‹ Œuvres de Dante Alighieri: La divine comédieChapitre 2 sur 69 · OEUVRES · texte numérisé non relu

OEUVRES

liA DIViWK lOMKIIIK

fr WULVËLLKS ÉUITION8 REVUES , COHUIGÉES BT ASJNUTÉBU

l'AKlS

lUlAlUMLMlKK, LIUriAlUM-KDIlLIIll.

^/-. âl.

LUtl . i.., '6 „.-,■,;•;• i-^)

Le petit liyre de la Yie nouvelle est un ouvrage cnrieui, intlrae* tif^ et parfois très-intéressanl. Il passe pour la première production littéraire de Dante Aligbieri; au moins est-ce le recueil coordonné de trente et une pièces de yers qu'il avait composées jusqu'à rage de yingt-six ans^ époque à laquelle^ si l'on doit en croire Boccace^ le jeune poète florentin^ tout plein encore des regrets que lui inspirait la mort assez récente de Béatrice (en 1290]^ réunit les morceaux de poésie qu'il avait composés pour exprimer la chaste passion que lui inspira cette jeune personne, en les accompagnant du récit des divers événements qui donnèrent lieu à ces vers, et d'un commentaire où il fait assez souvent l'exposition psychologique de la cause, du conflit et du résultat de ses sentimeAts.

Ces mémoires, ce roman, car la Yie nouvdle tient par quelque chose à ces deux sortes d'ouvrages, la Yie nouvelle de Dante, enfin, est écrite sous trois formes qui se développent simultanément : le récit détaillé en prose, le même récit condensé en vers, puis enfin expliqué dans un commentaire. f

J'ai, cru devoir prévenir le lecteur de cette singularité, autanl pour préparer son esprit d'avance, que dans l'intention de lui épargner la peine de débrouiller l'espèce de confusion d'images et ^ d'idées que ce système de narration fait mdtre a une première hx^ ture. Ce livre est donc tout à la fois narratif, poétique et phUos^ ; phique, et l'on y rencontre habituellement, et souvent dans la < même page, l'expression des sentiments les pïus passionnés^ et leè

raisonnements scolastiqiics les plus quintessenciés et les plus secs . Tel est cet ouvrage^ qui se sent à la fois du génie yigoureux^ mais \ Jeune encore^ de Tauteur de la Divine Comédie, et du siècle où il a été composé.

Maintenant que le lecteur est averti de ce qu'il pourrait trouver d'étrange dans la forme du livre de la Vie nouvelle, je dirai quelques mots indispensables sur la personne de Béatrice, qui est Tâme de cette première composition de Dante, comme elle vivifia plus tard les grands poèmes de son illustre amant.

Béatrice, nonunée aussi par abréviation Bice, est née à Florence en 1266, et elle mourut dans la même ville en 1290, à Tâge de vingt-quatre ans. Dante n'avait que neuf ou. dix mois de plus qu'elle. Béatrice était fille de Folco di Ricovero Portinari, citoyen riche et très-distingué de Florence, qui, entre autres bonnes œuvres qu'il a faites, fonda l'hôpital de Sainte-Marie-Nouvelle. Les familles Alighieri et Portinari étaient liées d'amitié, et ce fut dans une réunion pour la fête de mai de l'année 1276, chez le père de Béatrice, que Dante, conduit là par le sien, y vit cette jeune enfant poar la première fois, conçut pour elle une passion mystique, si l'on peut s'exprimer ainsi, et ne cessa pendant toute ta vie de Béatrice, et même après sa mort, d'être préoccupé d'elle et de son souvenir. Jusqu'à quel point la passion de Dante a-t-elle été réelle ou imaginaire? c'est ce que je veux laisser juger à ceux qui liront la Vie nouvdle. On trouvera là tous les faits dont la comparaison pourra aider les curieux à résoudre cette question. Quant à moi, qui me réserve d'en dire plus tard mon avis, je me ferais scrupule de prévenir l'esprit du lecteur d'une manière ou d'une autre à ce sujet; car, pour lire avec fruit, il faut toujours aborder les livres sans prévention, sans opinion communiquée d'avance. Si la lecture en devient un peu plus laborieuse, le profit que l'on en tire est infiniment plus grand, car on a senti^ comparé et jugé par soimême.

