‹ Œuvres de Dante AlighieriChapitre 3 sur 22 · SECOND COMMENCEMENT · texte numérisé non relu

SECOND COMMENCEMENT

« Cette noble Dame qu'Amour pleure, était venue dans ma pensée au moment où la puissance de sa vertu vous poussa à regarder ce que je faisais.

» Amour, qui la sentait dans ma mémoire, s'était réveillé dans mon cœur fatigué, et disait aux soupirs: « Sortez ; » c'est pourquoi, tristes, ils se pressaient pour s'échapper.

» Pleurant, ces soupirs sortaient de mon sein avec un son qui conduit ordinairement les larmes aux yeux tristes.

» Mais ceux qui s'échappaient avec le plus de peine arrivaient en disant : « 0 noble intelligence! ce jour complète l'année dans laquelle tu es montée au ciel. »

Quelque temps après, comme j'étais en un lieu où je réfléchissais au temps passé, je me sentais accablé par de si douloureux souvenirs, que mon visage trahissait les sentiments terribles dont j'étais agité» M'étant aperçu de ce trouble, je levai les yeux pour voir si quelqu'un ne me regardait pas, et j'aperçus une noble et jeune Dame fort belle, qui du haut d'une fenêtié observait mes traits avec tant de compassion, qu'il semblait que la pitié tout entière fût en elle. Comma il arrive aux malheureux d'être prompts à pleurer quand les autres semblent s'intéresser à leur sort, alors je sentis que mes yeux voulaient se mouiller de larmes 3 mais, honteux de laisser voir mon triste état, je me dérobai aux regards de la noble Dame, et je disais en moimême : « Il n'est pas possible qu'avec cette Dame compa-

tissante il ne se trouve pas le plus noble amour. » C'est pourquoi je résolus de faire un sonnet pour le lui adresser, et où je raconterais tout ce que je viens de dire. Le voici * :

« Mes yeux ont vu quelle compassion s'est manifestée sur votre figure, quand vous observiez l'air et les habitudes que la douleur me fait prendre si souvent.

» Alors je me suis aperçu que vous étiez occupée du triste état de ma vie ténébreuse, et la peur me vint de laisser voir rabaissement où je suis tombé.

» Je me suis dérobé à vos regards, sentant que les larmes allaient surgir de mon cœur troublé par votre présence.

» Puis je disais : « Cet amour qui me fait aller ainsi pleurant est certainement avec cette Dame. »

Il arriva que partout où cette Dame me voyait, son expression devenait compatissante, et sa figure d'une couleur pâle, presque comme celle d'Amour; ce qui fut cause que plusieurs fois cela me fit souvenir de ma très-noble Dame, qui se montrait à moi avec une couleur semblable. Et souvent, ne pouvant pleurer ni me débarrasser de mon chagrin, j'allais pour voir cette Dame compatissante dont la vue semblait tirer les larmes de mes yeux. A ce sujet il me vint encore la volonté de dire des paroles en m'adressant à elle, et je fis ce sonnet8 :

« Couleur d'amour et expression de pitié ne se sont jamais peintes plus admirablement sur le visage d'une Dame attentive à des plaintes douloureuses,

» Que sur le vôtre, lorsque vous voyez mon visage empreint de douleur. L'effet en est si pénétrant, que, par

1 Ce sonnet est si clair, que je n'en donnerai pas les divisions.

* Ainsi auc le précédent, si simple, celui-ci n'a pas besoin d'èlrc divisé.

votre. présence, il me vient à l'esprit une chose qui me fait craindre que mon cœur ne se déchire.

» Je ne puis rinpêcher mes yeux presque éteints de vous regarder souvent, à cause du besoin quils éprouvent de pleiôr;

» Et vous, vous avez tellement augmenté ce désir, qu'ils se sont consumés tout à fait en désirant ; mais ils ne savent pas pleurer devant vous. »

Par la vue de cette Dame, j'en arrivai à ce point que mes ■yeux commencèrent à prendre trop de plaisir à la voir. J'en éprouvai du chagrin; je condamnai ma faiblesse, et plusieurs fois même je blasphémai (je maudis) la vanité de mes yeux. Je leur disais au fond de ma pensée : « Vous aviez coutume de faire pleurer ceux qui voyaient votre triste état ; et maintenant il semble que vous vouliez l'oublier à cause de cette Dame qui vous regarde, mais qui vous regarde seulement parce que la glorieuse Dame que vous avez l'habitude de pleurer lui pèse. Tenez bon autant que vous pouvez, parce que je vous rappellerai souvent ma Danie, yeux maudits dont les larmes ne devraient jamais avoir cessé de couler, si ce n'est après votre mort. » Et après avoir ainsi parlé à mes yeux en dedans de moi-même, des soupirs longs et douloureux vinrent m'assaillir. Et afin que chacun, outre le malheureux qui avait éprouvé cette bataille intérieure, en eût connaissance, je pris la résolution de faire un sonnet qui comprît tout cet horrible conflit. Je dis donc ce qui suit - :

« 0 mes yeux ! les pleurs amers que vous avez versés

1 Ce sonnet a deux parties. Dans la première, je m'adresse à mes yeux, comme si c'était mon cœur qui parlât. Dans la seconde, j'exprime quelques doutes, de* mandant qui ou quelle chose parle. Cette partie commence à : « Ainsi dit mon coeur, etc. » \

Ce sonnet pourrait admettre encore plusieurs divisions ; mais elles sont inutiles, à cause de l'explication qui précède.

pendant si longtemps faisaient pleurer les personnes compatissantes, comme vous l'avez vu.

