dans la dernière maladie de ce grand homme, et la preuye de l'injustice qu'on a commise, d'après les règles reçues, en lui refusant la sépulture à Paris y et un service funèbre. J'ose me flatter que si votre majesté , qui n'a pas le teinps d'entrer dans ces détails , veut charger un homme raisonnable de lire et d'examiner ces papiers , il cottviendk'a «^ quelque bon catholique qu'il puisse être , que les prêtres de J'Eglise romaine ne peuvent refuser ce service. Votre majeisté coBorblerait de joie, par cette nouvelle marque d'honneur rendue à la mémoire de Voltaire, tous les amis et admirateurs de ce grand homme, et j'en serais pénétré en particulier de la plus vive reconnaissance. Je dois ajouter que les neveux de M. de Voltaire , de qui je tiens ces différentes pièces , prient instainmént voire majesté de ne point souffrir qu'on les rende publiques; ils ne veulent que mettre votre majesté en état de prouver aux catholiques allemands qu'ils peuvent , sans h\esser > leurifonsciencè , prier Dieu pour celui qui a fait tant de beaux ouvrages- feé 'dé belles actions. J'attends , sire , et ils attendent comiiié mol avec impatience, ce que votre majesté voudra bien ordtyniier ken sujet. J'attends aussi ses ordres au sujet du buste dê'm^vbi^è ti-è^ressemblant , dont elle m'a paru vouloir faire raoquisitionctèflté'&titiféé. €'est un très-^bel ouvrage dont le prix n'est que âft^S^^o^ livres de France , et que le sculpteur se chargerai? de fa'ire'^arvetaîr sûrement à Potsdam.
M. de Ru^bi^Ve / fc qui j'àl lu l'endroit de la lettre de votre majesté qui )è feg^ai^i'e Jétf^s'^ pénétré de reconnaissance , et fera usage dans son histoire de la révolution de Pologne , de ce peu de lignée qui IM'IiWi^at'K'bîën précieuses etbîen essentielles.
Un séuéthal d'ê'Côrl«y éii Basse-Bretagne vient de m'adresser des vei^s pcftir Vdt^étriajfesté',"qtt'i^lne prie de lui faire parvenir. Le nom du poëte est GetJrgelirt ; <i*est un homme de robe , qui loue votre majesté d'ayéit'éfpHs leur dévoir à des magistrats. Ainsi son hommage È^ést' pas suspect.
CoouaiB^il 99JLt en son camp «achaîner la' victoire 9 Il fait chérir la paix , même iusqa'au barreau.
Je ne parle point à votre majesté de l'état de ma fréle machine. M. de Gatt pourra , si elle lé permet , l'ennuyer de ces détails. Je
428 CORRESPONDAJÎCE
me console en sachant que votre majesté se porte bien , et en me flattant de la précéder aux sombres bords long-temps avant qu'elle y arrive. Puisse - je , sire , y voir votre majesté le plus tard possible , et puisse la destinée qui préside aux jours des grands hommes , prolonger encore long-temps les vôtres ! Je suis avec la plus profonde et la plus tendre vénération , etc.
Paris, 8 juin 1780.
01 RE , j'écris à M. de Catt le malheureux et ennuyeux détail de ma situation physique et morale ; il en rendra compte à votre majesté , et ne lui exprimera pas aussi vivement que je le sens ma profonde douleur de ne pouvoir aller mettre à ses pieds tous les senlimens que je lui dois et que je lui ai voués jusqu'à la mort. Quoique mes peines de corps et d'esprit ne soient pas aussi grandes que celles que votre majesté a tant de fois essuyées, et auxquelles elle a résisté avec un courage et une patience si héroïques , j'aurais pourtant besoin > sire , avec ma faible et frêle machine , d'une partie au moins de ce courage , étant accablé de tristesse de ne pouvoir en ce moment faire un voyage que je désire en ce moment plus que jamais, et qui serait plus que jamais nécessaire à mon âme abattue et flétrie. Il faut avec douleur se soumettre à sa destinée, et ajouter ce nouveau chagrin à ceux que j'ai déjà éprouvés plus d'une fois dans ce meilleur des mondes possibles. Pourquoi faut-il que je sois privé, par une indisposition douloureuse et dangereuse , de la douce consolation d'aller porter à votre majesté, non-seulement ma tendre vénération, ma reconnaissance profonde > et nion jsidmiration plus vive que jamais, mais l'attachement et, le respect qu^ toute la France a pour elle , et dont je voudrais qu elle pût être témoin ? Ces sentimens , sire , augmenteront encore , si l'on apprend ici que votre majesté ait fait rendre les honneurs funèbres au grand homme à qui nos prêtres les ont si indignement refusés. Il est bien étrange que notre gouvernement ait souffert cette infamie , et qu'on laisse à ces fanatiques la licence de flétrir , autant qu'il est en eux , la mémoire des hommes qui ont le plus illustré la nation. Je me flatte , d'après l'espérance que votre majesté a bien voulu m'en donner, que le 3o mai, dernier jour anniversaire de la mort de ce grand homme (qui depuis deux ans n'existe plus ) , son service solennel aura été célébré d'une manière digne du héros et du philosophe qui en aura donné l'ordre et fait les frais. Nous avons ici actuellement une assemblée du clergé , à qui M. Necker, notre Sully et notre Colbert, se prépare à de-
mander beaucoup d'argent qu'il faudra bien donner; je m'imagine qu'elle sera bien irritée du service de Voltaire , et je me flatte que c'est l'intention de votre majesté. Je ne lui en épargnerai (je veux dire au clergé) aucun des détails qui pourront humilier son orgueil et son fanatisme.
Nous sommes ici dans l'attente la plus impatiente du succès de cette troisième campagne, surtout en Amérique. L'insolence et la piraterie anglaise révoltent toutes les nations de l'Europe. La déclaration que vient de faire l'impératrice de Russie a satisfait toupies Français, et tous les Français sont persuadés que votre majesté a eu bonne part à cette démarche noble et ferme de la Russie. On voit avec plaisir que ces insolens Anglais, qui ne respectent rien , respectent pourtant jusqu'ici le pavillon de votre majesté ; mais ou i'cst point surpris qu'ils vous distinguent et vous redoutent. Vôtre majesté a fait depuis quarante ans de règne tout ce qu'il faut pour se faire respecter de ses amis et de ses ennemis. Toute la France voit avec plaisir que l'ancien système d'alliance et d'union reprend le dessus, que nous nous sommes rapprochés de l'allié naturel , et surtout de l'allié puissant et respectable que nous avions' en vous ; et dans cette confiance on n'est guère efiVayé de l'entrevue que l'empereur et l'impératrice de Russie ont dû avoir à Mohilow. On se flatte qu'elle ne troublera point la paix de l'Europe , qui a si grand besoin de 'repos , et que f Europe sera encore redevable à votre majesté de ce nouveau bienfait.
Votre majesté aura /comme 'je l'eipëre , le buste de Voltaire vers la fin de sépteinfere ou'le coùimencement d'octobre. Il serait déjà commenC^,*'s4tis'uri embarras oii est le sculpteur, et où je suis avec liii , par rapport à la forme qu'il faut donner à la tête. Je n'ennuïèVaî point votre majesté de ce détail ; M. de Catt lui en rendra cbiiipte', cft me fera parvenir ses ordres. Dès qu'ils seront arrivés , le scuMèitr travaillera sans relâche. J'ose répondre d'avance a votre' majesté qu'elle sera trës-satisfaite , et du travail , et de la ressemblance.
On prépare une nouvelle édition des ouvrages de cet homme si illustre èXsi précieux aux lettres et à la raison. Elle sera magnifiquement imjirimée , prodigieusement enrichie , et , comme votre majesté le pen^e bien,' imprimée en pays étranger, grâce aux clameurs des fanatiques français , le fléau perpétuel de toute lumière et de tout bien. On assure d'ailleurs que cette édition sera faite avec soin , et revue par des hommes de mérite , à qui la mémoire et les ouvrages de Voltaire sont chers. Elle devrait elre , sire , imprimée chez vous , et sous les auspices de votre
43o CORRESPONDANCE
majesté , pour réunir dans le frontispice les deux noms les plus illustres de notre siècle.
Je suis avec le plus profond et le plus tendre respect , etc.
Paris, a4 juillet 1780.
OiRE , quelque désolé que je sois de ne pouvoir aller mettre aux pieds de votre majesté tous les sentimens dont je suis pénétré pour elle , la lettre dont elle vient de mlionorer a augmenté, s'il est possible, l'affliction profonde que j'en ressens. Le détail plein de bonté où votre majesté veut bien entrer sur mon état, excite en moi la plus vive et la plus juste reconnaissance. Elle me propose le remède anglais , que je prendrais bien volontiers , malgré la guerre que cette nation nous fait , si je croyais que ce remède pût me convenir; mais outre qu'il est, dit-on , fort contraire à l'estomac , et que l'estomac , daus ma frêle machine, ne vaut guère mieux que la vessie, il me paraît aujourd'hui bien assuré , d'après des consultations que j'ai faites , que mon mal n'est point la pierre ; que c'est un genre de calcul tout différent, qui tient à la chaleur de mon sang, et surtout à celle de la saison, qui diminue quand le temps se refroidit, qui même pendant l'hiver est presque nul , qui augmente quand le temps se réchauffe , et surtout quand mes reins sont réchauffés, ' et dont le vrai remède sont les bains , les alimens rafraîchissans, le repos , et la précaution de ne pas aller trop long-temps en voiture. Je joins à cela , à mon grand regret , la privation presque entière de travail , et j'en suis d'autant plus afRigé , que n'ayant plus ici aucun objet de liaison , d'intérêt et de société , depuis la perte que j'ai faite il y a quatre ans , le travail et l'étude sont à peu près la seule ressource dont je puis user. Aussi je commence pour mon malheur à connaître l'ennui , que j'avais ignoré jusqu'à ce moment; et cette situation , jointe à plusieurs sujets de désagrément que j'éprouve dans ma triste patrie , me ferait désirer plus que jamais le mouvement et la distraction dont je suis forcé de me priver , grâce a mes reins. Si j'ai jamais désiré , sire , d'aller passer quelques moméns auprès de vous , c'est assurément aujourd'hui , sans les malheureuses raisons qui m'en empêchent; et comme aucun motif d'affection ni de plaisir ne me retient ici , votre majesté peut être bien sûre que je ne lui ferais pas un grand sacrifice en me privant pour quelques mois de l'eau bourbeuse de la Seine , dé nos tristes promenades et de nos très-médiocres spectacles. Mais puisqu'Esculape et la destinée ne le veulent pas , il faut me
AVEC LE ROI DE PRUSSE. 43i
soumettre à mon triste sort. Si ma tendre vénération pour votre majesté en est trës-^fflfgée, mon amour-propre s'en console peut-être un peu , par la crainte que j'aurais de paraître à votre majesté fort au-dessous de ce qu'elle m'a vu^il y a dix-sept ans , quoiqu'à dire vrai, je ne sois pas tombé de bien haut; mais je me sens déchu j et tout prêt à décheoir encore.
J'ennuie trop long-temps votre majesté de ce détail , et j'aime mieux lui parler du plaisir que m'a fait le service de Voltaire : tous les gens q% aiment et qui révèrent ici sa mémoire , c'està-dire, tout Pajrls, ^ rexcep^îôn peut-être de l'assemblée du clergé, ont été enchantés 4u détail qi^'on leur a fait de cette pieuse et auguste cérémonie. Nous sommes bien sûrs à présent que Voltaire a pour le moins un piçd en Paradis. Il ne manquerait plus , sire , aux honneurs de toute espèce que votre majesté lui a fait rendre , que de lui élever dans l'église de Berlin un monument oii il serait représenté se prosternant devant le Père étemel , et foulant aux pieds le fanatisme. L'épigramme serait excellente , et le sculpteur Tassart pourrait exécuter cette idée sous les yeux et d'après les vues de votre majesté. On travaille actuellement au buste de ce grand homme à la française , tel que votre majesté le désire , et j'espère qu'il sera prêt dans deux mois au plus tard.
Je joins ici une pièce de vers qu'un poëte flamand peu connu , mais admirateur zélé de cet illustre écrivain , m'a prié de faire parvenir à votre majesté. C'est un hommage que ce poète a cru devoir faire à votre majesté de ses regrets sur la perte d'un grand homme qu'elle a honoré»de ses bontés de son vivant , et de ses éloges après sa mort.
M. de Catt remettra k vptre majesté un nouveau mémoire et des certificats authentiques en faveur du pauvre curé de Neuchâlel , persécuté par son évêque fanatique. Votre majesté voudra bien se faire rendre compte de ce détail , et faire obtenii* justice à ce pauvre diable de prêtre , qui l'attend et la lui demande depuis long-temps.
Puisse le destin qui afflige mes jours , prolonger à mes dépens ceux de votre majesté , et lui donner pour long-temps encore la santé, la gloire et le repos ! Hélas ! notre pauvre France aurait bien besoin du dernier , après cette misérable et plate guerre, qui n'a pas l'air de finir sitôt.
Je suis avec la plus vive reconnaissance et la plus tendre vénération , etc.