Mais, pour fournir les moyens de faire apprécier au juste le de* gré de réalité de la passion de Dante pour Béatrice, je dois d'abord fixer les idéc^ sur le caractère de l'amour platonique qui fut, au résultat, le sentiment que fit naître, la pensée qu'entretint Béatrice dans l'âme de Dante, et dont on trouve constamment la peinture et J 'expression dans la Vie nouvelle.

Or c'est dans les écrits du philosophe même qui a doimé son nom à cette doctrine singulière que je puiserai l'exposition la plus claire qui en ait jamais été faite, et je vais rapporter ce que Platon (ait dire à Sucratc sur cette matière, dans sou Banquet :

ff Celui qui veut s'y prendre comme il convient^ doit^ dès ton jeune kge, commencer par rechercher les beau corps. Il doit d'abord n'en aimer qu'on seul; ensuite reconnaître que la Beauté qui réside en un corps est sœur de la Beauté qui réside dans les autres. Et s'il est juste de rechercher ce qui est bean en général, notre homme serait bien peu s«isé de ne point en? isager la Beauté de tous les corps comme une seule et même chose... Après eelty il doit considérer la beauté de l'àme comme bien pins relevée que celle du corps, de sorte qu'une belle âme, d'ailleurs accompagnée de peu d'agréments visibles, suffise pour attirer son amour et sas soins... Par là il sera amené à considérer la Beauté dans les actions des hommes et dans les lois, et à voir que la Beauté morale est partout de même nature; alors il apprendra à regarder la Beauté physique comme peu de chose. De la sphère de l'action 11 devra passer à celle de l'esprit et contempler la Beanté des sdences. C'est ainsi qu'il arrivera à considérer la Beanté sons un aspect plus large... Beauté éternelle, non engendrée et non périssable, exemple de décadence comme d'accroissement; Beauté de Uupieile toutes les autres beautés participent.

D Mais quand de ces beautés inférieures on s'est élevé enfin jusqu'à la Beisuté parfaite, et qu'on conmience à l'entrevoir, on n'ebt pas loin du but de l'amour. En effet, la vraie voie de l'amour, c'est de commencer parles beautés dlci-bas, mdsen portant toujours les yeux sur la Beanté suprême, et de s'élever sans cesse vers elle, en passant par tous les degrés de l'échelle, d'un seul beau corps à deux, de deux à tous les autres, des beaux corps aux beaux sentiments, des beaux sentiments aux belles connaissances, jusqu'à ce qu'on arrive à la connaissance suprême, qui nln d'autre objet que le Beau même, de manière à ce qu'on arrive à le connaître tel qu'il est en soi.

» Caria seule chose qui puisse donner du prix à ia vie, c'est !• spectacle de la Beauté étemelle. »

Comment cette doctrine a-t-elie été connue en Italie par Dante et ses contemporains? C'est nn point de l'histoire littéraire quil ne convient pas de diercher à éclairdr ici; mais enfin il est évident que ces poètes en ont eu connaissance, et la lecture de la Vie nouvelle et de la Divine Comédie fera facilement reconnaître jusqu'à quel point Dante a suivi les idées de Platon et s'en est écarté.

Il ne me reste plus qu'à toucher quelques mots sur la traduction de la Vie nouvelle que j'c^fre au public. C'est la première fois que ce livre a été. traduit en français. Je n'ai pu m'aider d'aucun travail analogue qui ait précédé le mien. Or, les littérateurs ita-