» Maintenant, il me paraît que vou* l'oublieriez, si, de mon côté, j'étais assez lâche pour ne pas vous distraire de cet oubli par tous les moyens, en rappelant à votre mémoire celle que vous pleuriez.

» Je ne puie m'empêcher de réfléchir sur votre vanité; et je m'en étonne au point de craindre beaucoup une Dame qui vous regarde.

» A moins que vous ne soyez morts, vous ne devriez jamais oublier votre Dame qui est morte. Ainsi dit mon cœur, et il soupire. »

La vue de cette Dame produisit un tel changement en moi, que souvent je pensais à elle comme à une personne qui me plaisait trop; et je pensais d'elle ainsi : Cette Dame est noble, belle, jeune et sage, et elle est apparue, peut-être par la volonté d'Amour, pour donner quelque repos à ma vie. Et souvent je pensais plus amoureusement, tellement que le cœur consentait avec le raisonnement que je faisais; mais quand nous étions d'accord, comme si j'eusse été mû par la raison, je pensais et disais en moi-même : « Ah ! quel penser est celui qui prétend me consoler d'une manière si basse, et ne me laisse presque pas d'autre idée dans l'esprit ? » Et puis une autre réflexion se présentait tout à coup, qui disait : « Maintenant que tu es plongé dans un si grand chagrin d'Amour, pourquoi ne chercherais-tu pas à échapper à tant d'amertumes? Tu vois bien que c'est un souffle d'Amour qui te vient d'une part agréable, des yeux de la Dame qui s'est montrée si compatissante envers toi. » Après avoir longtemps combattu ainsi en dedans de moi-même, je voulus encore écrire quelques paroles; et comme dans la bataille des pensées, celles qui militaient pour la Dame étaient victorieuses, il me parut convenable de m'adrcsser à elle, et je fis ce sonnet :

« Noble pensée 1 qui parle de vous vient souvent demeurer avec moi, et elle raisonne si doucement d'amour, qu'elle fait consentir le cœur avec elle.

» Alors l'Ame dit au Cœur : « Qui est celui qui vient pour consoler notre esprit? Sa vertu est si puissante, qu'elle ne laisse aucune autre idée s'arrêter en nous. »

» Le Cœur répond : « 0 Ame pensive ! c'est un nouveau petit esprit d'Amour qui apporte devant moi ses désirs.

» Et sa vie ainsi que sa puissance viennent des yeux de cette personne compatissante qui se troublait à la vue de nos douleurs, »

Un jour, vers l'heure de None, il s'éleva en moi, contre cet adversaire de la Raison, une imagination puissante. Je crus voir cette glorieuse Béatrice, vêtue de rouge comme anciennement, jeune et à l'âge où je la vis la première fois. Alors mes pensées se reportèrent sur elle, et, en rappelant son souvenir d'après l'ordre des temps, mon cœur commença à se repentir douloureusement du désir auquel il s'était lâchement laissé aller pendant quelques jours, au mépris de la constance que lui conseillait la raison. Dès que le coupable désir fut chassé, toutes mes pensées se reportèrent vers leur très-noble Béatrice ; et à compter de

1 J'ai dit noble pensée, parce que je m'adresse à une Dame noble, car d'ailleurs cette pensée était basse. Dans ce sonnet, je fais deux parties de moi-même, selon que la nature do mes pensées était différente. J'appelle l'une, Cœur; c'est le désir, l'appétit; j'appelle l'autre, Ame, c'est la raison ; et je dis comment l'un parle avec l'autre. Et quant à la convenance d'appeler l'appétit, cœur, et la raison, âme, elle est manifeste à ceux à qui il me plaît que cela soit manifeste et clair. Il est vrai que, dans le sonnet qui précède, j'oppose la partie du cœur à celle des yeux, ce qui paraît contrarier ce que je dis à présent ; c'est pourquoi je dis que par l'appétit j'entends le cœur, parce que j'avais un désir encore plus vif de me souvenir de ma très-noble Dame, que de voir l'autre Dame, quoique j'en eusse quelque appétit, bien que léger. D'où il suit qu'une proposition n'est pas contraire à l'autre. Ce sonnet a trois parties. Dans la première, je commence par dire à cette Dame comment mon désir se tourne tout entier vers elle ; dans la seconde, je dis comment l'àme, c'est-à-dire la raison, parle au cœur, c'est-à-dire l'appétit ; dans la troisième, je dis comment celui-ci répond. La seconde commence à : « L'Ame dit, etc.; » la troisième, à : « Le Cœur répond, etc. >