43iî CORÎIESPONDANCE
Pans , %5 septembre 1780.
diEE , rintérétque votre majesté veut bien prendre à ma triste situation, physique et morale, me pénètre jusqu'au fond du cœur. Ses bontés pour moi , dont j'éprouve les effets depuis si long-temps, sont exprimées avec tant de sensibilité dans la dernière lettre qu'elle m'a fait l'honneur de m'écrire , que je n'ai plus , sire , qu'un regret et qu'une crainte , c'tit de vous avoir entretenu trop long-temps de mes maux , au milieu des grandes et importantes affaires qui vous occupent. Une seule chose peut excuser mon indiscrétion , c'est que les bontés de votre majesté sont à présent ma seule consolation et ma seule ressource. Elle veut bien me proposer son exemple à suivre; elle m'çxhorte à imiter sa gaieté et sa philosophie , malgré la vieillesse iqui affaiblit ses organes , et les chagrins qu'elle éprouve sur le trône. Je Kais , sire , qu'aucune classe de l'espèce humaine n'est exempte (le souffrir ; mais je sais aussi qu'il eét àes êtres privilégiés , tels que votre majesté, à qui la nature et la destinée offrent des dédommagemens refusés aux autres hommes, iffi ne suis, sire 9 qu'un pauvre géomètre littérateur , tant boi| que mauvais , qui souffre à la fois^ et de ses reins , et de son estomac^ et du dépérissement de ses facultés corporelles, et intell ecU^elles, et de l'impossibilité oii il se trouve de charmer. ;^e$ enauis par lo travail. Je n'ai l'avantage d'être, poi^r ma cpnsolation , ni le plus grand capitaine, ni le plus grand rpi^ni le plus grand et le plus vrai philosophe de ce^iècle, ni le protecteur de l'Allemagne , ni le réformateur de la justice , ni enfin l'exemple des souverains et des gens de lettres. Avec ces adoucissemens , sire , on peut supporter la vie , qui pour un être tel que moi , est tantôt douloureuse, tantôt insipide, et ^am^isj agréable.
Mais je m'aperçois , sire , et je m'en aperçois bien tard y. que je n'ai presque fait encore que vous parler de moi , dont j^ ne vous avais déjà parlé que trop dans ma de^rnière lettre. J'en demande très-humblement pardon à votre majesté , et je passe à un objet qui l'intéresse davantage j et moi aussi , à ce grand homme dont votre majesté a si éloquemment et si dignement honoré la mémoire. Vous pensez, sire , que la forme de l'église de Berlin ne se prêterait guère au monument que j'ai eu l'honneur de vous proposer- Permettez-moi de vous faire observer que cette église est construite, dit-on , dans la manière du Panthéon de Kome , autrement dit (par un heureux changement de nom) Notre-Dame de la Rotonde; or Raphaël est enterré dans cette église > et on lui a érigé un monument dont votre majesté pour-*
rait aisément se faire donner la forme et les dimensions. Elle pourrait alors en éjever un pareil à Berlin au Raphaël de la littérature française , et ce serait, ce me semble , pour cette église une beauté de plus , et pour votre majesté, protectrice du génie, même après sa mort, un nouveau monument de grandeur et de gloire.
En attendant, sire , ce monument si précieux pour lès lettres et pour la philosophie , dont j'ose encore ne pas désespérer , on travaille sérieusement et sans délai au buste de marbre , tel que votre majesté l'a ordoriné , coiffé à là française , et de la plus parfaite ressemblance. Je lïé sais si f otre majesté destine ce buste à son cabinet bti à'Tacadémîè. Si elle en veut un second , je la prie de votilôiH bien 'me donner sur cela ses ordres. Elle pourrait au reste s^'côiSttenter de ï*oWgînal , pour l'avoir dans son cabinet , comme il 'm'a patfà que c'était d'abord son intention , et faire faire' ensuite à Berlin par son sculpteur Tassart une copie bien exacte de ce buste «pour l'Académie. Quoi qu'il en soit, dès que i'ouvrage sera fini ( et je compte qu'il le sera bientôt ) , j'aurai Fhohnétfr à^én donner avis à votre majesté , et de prendre les moyens les plus àûrs et les plus prompts pour le lui faire parvenir.'
Ma santé, à laquelle votre majesté veut bien prendre assez d'intérêt pour m'en demander quelque détail , est en ce moment meilleure, depuis lia cessation ' des chaleurs affreuses et opiniâtres que nous avons essuyées pendant un mois : mais elle eit en généra) si'îtlcerthitie et si chancelante, que je ne puis et n'ose plus former"de= projets de voyage. Je me vois réduit à végéter et à languir dans un malheureux pays , oii les lettres sont plus avilies , plus opprimées et plus persécutées que jamais , oii les prêtres sont méprisés et puissans, où le génie est outragé de son vivant et après sa mort , où en un mot rien ne peut me retenir aujourd'hui que l'extrême danger de changer de place. Que j'aurais , sire , de consolation et de plaisir même à verser dans le sein de votre majesté toutes mes peines , et tout le détail des maux qu'on fait souffrir en France à la raison et à la justice ! je la supplie du moins de vouloir bien me conserver toujours ces mêmes bontés qui ont fait si long-temps ma gloire cl mon bonheur , et qui font aujourd'hui mou seul dédomma- ^.rcmenl et ma seule ressource.
Je suis avec la plus profonde et la plus tendre vénération , etc.
Paris , 3 noTembre 1780.
01 EE , il y a aujourd'hui , 3 novembre , vingt années , jour pour jour , que votre majesté se couvrait de gloire dans les plaines de Torgau , en arrachant aux Autrichiens la victoire qu'ils se flattaient déjà d'avoir remportée. Votre majesté a depuis ajouté à cette gloire celle d'être le pacificateur et le vengeur de l'Allemagne , d'être dans ses propres Etats le réformateur de la justice , et dans l'Europe le modèle des guerriers et des rois. Qu'il y a de distance, sire , comme le dit Térence , entre un homme et un autre ! et que je le sens bien tristement pour moi j quand je me rapproche de votre majesté , car je n'ose dire quand je m'y compare ! Le peu de force que j'avais encore il y a vingt ans dans mes facultés corporelles, intellectuelles et morales, s'est presque entièrement évanoui ; il ne me reste d'énergie que dans le sentiment profond qui m'attache à votre majesté, tandis qu'elle conserve encore dans toute leur vigueur les rares qualités qui l'ont rendue si respectable à l'Europe depuis quarante ans qu'elle occupe le trône. Elle a même conservé sa gaieté , comme je le vois avec enchantement par la dernière lettre qu'elle me fait l'honneur de m'écrire ; elle rit , et avec raison , des sottises des hommes dont je ferais bien de rire aussi, et dont je rirais comme elle , si je digérais et si je dormais mieux. Le travail et le plaisir que j'y éprouvais , me soutenaient jadis , et me tenaient lieu de tout ; aujourd'hui qu'une heure d'application me fatigue , je n'ai plus cette ressource , et la tristesse s'empare de moi. Je ne souffre pas à la vérité , du moins vivement, d'esprit ni de corps ; mais je suis dans cette langueur d'âme et d'organes qui rend insensible à tout. C'est que la nature m'a fait naître faible , tandis qu'elle a donné à votre majesté des fibres proportionnées à la vigueur et à l'étendue de son génie.
Le sculpteur du buste de Voltaire , chez qui je vais souvent pour le presser , me promet d'avoir fini incessamiment ce buste dont j'espère que votre majesté sera parfaitement satisfaite. Il faut donc renoncer , puisque votre majesté le juge plus à propos, à voir sa statue dans l'église de Berlin, foulant aux pieds la superstition et le fanatisme. J'avoue, sire , que j'ai regret à ce monument , surtout quand je pense qu'il eût été érigé par ordre de votre majesté , et qu'il eût retracé aux siècles futurs les honneurs rendus par Auguste à Virgile. Croiriez-vous , sire, qu'on refuse ici à sa famille de lui faire un mausolée très-modeste dans la petite église obscure de province oii il est enterré ? On dit même que les prêtfes l'ont secrètement exhumé pour le jeter à
la voirie. Il n'y a pas grand lual à cela , ni pour lui , ni pour ceux qui s'intéressent à sa mémoire ; mais il serait étrange que le gouvernement , qui n'aime pas les prêtres quoiqu'il les craigne, consentît à cette indignité , et je ne saurais le croire.
Ces prêtres , sire , que votre majesté méprise , parce quVIe n'en a rien à craindre , ont ici de puissans protecteurs , et sont plus acharnés que jamais contre le progrès de la raison et des lumières. L'ouvrage le plus indifférent à celte vermine par son objet ne saurait paraître au jour , s'il n'est permis par les prêtres ou par leurs suppôts ; car la bassesse et la faim leur en font trouver parmi les gens de lettres. Cette inquisition enchaîne et glace tous les esprits ; les injures qu'on ^vomit dans les chaires contre la raison et contre sels défenseurs , injures qui sont appuyées par des magistrats imbéciles ou fanatiques , achèvent d'avilir et de décourager ce qu'il y a de plus éclairé et de plus estimable dans la nation. Je ne parle pas de ce malheur pour mon propre intérêt ; je suis plutôt spectateur que patient dans cette galère , où je me tiens les bras croises , bien résolu de ne plus rien imprimer 'y si j'imprime jamais , que dans un pays oîi Ta vérité puisse s'exprimer librement , sans offenser ni le roi , ni l'administration , ni les mœurs ^ ni l'honneur de personne. Mais je vois tant de gens de lettres souffrir de cette persécution et de cette inquisition abominable , que je ne puis m'empêcher de les plaindre , quoique je ne partage pas leurs peines ; à peu près comme un vieil amant prend toujours intérêt au sort d'une ancienne maîtresse qu'il a tendrement aimée. Heureux , sire , les hommes qui peuvent comme vous commander à l'opinion , mépriser en sûreté les fripons'èt les sots , instruire leurs semblables sans avoir le fanatisuie à craindre, et les obliger , même quand ils ne le voudraient pas , à être tolérans , modérés et raisonnables ! puissiez-vous , Sire , donner long-temps aux hommes de pareilles leçons , de pareilles lois et de pareils exemples î
Je suis avec la plus profonde et la plus tendre vénération , etc.
Paris» i5 décembre 1780, anniversaire de la bataille de Kcsselsdorf.
OiRE , chaque lettre dont votre majesté m'honore , réveille eu moi les sentimens de Reconnaissance , de vénération et .de tendresse dont je suis depuis si long-temps pénétré pour elle ; mais quelque profonds , sire , que ces sentimens soient en moi , ce ne sont pas ceux dont je suis en ce moment le plus occupé. Un sentiment qui m'est plus cher encore, s'il est possible , parce qu'il est plus persounel à votre majesté , pénètre et remplit mon âme
depuis la nouvelle que nous venons de recevoir de la mort de l'iuiperatrice-reine. Celte nouvelle , sire , si intéressante dans tous les temps , par les événemens qui peuvent la suivre y me paraît dans les circonstances actuelles bien plus intéressante encore. On sait , on croit du moins que cette princesse aimait la paix , au moins sur la fin de ses jours , et que c'est à ce sentiment paisible , appuyé par les armes de votre majesté , que l'Europe a dû la paix de Tescben. On craint que ce sentiment , si louable et si désirable dans un prince , ne soit pas aujourd'hui celui de la cour dé Vienne , et que l'Europe ne soit bientôt replongée dans une nouvelle guerre. Si ce malheur arrivait , il serait impossible que votre majesté ne reprit pas les armes , et je crains que de nouvelles fatigues et de nouveaux' travaux ne nuisent à sa précieuse conservation. Je ne suis point, sire , inquiet pour votre gloire ; mais je le suis infiniment pour votre repos et pour votre santé. Vous n'avez plusl^àbin de renommée, et que pourrait-elle ajouter à ce qu'elle dit?^de vous depuis quarante années ? mais vous avez besoin de mener une vie douce et tranquille, et de jouir encore long-temps de l'amour de vos* peuples, de l'admiration de l'Europe , et de l'hommage de tous ceux qui pensent. L'humble et obscure philosophie n'a pas la témérité , sire, d'entrer dans le ponseil des princes, et de sonder leurs secrets ; mais il lui est permis de trembler pour la' tie de ceux q!i'elle aime et qu'elle révère. Je demande pardon à votre majesté de cet épanchement de mon cœur , qui semblerait vouloir pénétrer les secrets , les mystères de la politique ; mais je n'ai ])ii refuser cet épanchement à l'état de mon âme ; et votre majesté ne peut me savoir mauvais gré d'être aussi occupé d'elle que je le suis. L'Europe , sire, a dans ce moment les yeux sur vous ; elle vous regarde comme son dieu tutélaire ; elle vous crie i faites durer celte paix que vous rr^avez si glorieusement rendue, La France partage ces sentiraens; que deviendrait-elle , si à la guerre de mer oii elle est engagée , une guerre de terre se joignait encore ?
Quelque peine , sire , que j'aie à me taire sur ce sujet, je n'en ai que trop fatigué votre majesté. Je passerai donc à des choses moins importantes, mais aussi moins inquiétantes pour moi. Le buste de Voltaire , tel que votre majesté le désirait , est terminé ; l'artiste y a mis le plus grand soin. Il sera emballé cette semaine avec toutes les précautions possibles, et arrivera sain et sauf à votre majesté.
Vous tendez , sire , un piège à mon amour-propre , mais dans lcquel.il ne donnera pas. Vous comparez la préface de VEncf^ clopédie à tout ce que vous avez fait de grand et de mémorable
dans la paix , daus la guerre , dans la politique , dans le gouvernement, dans les lettres même, quoiqu'elles n'aient servi que de délassement pour vous. Oh! que je suis bien loin de tant de succès , et bien peu digne de tant de gloire ! qu'il y a même de différence entre nos machines physiques , quoique la vôtre , sire, soit de quatre ans plus âgée que la mienne, et qu'elle ait essuyé des fatigues et des secousses auxquelles mon frêle individu n'aurait pas résisté dès les premières attaque^ ! je succomberais à la cent millième partie de ce que votre majesté fait en un jour. Elle a toute l'Europe dans la tête ; et moi , chétif écrivailieur , une page de mauvaise prose ou quelques lignes de géométrie me font sentir combien je suis déchu du peu que j'étais, quoiqu'assurément je i^e sois pas tombé de bien haut. L'essentiel pour être le moins mal qu'il est possible , est de se soumettre à sa destinée , d'écouter et de ménager la nature , d'opposer le régime à ses écarts , et le repos à sa faiblesse ; enfin de traîner le moins douloureusement qu'il est possible le reste de la carrière qu'elle me destine. C'est ce que je tâche de faire bien ou mal.