Hens^ ainsi que les Français cpii ont étudié sérieusement la langue italienne, savent que le texte de 2a Yie nmvdU, et en particulier les poésies, -présentent des difficultés que les plus doctes philologues ne résolvent pas sans hésitation et sans peine. Ce n'est donc pas une modestie de faiseur de préfaces que celle que j'exprimerai en disant : qu'il doit y avoir beaucoup de fautes dans ma traduction, et que je réclame l'indulgence des lecteurs, et surtout des lecteurs italiens. La vénération, je dirai presque le fanatisme que font naitre les expressions de Dante en Italie, m'a forcé de m'écarter le moins que j'ai pu de la lettre; et cependant, engagé comme je l'étais dans le dédale d'une mythologie psychologique, serré de tous côtés par des phrases pleines d'ellipses, par des expressions hardies jusqu'à en devenir obscures, il m'a fallu aborder ces difficultés à l'aide de la langue française, qui, impatiente de tout joug comme ceux qui la parlent, s'exprime avec gr&ce, élégance et clarté, tant qu'elle procède selon son goût et a sa fantaisie, mais qui devient dédaigneuse, maussade et rebelle, sitôt qu'on veut lui faire changer d'allure. Bref, j'ai fait de mon mieux, et, dût-on ne me savoir gré que d'avoir osé donner le premier une traduction de la Yie nouvelle en français, je pense que l'on me tiendra compte d'un effoi*t qui rendra ceux que l'on tentera par la suite moins pénibles.

Parmi les nombreuses difficultés que présente le texte de la YU rmivelle, il en est une qui se reproduit presque à chaque page; c'est la traduction des mots J)oniia, mia J)oniia, Madonna. En italien, et, en particulier, dans la langue de Dante, Dorma signifie une femme distinguée non-seulement par ses manières, mais par ses qualités morales et ses vertus. Pour éviter les périphrases, j'ai pris le parti de donner l'explication qu'on vient de lire, et j'ai eu soin, comme on le verra dans ma traduction, de faire mettre la première lettre du mot Dame en msguscule, et de séparer ainsi « ma Dame, » pour relever par ces signes une expression devenue insignifiante en français. L'adljectif gentile, qui veut dire noble, généreux, bien élevé, pur et vertueux tout à la fois, se trouve également employé fort souvent dans la Yie nouvelle. Pour abréger, j'ai toujours traduit ugentile donna ouDonna gentile^ etc.,» par noôte Ikme ou Dame noble, expression italienne qui, par l'étendue de sa signilictioan, rappelle toutes les qualités que l'on regardait anciennement comme devant être le partage d'un vrai gentilhomme et d'une dame de qualité. Courtoisie et courtot s doivent aussi se rapporter non-seulement à la politesse des manières, mais à celle de l'esprit et du coeur.

Je pense qae ces avertissements suffiront aux simples cmrienx pour qu'ils ne prennent pas le chan^ sur ces titres et ces épithètes, auxquels il ne faut pas attacher trop d'importance, mais dont il est bon cependant de connaître le véritable sens et la portée.

Quant à ceux des lecteurs français cultivant les muses italiennes qui, désireux de s'assurer de la fidélité de ma traduction, la jugeraient digme de passer à la coupelle de leur critique, je ne crois pas pouvoir mieux favoriser leurs intentions à ce sujet, qu'en indiquant les principales éditions italiennes de la Yita nuwa données depuis 1576, que ce livre a été imprimé pour la première fois, jusqu'à nos jours. Ces éditions sont celles :

DeBartolomeo Sermatelli. Florence, 1576, petit iu-8«. EUecontient, en outre, la Vie de Iknte, composée par J. Boccacc;'

De Tartini et Franchi, in-8<>, donnée par le chanoine Biscioni, à Florence, en 1723 ;

D'Antonio Zatta, qui se trouve dans le quatrième Tolume des œuvres complètes de Dante Alighieri, donnée en cinq volumes in-4o par cet éditeur, à Venise, en 1758;

De PogUani, in-S», Milan, 1827, adoptée par l'Académie de la Crusca ;

De la « Tipographia Nobili, in-8o, Pesaro, 1829, n dont le titre est : a Vita nova di Dante Alighieri, secondo la lezione di un codice inédite del secol. XV; colle variante dell' edizioni più accredilate. »

Et enfin, pour le texte des poésies qui font partie de la Yie nouvelle, on peut consulter l'édition dite Giuntina, 1527, in-S», où elles jse trouvent comprises parmi les fitiae antiche.