ce moment, lorsque je m'occupais d'elle, mon cœur était tellement pénétré de honte, que je manifestais fort souvent cette disposition par mes soupirs, qui, en sortant, semblaient dire ce qui s'agitait en dedans de moi-même, c'est-à-dire le nom de cette noble personne, et comment elle s'est séparée de nous. Et bien souvent il arrivait que chaque pensée contenait tant de douleur que j'oubliais ma pensée même et ne savais plus où j'étais. Cette recrudescence de soupirs augmenta tellement mes solennelles lamentations, que mes yeux semblaient être deux choses qui ne désirassent faire que pleurer; d'où il résultait très-souvent qu'en continuant ainsi de verser des larmes, ils étaient entourés d'une couleur de pourpre, comme on le voit à ceux qui éprouvent de vives souffrances. En recevant cette juste récompense de leur vanité, mes yeux, depuis ce moment, ne purent plus se fixer sur une personne qui les regardait, et n'y puisèrent plus d'idée semblable à celle que j'avais eue. Désirant donc que ce coupable désir, cette orgueilleuse tentation, parussent détruits au point que les vers que j'avais composés précédemment ne pussent faire naître aucun doute, je résolus d'écrire un sonnet qui exprimât cette disposition de mon esprit, et je dis :

« Hélas M par la force des nombreux soupirs qui naissent des pensées contenues dans mon cœur, les yeux sont vaincus et n'osent plus s'exposer au regard de personne.

» Ils paraissent être devenus deux désirs de pleurer et de témoigner de la douleur. Et souvent ils versent tant de larmes, qu'Amour les entoure de la couronne des martyrs,

» Ces pensées, ces soupirs que j'exhale, deviennent si douloureux dans le cœur, qu'Amour s'y évanouit en se plaignant ;

1 Je dis hilas ! parce que j'e'tais honteux de co <|ue mes yeux m'avaient fait cominci tir une cireur. Je ne divise noiut ce sonnet, dont le sujet est très-clair.

» Parce que ces douloureux (les pensées et les soupirs) ont écrit en eux le nom de ma Dame et beaucoup de paroles relatives à sa mort. »

Après ce chagrin ( c'était au moment où la foule va pour voir l'image sainte que Jésus-Christ nous a laissée de sa Delle figure, que regarde glorieusement ma Dame ), il arriva que quelques pèlerins passaient par la rue située presque au milieu de la ville où naquit, vécut et mourut la très-noble Dame. Et à ce qu'il me parut, ces pèlerins marchaient tout pensifs. En les observant, je dis en moimême : « Ces pèlerins, selon toute apparence, viennent de bien loin d'ici; ils n'ont sans doute jamais entendu parler de cette Damé; ils ne savent rien de ce qui la touche, et leurs pensées, au contraire, sont portées sur tout autre chose que ce qui se passe ici. Peut-être pensent-ils à leurs amis que nous nous ne connaissons pas. S'ils étaient voisins de ce pays, ajoutais-je, le trouble et l'émotion se peindraient sur leur figure en passant au milieu de cette ville affligée. Oh! si je pouvais les entretenir un instant, je les ferais pleurer avant qu'ils sortissent de cette ville, car je dirais des paroles qui arracheraient des larmes à quiconque les entendrait. Après ces réflexions, et quand les pèlerins furent déjà loin de ma vue, je résolus de faire un sonnet où j'exprimerais ce que j'avais dit en moi-même ; et, afin qu'il parût plus touchant, je supposai que j'avais adressé la parole aux pèlerins. Je dis donc :

« Ah ! pèlerins l, qui marchez pensifs en vous occu-

1 J'ai dit pèlerins dans la plus large acception de ce mot, car pèlerins peut s'entendre dans ira sens général ou restreint. Dans le sens générai, en ce que est pèlerin quiconque est hors de sa patrie ; dans le sens particulier, on n'entend par pè'.erin que celui qui va à l'église de Saint-Jacques de Compostelle^ou qui en revient. Car il faut que l'on sache que l'on désigne de trois manières différentes les ^ens qui vont au service de Dieu. On les appelle Palmiers quand ils vont outre mer, d'où ils rapportent souvent des palmes. On les appelle Pèlerins quand ils vont en Galice, parce que saint Jacques est celui de tous les apôtres qui a été le plus loin de sou pays. EnGn on appelle Boméens ceux qui vont à Rome. Ce sonnet n'a pas besoin d'être divisé, parce que le sujet en est parfaitement clair.

pant peut-être de choses étrangères à ce qui vous entoure, venez-vous de si lointain pays, comme votre apparence • l'indique,

» Que vous ne sentiez pas vos larmes couler en traversant au milieu de cette triste cité, comme des personnes qui ne comprennent rien à ce qu'elle a éprouvé de douloureux ?

» Si vous vous arrêtez ici de vous-mêmes ou pour m'écouter, le cœur, asile des soupirs, me dit que certainement vous ne sortirez pas de cette ville sans avoir pleuré.