Votre majesté recevra cette lettre vers les premiers jours de l'année prochaine. Cette année , sire , sera la quarante-unième d'un règne qui fournira tant de beaux traits à l'histoire , tant d'exemples aux souverains ,. tant de leçons aux généraux et aux politiques , et tapt d'admiration aux sages. Puisse-t-il prolonger encore long-temps sa brillante durée! puissé-je , quand Tblysée ou le Tartare m'appelleront , laisser encore votre majesté sur la terre ! puissé-je enfin , tant qu'il me restera un soufHe de vie , la convaincre de plus en plus de la tendre et profonde vénération avec laquelle je serai jusqu'au dernier soupir, etc. !
Paris, g février 1781.
O I R E , je viens de recevoir l'excellent ouvrage sur la littérature allemande que votre majesté m'a fait l'honneur de m'envoyer, et dont elle me parle dans sa lettre du 6 janvier; j'ai envoyé sans délai à M. Grimm , suivant les ordres de votre majesté, l'exemplaire qui était destiné pour lui. Quant à moi , je n'ai pas perdu un moment pour lire , et même pour relire cette nouvelle production littéraire et philosophique de votre majesté. J'y ai trouvé , sire , les principes les plus sains de littérature ; et partout un fonds de raison et de bon goût, tel qu'on devait l'attendre d'un écrivain philosophe , nourri de la lecture des bons modèles, et digne de l'être lui-même. Je ne suis point assez au fait de la
littératureallemandepour juger par moi-même si les reproches qiie lui fait votre majesté sont aussi bien fondes qu'ils le paraissent; mais je m'en rapporte sans peine au jugement éclairé de votre majesté sur cet objet inconnu pour moi. La manière si juste et si vraie dont elle apprécie nos littérateurs français me persuade qu'elle apprécie avec la même justice et justesse les littérateurs de son pays ; et les vues qu'elle propose pour remédier an défaut dont elle se plaint , me paraissent les plus saines et les plus utiles qu'il est possible. Ou dit pourquoi les Allemands se plaignent d'avoir été jugés avec trop de rigueur ; cela me parait assez naturel , mais ne prouve pa» encore qu'ils aient raison. Je n'ai trouvé , sire , dans tout cet excellent ouvrage , qu'un seul endroit qui peut donner une légère prise lià la critique ; encore serait-elle, à certains égards, très-mal fondée. Votre majesté dit k la page 36 : » Nous prendrons de» «Latins le Manuel d^E^ picthte et les Pensées de MaroAurele.-^f -Sans doute elle n'a voulu parler que de ces deux ouvrages traduits ,' et qui ont d'ailleurs été écrits dans Rome, ce qui les fait«n quelque manière appartenir aux Latins ; car votre majesté n'ignore pas d'ailleurs que les originaux de ces deux ouvragés sont en grec. Il serait bon qu'à une seconde édition votre majesté s'expliquât d'une manière plus précise sur cet objet, pour éviter toute équivoque et ôler aux journalistes allemands tout prétexte de dire là-dessus , à leur ordinaire , quelques lourdes sottises.
En voilà assez, sire , sur les Allemands , malgrél'honneur qu'ils ont de vous avoir pour compatriote et pour souverain. Je me hâte de parler à votre majesté d'un autre objets non moins digne d'éloges peut-être que son excellent ou^vrage ;uc'e5t l'éloquence , le bon goût, la noblesse de l'éloge qu'elle fait de l'impératricereine , dans la dernière lettre qu'elle m'a fait l'honneur de m'écrire. Je l'ai lue à tout ce que je connais, et tout ce que je connais l'a admirée comme moi. Tous s'écrient qu'on ne peut faire de cette princesse une plus belle oraison funèbre, qu'on devrait mettre ce peu de mots sur sa tombe : « Ci-gît Marie Thérèse , >» impératrice-reine deHongrie et de Bohême. Le grand Frédéric, » son contemporain , a dit d'elle : Elle a fait honneur au trône et » à son sexe; je lui ai fait là guerre , et je rCai jamais été son >• ennemi, »» Nous avons eu le 25 janvier dernier à l'Académie Française une séance publique pour la réception de deux nouveaux académiciens. M. l'abbé Delille , qui les recevait, et qui a dit un mot dans son discours stir l'impératrice-reine , a ajouté qu'il ne pouvait la louer avec plus d'éloquence que votre majesté; il a rapporté vos paroles , et toute la salle a retenti d'applaudissemens. J'ai eu plus d'une fois occasion , dans les lectures que
j*ai faites à celte compagnie assemblée , d'exprimer mes sentimens pour votre majesté , de parler de sa gloire et de ses ouvrages, et le public a toujours fait chorus ; car ce public , sire , a pour vous la vénération que vous méritez comme guerrier et comme roi , et l'admiration que vous méritez encore comme écrivain et comme philosophe.
On me mande , sire , qu'il y a actuellement à Berlin un jeune savant, nommé M. Mayer, qui vient de publier en allemaild une excellente Histoire de la Suisse, que cette histoire a été traduite e8 français, qu'elle est pleine de philosophie et de vérités courageuses , que Tauteur^ est en état d'écrire en français , qu'il désirerait se fixer dans'>)ès Etats de votre majesté , et que l'académie ferait en lui une 'excellente acquisition , si votre majesté jugeait à propos de l'y attacher, en le fixant d'abord par une modique pension de 4^0 écus>, dont il se contenterait jusqu'à ce qu'il eût mérité par son travail d'oblenir une plus forte récpmpense. Votre majesté pourrait prendre des informations au sujet de cet hommes de lettites ; et comme fe m'intéresse au bien de son académie , fe prends l'a liberté de demander k votre majesté ses bontés pour M. Mayer, en cas qu'après les informations elle le* juge digne de les obtenir.
Il ne me reste d'espace , sire , que pour renouveler à votre majesté les vœux àrdens que je ne cesse de faire pour son bonheur , pour l'accr^Mssement de sa gloire, si cet accroissement est possible», pôilr sa santé, 'son repos et sa conservation. On m'écrit que votre majesté se porte mieux que jamais , et je réponds avec cet ancien : Les dieux sont donc quelquefois justes !
Je sois avec la plus tendre vénération , etc.
Paris, 3o mars 1781.
O iR E , la dernière lettre que votre majesté m'a foit l'honneur de m'écrire tn'a laissé des inquiétudes pour vous , sur le présent et . sur l'avenir. Quelqu'un qui avait eu l'honneur de voir assez long'-temps votre majesté, m'avait écrit qu'il ne l'avait jamais trouvée si bien portante. Je me suis empressé de l'en féliciter^ et dans le temps que je me réjouissais avec tous mes amis de cette bonne nouvelle, vStre majesté en était au troisième accès violent de goutte, dont elle a été attaquée cet hiver. Quoiqu'elle ait la bonté de m'apprendre qu'elle en est a présent délrrrée , je crains , sire , une nouvelle rechute , ce long et maudit hiver n'étant pas encore fini , à beaucoup près , surtout à cinq d^rés plus nord que Paris j oii nou» nous chauffons encore. Pltis je suis
44^ CORllESPONDA>CE
profondément touché de Tétat de votre majesté , plus je suî> tendrement reconnaissant de la bonté avec laquelle elle veut bien me parler à ce sujet, en m'assurant que cette maudite goutte ne me privera pas de ses lettres. Elles me sont, aire , plus nécessaires que jamais ; elles font toute ma consolation et raniment l'insipidité de ma vie , devenue presque nulle par l'état de ma santé , qui m'interdit presque absolument tout travail , si je veux conserver le peu qui m'en reste.
Mais j'aime bien mieux j)arler à votre majesté d'elle que de moi ; et après lui avoir fait mon compliment dans ni§ dernière lettre sur l'éloge si éloquent et si court qu'elle m'a écrit de l'impératricc-rcine , je prendrai laliberté de la féliciter dans cette lettre sur un autre objet , sur l'excellente réponse qu'elle vient de faire à la requête des ministres luthériens de Berlin ,au sujet des innovations du catéchisme et des cantiques. Si d'un côté l'importance que ces prêtres mettaient à l'objet de leur requête est amusante par le ridicule, la réponse de votre majesté est dictée par la sagesse même, armée de la plus fine et de la meilleure plaisanterie. « Mon intention est que chacun de mes sujets puisse s^ arranger H dans son culte comme il jugera à propos, et que tous sans » exception soient les maîtres de chanter et de croire ce qu'iU » voudront, et comme ils voudront. » Ah ! sire , que Voltaire aurait ri , s'il avait lu cette charmante réponse ! quel usage excellent il en aurait fait dans le premier pamphlet qu'il eût imprimé , soit en vers , soit en prose ! que ces expressions y s'arranger dans son culte , chanter et croire ce quils voudront , sont heureuses et de bon goût ! qu'elles sont dignes de servir de modèles aux souverains, que les théologiens veulent mêler claus leurs querelles, et qui pour l'ordinaire s'y mêlent avec une facilité si avilissante pour eux et si funeste à leurs peuples ! J'ose assurer votre majesté que ces mots si précieux à la raison ont fait ici autant de fortune que son bel éloge de l'impératricereine , cl qu'ils sont en ce moment répétés avec de grands éclats de rire par tous ceux qui pensent , et qui , à l'exemple de votre majesté , méprisent toutes les superstitions humaines et toutes les billevesées théologiques. Puisse la destinée et la goutte vous permettre , sire , de donner encore long-temps un pareil exemple aux rois , qui pour la plupart en ont si grand besoin , une si douce consolation à la raison et au boft sens , et une si efficace marque de mépris à l'absurde et atroce fanatisme !
Tout ce que votre majesté me fait l'honneur de me mander sur l'état actuel de la littérature allemande , est plein de goût et de lumières. Je souhaite et j'espère que les réformes proposées et ordonnées par votre majesté auront un succès digne du
AVEC LE ROI DE PRUSSE. 44t
héros philosophe et réformateur qui les a prescrites. Nos universités de France , et celle de Paris en particulier , auraient grand besoin d'un législateur tel que vous; car on y est encore bien encroûté de préjugés en tous genres , bien ignorant et bien fanatique.
Je m'en rapporte entièrement à votre majesté sur le jugement qu'elle a porté de ce M. Mayer dont j'avais eu l'honneur de lui parler. On m'en avait écrit des merveilles et je les avais crues assez facilement pour demander à votre majesté si elle coim^ naissait cet homme de lettres. Me voilà maintenant bien instruit de ce qu'il vaut , et parfaitement tranquille sur le parti que votre majesté voudra prendre à cet égard. Je crois volontiers que les littérateurs allemands sont encore bien malades de cette indisposition que votre majesté appelle si plaisamment une diarrhée de paroles. Il leur suffirait d'entendre, ou plutôt d'écouter plus souvent et plus attentivement votre majesté , pour apprendre d'elle à ne dire que ce qu'il faut , et comme il le faut.
Ce précepte si sage , sire , m'avertit de finir moi-même tout mon bavardage philosophique et littéraire ; je le termine mieux qu'il n'a commencé , en renouvelant à votre majesté l'hommage des sentimens profonds de reconnaissance , de vénération et de tendresse avec lesquels je serai jusqu'au tombeau , etc.
Paris, II mai 1781, anniversaire de la bataille de Fontenoi , dix ans avant le traité de Versailles.
OiRE , votre majesté prétend , dans la dernière lettre dont elle a bien voulu m'honorer , que nous faisons chaque jour des pertes , elle et moi , et que nous envoyons notre gros bagage prendre les dedans ^ assurés de le suivre dans peu ^ cela n'est que trop vrai de mon frêle individu. Mais permettez-moi , sire , pour ce qui vous regarde , de n'être pas là-dessus de l'-avis de votre majesté. Je crois au contraire , à en juger par ses lettres , qu'elle se fortifie et rajeunit tous les jours , tant*ces lettres sont pleines de gaieté et d'excellente plaisanterie. Tout ce que votrejnajesté me fait l'honneur, de m'écrire sur la querelle des ministres, est du meilleur ton et du meilleur goût, digne de la cause soumise 4,par eux à la décision de votre majesté , et digne de la sagesse d'un grand ror. Hélas î sire ( et c'est la réflexion de tous ceux à qui j'ai lu cet endroit de votre lettre ) , pourquoi les autres souverains n'ont-ils pas eu , et n'ont-ils pas encore le même dédain que vous MK ces billevesées ? combien ils auraient épargné de sang et deHlpheurs à la sotte et déplorable espèce humaine I 5. 29
Voilà un évéque d'Amiens , fanatique y successeur de celui qui a demandé le supplice du chevalier de La Barre; Toilà, dis-je f, cet évéque d'Amiens y nommé Machault , fils de l'ancien contreleur-général des finances , qui vient de donner un mandement forcené contre l^édition qu'on prépare des œuvres de Voltaire. Si on savait en France imposer silence à ces sonneurs de tocsin y il$ n'auraient ni partisans , ni imitateurs. Peut-être à la fin sen-> tira-t-on la nécessité de les réprimer , pour l'honneur de la rai— s<}n et le repos public. Dieu veuille qu'on y suive votre exemple î
Il me semble que l'empereur d'aujourd'hui traite un peu lestement les prêtres , les moines et le pape. Il faut espérer que cette première hostilité impériale aura des suites plus sérieuses. Ainsi soit-il !
Je suis avec la plus tendre et la plus profonde vénération , etc..
Parb, 39 juin 1781.
O1RE9 je crois votre majesté revenue maintenant de toutes se» courses militaires , et sédentaire dans sa retraite philosophique. Je m'empresse donc d'avoir l'honneur de répondre à sa dernière et charmante lettre , malgré l'impression qui me reste encore de deux ou trois accès de fièvre , qui m'ont laissé de la faiblesse, mais qui peut-être m'auront fait quelque bien d'ailleurs , en me délivrant , comme disent les médecins , de quelque matière pec^ cante et morhijîqne. Les excellentes leçons que votre majesté veut bien me donner sur V hypocondrie ou hj-pocondrerie , plus élégamment appelée ?^fl'/^ez/r^, me font craindre, pour l'honneur de ma raison , que votre majesté ne me croie attaqué de cette maladie ; je la puis assurer qu'il n'en est rien , et que je vois d'un œil assez froid et philosophique le dépérissement de mes facultés corporelles et intellectuelles. Comme ce dépérissement est une suite de mon âge de soixante-quatre ans , de longs travaux dont ma pauvre tête est fatiguée , car toutes les têtes , sire^ et surtout la mienne , ne sont pas de la même trempe que la vôtre , je me console eh pensant que tel est le sort de la condition humaine , et que celui qui , comme moi , chemine lentemient vers l'autre monde sans souffrir beaucoup d'esprit ni de corps , est encore une des créatures humaines les mieux partagées par la divine Providence.