Il y a douze ou treize ans que j'ébauchais cette traduction de la Yie novmelle, destinée à devenir l'un des chapitres importants d'une histoire de la poésie dantesque que j'ai achevée. Depuis cette époque, j'ai souvent revu ma traduction, et, pendant les deux dernières années qui viennent de s'écouler, j'ai eu l'occasion de la soumettre à la critique de plusieurs lettrés italiens connaissant parfaitement notre langue. Je ne saurais même remercier trop vivement ici MM. Borghi et 6. Gampi de la complaisance et du soin qu'ils ont mis à épurer mon travail. Mais, malgré tous les soins que j'ai pris, malgré les précieux conseils qui m'ont été prodigués par les savants avec tant de zèle et de complaisance, il est impossible que mon travail ne laisse pas encore beaucoup à désirer. Je prie donc ceux des lecteurs des deux nations française et italienne^ qui aiment et ont étudié les ouvrages de Dante, de lire attentivement ma traduction de la Yie nouvelle, de consulter les variantes

DANTE ALIGHIERl

u i[tti occonipasunt In tnituci

idL luivN le tfc^LoBicD et m^e la HchobtUfinD àan Ioiiicb «oHq^ irargiiliei, Ift

pDlILIim |i>^sBdJ dfmi aîUs atluilans m ■*liiic< do n piiïW ri|iuli[lque, l'anjiut

najen IfB d>n ]ei Anagït^ et Im nflinenieiitt d'iiDO |Hif'ile tenlo coinpidic:

I, E'ut DBS âlida, m nAms un Iravill; icali i|u>aii {iduilre (km! ctllu gtauJv

(IKliVHKS

DANTE ALlGllIEHl

LA UiVIAIE C'OMK:»!!!:

1,4 VIE IVOL'VELLE

NOUVELLES EUITIONS RBVIIB8, CORHIGGEC ET ANNOTEE* J

l'AKIS

i;HAI{l'KjMn;n, MBHAllll-KlirilUHt.

iO LA YIE NOUVELLE.

nieil, qui n'était que léger, fut interrompu, et je m'éveillai. Aussitôt je repassai dans mon esprit ce qui m'était apparu, et je reconnus que l'ixeure à laquelle cette vision s'était offerte à moi était 'la quatrième de la nuit; de sorte qu'il en résulte qu'elle fut la première des neuf dernières heures de la nuit. Je pris donc la résolution de faire connaître ce que j'avais vu à plusieurs personnes qui alors étaient des troubadours fameux; et comme déjà j'avais fait expérience de l'art de dire des paroles en rimes, je décidai de composer un sonnet dans lequel je saluerais tous les fidèles d'Amour. Les priant donc de juger ma vision, je leur écrivis ce qui m'était apparu pendant mon sommeil, et commençai ce sonnet :

« A chaque âme éprise, à tout noble cœur à qui ce présent sonnet parviendra, afin qu'ils en disent leur avis, salut! au nom de leur Seigneur, c'est-à-dire Amour.

y> Le tiers des heures pendant lesquelles les étoiles sont le plus brillantes était passé, quand Amour m'appai*ut tout à coup; Amour dont l'essence me remplit de crainte quand j'y repense.

)> Amour me semblait gai, tenant mon cœur dans sa main^ et soutenant dans ses bras une Dame endormie et enveloppée dans un voile.

Td Puis il la réveillait, et faisait repaître humblement la Dame épouvantée de ce cœur ardent. Après je le voyais fuir en pleurant *. »

A ce sonnet il fut fait réponse par beaucoup de personnes dont les avis étaient fort différents. Parmi ceux qui me répondirent est celui (Guido Cavalcanti) que j'appelle le pi*e-

' Toutes les cotes ajoutées aux poésies sont la glose de Dante.

Ce soDDet se divise en deux parties. Dans la première, je salue et demande réponse ; dans la seconde, qui commence à ces mots : « Le Uers des heurts, etc., » je dis à quoi on doit répondre.