» Cette cité a perdu sa Béatrice, et les paroles que l'on peut dire de cette Dame ont la vertu de faire pleurer ceux qui les entendent. »

Deux Dames nobles envoyèrent ensuite vers moi pour me prier de leur faire tenir de ces paroles rimées; et, en réfléchissant à leur noblesse, je me proposai de les leur adresser et de faire une chose nouvelle, afin de répondre de la manière la plus honorable à leur demande. Je fis donc un sonnet qui fait connaître mon état, et je le leur envoyai accompagné d'un autre qui commence par : 0 cœurs élevés, venez entendre mes soupirs , etc. Quant au dernier que je fis, le voici l :

1 Ce sonnet a en lui cinq parties. Dans la première, je dis où va ma pensée, la désignant par le nom de l'un de ses effets ; dans la seconde, je dis pourquoi elle va en haut, et qui l'y fait aller ; dans la troisième, je dis ce qu'elle vit, c'est-à-dire une Dame honorée là-haut. Et alors je l'appelle pensée-pèlerine, parce que spirituellement elle va là-haut comme pèlerin, et hors de la portée de la vue humaine ; dans Ja quatrième, comme ma pensée voit cette Dame, c'est-à-dire dans de telles conditions, que mon intelligence ne le peut comprendre, car notre intelligence est, à l'égard de cas âmes bienheureuses, comme notre faible vue est à l'égard du soleil : c'est ce que dit le philosophe (Aristote) dans le second livre de la métaphysique ; dans la cinquième, je dis que, bien que je ne puisse voir là jusqu'où la pensée m'attire (je veux dire l'admirable mérite de ma Dame), j'entends au moins cela, que telle est la pensée de ma Dame, puisque j'entends souvent son nom dans ma pensée. Et, à la fin de celte cinquième partie, je dis : Mes chères Dames, pour faire comprendi e que ce sont des Dames à qui je m'adresse. La seconde partie commence à i

«t Au delà de la sphère qui tourne plus largement, s'élance le soupir sortant de mon cœur ; c'est la nom elle intelligence qu'Amour en pleurs met en lui et qui le fait monter si haut.

» Arrivé là où Amour le désire, il (le soupir) voit une Dame entourée d'honneurs, et dont l'éclat est si resplendissant, qu'à l'aide de tant de lumières l'esprit pèlerin la contemple et l'admire.

» Il la voit telle que, quand il m'en rapporte des nouvelles, je ne le comprends pas; car il parle à mon cœur désireux de l'entendre un langage que ne saisit pas mon intelligence.

» Je sais cependant qu'il parle de cette noble personne, puisqu'il rappelle souvent le nom de Béatrice, de telle façon, mes Dames, que ceci, je l'entends très-bien. »

Après avoir terminé ce sonnet, j'eus une vision extraordinaire pendant laquelle je fus témoin de choses qui me firent prendre la ferme résolution de ne plus rien dire de cette Bienheureuse jusqu'à ce que je pusse parler tout à fait dignement d'elle. Et, pour en venir là, j'étudie autant que je peux, comme elle le sait très-bien. Aussi, dans le cas où il plairait à Celui par qui toutes choses existent que ma vie se prolongeât, j'espère dire d'elle ce qui n'a jamais encore été dit d'aucune autre; et ensuite qu'il plaise à Celui qui est le seigneur de la courtoisie que mon âme puisse aller voir la gloire de la Dame, c'est-à-dire la bienheureuse Béatrice, qui regarde glorieusement en face Celui qui est per omnia sœcula benedictus. Laus Deo.

« Cent la nouvelle intelligence, etc.; » la troisième, à : « Arrivé là,' etc. ; « la quatrième, à : < Je sais cependant, etc. > On pourrait Taire encore d'autres divisioni, «nais cela serait superflu.

Malgré de nombreuses répétitions que le plus mince écrivain de nos jours éviterait au lecteur, et bien que certaines digressions pédantesques et une glose courante donnent aujourd'hui un caractère étrange à la Vie nouvelle, je serais fort étonné si cette composition brillante de beautés poétiques, et qui présente de l'intérêt dans ce sens même que le drame en est touchant, n'avait pas vivement sollicité l'attention de ceux qui viennent d'en terminer la lecture.

A bien considérer ce livre, c'est un roman sous la forme de mémoires, de confessions même, dans lequel l'auteur, après avoir exprimé ses sensations avec énergie, prend un soin particulier pour en rechercher la cause et en analyser les effets. En un mot, la Vit nouvelle est le type du roman moderne, le modèle de ce genre de composition où, le sentiment de l'amour étant donné comme sujet principal, l'auteur s'observe et se décrit lui-même aussi minutieusement que s'il parlait d'un autre, ou qu'il fût question d'un sentiment qui lui est étranger.

Cette forme n'a point été trouvée par Dante, puisqu'elle fut mise assez fréquemment en usage par les prophètes hébreux, et que Boëcc, dans sa Consolation de la philosophie, ainsi que saint Augustin dans ses Confessions, l'avaient déjà employée. Mais il est évident que le poëîe florentin l'a singulièrement modifiée, qu'il lui a même donné un caractère tout nouveau, en l'appliquant à un sujet d'amour. La littérature italienne, à laquelle on a reproché parfois de n'avoir pas produit de romans, possède cependant deux modes de compositions qu'il serait injuste de ne pas classer dans

Un.,cKVAT10ISS SUR LA VIE NOUVELLE. 63

cette catégorie. Ce sont les Nouvelles, narrations vives, passionnées, mais privées, il est vrai, de développements, et où l'on n'introduit jamais l'analyse des sentiments; puis la Vie nouvelle, et tous les ouvrages auxquels elle a servi de point de départ et de modèle.