Je n'ai pas le bonheur , sire , de connaître , même de vue y. ce prince de Salm dont votre majesté me fait l'honneur de me parler ; la vie que je mène me prive de l'avantage de rencontrer cette élégante espèce ; mais des personnes qui OMnaissent ce prince j m'en ont parlé exactement sur le même^l^que votre
majesté. Les sentimens qu'il lui a inspirés sont exactement les " mêmes dont il est honoré à Paris par le peu de gens raisonnables avec lesquels il se rencontre quelquefois. Ce sont , sire , ces messieurs-là qui laissent aux étrangers une idée si favorable de la nation française , qui pour son bonheur ne leur ressemble pas toute entière ; car je ne cpnnais point de pays oii il y ait à la fois dans le même peuple deux nations plus difierentes et plus évidemment distinguées , qui n'ont entre elles rien de commun , comme ces rivières qui depuis leur confluent jusqu'à une très-grande distance coulent Tune auprès de l'autre sans se mêler. Ce sujet , sire , fournirait beaucoup ; mais tout cela ne serait bon à dire qu'à l'oreille de votre majesté , et malheureu* sèment j'en suis trop loin. Je puis seulement me permettre de lui dire , pour échantillon de notre double caractère national , que d'un côté les bons citoyens ef les gens sages ne désirent que la fin ^'une guerre jusqu'à présent très-ruineuse sans beaucoup d'avantages, et que de l'autre tous no» agréables ne sont occupés que de la prompte réédification de l'Opéra qui vient de brûler de fond en comble. Votre majesté s'amuserait fort aussi de tous les propos contradictoires qu'elle entendrait dans nos socieV ' tés , sur la retraite récente de M. Necker , autre matière à grandes réflexions , mais qui ne doivent pas non plus passer par le canal des honnêtes commis qui lisent les lettres aux postes , et à qui Dieu conserve les yeux , dont ils font un si digne et si noble usage !
Le César Joseph , comme votre majesté l'appelle , est actuellement , dit-on , incognito à Versailles , ou doit y arriver incessamment sans se iWntrer à Paris. On raisonne ou bavarde beaucoup sur l'objet de son voyage : si c'est , comme on dit , pour négocier la paix , Dieu veuille l'exaucer et l'entendre ! Il me semble , à en juger par les nouvelles publiques , que ce prince malmène un peu et le S. Père et sa livrée , tant monastique que séculière ; il va même , dit-on , jusqu'à accordei» aux juifs la liberté de conscience et l'état de citoyen , ce que les augustes empereurs ses ancêtres auraient regardé comme le plus grand des crimes. C'est à vous, sire, que l'humanité et la philosophie doivent rendre grâces de tout ce que les souverains font et feront encore pour favoriser la tolérance et réprimer la superstition ; car c'est votre majesté qui leur a donné la première ce grand exemple , si beau et si facile à imiter , e^ qu'ils ont néanmoins encore imité si peu. Prions le roi des rois, comme dit la sainte Ecriture, que leurs majestés s'instruisent et s'éclairent !
Je suis avec la plus profonde et la plus tendre vénération , etc.
Parii , 3o piillet 1781 •
OiKE , je commencerai cette lettre par présenter k Totre majettir un nouvel hommage qu'on Ini rend , tout en faisant l'éloge de Marie-Thérèse. Cest l'ouvrage d'un jeune écolier de qnatone ans , de grande espérance , qui croit devoir , tout jeune qa'il est , joindre sa voix à celle de l'Europe , et qui à la page 6 âe cette pièce , parle de votre majesté en assez beaux vers , comme l'Europe en pense. Si votre majesté daignait me charger d'an petit mot pour ce jeune homme , il frapperait ^ comme Qorace, les deux de sa tête , orgueilleuse d'avoir obtenu le suffrage d'nift si grand roi, et moi , je dirais à votre majesté avec le psalmiste David : T^ous avez reçu la louange de la bouche même des enfanta J'ai reçu , sire , à peu de' distance l'une de l'autre , deux lettres de votre majesté , qui sont deux chefs-d'œuvre dç philosophie pratique. Ceux qui liraient ces deux belles lettres sans voir la signature , les croiraient d'Epictëte , et ne se douteraient pas qu'elles sont d'un roi , qui , après avoir rempli l'univers de son nom , voit avec tant de supériorité et de lumières tout le néant des grandeurs et des vanités humaines. Ces deux lettres, sire, prouvent combien j'ai dit vrai dans ces deux ytT% que j'ai mis ^ avec d'autres , au bas de l'estampe de votre majesté.
Modeste sur un trône orne' par la victoire , Il sut appi^cier et mëritcr la gloire.
Je ne sais par quelle voie le César Joseph veut aller à cette gloire , si vaine et si recherchée ; mais j# crois qu'il ira plus, sûrement en s'empârant des biens du clergé , qu'en s'emparant de la Bavière. Votre majesté a bien raison; la guerre, parmi tous les fléaux qu'elle amène , produira à la longue ce bien s^^ désirable ; les princes feront payer leurs dettes aux prêtres et. aux moines. La France , qui écrit sur tout cela de si belles choses , et qui en fait si peu , sera , je crois , la dernière à faire. justice ; car il y a encore trop de prêtres à Versailles; mais elle la fera pourtant enfin , ne fût-ce que par la honte de rester tojate seule à ne pas faire ce qui est raisonnable. Cette engeance sacer^ dotale, dont votre majesté fait tout le cas qu'elle mérite, etî qui, à la honte de la France , y conserve encore tant de crédit , a quelquefois de plaisantes aventures. On me contait ces jours, derniers qu'un évêque fanatique voulait , il y a huit à dix ans ,. refuser ce que nous appelons le bon Dieu à un pauvre diable de janséniste fanatique qui se mourait; comme révé<pie.appréhen«. dait que le curé delà paroisse, malgré sa défense ,n^çommnn]iât
Je janséniste, il envoya un de ses grands- vicaires consonfmer ( c'est-à-dire nçianger ) toutes les hosties qui étaient dans le tabernacle , afin qu'il n'en restât pas une pour le pauvre malade» Le grand-vicaire obéit , et n'en laissa pas une ; mais comme le ciboire en était tout plein , le bon prêtre en eut une effroyable indigestion. Il envoya chercher le médecin , qui lui annonça un très-grand danger , auquel il n'y avait de ressource que l'émétique. Le grand-vicaire s'y refusa constamment , disant qu'il ne voulait point vomir, au grand étonnement du médecin, qui ne pouvait comprendre la raison que lui en donnait le prêtre , que sa conscience ne le lui permettait pas. Enfin le prêtre en mourut^ martyr de son obéissance. Voilà , sire , un bon conte que v^us croirez si cela vous amuse. Votre majesté devrait bien le rimer, et le dédier à son ami Cristophe ou Cristophle de Beaumont. L'orateur dont j'ai eu l'honneur de vous envoyer l'oraison funèbre , ne se soucie point du tout que votre majesté le confonde avec ce digne et savant prélat. Cet orateur s'appelle Boismont j et non pas Beaumont , et n'a de prêtre que ce qu'il en faut pour être apte et idoine à posséder des bénéfices.
J /empereur devait arriver le 28 , non à Paris , mais à Versailles; si j'avais l'honneur de le rencontrer , ce qui ne sera pas, car je ne vais pas plus à Versailles qu'à Bruxelles , je prendrais la liberté de lui recommander, au nom de votre majesté, le cofFre-fort sacerdotal et monacal , et je me flatte que votre majesté ne m'en désavouerait pas. Le beau sermon qu'elle fait faire à Calvin, dans la dernière lettre dont elle m'a honoré, vaut mieux que toutes les déclamations de Bourdaloue ; j'y. répondrais , si je l'osais ,*par un autre sermon , qui sans doute ne lé vaudrait pas., mais qui pourrait trop scandaliser la curiosité des maîtres de poste, depuis Paris jusqu'à Berlin , et je me souviens que l'Evangile a dit : Malheur à celui par qui le scandale arrive^ de quoi je veux , comme dit Rabelais, me garder curieu^ sèment. Ce que j'aime encore mjeux , sire , de cet excellent sermon , c'est qu'il me prouve que votre majesté est très-gaie , et par conséquent très-bien portante. Elle n'a pas besoin d'assurer qu'elle n'a pas de vapeurs , on le voit bien à cette charmante et excellente lettre. Il est temps , sire , de finir la miienne , qui n'est pas digne de la vôtre.
Je suis avec la plus tendre et la plus profonde vénération , etc.
3o jiiiilel , dix heures.
P. «9, J'apprends au départ de la poste que l'empereur est arrivé hier à Paris. Il a fait' quelques courses dans la ville, et
de là il est allé à cinq heures du soir à Versailles , oii on lui pré-» pare , opéras , comédies , baHets , parades , etc. etc. , dont je crois qu'il ne se soucie guère. On dit que tout ce plaisir ou cet ennui durera peu 9 et qu'il repartira vendredi pour Vienne. On ajoute qu'il ne verra que la famille royale , M. de M aifrepas et M. de Vergennes. Si c'était pour négocier la paix , il viendrait ici faire une bonne œuvre , car nous en avons grand besoin , à la façon dont nous faisons la guerre. Heureusement nos ennemis ne la font pas mieux que nous. Je me souviens toujours du mot de Fontenelle , qui disait : On ne parle en temps de guerre, que de. V équilibre de puissance en Europe ; il y a un autre équilibre aussi efficace pour le moins , et aussi propre à conserver chaque puissance ; c'est l'équilibre de sottises.
Oserais-je faire une supplication à votre majesté , qui la rendrait chère et respectable à toute notre jeunesse étudiante, comme elle l'est à tout ce qui a fini on n'a point fait ses études? Le jeune écolier de quatorze ans , qui l'a loué en beaux vers latins , est, à ce qu'on vient de m'assurer , dans la plus extrême indigence; il ignore absolument , ainsi que ceux qui prennent intérêt à lui , ce que j'ai l'honneur d'écrire en ce moment à votre majesté , qui par conséquent est bien à son aise pour refuser net ma petite requête ; mais j'ose croire , sire , qu'un don très-léger, fait à ce jeune homme par votre majesté , pour l'encourager dans ses études , serait digne du grand roi qui honore et protège les lettres d'un bout de l'Europe à l'autre, qui les encourage dans toutes les classes et dans tous les êiges , et qui eit béni, célébré , adoré par elles dans toutes les classes et dans tous les âges. •
Mille et mille pardons , sire , de tout ce bavardage. Heureusement pour votre majesté , la poste m'avertit et m'oblige de le finir.
Paris, lo septembre 1781.
OiRE, votre majesté me paraît stupéfaite , et presque si scanda» lisée de mon érudition hébraïque , davidique et prophétique , que je suis presque tenté d'en être honteux et d'en demander pardon au roi philosophe. Mais , sire , ce roi philosophe me pardonnera d'avoir tant de sottises dans la tête , quand il saura que j'ai eu le malheur d'être élevé par des dévots , qui me faisaient réciter force psaumes , que Dieu m'a doué d'une mémoire qui n'a pu les expulser de ma tête depuis cinquante ans , et que je me console au moins par l'usage que j'en ait fait à la louange de voire majesté.
J'ai reçu la gratification que votre majesté a bien voulu accor-
^r à ce jeune homme. Je n'ai pu encore lui faire savoir les
i-sbontës dont votre majesté l'honore , parce que les collèges sont
^actuellement en vacances pour un mois, et que le jeune homme
r est allé , je ne sais oii , passer ses vacances dans sa pauvre et
r «bscure famille ,- qui habite à cent lieues de Paris dans je ne
r sais quel village ; mais j'ai remis cette gratification au profes-
I -seur du jeune homme , qui la lui remettra à son retour. Toute
rUniversité , sire , est instruite par moi de ce que vient de faire
Totre majesté , pour aider et encourager ce pauvre jeune homme
dans ses études ; elle en est pénétrée de reconnaissance , et je
suis sûr que les louanges4e votre majesté vont être chantées dans
tous nos collèges , en latin , en grec , peut-être en hébreu , et
en français même , quoique le français soit la langue que nos
pédans savent le moins.
Votre majesté a bien raison contre Salomon, qui prétend qu'/7ny a rien de nouveau sous le soleil. Je serais bien de moitié avec votre majesté pour lui donner un démenti ; et san? sortir même de cette année , je trouverais plus d'une chose nouvelle, dont le monarque au sept cents concubines n'avait point d'idée. Mais j'imite votre majesté , et je me tais. Je désirerais pourtant de savoir ce qu'elle pense sur la lettre que le César Joseph II vient, dit-on, d'écrire au trës-saint père Pié VI , pour lui demander en toute humilité àe fixer une bonne fois pour toutes les limites des deux puissances , à cette fin qu'il n'en soit plus parlé» C'est , comme on dit , chat aux jambes que sa majesté impériale jette à sa sainteté. Je suis en peine pour cette dernière ; car ce Joseph me paraît ne pas y aller de main morte, et ne pas entendre raillerie.