Lk TtB HOUTCLLB. il

mier de mes amis; son sonnet commence ainsi : « Â mon avis TOUS avez tu^ etc. » Cette correspondance lût en quel* que sorte l'origine de l'amitié qui règne entre nous deux^ et elle naquit lorsqu'il sut que j'étais celui qui avait fait la demande. La justesse de la réponse contenue dans son son«> net ne fut sentie alors par personne; mais maintenant elle est devenue manifeste aux plus simples.

A la suite de cette Yision, mon esprii naiurel conmiença à être gêné dans ses opérations^ parce que mon âme était entièrement adonnée à l'idée de cette très-noble Dame. Aussi devins-je si faible et si fluet en peu de temps, que mon aspect faisait de la peine à mes amis; et il y eut beaucoup de gens qui, par mauvaise intention, se tourmentaient pour savcHT de moi ce que je ne voulais révéler à personne. M'élant aperçu de leur indiscrète curiosité, je suivis la volonté d'Amour, qui ifi'insj^rait selon le conseil de la raison, et je leur répondais qu'Amour était celui qui m'avait amené à cet état : rejetant tout sur Amour, parce que je poilais sur mon visage tant de marques de ses coups, qu'il était impossible de le cacher. Et quand ils me demandaient : a Pour qui cet Amour fa-t-il feit souiîiir akisi? » je les regardais en souriant et ne leur disais rien.

Un jour il arriva que cette très-noble Dame assistait en un lieu où Ton entendait les louanges de la Reine de la gloire, et où j'étais placé de manière à voir ma béatitude. Entre elle et moi il y avait, en suivant la ligne droite, une Dame dont la figure était fort agréable, et qui dirigea plusieurs fols ses yeux sur les miens, s'étonnant que je la regai'dasse aussi attentivement ; car il semblait, par l'effet de ma position, que mes yeux fussent fixés sur elle, d'où il arriva que plusieurs s'aperçurent qu'elle me regardait. Aussi, lorsque je sortis de ce lieu, entendis-je dire auprès de moi : a Vois donc comme telle Dame tourmente ce pauvre homme; » et en la nommant, je m'aperçus qu'ils parlaient de la Dame qui se trouvait sur la ligne, entre la très-noble Béatrice et moi. Alors je me tranquillisai, ayant ac(]uis la certitude qu'en ce jour mes yeux n'avaient point trahi mon

secret. J'eus même Fidée de faire de cette Dame mie espèce de bouclier pour cacher la yérité^ et je Û9 j:i bien en peu de temps 9 que les personnes qui s'occupaient de moi crurent avoir découvert mon secret. Grâce à cette Dame, je me mis à l'abri de la curiosité pendant des mois et des années, et, pour mieux donner le change aux indiscrets, je rimai pom* cette Dame quelques bagatelles, que je passerai sous silence, à moins qu'il ne s'y trouve quelque chose à la louange de ma Dame.

Je dis donc que dans le temps où cette Dame servait de voile à mon véritable amour, il me vint le désir de célébrer le nom de Béatrice, en le mettant avec ceux de beaucoup d'autres Dames, et particulièrement celui de la Dame qui me servait d'égide. Je choisis les noms des soixante plus belles personnes de la cité où le Très-Haut a fait prendre naissance à ma Dame, et je composai une lettre sous f<»tDe de sirvente, mais que je ne transcrirai pas. Je n'en aurais même pas fait mention, si je ne désirais avertir de ce q^ arriva de merveilleux en la composant, qui est que le nom de ma Dame ne put entrer dans le vers, à cause du mètre^ que le neuvième parmi les autres.

La Dame qui m'avait servi pendant si longtemps à cacher mes véritables sentiments fut obligée de partir de ladite ville, et elle s'en alla dans un pays ti'ès-éloigné. Ce qui fut cause que, privé tout à coup de cette défense, j'en fus déconforté beaucoup plus que je ne le craignais avant. Et pensant que si je ne parlais pas en termes quelque peu tristes de son départ, on s'apercevrait plus tôt de ce que je voulais cacher, je pris la résolution d'exprimer quelques plaintes dans un sonnet, que je transais, parce que ma Dame m'inspira certaines paroles que comprendront ceux qui sauront les entendre. Ce sonnet dit :

<K 0 vous qui parcourez le chemin d'Amour! faites attention, et dites s'il peut y avoir une doulem* plus grande que la mienne? Veuillez seulement m'écouter, puis vous direz si je ne suis pas les clefs et la maison de toutes douleurs.