Personne n'ignore que les Nouvelles, et les bonnes même, soni assez nombreuses; mais un fait littéraire peu connu, si ce n'est pas la première fois qu'il est signalé ici, c'est l'influence qu'a exercée la Vie nouvelle de Dante sur les écrivains et les poètes qui lui ont succédé, ainsi que le nombre et l'importance des imitations plus ou moins heureuses et plus ou moins fidèles qui ont été faites de ce livre singulier. Les curieux qui voudront, par exemple, se donner le plaisir d'entremêler la lecture des poésies italiennes de Pétrarque à celle du livre qu'il a composé en latin (De conîemplu vita) et qu'il a appelé son secret, reconnaîtront qu'à l'imitation de Dante, Pétrarque a fait aussi le commentaire de ses poésies et l'analyse des sentiments les plus profonds et les plus délicats de son cœur. Toutefois Pétrarque est un esprit si élevé, il est si puissant par lui-même, que cette imitation, bien que réelle, pourrait échapper au lecteur, si on ne retrouvait pas dans un bon nombre des écrits en prose de cet auteur l'analyse des sentiments d'amour, ce qui est proprement l'invention dantesque que je signale en ce moment.

Mais où l'imitation est flagrante, c'est dans le recueil des poésies de Laurent des Médicis, dit le Magnifique ', suite de sonnets amoureux précédés et suivis de narrations et de commentaires en prose, dans lesquels, comme Dante dans la Vie nouvelle, Laurent indique l'occasion qui luì a fait composer ses vers et le sens dans lequel on doit les interpréter. Dans cet autre petit roman, non-seulement le premier magistrat de Florence suit 1-e développement de sa chaste passion avec la même minutie et les mêmes raffinements que le grand poëte; mais il va jusqu'à se conformer à l'allure de 1« phrase et au choix des expressions familières à Alighieri. Les centons tirés de la Vie nouvelle ne sont pas rares dans la prose de Médicis, qui du reste se fait pardonner ces petits larcins par l'élégance de son style, et même par le tour original qu'il a su donner à cette imitation spirituelle, monument curieux d'archaïsme.

La Vie nouvelle, les sonnets avec commentaires de Pétrarque et de Laurent des Médicis, ayant eu une grande vogue pendant deux siècles, les esprits s'accoutumèrent à ce genre de lecture; et,

' Poesie volgari nuovamente stampate, di Lorenzo de' Medici, che fu padre di papa Leone. Aldus. Vincaia, 1554-

comme il arrive ordinairement aux productions littéraires dont les gens de goût se sont d'abord nourris, il fallut les transformer, les débiter en monnaie courante pour l'usage des lecteurs vulgaires. En effet, il ne se passa pas beaucoup d'années après la publication des poésies commentées de Laurent des Médicis sans qu'un long roman composé par le moine Colonna de Trévise parût. Le Songe de Poliphile est une imitation tout à la fois servile et exagérée de la Vie nouvelle et des trois cantiques de Dante. Dans cet ouvrage, ainsi que dans les compositions erotiques des troi3 écrivains précédents, on trouve, à la différence près de l'invention et du style, qui dans Colonna sont très-vulgaires, la même attention minutieuse à rendre un compte exact des soins, des peines et de toutes les vicissitudes de la passion amoureuse à laquelle l'auteur est en proie. Ce livre, qui, au milieu d'un fatras souvent inintelligible, paraît cependant renfermer l'histoire véritable du moine Colonna, ravisseur d'une jeune religieuse, fut imprimé par Aide ', et orné de compositions gravées sur bois qui sont encore aujourd'hui fort recherchées des amateurs et des curieux. Aide en donna deux éditions à quelques années de distance; et il est impossible de se figur "Y le succès prodigieux qu'obtint ce livre bizarre , non-seulement en Italie, mais chez toutes les nations de l'Europe, où il fut traduit, réimprimé maintes fois, et toujours somptueusement orné de gravures. Cette vogue excessive, qui dura deux siècles, prouve à quel point le goût des aventures amoureuses très-développées, et de l'analyse des sentiments intimes et quintessenciés, exposés par le patient lui-même, était devenu général en Europe, depuis 1499 jusqu'à la fin du dix-septième siècle.

La lecture comparative de la Vie nouvelle, des Poésies de Pétrarque et de Laurent des Médicis, commentées par ces auteurs mêmes, celle du Songe de Voli-phile et de quelques ouvrages analogues composés en France pendant le seizième siècle *, portera, je crois, dans l'esprit de ceux qui la feront, la certitude qu'entre \es écrits que je viens de citer et les romans d'analyse, tels qu'on en fait en Europe depuis Richardson jusqu'à nos jours, il règne nonseulement un air de famille, mais un rapport fondamental et caractéristique, qui est l'exposé d'une fable et d'une passion d'amour environnées d'un immense commentaire.

1 la Hypncrotomachia di Poliphilo, cioè pugna d'amore :a sogno, etc. — Aide en donna la première édition on 1499; la seconde, à Venise, en 1515.

1 L'un des plus remarquables est intitule : les Épîtres familières et inveelivet de madame Hêiisène de Crine, à la suite desquelles se trouvent les Awjoisses dotf loureuses qui procèdent d'Amour, I53S.