Grâce à Dieu , votre majesté* n'a pas besoin de proposer à un vieux prêtre de pareils cas de conscience. Le Parnasse , comme elle le dit fort bien , est son saint-siége et sa Sorbonne tout à la fois , et Horace , Virgile , Voltaire , ses casuist«|| Puisse le ciel lui conserver longatemps cette gaieté précieuse, sTnécessaire à sa conservation , et par conséquent au bonheur de l'Europe ! en lisant les" lettres qu'elle me fait l'honneur de m'écrire , je deviens presque gai moi-même , quoiqu'en tout autre temps je n'en aie guère d'envie. Mais il suffit , sire , à ma consolation que votre majesté se porte bien , qu'elle jouisse encore longtemps de sa gloire, et qu'elle veuille bien me conserver ses bontés. Un homme de lettres de ma connaissance , instruit , honnête, et sans fortune , désirerait, sire, de s'attacher à votre majesté , soit dans son académie , soit dans toute autre fonction. Il ne demanderait pas des appoinlcîmcns considérables , et pourrait
être utile par la variété de ses connaissances. Cet homme de lettres, sire, se nomme Dubois, Il eut Thonneur en 1778, étant À Berlin , de faire présenter à votre majesté , par l'imprimeur de la C01A* j Decker , un ouvrage estimable de sa composition , intitulé : Essai sur riu'stoire littéraire de Pologne, et votre majesté lui fît l'honneur de lui répondre avec bonté. Il ft séjourné six ans à Varsovie , oii il a occupé une chaire d'histoire et de droit public que sa santé Ta obligé de quitter. Il est instruit en littérature française , en antiquités militaires , en physique et en histoire naturelle ; il sait l'allemand , l'italien et le polonais ; il a envoyé à l'académie de Berlin différentes observations insérées dans ses mémoires ; il fait ^tuellement imprimer à Paris la traduction d'un ouvrage de M. Achard sur les pierres précieuses; il est lié avec plusieurs membres de l'académie; la mort de M. Francheville , la retraite de M. Béguelin , pour- . raient faciliter son entrée dans cette compagnie , oii il ne serait pas déplacé , à moins que votre majesté n'aimât mieux l'employer ou dans son cabinet , ou dans sa chancellerie , ou comme secrétaire de légation. Je le crois également propre à tous ces objets par la variété des connaissances qu'il a acquises. Si les services de cet homme de lettres, sire, peuvent convenir à votre majesté , il attend à ce sujet ses ordres et ses intentions.
Je suis avec la reconnaissance et la vénération la plus tendre ^ votre, etc,
Parb, 26 oclobre i78r,
diRE, je commence par mettre aux pieds de votre majesté la reconnaissance du jeune étudiant qu'elle a bien voulu honorer de ses bontés. Vous trouverez , sire , l'expression de cette reconnaissance dans la lettre que ce jeune homme a eu l'honneur d'écrire à votre majesté , et qu'il m'a remise il y a deux jours au riRur de ses vacances. Sa pauv^ famille , ses maîtres, l'Université de Paris dont il est l'élève, partagent, sire, tous les sentimens dont ce jeune homme est pénétré pour les bontés de votre majesté , et répètent avec lui après Horace le souhait qu'il fait , que votrfe majesté aille le plus tard qu'il sera possible rejoindre daus l'Olympe les Augustes et les autres princes pro-r lecteurs des lettres , et qu'elle borne long-temps son bonheur à être appelé pkre encore plus que prince.
Je félicite d'avance la philosophie , conjointement et de con«^ rert avec votre majesté , des beaux jours qu'elle verra luire , pt* ut-être quand je ne serai plus , mais dont je ne désespère pa$
cependant que votre majesté et moi ne voyops au moins l'aurore , tant il me semble que ]m César fouette rudement le» chevaux ou les ânes qui tirent la voiture pontificale , dont la charpente mal assemblée menace de se briser bientôt. On dit que^e saint-siége commence à être inquiet , et à voir que l'affaire est sérieuse. Encore une fois , sire , c'est à votre majesté, toute hérétique qu'elle est, que l'Allemagne et les autres peuples auront cette obligation , par le bel exeiliple qu'elle a donné aux princes , catholiques et autres , de la tolérance à la fois , et du mépris pour toutes les superstitions humaines. Ce qui vaut encore mieux , sire , et pour l'Allemagne et pour l'Europe j c'est la gaieté si philosophique et si charmante atec laquelle votre majesté pense, écrit et parle; parce que cette gaieté annonce en elle un principe de vie encore très-animé , et que tout ce qui pense en ce bas monde , j'oserais presque dire tout ce qui respire , au moins en Europe , a besoin de votre conservation. Pour moi , dont la frêle et chétive existence n'est malheureusement nécessaire à pef sonne , j'imite autant que je puis l'exemple si bon à suivre de votre majesté , de rire de toutes les sottises, grandes et petites, qui se disent et qui se font dans ce bas monde , et j'éprouve que ma santé s'en trouve mieux.
Je connais assez M. Dubois , et depuis assez long-temps , pour assurer votre majesté que c'est un homme de lettres instruit , versé dans l'histoire ancienne et moderne , qui a des connaissances du droit public, et qui a vu différentes parties de l'Europe. J'ai tout lieu de croire aussi que c'est un homme de bonnes mœurs et de bonne conduite , dont votre majesté aurait sujet d'être satisfaite dans les différens emplois dont elle pourrait le charger. Il a professé à Varsovie l'histoire et le droit j^ublic, et n'a quitté cette place que par des raisons de santé, et avec le§ attestations les plus avantageuses et les plus authentiques , que j'ai vues et lues, de sa cap^ité et de sa bonne conduite. MM. Bitaubé et Thiébault , qui le connaissent tous deux , ainsi que l'imprimeur Decker, et plusieurs autres personnes, pourront rendre témoignage dé lui à votre majesté , si elle juge à propos de les interroger à ce sujet. M. Bernoulli fait de lui une longue et honorable mention dans le volume de ses voyages oii il parle de la Pologne. Si d'après ces Jifférens renseignemens >olre majesté croit pouvoir employer M. Dubois, je la prie de me donner ses ordres à ce sujet pour son voyage.
Votre majesté est sans doute déjà informée que notre reine c:>t accouchée d'un prince le 22 de ce mois.
Je suis avec le plus profond respect et la plus vive reconnaissance , etc.
45o CORRESPONDANCE
Parb, i4 déceifiJar« 1761.
O I R E , une indisposition assez douloureuse , qni m'a fait crjiiûdre un commencement de néphrétique , ou néfrétique , et qui n*est cessée que d'hier , m'empêche depuis huit jours d'avoir l'honneur d'écrire à votre majesté , et ce n'est pas le moindre mal que cette indisposition m'ait fait éprouver. Je commence aujourd'hui par répondre à la dernière des deux lettres dont votre majesté m'a honoré , à peu de distance l'une de l'autre. Quelque accoutumé que je sois , sire , aux bontés infinies et de toute espèce dont votre majesté me comble depuis trente années , elles me pénètrent toujours d'une nouvelle reconnaissance ; et je suis infiniment touché de la nouvelle marque qu'elle vient de m'en donner, en admettant M. Selis'dans l'illustre académie que votre majesté protège avec tant d'éclat et de succès. Quoique votre majesté ait la bonté de me dire qu'elle a bienvoula en cette occasion avoir égard à ma recommandation en faveur de M. Selis , j'ose assurer votre majesté qu'il est digne de cette faveur par ses ouvrages ( comme votre majesté peut s'en assurer elle-même) ,par ses talens pour l'éducation de la jeunesse confiée à ses soins , et par les principes sains de littérature et de morale qu'il lui enseigne. Il m'a chargé de mettre aux pieds de votre majesté les justes sentimens dont il est pénétré pour elle , qu'il inspire à ses élèves , et qu'elle trouvera exprimés dans la lettre qu'il a l'honneur d'écrire à votre majesté. Il se propose de faire honneur à son choix , en envoyant à l'académie quelques dissertations sur des objets intéressans de littérature, et en tâchant de les rendre dignes d'être insérées dans les mémoires de cette savante compagnie. Votre mtijesté ne peut imaginer la reconnaissance et l'émulation qu'elle vient d'exciter dans l'université de Paris , par les bontés dont elle a honoré Je maître et le disciple. Ainsi les études , comme les sciences et les lettres , lui seront redevables de leurs progrès, en France comme dans ses propres États.
Votre majesté s'exprime avec la philosophie la plus vraie, et en même temps la, plus aimable , sur les louanges que le jeune écolier lui a données. Mais celte philosophie , sire , si digne d'un grand homme qui apprécie tout , n'empêche pas la philosophie elle-même de dire, Y enfant dit vral^ et d'applauilir à la justice qu'il rend à votre majesté.
Je pense tien comme elle que ce n'est pas l'amour de la philosophie qui fait faire au César Joseph tarit d'entreprises contre les moines , les prélrci et la cour de Rome j je crois que
AVEC LE ROI DE PRUSSE. 45i
ces entreprises couvrent de plus grands intérêts , qui ne larderont pas à éclore bientôt , et malgré ma néphrétique , et mon âge de soixante-quatr« ans , je ne désespère pas de voir un jour l'empereur vraiment roi des Romains, et le successeur de S. Pierre réduit à n'être qu'évêque de Rome. Malheureusement, sire , pour le progrès de la raison, les prêtres conservent encore ailleurs que ^ans les Etals autrichiens , un crédit bien nuisible aux lumières. Votre majesté croira-l-elle que l'archevêque de Paris ( qui par parenthèse se mieurt en ce nlomént d'hydropisie ) a demandé et obtenu que dans les pièces de théâtre nouvelles, le mot àe prêtres ne fût pas prononcé ; car la conscience de ces gens-là les persuade qu'on parle d'eux quand on dit du mal des prêtres d'une autre religion. Ils ressemblent à ce valet de comédie , ivre , qui entendant prononcer le mot de maraud y dit naïvement : Maraud! voilà quelqu'un qui me connaît. On vient de retrancher dans une pièce nouvelle, dont la scène est au quatorzième siècle , du temps de l'empereur Louis de Bavière et de Jean XXII f ce vers :
Le sacerdoce alticr lulte contre T Empire ,
quoiqu'il n'exprime qu'un fait malheureusement trop vrai dans ces siècles déplorables ; ainsi, quoique notre jeune , sage et vertueux monarque n'accorde aux prêtres aucune confiance , quoiqu'il connaisse tout le mal que cette engeance peut faire , on abuse indignement de son autorité pour cacher au peuple , s'il est possible , que les prêtres ont été long-temps les plus grands ennemis des rois , et qu'ils le sont même encore. Car, quand ils disent que l'autorité royale vient de Dieu, c'est parce qu'ils croient représenter l'Etre suprême , et par-là mettre des entraves, s'ils Je peuvent , à l'autorité la plus légitime , quand elle sera contraire à leurs vues. J'apprends qu'en Espagne on vient de brûler il y a six mois une malheureuse femme pour hérésie de quiétisme. Quelle horreur et quelle imbécillité tout à la fois ! aussi l'Espagne croupit-elle dans la plus méprisable ignorance. Les succès de cette nation devant Gibraltar ^en sont la triste preuve.
J'ai lu à M. Dubois la réponse que votre majesté m'a fait l'honneur de m'adresser à son sujet. Il en est pénétré de reconnaissance ; mais quoiqu'il sente bien que votre majesté ne j)eut lui promettre de l'employer sans l'avoir auparavant mis à l'épreuve , la crainte de'ne pouvoir, après celte épreuve, convenir à votre majesté , et la situation oii le mettrait ce malheur ne lui permet pas de faire les frais du voyage dans cette incertitude; et il sent Ircs-bien d'un autre coté que votre majesté ne
peut faire elle-même ces frais sans savoir s'il pourra lui être utile. Ainsi il renonce avec le plus grand regret à Thonneur dont il s'était un moment flatté. ,
Je serai , sire , cette année comme toutes les autres , avec là plus tendre vénération , etc.
Paris y i«'. mars 1782.
OiRE , depuis la dernière lettre dont votre majesté m'a honoré , j'ai eu des inquiétudes , bien ou mal fondées , mais toujours trèsgrandes pour moi , sur sa santé. On m'écrivait d'Allemagne qu'elle n'était pas bonne , que du moins elle avait souffert quelques altérations pendant le rude hiver qu'on dit avoir régné dans le Nord. Heureusement M. le baron de Goltz a dissipé ces alarmes , et m'a assuré que votre miajesté était aussi bien qu'on pût le désirer. Je n'ai donc plus qu'à vous témoigner , sire ^ toute ma satisfaction et toute ma joie. Cette consolation me dédommage des contradictions que ma pauvre machine éprouve , et qui commencent même à me faire croire qu'il faudra peut-être bientôt songer à faire mon paquet ; mais , sire , ma santé et ma vie même ne sont rien pour moi , tant que je n'aurai point à craindre pour la vôtre.
Vos bienfaits , sire , pour le jeune étudiant que j'avais pris la liberté de recommander à votre bienfaisance , ont augmenté l'émulation et l'ardeur que montrait déjà ce jeune homme intéressant ; il n'a point quitté depuis cinq mois les premières places de sa classe y et fera tous ses efforts pour se montrer digne des bontés quje votre majesté a bien voulu avoir pour ses talens nais-< sans.
Ce que votre majesté me fait l'honneur de m'écrire au sujet de la querelle du César avec le très^S, Père, est plein de raison , d'humanité et dé justice. Il est sûr que ce pauvre prêtre ^ qui dessèche les marais Pontins , n'est pas coupable de^ sottises de Grégoire VII, d'Innocent IV , et de tant d'autres de ses prédécesseurs. Mais la justice souveraine a fait payer au genre humain le péché d'un seul, et la justice impériale fera payer à un seul le péché de plusieurs. Nous avons vu ici les capucinales représentations du prêtre électeur de Trêves , et les réponses très-mi-^ litairesdu César. Je ne sais si je me trompe, sire; mais je crois ([ue le César n'en restera pas là , et que tous ces préliminaires ne sont , comme l'on dit , que pour pelot&r en attendant pariie^ Malheureusement pour S. Pierre la partie ne sera pas égale rntre les joueurs. Il me semble que tous les évêques des Etata du César, soit politique, soit satisfaction de ne plus dépendre
de Rome ^ sont très -soumis aux volontés impériales. Ils le seraient de même partout, si les souverains savaient dire je veux à cette troupe récalcitrante quand on la prie , mais trës-docile quand on lui commande. Le S. Père se consolera de ses àe^ sastres germaniques avec la soumission italienne, la fidélité espagnole, et la catholicité yrfl/içûwe ; car nous ne cesserons pas sitôt d'avoir l'honneur d'être ires-catholiques , non plus que les Italiens d'être tres^soumis , et les Espagnols d'être trës-/îrf^/e*.