U TIE NOUVELLE. l3

» Amoiir^ non pas à cause de mon faible mérite, mais par ^effet de sa générosité, m'avait placé dans une vie si agréable et si douce, que souvent j*entendais dire derrière moi : « Dieu ! en faveur de quel mérite le cœur de cet homme est-U si heureux ? ))

v> Maintenant j'ai perdu toute la hardiesse joyeuse qui jaillissait de mon trésor d'amour; mon cœur est devenu pauvre, et j'ai peur de parler.

» Je fais comme ceux qui par honte cachent leur indigence. Devant tout le noonde, je me montre gai ; en dedans de moi-même, je me consume, je pleure ^ »

Après le départ de cette Dame, il plut au maître des Anges d'appeler au milieu de sa gloire une autre jenne Dame de cette ville, dont la grâce et la beauté charmaient les habitants. Je vis son corps inanimé au milieu de beaucoup de Dames qui pleuraient. Me rappelant de l'avoir vue faisant compagnie à cette noble personne (Béatrice), je ne pus metenii* de verser quelques laimes; et même en pleurant, je me jproposai de dire quelques paroles de sa mort^ en bon souvenir de ce que je l'avais vue plusieurs fois avec ma Dame. A la fin de ce que je composai, j'en touchai quelques mots, comme pourra s'en aperce voh* facilement celui qui comprend. Je fis donc ces deux sonnets, l'un commençant par : Plexirez, amants, et le second par : Mort cruelle!

a Pleurez, amants, puisque Amour pleure; pleurez en apprenant la cause de ses larmes. Amour entend les Dames qui, fondant en larmes, excitent les autres à pleurer.

» De ce que l'impitoyable Moi*t s'est emparée d'un noble cœur, en détruisant, hors l'honneur qui est impérissable,

■ Ce sonnet a deux parties principales. Dans la première, je fais un appel aui fidèles d'Amonr, au moyen de ces paroles de Jércmic : < 0 tos qui transits pei > viam, atteudite, et videte si est dolor sicul dolor meus. » Dans la seconde partie, qui commence par ces mots : c Amour^ non pas à cause de mon faible mi rite, etc., » je dis ce qn'Amonr a fait pour moi, et ce qu'ensuite j'ai perdu.

44 LA YtC IfOUVGLLE.

tout ce qui^ en ce monde^ est digue de louange dans une Dame.

)) Apprenez combien TAmour lui rendit honneur. Je le Tis sous sa véritable figure exprimer son chagrin près de la belle image défunte;

n II regardait souvent vers le ciel^ où était d^à placée la belle âme qui avait été une femme si gracieuse*. »

« Mort cruelle 9 ennemie de toute pitié, antique mère de la douleur, jugement invincible et dur, puisque tu as forcé mon cœur affligé de penser à ses douleurs, ma langue fait tous ses efforts poui* te maudire.

» Et puisque tu es si dénuée de pitié, il faut bien que je publie ta faute , la plus grossière que Ton pût commettre ; non que personne Tignore, mais pour entretenir la colè)*e dans Tàme de ceux qui, par la suite, se nourriront d'Amour.

» Tu as arraché de dessus la terre la courtoisie, ce qpie l'on doit apprécier surtout dans une femme, la veilu accompagnée du charme de la jeunesse. Tu as détruit la grâce amoureuse.