SI, comme je le crois, cette observation est fondée et juste, le roman d'analyse, le roman intime, comme l'a désigné un écrivain spirituel de nos jours, remonte en ligne directe et sans interruption jusqu'à la Vie nouvelle, et il faudra bien joindre ce nouveau titre de gloire à tant d'autres donnés déjà à Dante Alighieri. Quant i moi, je dois dire qu'il y a longtemps que je regarde ce poëte comme le père de ce que l'on appelle le roman moderne.

Pour justifier cette opinion, qu'on me permette de rappeler en auelques mots les traits principaux de la gracieuse composition de Dante, et l'on jugera si je me suis fait illusion.

Dans la -ville de Florence, à l'ouverture du printemps, pendant les fêtes de mai célébrées dans toutes les familles de cette ville, le jeune Alighieri, achevant sa neuvième année, est conduit par son père chez un ami, son voisin Folco di Ricovero Portinari. Le jeune Dante trouve là, parmi d'autres enfants de son âge, la fille du maître du logis, Béatrice ou Bice, âgée elle-même de huit ans et quelques mois. Au milieu de leurs jeux, ces deux petits êtres, doués sans doute d'une réflexion et d'une gravité précoces, font impression l'un sur l'autre. Le garçon, surtout, frappé de la beauté majestueuse de la jeune enfant, emporte et conserve d'elle un souvenir profond.

Cependant les années se succèdent, et l'attachement respectueux du jeune Dante croît avec la beauté de celle qui l'a fait naître. Bientôt sa passion devient plus vive. Il voit l'Amour, et, dans cette vision, il lui semble que celle qui le préoccupe est forcée de se nourrir de son cœur. Incertain sur le sens qu'il doit attacher à cette espèce de songe, Dante, poëte déjà lui-même, écrit en vers et adresse une circulaire poétique à tous les fidèles d'Amour, à tous les diseurs en rime, afin qu'ils l'aident à interpréter le véritable sens de sa vision. De tous ceux qui lui répondent, Guido Cavalcanti est le seul qui lui paraisse avoir saisi la question sous son véritable jour, et à compter de ce moment Dante le nomme son premier, son principal ami.

Encouragé par la réponse de Guido Cavalcanti, Dante se laisse aller à l'admiration passionnée, mais toujours respectueuse, que Jui inspire Béatrice. Cependant, malgré toute sa discrétion et ses scrupules, il transpire quelque bruit de ses amours par la ville; et, dans l'intention de tromper la curieuse malignité des indiscrets, il profite des coups d'œil que lui donne une Dame placée dans la même direction que Béatrice à l'église, pour faire croire qu'il s'occupe effectivement de cette autre personne, et se livrer dans le seti.

cret de son âme à tout ce que Béatrice lui fait éprouver d'admiration tendre et respectueuse.

Ici la chaste jalousie de Béatrice, que l'on devine à peine, tant son amant parle toujours respectueusement de sa Dame, jette un incident plein de grâce et de vivacité dans le récit. Piquée d'entendre dire que Dante adresse ses vœux à une autre, Béatrice, pour lui faire sentir qu'elle désapprouve l'expression même passagère de la galanterie la moins sérieuse, refuse le salut à son amant. Celte punition produit son effet. Dante consulte son cœur, reconnaît sa faute, et se propose de n'y plus retomber. Peu de jours après cet événement, Dante, conduit par un ami pour assister aux fiançailles d'une personne de la ville, y rencontre Béatrice, dont la vue lui cause tant d'émotion, qu'il se trouve mal et change de visage. Les Dames témoins de cette scène questionnent le jeune amant, le plaisantent même sur la nature singulière de sa passion, au point de le forcer de se retirer chez lui, où il se livre au chagrin que lui causent les moqueries non-seulement de ces Dames, mais de Béatrice elle-même, à qui il fait mentalement le reproche de ne point s'apercevoir qu'elle est la seule cause du trouble qui règne clans son âme et qui s'est manifesté sur ses traits.

Mais une circonstance grave va donner plus de force et d'importance encore à l'attachement de Dante pour Béatrice. Le père de sa Dame, Folco di Bicovero Portinari, meurt, et la douleur que Béatrice éprouve de cette perte se communique tout entière à son amant. Par un enchaînement d'idées, naturel en pareille circonstance, Dante, méditant sur l'incertitude de la vie humaine, réfléchissant que, tout jeune et bien portant qu'il soit, il faudra cesser de vivre , arrive à cette terrible pensée : « que de toute nécessité Béatrice elle-même doit mourir un jour! » La fièvre le prend, sa tête s'égare, et, dans un accès de délire somnolent, il lui semble apprendre la nouvelle de la mort de Béatrice, et croit la voir enlevée au ciel par les anges. Dans son sommeil pénible, il fait un effort pour prononcer le nom de Béatrice, et, à peine l'a-t -il laissé échapper, que, réveillé tout à coup, il reconnaît que ce qu'il a vu et entendu n'est qu'un songe. Mais le coup est porté, le songe prend toute l'importance d'une prophétie; et Béatrice, appelée car Dieu> semble déjà prendre sur la terre où elle demeure encore toute la majesté d'une sainte. L'amant poète ne parle plus d'elle que pour vanter l'effet bienfaisant de sa présence sur ceux qui la voyant et qui recevant son salut, deviennent bons, justes, compatissants, et se sentent inondés d'une telle charité, qu'ils oublient jusqu'aux plus mortelles injures.