Voilà pourtant , sire , ces Espagnols qui , nlalgré leur inquisition , viennent de prendre Port-Mahon. Ils sont, ce me semble , plus heureux que sages et les Anglais un peu plus ineptes qu'ils n'étaient du temps de Marlborough et de milord Chatam. On commence à croire que ces pauvres Espagnols , malgré leurs sottises multipliées au camp de Saint-Roch , finiront aussi par prendre Gibraltar, qui, à la vérité, montre un peu plus les dents que Port-Mahon n'a fait. Ce camp de Saint-Roch n'en fait pas plus , ce me semble , que la neutralité année, dont nous attendons toujours , et jusqu'à présent assez en vain , les e§brts sérieux pour réprimer l'insolence anglaise. Elle ferait bien mieux encore , si elle pouvait déterminer les Anglais à la paix, dont ils ont besoin ainsi que nous. Mais je crains , sire , que cette paix ne soit pas aussi prochaine qu'elle est désirable.
Nos politiques des Tuileries , qui savent rarement ce qu'ils disent , parlent d'une menace d'invasion dans les États du véné-» rable sultan , de la part de deux de nos voisins. Il serait plaisant que le César voulût à la fois chasser le pape et le Grand -Turc ; cela m'est fort indifférent , si le repos de votre majesté n'en souffre pas : car je ne lui souhaite plus que le repos. Et qu'a-t-elle besoin de gloire ?
Cette planète ou comète qu'on voit au ciel depuis long-temps annonce peut-être de grands événemens politiques. Malheureusement il n'est point du tout certain qu'elle soit comète ; auquel cas , comme le sait très-bien votre majesté , elle n'aurait pas l'honneur d'annoncer de la pluie ou du beau temps. Elle est vé^ hémentement soupçonnée d'être une pauvre planète , que sa petitesse et sa distance avaient tenue jusqu'ici dans l'obscurité ; mais il faudra du temps encore pour que les astronomes puissent ^ lui donner un état , et faire , comme on dit , sa maison.
En attendant, sire, conservez - vous , daignez me continuer vos bontés , et recevoir l'hommage du profond respect avec lequel je serai jusqu'au tombeau , etc.
Paris, 3 mars 176a.
01 KC , j'ai reçu, presque en même temps, deux lettres dont votre majesté m'a honoré , à peu de jours l'une de l'autre , en réponse à deux lettres que j'avais eu aussi l'honneur de lui écrire. Je vois- par la première des deux réponses que votre majesté a daigné lAe faire , qu'elle a été attaquée cet hiver , comme presque tous les précédens , de cette maudite goutte , qui en la faisant souffrir comme Epictëte , ne l'empêche pas d'être gaie comme Démocrite , sans qu'elle ait pourtant la morgue stoïcienne et absurde de ne pas regarder la goutte comme un mal. Je lisais ces jours passés la morale d'Epictëte , plus grande que natut-e , exagérée et faite pour l'homme imaginaire . et je dis de tout ce bel étalage , si peu à l'usage de notre faible nature , ce que le bon La Fontaine, tout converti qu'il était par le vicaire de sa paroisse, disait des épîtres de S. Paul à son confesseur : ivoire S.Paidnesi pas mon homme.
La philosophie de votre majesté, est plus vraie, parce qu'elle est plus assortie à la nature humaine, et plus digne d'un véritable sage, qui voit les maux et les biens tels qu'ils sont; qui jouit de ceux-ci et souffre ceux-là sans se louer et sans murmurer de sa destinée. Je profite , le mieux qu'il m'est possible, des leçons et surtout de l'exemple de votre majesté; et quand ma vessie mé fait souvenir quelle n'est pas une lanterne, comme dit le proverbe , je relis les lettres du roi philosophe , et celte lecture me soulage et me console. '
Voilà donc le S. Père à Vienne, communiant le César qui le persifle, et qui le renverra comme il est venu. Il n'aura eu d'autre satisfaction que de faire baiser sa mule aux capucins et aux belles dames , et de donner force bénédictions à la canaille. Je voudrais que Grégoire VII et l'empereur Henri IV pussent être témoins de ce spectacle et du progrès que la rai!»on a fait depuis sept cents ans. Le temps est un peu long , il est vrai , maià enfin la raison a cheminé comme l'aiguille d'une montre ; sans avoir fait de grands pas , elle a toujours avancé , et la voilà en beau chemin. Gare la suite de ces événemens pour la sainte Eglise catholique , apostolique et romaine. Je ne sais si le successeur de S. Pierre s'appelle dans son voyage Vahhé du midi; mais il semble que dans- ce beau, voyage il a été chercher , comme on dit , m.idi à quatorze heures. >
Votre majesté n'est pas exactement informée sur le compte de l'abbé ^aynal. Il a été décrété , il est vrai , par nosseigneurs du parlement , plus ignorans que la 6orbonne , et plus intolérans
que les capucins. Mais devançant cet arrêt foudrojant , Fabbé Raynal s'est mis à couvert et hors de France ; ainsi il n'est ni au Châtelet, ni à la Bastille^ mais en sûreté à Bruxelles ou ailleurs, car on dit qu'il voyage en ce moment en Allemagne^ qu'il a été même trës-accueilli d'un vénérable prélat , l'électeur de Mayence ; j'imagine qu'il n'oubliera pas dans ce voyage de voir le monarque philosophe qui vaut mieux à voir que tous les électeurs, et même tous les Césars, et je ne doute pas que votre majesté ne le console des persécutions que le fanatisme lui a fait éprouver.
L'état de notre nouvelle planète ou comële est encore indécis , et sa maison est difficile à lui faire ; on commence à croire pourtant qu'elle restera planète , deux fois plus éloignée du soleil que Saturne, et faisant sa révolution en quatre-vingt-deux ans» Le temps nous éclairera davantage; mais voilà, pour le présent , tout ce que je puis en apprendre à votre majesté.
Que dit-elle de la prise de Mahcuai, enlevé presque sans coup férir par un général médiocre et par les Espagnols? Il était écrit que cette place ne serait prise que par de pauvres généraux , Richelieu le premier et Crillon le second ; ce Grillon est le père de celui que votre majesté vit il y a quelques années à BeHin avec le prince de Salm. On dit qu'il va être chargé du siège de Gibraltar, qui pourra être de plus dure digestion. Mais enfin \\ faut espérer en la Providence, surtout en voyant les sottises multipliées des Anglais sur terre , sur mei' et dans le ministère. Puissent ces sottises bien répétées les forcer à la paix ! car, ||pur nous , nous ne demandons pas mieux que de la faire.
Votre majesté m'a rendu justice en me croyant très-innocent de l'ennui que lui a causé le mauvais livre de physique qu'on s'est avisé de lui envoyer comme de ma part. Elle doit avoir reçu un autre livre que j'ai eu l'honneur de lui envoyer, mais en l'avertissant bien que ce livre n'était pas fait pour être lu par elle,, et que c'était seulement un hommage de l'Université de Paris,, pleine d'admiration pour le moiftirque philosophe , et de reconnaissance pour l'encouragement qu'il a bien voulu donner à un de ses élèves.
Je suis avec le plus profond et le plus tendre respect , etc.
Paris, ai jnia 178a.
OiREj ce que votre majesté me fait l'honneur de m'écrire sur la philosophie exaltée et exagérée des stoïciens , est sans comparaison plus à mon usage que cette philosophie gigantesque et ima—
gînaîre. Je ne conviendrai jamais avec ces messieurs , non pi a» que votre majesté , que la douleur ne soit point un mal; et ma triste vessie ne me dit que trop souvent plusieurs fois par jour qu'ils en ont menti. Je dirais volontiers , comme le roi Alphonse disait du monde , que si Dieu m'eût appelé à son conseil quand il fabriqua la vessie humaine , je lui aurais donné de bons avis. Je ne suis pourtant pas plus mal de la mienne que je ne Tétais il y a deux mois ; mais je crains toujours , et avec raison , que mon état n'empire avec l'âge. D'un autre côté , je me dis , pour me tranquilliser, ce vers de Racine :
Je ne yeux point prévoir les malheurs de si Ioin«
En voilà trop sur cet ennuyeux objet, dont je n'ai parlé que pour répondre à la bonté avec laquelle votre majesté s'y intéresse. "Vivez , sire , portez- vous bien , n'ayez point de douleur , et qu'il arrive de moi ce qu'il plaira à la destinée et à la nature. Je serai content , ou du moins consolé.
Le S. Përe me paraît avoir fait, comme on dit, bonne mine à mauvais jeu. Il a donné beaucoup de louanges à la piété de sa majesté impériale ; il lui a donné la communion le jeudi-saint^ à ce que disent les gazettes : grand bien leur fassent à tous deux l reste à savoir ce que deviendront les moines supprimés. Quelques lettres d'Allemagne , et surtout de Flandre , paraissent donner des doutes sur l'entier accomplissement de son projet impérial et anti^monastique. On prétend que depuis son entrevue avec le papç, la destruction des couvens supprimés traîne en longueur. Ce serait tant pis pour lui : il vaudrait mieux n'avoir rien fait du tout^ que de faire à moitié ce qu'il a annoncé. Mais^ sire , ce qui m'intéresserait beaucoup davantage, ce serait que nous eussions en France le courage d'imiter cette réforme. Hélas! comme le dit très-bien votre majesté , nous n'en ferons rien ; et tout en méprisant les prêtres et les moines , nous leur ferons l'honneur de Tfes craindre et de les épargner. Nous avons écrit là-dessus , et depuis long-temps, les plus belles choses du monde; maisnolis écrivons et nous ne faisons pas. Les autres font et n'écrivent point. Nous sommes sur ce point comme pour la guerre et pour la mu— sique, nous barbouillons des livres , et nous nous en tenons là. A propos de guerre , que pense votre majesté de notre déconfiture aux Antilles ? cette affaire du 1 2 avril est , ce me semble , le chefd'œuvre de l'ignorance et de la bravoure française. Dieu nous donne la paix dont nous avons si grand besoin , ainsi que nos ennemis , qui de leur côté n'ont guère moins fait de sottises que nous ! Cette paix serait peut-être bientôt faite , s'il ne plaisait pas au grand protecteur de l'inquisition de s'opiniâtrer à ce beau.
stëge de Gibraltar , oh la nation espagnole et son roi acquièrent de|>uis quatre ans une gloire si brillante.
•Votre majesté me paraît avoir trës-bien jugé l'abbé Raynal. II est trop sûr de son fait dans tout ce qu'il avance , et soutiendrait presque à chaque souverain et à chaque État de l'Europe, qu'il sait mieux que lui-même ses forces et ses revenus. Mais, d'ailleurs , son ouvrage est utile et lui a valu chez les étrangers , et dans sa patrie même , une célébrité qui le dédommage de la persécution excitée contre lui par les fanatiques. On nje mande qu'il est enchanté de votre majesté , et je n'ai pas de peine à le croire. Je sais par expérience qu'elle renvoie avec cette disposition tous ceux qui ont eu le. bonheur de l'approcher.
Nous avons eu ici pendant un mois M. le comte et madame la comtesse du Nord. Ils sont partis il y a deux jours pour Brest , et paraissent fort contens de leur séjour à Paris, et de l'accueil que tous les États se sont empressés de leur faire. Ils ont de leur côté trës-bien réussi par la politesse dont ils ont été pour tout le monde. M. le comte du Nord m'a fait l'honneur de venir chez moi , avant même que j'eusse pris la liberté de me présenter chez lui. Il m'a dit les choses les plus honnêtes sur le désir qu'on avait eu de me posséder à Pétersbourg, ce sont les termes dont il s'est servi , et sur les regrets qu'il avait eus en particulier de ne m j- point voir. Je suis très-touché de ses regrets j mais je ne me repens point du tout, et peut-être moins que jamais, de n'avoir pas accepté ce qu'on m'offrait, et je n'oublîrai de ma vie la conversation, très -intéressante pour moi, que j'eus à ce sujet avec votre majesté à Clëves en 1763.
Recevez , sire , avec votre bonté ordinaire , l'hommage le plus sincëre de la tendre vénération avec laquelle je serai toute ma vie, etc.
P. S. J'ignore si votre majesté a reçu l'ouvrage que j'ai eu l'honneur de lui envoyer de la part du collège Louis-le-GranJ et de l'Université de Paris , non pour être lu , mais comme un hommage de leur profond respect et de leur vive reconnaissance.
Paris, 9 août 178a.
OiRE , je viens d'apprendre par les nouvelles publiques la mort de la reine douairiëre de Suëde , sœur de votre majesté. Votre attachement pour elle a dû vous rendre cette perte fort sensible , et je supplie votre majesté d'être persuadée de toute la part que je prends à sa juste douleur. Cette respectable princesse m'avait même anciennement honoré de ses bontés, en me faisant mem- 5. 3o
bre d'une académie qu'elle avait rassemblée dans son palais 'y ef que les troubles de ce malheureux royaume ont empêché de sub^ sister. Ainsi, par reconnaissance pour sa mémoire, par mon attachement , sire 5 pour votre auguste maison , et surtout par moiir tendre et respectueux intérêt pour tout ce qui peut loucher votre majesté , je dois à la perte de la reine de Suède les justes regretn. que je mets aux pieds de mon bienfaiteur.
Apres m'être acquitté de ce devoir^ ou plutôt après cet épan— chement sincère de mon cœur , je dois y sire , une réponse détaillée à l'excellente lettre philosophique dont votre majesté m'a honoré sur les maux que j'endure. Que de vérités et de sagessedans tout ce qu'elle dit sur cette philosophie des stoïciens , plaS' grande que nature , et si peu propre y avec ses grands mots et ses principes exagérés , à soulager ceux qui souffrent ! Heureusement je commence à avoir moins besoin de cette étrange pharmacopée. Mes douleurs sont beaucoup moindres et presque cessées entièrement, grâce à la maladie du nord y qui en me valant un gros rhumeet un violent rhumatisme , a transporté sur ma poitrine et sur mes membres ce que je souffrais à la vessie. Dieu veuille que ce ne* soit pas une simple trêve , et qu'après la fin de mon rhume, l'en-» nemi ne vienne reprendre son premier camp , oii je le trouvai»
si mal placé !
C'est entretenir trop long-temps votre majesté de mes misères ;. j'aime bien mieux lui dire que sa bonne santé me console de la £aibjesse de la mienne ; que cette bonne santé , comme l'assurenV tous ceux qui vous voient, sire, vous promet et promet à l'Eu-' rope encore plusieurs années d'une vie qui ne sera jamais troi^ Ibngue pour le bien de vos peuples , pour le repos de l'Allemagne , pour l'honneur et le soutien de la philosophie , et surtout pour moi , le dernier des philosophes , mais le premier et le plus zélé' de vos admirateurs.
Cette philosophie , sire , a plus besoin que jamais de protecteurs et de modèles tels que vous. On la joue actuellement d'une manière aussi plate qu'indécente , sur le théâtre français ; et cette sottise , qui n'avilit que ses auteurs , a l'honiïeur d'avoir des protecteurs importans , qui soupçonnent au fond de leur âme le profond mépris que la philosophie a pour eux , quoiqu'elle ne s'en vante pas. Mais à force d'esprit ils s'en doutent, et essayent pour , s'en venger des moyens aussi dignes d'eux par leur nature que par leur succès.
Votre majesté a bien raison sur le parti qu'a pris le César Joseph d'épargner les mendians , ces vampires de l'État et du peuple. Il fallait détruire également , et les fainéans opulens , et les fainéans qui mendient. Nous ignorons en France | oii nous ne
nous intéressons qu'aux spectacles de la Foire , quels sont les progrès de la suppression impériale ^ ordonnée contre l'engeance monastique. On a répandu que des évéques et des moines avaient formé contre l'Empereur une conspiration qui avait été découverte à temps. Je crois néanmoins que toute cette engeance est Lien moins à craindre qu'elle ne le paraît, pour un prince qui a trois cent mille hommes et une volonté ferme; qu'on fait à l'Eglise bien de l'honneur delà craindre , et qu'elle ne peut jamais faire de mal qu'à ceux qui ont la faiblesse de la redouter. Je suis bien sûr que si votre majesté la mettait à la raison pour quelque sottise qu'elle voudrait faire, elle pourrait se promener Mus armes au milieu d'une procession , et sans avoir rien à redouter. La procession de la Ligue n'aurait pas eu beau jeu sous un autre monarque que Henri III, et sous un prince tel que Frédéric.
On nous a dit que l'abbé Ray nal avait été sérieusement malade. Je souhaite qu'il vive assez pour finir son utile ouvrage sur la révocation de redit de Nantes. Hélas! sire, votre majesté a bien raison, cet ouvrage viendra trop tard pour le bonheur de la France; mais peut-être au moins servira-t-il d'instruction et d'exemple aux malheureux princes qui , dans la suite des siècles, voudraient hasarder de pareilles sottises. Peut-être nous éclairera-t-il sur Fabsurdité actuelle de nos lois au sujet des protestans , que l'amour de la patrie fait rester encore en France , avec la crainte de voir leurs malheureux enfans déclarés illégitimes et privés du droit de citoyen. Quelle honte pour notre siècle qu'il faille croire à la transsubstantiation (voilà un terrible mot à prononcer et à écrire),, pour avoir le droit de recueillir l'héritage de ses pères !
Nos princes sont allés à Gibraltar. J'aimerais mieux , gour les Espagnols etpour nous, y voir votre majesté ; je serais plus sûr du succès de ce siège , qui aura duré , si même il réussit , presque aussi long-temps que celui de Troie, quoique les Espagnols ne soient pas Grecs. On assure que le 28 de ce mois neuf cent quatrrvingt-dix bouches à feu tâcheront d'écraser ce rocher : Dieu le veuille , et surtout Dieu accorde bientôt la paix à ceux qui en ont si grand besoin , et qui savent si peu faire la guerre!
Je suis avec la plus profonde et la plus tendre vénération , etc.
Paris, I l'octobre 1782.
01 R E , votre majesté a bien raison de dire que le mauvais tonneau de Jupiter, celui qui verse les maux sur les hommes, est plus grand et plus plein que celui qui verse les biens. Ma triste vessie ne me le fait que trop sentir y car j'en ai bien souffert de-
46o CORRESPONDANCE
puis un mois , au point de craindre une inflammation. Je mt suis mis entre les mains du plus habile médecin de ce pays-d, et dans ce moment la nature ou lui me soulage : Dieu sait ju^ qu'où cela durera. Mais c'est trop entretenir votre majesté dt ce que je souffre; j'aime bien mieux lui dire , ou plutôt lui répéter tout ce que je sens pour elle depuis près de quarante années que j'ai commencé à éprouver ses bontés. Les lettres dont elle veut bien m'honorer en sont un nouveau témoignage , qui m'est d'autant plus précieux, que dans l'état oii je suis, je ne puis plus espérer d'aller moi-même lui en porter l'hommage. Au moins , sire , ce||^ttres me consolent des maux que je sens, ' et me dédommagent en partie du bien dont je suis privé, d'en* tendre de la bouche même de votre majesté ce qu'elle a la bonté de m'écrire. J'ose dire que votre siècle, qui vous appelle depuis si long-temps le roi philosophe, et avec tant de justicei ne sait pas autant que moi à quel point vous l'êtes. Il n'a paf, comme moi , l'avantage de lire dans vos lettres la morale si vraie, si saine, si utile dont elles sont remplies, cette morale k la portée de l'homme , et non pas gigantesque et exagérée comme celle des stoïciens et d'Epictëte ; cette morale qui vous a rendu
pour résider en qualité de ministre de France auprès de votre majesté, de mettre à ses pieds , s'il en trouvait l'occasion , tous les sentitnens dont je suis pénétré pour elle , et ma douleur de ne pouvoir aller moi-même les lui exprimer. M. le marquis d'E* temo est un homme sage , honnête , vertueux et instruit ; j'ai lieu de croire que votre majesté en sera contente. Puisse-t-il continuer à entretenir la bonne intelligence qui a été si longtemps entre la France et votre majesté , qu'une femme et un prestolet avaient détruite, et qui parait être revenue , ou à peu près , dans son état naturel ! Hélas ! sire , vous jouissez de la paix et de toute votre gloire , et notre pauvre France n'a en ce moment ni l'une ni l'autre. Que pense votre majesté de la belle équipée que nous venons de faire devant Gibraltar, de ces dat^ teries flottantes qui menaçaient de tout abîmer , et qui se flattaient que les boulets rouges ne les brûleraient pas? 3 dunoisj peut-être , il n'y a eu un plus triste exemple de la jactance et de la légèreté française ; et ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est que cette équipée recule peut-être la paix , si nécessaire et à nous et à nos^ennemis. On ne désespère pourtant pas qu'elle ne se fasse cet hiver, attendu l'impuissance oii sont les deux nations de continuer à s'égorger , parce qu'on ne s'égorge qu'à prix
AVEC LE ROI DE PRUSSE. 56t
d'argent, et que ce nerf de la guerre manque à tous ceux qui la font aujourd'hui.
On dit que Tabbé Raynal s'elablit dans les États de votre majesté ; il a besoin , pour écrire son Histoire de la réi^ocation de Védit de Nantes, de l'écrire dans un pays oii il soit à l'abri des fanatiques. Mais , par malheur, comme l'observait trës-bien Yotre majesté dans une de ses dernières lettres , ce livre ne fera que montrer en France toute la grandeur du mal qu'elle s'est fait à elle-même par cette révocation ; il est trop tard pour le réparer. Nous ne pensons pas même à en empêcher les suites , en permettant au moins le mariage aux protestans. Nous serons les derniers à faire ce que nous avons écrit , et ce que les autres nations exécutent. Dieu veuille enfin nous éclairer !
En attendant, nos grands seigneurs font ici des banqueroutes scandaleuses et incroyables. M. le prince de Rohan Guémené, grand chambellan du roi , et mari de la gouvernante des enfans de France , en fait une de vingt millions au moins. Il met à l'aumôue des milliers de citoyens qui ont placé sur lui leur fortune. L'indignation et le cri public contre cette abominable action sont extrêmes , et le coupable n'est point puni. Toute la France crie qu'il le serait dans les États de votre majesté, et il léserait même chez nous , si notre roi n'écoutait que les principes de justice et de vertu qui sont au fond de son âme , et ne cédait pas aux prières des Rohans , qui sacrifient le public à leur vanité.
Tout cela , sire , ne sera pour moi qu'un mal léger , tant que j'aurai le bonheur de conserver votre majesté. Je la supplie de prendre de nouvelles précautions à l'approche de l'hiver , pour prévenir les attaques de goutte dont elle est ordinairement tourmentée dans cette saison , et pour se conserver à ses peuples , à l'Europe , à l'humanité , à la philosophie, aux lettres et à moi , qui ai si grand besoin qu'elle vive.
Je suis avec la plus tendre vénération , etc, v
Paris, i5 décembre i78a«
i^iRE , j'ai prié M. le baron de Gollz de faire à votre majesté mes très-humbles excuses , si je n'avais pas l'honneur de répondre plus tôt à la charmante lettre que j'ai reçue d'elle en date du 3o octobre dernier. Ces excuses , sire , ne sont , malheureusement pour moi , que trop légitimes. J'ai cruellement soujQfert de ma maudite vessie durant une assez grande partie du mois de novembre; je ne ferai point à votre majesté l'ennuyeux détail de me$ douleurs, il me suffira de lui dire qu'elles sont fort di<«
minuëes, et que je profite da premier moment où elles me permettent d'écrire , pour renouveler à votre majesté Thommagq de ma respectueuse reconnaissance et de tous les autres sentimens que je lui dois à tant de titres , et que je lui ai voués depuis si long-temps. Les réflexions de votre majesté sur toutes les misères auxquelles la nature humaine est sujette , et Sur le contraste de ces misères avec notre pitoyable et ridicule vanité , sont bien dignes d'un roi philosophe, qui plane d'en haut sur toutes les sottises de notre espèce , et mériteraient d'être signées MaroAurhle Frédéric, Je plains pourtant votre majesté si elle commence , comme elle prétend , à perdre la mémoire ; il y a long-temps que j'ai commencé à la perdre aussi ; mais la mémoire est plus indispensable à un prince qu'à un pauvre individi^ obscur et isolé. Puisse la nature , sire , vous la conserver, et pour vous , et pour tant d'êtres à qui vous êtes nécessaire , et puisset-elle en même temps vous épargner ces douleurs de goutte, que je voudrais pouvoir vous épargner moi-même , futrçe aux dépens de ma vessie !
Je suis ravi que votre majesté ait jugé M. le marquis d'Eterno tel que j'avais eu l'honneur de le lui annoncer. J'ai tout lieu de croire qu'elle se confirmera dans ce jugement, àmesurç qu'elle le connaîtra davantage , et qu'elle le trouvera comme il est, sage, instruit, honnête et modeste.
J'ignore à qui est la faute du mauvais succès de nos batteries, flottantes ; j'ignore aussi par quelle fatalité cinquante vaisseaux, tant français qu'espagnols , en ont laissé passer et repasser , sans coup férir, trente-quatre anglais deux ou trois fois à leur barbe ; mais je sais que ce maudit siège de Gibraltar , si ridiculement entrepris, et plus ridiculement prolongé, a été la principale cause de nos malheurs et de nos sottisçs, a prolongé la guerre de deux ou trois ans , et retardé d'autant la paix avantageuse que nous aurions pu faire. Enfin , grâce à Dieu , et selon même toute apparence , on nous fait espérer cette paix , on la dit même arrêtée et conclue. Que le destin en soit loué , pourvu que la grande Catherine et le César Joseph ne suscitent pas une nouvelle guerre par l'invasion de la Turquie ! Puisse surtout , sire , cet aveugle destin ne vous pas engager dans cette guerre nouvelle , inutile à votre gloire , et funeste à votre santé et à votre repos ! Nous avons lu avec édification dans les nouvelles publiques la déclaration de votre majesté au clergé catholique de Silésie , le Te Deum que l'Église romaine a fait chanter pour remercier Dieu d'avoir trouvé en vous un protecteur, et l'émigration d'une volée de religieuses autrichiennes qui sont venues vous demander un asile. Assurément , quand votre majesté a
recommandé la tolérance aux souverains, on peut bien dire -qu'elle leur a prêché d'exemple , surtout et plus que jamais <lans cette conjoncture. Mais l'Eglise romaine n'en sera pas moins persécutrice et intolérante quand elle pourra l'être. Voilà nos prêtres qui viennent de présenter une requête au roi contre les souscripteurs de la nouvelle édition qu'on prépare de Voltaire ; cette requête est bien adressée , car le roi est un des souscripteurs. On ne sait si l'on doit rire , ou être indigné de cette plate sottise.
L'ouvrage de l'abbé Raynal , fut-il aussi bon qu'il peut l'être , sur la révocation de l'édit de Nantes, viendra trop tard pour la France. Elle ne recouvrerait pas, quand elle le voudrait,^ tout <:e qu'elle a perdu par cette absurde et funeste révocatioù; j« crains bien même que cet ouvrage ne lui épargne pas de nouvelles sottises en ce genre , si l'occasion se présente d'en faire quelques-unes ; car corrige-t-on les hommes, et surtout les nations , avec des livres ?