Enfin Béatrice meurt, et rien n'égale la violence du chagrin que Dante ressent de cette perte. L'excès de la douleur et les éloges que lui fait exprimer cette personne après sa mort ne sauraient guère être surpassés; cependant, vrai dans ses aveux, le poëte raconte bientôt après comment une jeune et belle dame, qui se montra sensible à ses chagrins, lui fit naître l'idée d'accepter une consolation qui semblait lui être offerte par le ciel, En cette occasion, Dante sentit plus d'un combat intérieur que se livraient son honneur et ses désirs; mais le souvenir de Béatrice l'emporta au moins cette fois, et sa Dame resta reine dans son cœur.

Là se termine le drame qu'il a désigné sous le titre de son premier amour, et commence pour lui la Vie nouvelle, celle dont il a été animé par le souvenir de la beauté et des vertus de Béatrice, lorsque, laissant la terre, cette femme alla se présenter à la face de Dieu. A partir de ce moment, Dante, comme il le dit lui-même, se proposa de ne plus rien dire qui n'eût pour objet les louanges de Béatrice, et c'est dans cette intention formelle qu'il répète, en terminant Za Vie nouvelle : « J'eus alors une vision extraordinaire, » pendant laquelle je fus témoin de choses qui me firent prendre » la ferme résolution de ne plus rien dire de cette Bienheureuse » jusqu'à ce que je pusse parler tout à fait dignement d'Elle; et, » pour en venir là, j'étudie autant que je peux, comme Elle sait » très-bien. Aussi, dans le cas où il plairait à Celui par qui toutes » choses existent que ma vie se prolongeât, j'espère dire d'Elle ce » qui jamais encore n'a été dit d'aucune autre. »

Le poëte, comme on voit, termine par annoncer la composition de ses trois cantiques: l'Enfer, le Purgatoire et le Paradis, dans lesquels, en effet, Béatrice, presque divinisée, joue un rôle si noble et si éclatant.

Tout lecteur intelligent est à même maintenant de distinguer ce qu'il y a de réel et d'imaginaire dans les amours de Dante pour Béatrice. Il est arrivé au jeune poëte florentin ce que beaucoup d'hommes, même très-inférieurs à lui, éprouvent encore de nos jours. Tout enfant, il a été frappé de la beauté d'une personne de son âge, dont les traits et les hautes qualités morales, se développant peu à peu, lui ont imprimé dans l'âme un sentiment tendre, mais respectueux, qui Ta porté à faire de Béatrice sa Dame, son guide, son ange tutélaire, un être abstrait sur lequel il s'est plu à rassembler toutes les beautés, toutes les vertus, toute.0 les perfections. Ce phénomène intellectuel est assez commun, je le répète, et je suis presque certain qu'il n'y a pas un des lecteurs parcourant cette page, si peu platonicien qu'il soit habituellement

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dans ses amours, qui n'ait eu sa Béatrice, qui n'en retrouve même le souvenir en ce moment. Cette fiction, cette imagination dont tout le monde se moque hautement, mais que chacun nourrit et caresse avec amour au plus profond de son cœur, est inhérente à la nature de l'homme. Elle est le résultat d'un besoin toujours renaissant, et de l'amour instinctif que nous avons tous du beau, du bon et du juste. A défaut de leur réalité, nous nous en créons le simulacre, et c'est ce qui fait que l'amour platonique est aussi vrai et tout aussi durable que l'amour naturel.

On peut donc voir dans la Vie nouvelle quel a été ce que Dante a nommé son premier amour, celui qui lui a été inspiré par Béatrice tant qu'elle a vécu, et que sa belle enveloppe terrestre a modifié la pure admiration que faisaient naître en lui les qualités et les vertus éminentes de sa Dame.

Quant à son second amour, sentiment, ou, pour parler plus juste, idée qui se forma dans son esprit après la mort de Béatrice, c'est Dante lui-même qui va nous apprendre quelle est au juste sa nature : « J'affirme, dit-il en terminant le second traité de son Banquet1, que la Dame dont je suis devenu amoureux, après monpremier amour, fut la très-belle et très-honnête fille de l'empereur de l'univers, à laquelle Pythagore a donné nom Philosophie. » Dans le traité suivant, il reproduit la même proposition en d'autres termes : « Par ma Dame, dit-il encore, j'entends toujours parler de celle dont il a été question dans la chanson précédente, c'est-à-dire de cette lumière puissante, Philosophie, dont les rayons font reverdir les fleurs et fructifier la véritable noblesse de l'homme*. »

Mais puisque j'ai choisi des citations dans le Banquet, ouvrage de la vieillesse de Dante, dans l'intention d'éclaircir ce qu'il a dit dans la Vie nouvelle, composition de sa jeunesse, je rapporterai encore un passage tiré de ce même Banquet, où il parle comparativement de ces deux productions : « La nourriture que l'on trouvera à ce banquet, dit-il au commencement de ce traité de philosophie morale, sera présentée en quatorze services, c'est-à-dire quatorze chansons sur l'amour et la morale, sujets qui auraient pu n'être pas bien saisis, faute d'une forme qui les rendît sensibles, de telle sorte que les chansons auraient pu être lues plutôt à cause de leur agrément qu'en raison de leur utilité. Mais ce pain que j'offre, ainsi que la disposition de ce Banquet, ce sera la lumière qui rendra clair le sens qu'elles (les chansons) renferment. Et si dans ce présent livre,