Je crois bien , sire , qu'on fait chez vous des banqueroutes comme ailleurs; mais on n'en fait pas d'aussi monstrueuses, d'aussi atroces , d'aussi impudentes , d'aussi scandaleuses que celle du prince , qu'on n'appelle plus ici Rohan-Guémené , mais *'*'-*'*''*^. Je le répète, sire, toute la France crie qu'il aurait été puni chez vous exemplairement; il ne l'est ici que par la perte de ses places , qu'il était impossible de lui laisser. Mille familles peut-être sont à l'aumône par cette banquwoute, qu'on fait monter à près de quarante millions , tant en France qu'en pays étranger ; elles crient en vain, le crédit du ** et des siens est plus fort que leurs cris. •
Nous allons , sire , entrer dans une nouvelle année , qui est la quarante-troisième de. votre glorieux règne, et la trente-septième des bontés dont votre majesté m'honore. Puissent vos sujets, sire, conserver encore quarante années un pareil monarque, et puissent vos bontés me consoler encore, non pas quarante ans, mais jusqu'à la fin de ma vie! Paissiez-vous jouir encore long-temps de la gloire que vous avez acquise , et du repos que vous avez si bien acheté !
Je suis avec la plus tendre vénération , etc.
P, S. Un homme de lettres estimable, M. de Villars, me prie de présenter à votre majesté cette lettre , et le prospectus d'un journal qu'il se propose d'imprimer , sire , dans vos Etats à Neufchâtel ; il demande la protection de votre ma^té, et tâchera de s'en rendre digne.
Paris f i6 février 1783.
OiRE , ma santé n'est, depuis plus de trois mois, qu'une aller* native continuelle cle souffrances plus ou moins longues, mais toujours très-vives, et de quelques jours de repos. Je profite, sire, avec ardeur, d'un de ces derniers niomens pour mettre aux pieds de votre majesté les sentimens que je lui dois à tant de titres , et surtout pour lui témoigner ma vive reconnaissance des lettres si consolantes qu'elle a la bonté de m'écrire. C'est le meilleur baume que je puisse mettre sur mes douleurs, et le seul adoucissement à ma triste existence. La doule;ar d'une part^ et de l'autre l'affaissement et l'abattement qui la suit, ne me permettent plus de prendre intérêt à rien , qu'au bonheur de votre majesté , à sa conservation et aux bonnes nouvelles que M. le baron de Goltz me donne de sa santé. Puissé-je enfin, quoique je ne m'en flatte guère , faire la paix avec ma vessie , comme nous venons de la faire avec l'Angleterre, qui en avait, je crois, autant de besoin que nous pour le moins! Nous voilà donc en paix, jusqu'à ce que quelque sottise politique , de quelque part qu'elle vienne , ramené la discorde. Les Espagnols doivent être bien heureux de recouvrer Mahon et les deux Florides , après la manière ridicule et plate dont ils se sont comportés. Leur ineptie en tout genre ne les empêche pas de donner la loi partout, jusque sur notre Théâtre-Français , où l'ambassadeur d'Espagne empêche dans ce moment de jouer une tragédie qui a pour sujet la mort de don Carlos.Yous n'auriez pas cru, sire, qu'il dût un jour être défendu de peindre sur le théâtre de France , le plus cruel et le plus abominable ennemi des Français, l'exécrable Philippe II ; mais cette persécution qu'éprouvent les lettres , est la suite de l'horrible inquisition à laquelle on les a soumises. Par bonheur ou par malheur pour moi, ma vessie, qui est aujourd'hui mon premier intérêt, m'empêche d'être indigné ni même affligé de toutes ces vexations qui ne vont pas jusqu'à moi , quoique j'aie dans mes porte-feuilles bien des rapsodies à donner , quand il plaira à Dieu de me faire pisser sans douleur.
On nous menace toujours de troubles du côté de la Turquie, Puissent ces troubles, sire, ne pas venir jusqu'à nous! Puissentils aussi , ce qui est malheureusement plus difficile encore , ne pas vous intéresser assez pour troubler la paix dont vous jouissez avec tant de gloire !
Nous attendons avec impatience la nouvelle édition de Voltaire , qui paraîtra , à ce qu'on assure , dans le courant de cette
amnée, s'il plaît à nos argus fanatiques de la laisser entrer en France. Leur ineptie, comme le dit très-bien votre majesté, fera gagner aux Allemands et aux Hollandais l'argent que la France perdra de gaieté de cœur. C'est son affaire , et bien peu la mienne.
Votre majesté a bien raison sur la plate astuce des prêtres , qui en criant et en faisant semblant de croire que les princes sont sur la terr« les images de la Divinité , veulent persuader aux souverains imbéciles que l'Église est la sauve-garde de leur trône et de leur couronne. Hélas ! ils ne crient aux oreilles des rois que la royauté vient de Dieu , qu'afin de se soumettre plus habilement et plus facilement les rois mêmes ; leur petit syllogisme ou sophisme sera bientôt fait. F'ous tenez , diront-ils aux rois , 7)otre puissance de Dieu; il pourra donc vous Voter quand il lui plaira; or c'est nous, ministres du Dieu vivant, qui an^ nonçons sur la terre ses volontés. C'est donc de nous que votre poussoir dépend. Tel a été le raisonnement des Grégoire VH et des Innocent IX; et tel sera toujours l'argument de la cohorte sacerdotale , quand les rois et les sots peuples voudront bien l'écouter. J'ai été aussi affligé qu'indigné de l'incroyable démence €t sottise de l'auteur du Système de la nature , qui bien loin de montrer les prêtres pour ce qu'ils sont , les véritables, les seuls, les plus redoutables ennemis des princes, les représente au contraire comme les appuis et les alliés de la royauté. Jamais peutêtre la philosophie n'a dit une absurdité plus bête , ni une fausseté plus notoire, quoiqu'elle ait été en bien d'autres occasions menteuse et absurde. Si je l'avais osé, j'aurais réfuté par écrit , avec toute la force dont je suis capable, cette bêtise si préjudiciable aux rois et aux philosophes. Mais les prêtres auraient trouvé moyen de faire supprimer mes réflexions , tant ils ont en France de crédit, malgré tout le mal qu'ils y font, et toutes les impertinences qu'ils y débitent.
Je lis actuellement une traduction ^Euripide, faite par un membre de l'académie de Berlin ; cet ouvrage me paraît estimable ; on m'a dit que votre majesté en pensait de même , et je me félicite d'être de son avis.
Je suis avec la plus tendre vénération, etc.
Paris, a8 avril 1783.
OiRE, je suis presque honteux d'entretenir sans cesse votre majesté de mon malheureux état, et il y a long-temps que j'aurais gardé le silence sur ce triste objet , si l'intérêt que votre
bonté veut bien y prendre , ne me faisait un devoir de l'en instruire. Je veux au moins abréger ce détail , en me bornant à dire à votre majesté que cet état est toujours à peu près le même ; douleurs périodiques et vives , relâchement ensuite , quoique toujours avec souârance, trës-peu de sommeil en tout temps, abattement et faiblesse presque continuelle. Les lettres seules dont votre majesté veut bien m'honorer me procurent quelque consolation ; et j'ai reçu avec la plus tendre reconnaissance le nouvel adoucissement qu'elle a bien voulu apporter à mes maux en chargeant M. le chevalier de Gosseins , secrétaire d'ambassade de France , de venir à son arrivée à Paris savoir de mes nouvelles , et en instruire votre majesté. Il s'est acquitté , sire , avec zëlaet avec empressement de cette commission, si flatteuse et si douce pour moi ; il a même eu la bonté de venir plusieurs fois , et j'ai eu de mon coté le plaisir si cher a mon cœur , de lui parler beaucoup plus de votre majesté que de moi. J'ai vu avec la plus douce et la plus tendre satisfaction tous les sentimens de respect , d'admiration et de reconnaissance dont M. le chevalier de Gosseins est pénétré pour votre majesté ; j'ai appris avec moins d'étonnement que de plaisir tout ce qu'elle fait pour le bien de ses peuples , et j'en ai vu encore l'intéressant détail dans un mémoire lu dernièrement par M. de Hertzberg à l'académie de Berlin. J'ai lu ce détail à toute la société d'amis qui se rassemble auprès de ma souffrante personne , et je les ai renvoyés pénétrés de vénération pour un prince si précieux à ses sujets , et si digne de servir en tout de modèle aux autres monarques.
La philosophie si consolante et si douce dont votre majesté veut bien remplir les lettres dont elle m'honore , est encore, sire, un soulagement pour moi. Mais cette philosophie n'a guère d'armes et de ressource contre les maux physiques, que la patience , qui ne les guérit pas.
Voilà donc la paix faite ; Dieu veuille Qu'elle dure long-temps ! car , outre que la guerre est un grand mal , ni nous , ni nos ennemis ne savons la faire. On nous menace toujours qu'elle va bientôt renaître dans le Nord et en Turquie. L'Europe n'a pas besoin de ce nouveau fléau, et je désire bien vivement qu'il épargne votre majesté , à qui il ne faut plus que du repos et la jouissance paisible de toute sa gloire.
On travaille toujours très-ardemment à la nouvelle édition de Voltaire qui se fait à Kehl ; elle sera magnifique , et de plusieurs volumes plus riche que les précédentes. Elle paraîtra, dit-on , dans une année au plus tard, et peut-être plus tôt. Je sais aussi «[u'il paraît une Histoire de la Bastille de Linguet, qui ne sait
que mentir impudemment , et qui par conséquent pourrait bien encore ne pas dire vrai , même lorsqu'il a beau jeu pour ne dire que ce qui est. Je connais l'ouvrage sur les lettres de cachet ; il serait meilleur, si l'auteur, qui n'est pas Linguet,'y avait moins prodigué les lieux communs et les déclamations. .
Le César Joseph continue , ce me semble , à traiter rigoureusement la cohorte sacerdotale. Il est bien sûr que cet exemple ne sera pas suivi en France , oii les prêtres , quoique haïs et méprisés par le gouvernement , conservent cependant un grand crédit, parce qu'on a la simplicité cle les craindre, comme s'ils pouvaient avoir d'autre force que celle que le gouvernement leur donne. Votre majesté a bien raison ; l'erreur et la sottise sont faites pour l'espèce humaine, et il faut se résoudre à l'y laisser croupir , puisqu'elle veut et qu'elle fait tant de mal à ceux qui voudraient l'en tirer.
Je crois avoir déjà eu l'honneur de dire à votre majesté que j'ai lu avec le même plaisir qu'elle la traduction d'Euripide^ de M. Prévôt, qui est un homime de beaucoup de mérite, et plein de connaissances en plusieurs genres. Je ne connais point la traduction de VHistoire Auguste y de M. Moulines, et j'écris à Berlin pour me la pjocurer , car cette histoire est très-intéressante.
Comme il est aujourd'hui aussi décidé qu'il le peut être en médecine que mpn mal n'est point la pierre, je ne puis ni ne dois -faire usage des remèdes qui se prétendent propres à cette maladie. La mienne est très-difficile à définir , et plus encore à guérir. Il y faudrait des remèdes contraires , car il y a à la fois relâchement et spasme. Les docteurs y perdent leur latin , et moi l'espérance.
Je suis , malgré tous mes maux , avec la vénération la plus tendre, etc.
Paris, I*'. mars 1744*
iVlorcsiEUR , serez-vous donc toujours l'adulateur du vice? suives plutôt la fougue de votre imagination impétueuse. Comment votre plume a-t-elle pu s'abaisser à louer un magistrat « qui s'est rendu coupable de plus de crimes qu'il n'a prononcé d'arrêts ? Vous ignoriez sans doute ses expéditions sanglantes à Mérindol et Cabriëres contre les Vaudois. S'il vous souvenait qu'à peine entré dans cette dernière ville , il fît conduire dans un pré les soixante hommes qui la défendaient et les fît tous égorger par ses soldats ; que les femmes qui cherchèrent alors une asile dans les églises furent violées jusque sur les marches de l'autel , et que celles dont l'âge et la laideur étaient un frein contre la licence , furent renfermées et brûlées dans une grange pleine de paille ; s'il vous souvenait que vingt-deux autres villages partagèrent le sort de Cabriëres , et que cette horrible persécution coûta la vie au moins à quatre mille personnes , et que l'élite de la jeunesse vaudoise , -au nombre de sept cents , fut réservée à l'opprobre le plus honteux ' , vous abandonneriez bientôt votre langage cynique et révoltant , pour vous élever contre les emportemens de la plus criminelle des persécutions. Adieu , monsieur, ma plume va vous paraître un peu hardie ; mais je ne puis fermer la bouche à la vérité.
. D'Alembert.
' Le baron d*Oppède, président au parlement d^Aix soas Lonis XII , ennemi jure des Vaudois, et qui avait porté dans toutes leurs habitations la terreur et la mort. Cet homme cruel brûlait les maisons de ces malheureux , violait leurs filles et leurs femmes , et renouvelait au sein de la paix toutes le& horreurs de la guerre.
"^ Elle fut réservée aux galères.
SUPPLÉMENT, etc. 469
OiRE, votre bienfaisance éclairée procure sans cesse aux lettres par ses largesses ce qu'elle voudrait leur procurer par ses travaux. Je pleure tous les jours ; les soins du gouvernement vous ravissent les plus doux loisirs. Votre majesté prouverait aux hommes que les lettres les rendent plus sociables : leur charme fut ignoré des Attila , des Gengis , de cette foule de barbares qui , plus destructeurs que le conquérant macédonien, n'ont pas été comme lui fondateur et réparateur : loin de leur imputer les maux qu'Alexandre , Charlemagne et leurs semblables ont faits à la terre , il est à croire que par les heureuses distractions et les tempéramens salutaires qu'elles donnèrent à l'insatiable ambition , ou plutôt à l'avide fureur de ces conquérans , elles ont préservé l'humanité de bien des malheurs qu'ils auraient pu ajouter à tant d'autres qu'ils avaient déjà causés. . . • Héros fatigué de vos triomphes et accablé de votre gloire , revenez à des loisirs si doux. Est-il un délassement plus noble et plus agréable que celui qui est offert par l'étude? Les Trajan, les Marc- Aurële , les Titus en ont toujours fait leurs plus chères délices. Je serai toute ma vie avec le plus profond respect et la plus vive reconnaissance , etc.
A Mme. de SAINT-AND**,