1 Convito, édition de Zatta, i' vol., pag. Ili. » ld., pag. 160.

que j'intitule Banquet, ces sujets sont traités d'une manière plus virile que dans la Vie nouvelle, cependant je ne prétends contredire à rien de ce que contient mon premier ouvrage , mais seulement confirmer ce qui est exprimé dans l'un par ce que je dis dans l'autre, reconnaissant comme chose naturelle et raisonnable que l'un soit brûlant et passionné, et l'autre, au contraire, tempéré et viril; car il convient de parler tout autrement à un âge qu'à un autre1. » ,,

De la lecture de la Vie nouvelle, et des citations que je viens de rapporter, on peut, je crois, en conclure que l'amour mystique que Dante entretint dans son cœur pendant toute sa vie pour Béatrice eut pour principe et pour cause première un sentiment très-réel, mais qui ne tarda pas à se combiner dans son imagination avec ses inventions poétiques et ses études de théologie et de philosophie morale. Dante procéda instinctivement de l'amour naturel à l'amour platonique, à peu près de la même manière qu'un peintre habile se sert d'un modèle qui favorise le développement de son idée, pour s'élever par ce moyen aux hauteurs de l'art où il veut atteindre. Le modèle ne ressemble plus au chef-d'œuvre ; mais le chef-d'œuvre n'aurait pu être réalisé sans le modèle.

Puisque ces réflexions nous ont conduit à parler de la beauté idéale et des attributs presque divins que Dante a prêtés à la fille de Folco Portinari, à Béatrice, je n'irai pas plus avant sans ramener l'attention du lecteur sur un passage de la Vie nouvelle dans lequel le jeune auteur a usé avec un étrange laisser-aller du droit que l'on a toujours accordé aux amants poètes d'exalter les mérites et la nature de la personne qui les préoccupe. On n'a sans doute pas lu sans étonnement les réflexions que fait Dante sur le nombre neuf, et sur sa racine trois, ainsi que les raisonnements à l'aide desquels il prétend démontrer et établir comme une vérité mathématique : « que cette Dame (Béatrice) était un neuf, c'est-à-dire un miracle dont la racine est l'admirable Trinité. » Je n'ai point qualité pour prononcer sur la convenance plus ou moins contestable de cette proposition, considérée sous le point de vue religieux et théologique, et je dois croire ou qu'elle a paru admissible, ou qu'on l'a laissée passer comme une fantaisie de poëte, puisque je ne sache pas qu'aucun lecteur de la Vie nouvelle ait encore eu l'idée de considérer ce passage comme renfermant une impiété ou exprimant une idolâtrie.

Quoi qu'il en soit, outre le mauvais goût de cette exaltation

'Convito, édition de Zatta, 4" vol., pag. ti5.

poético-malliématique, cet abus des choses saintes et sacrées dans un sujet mondain, après tout, blesse singulièrement les habitudes et le bon sens des simples enfants de l'Église. Et, à ce sujet, je crois devoir dire que depuis une quinzaine d'années que l'on s'est plus particulièrement occupé en France des ouvrages de Dante, on a fori exagéré le mérite de cet écrivain comme théologien. De tous côtés on répète et l'on écrit que dans ses trois cantiques le poëte florentin est resté et s'est montré rigoureusement catholique. Qu'il ait ce mérite quant à ce qui touche aux dogmes, c'est ce que je crois, et c'est bien en effet le point principal; mais cependant, lorsqu'un personnage mythologique tel que Béatrice est installé au-dessus des saints et repose près de Dieu, faisant en quelque sorte partie de la Trinité, je trouve cette licence d'un fort mauvais goût, si elle n'est que poétique, et très-choquante, si on a eu la prétention de la rendre pieuse. Il faut y prendre garde, nous sommes portés à tout exagérer en France : il y a trente ans que nous admettions à peine les plus sublimes beautés que renferment les poëmes de Dante, et aujourd'hui nous y admirons tout sans choix et sans réflexion. Soyons plus circonspects; Dante n'y perdra rien, et nous pourrions y gagner quelque chose.

Je crois avoir passé en revue, dans la Vie nouvelle, tout ce qui se rattache à l'invention de la fable, à la nature des sentiments, à la réalité du principal personnage introduit par le poëte, ainsi qu'à la convenance religieuse de certaines idées, au moins fort bizarres, qui se trouvent dans ce livre; il ne me reste plus qu'à fixer l'attention sur quelques passages relatifs aux préjugés et aux études littéraires de Dante, et de quelques poètes ses prédécesseurs immédiats ou ses contemporains.

Le premier qui se presente est la pièce de vers, le sonnet servant en quelque sorte d'exposition au petit drame de la Vie nouvelle qui va commencer. Je le reproduirai ici en entier, afin de mettre les lecteurs plus à portée de le comparer avec les réponses auxquelles il donna lieu :

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