» Je ne veux pas désigner davantage une Dame que ses vertus font reconnaître. Qui ne mérite pas le salut étemel ne doit pas espérer d'aller jamais en sa compagnie". »

^ Ce premier sonnet se divise en irois parties. Dans la première, j'appelle et je iollicite tous les fidèles d'Amour à pleurer; et je dis qu'en apprenant la cause des pleurs de l'Amour ils seront pins disposes à m'e'couter; dans la seconde, je dis quelle est la cause de ses pleurs ; daus la troisième^ je parle des honneurs qu'Amour rendit à cette dame. La seconde [tartie commence à : c Amour entend let dûmes qui, etc.; > la troisième à : f Apprenet combien, etc. >

* Ce sonnet, qui commence par : < ifort cruelle, » se divise en quatre parties. Dans la première, je donne à la mort certains noms qui lui sont propres; dans la seconde, m'adressaut à elle, je donne la raison qui me porte à la t>iAmer ; dans la troisième, je la couvre de honte; dans la quatrième, je parle à une personne indéterminée, quoique in te'rieu rement je sache bien de qui je parle. La seconde partie commence a : « P tisque tn as forcé, etc.; > la troisième k: < Et puisque tu es, etc.; > la quatrième à : « Qui ne mérite pas le, etc. »

LA VIB NOUVELLE. 15

Quelques jours après les funérailles de celte Dame^ il se présenta des circonstances qui me forcèrent de sortir de la ville et d'aller vei-s les lieux où demeurait la personne qui m'avait servi de rempart contre les curieux. Quoique je n'allasse pas précisément jusqu'à l'endroit qu'elle habitait, et que j'eusse des compagnons dans la roule, ce Toyago me déplaisait, ne sachant comment me soustraire aux regards pour décharger mon cœur de l'angoisse que j'éprouvais en m'éloignant de ma félicité. Cependant le très-doux sel* gneur (Amour), qui me tyrannisait sous l'empii'e de ma noble Dame (Béatrice), m'apparut dans mon imagination comme un pèlerin mal et légèrement vêtu. Il me paraissait tout interdit, et tenait ses yeux lixés vers la terre, quTl portait toutefois de temps en temps vers une rivière dont l'eau limpide et pure coulait le long du chemin où je me trouvais. Il me parut qu'Amour m'appelait et me disait ces paroles: « Je viens de chez cette Dame qui t'a protégé si longtemps, et je sais qu'elle ne pourra revenir. Et cependant ce cœur que je te faisais avoir par eUe, je l'ai avec moi, et je le porte à une autre Dame, qui te servira d'égide comme la première. » Il me la nomma, et je la reconnus bien. « Du reste, ajouta l'Amour, si tu répètes quelquesunes des paroles que je t'ai dites, fais-le de manière à ne pas découvrir ramoiu* simulé que tu as montré à ces deux Dames, et qu'il te conviendra de montrer à une autre (ou à d'autres, variante). » Ayant ainsi parlé, ma vision disparut. Le visage changé, je chevauchai pensif tout le jour, poussant de û^quents soupirs. Vers la nuit, je conunençai ce sonnet :

« Chevauchant avant-hier par un chemin, et tout préoccupé de marcher contre mon gré, je trouvai au milieu de la route Amour, vêtu en habit l^er de pèlerîn.

» A le voir, il rdt parut misérable, comme s'il eût perdu son pouvoir, allant en soupirant, pensif et tête basse poui* ne regarder pei'sonne.

» Lorsqu'il m'aperçut, il m'appela poi* mon nom, et

dit : <( Je viens de loin ci d'un endroit où ton cœur était par ma volonté.

» Je Tai retiré^ afin qu'il pût encore éprouver un nouveau plaisir. » Aloi^ je pris une si grande pitié de lui, qu'il disparut sans que je m'en aperçusse ^ »

Sitôt que je fus de retour de ce voyage, je me mis à la recherche de cette Dame qui m'avait été désignée par mon sdgneur, dans le chemin des soupirs; et afin d'éviter les longueurs^ je dirai qu'en peu de temps je trouvai si bien moyen d'en faire ma sauvegarde, que beaucoup de gens en pailaient d'une manière offensante ; ce qui me blessa beaucoup plusieurs fois. Ces bavardages, qui tendaient à me noircir, furent cause que cette noble créature (Béatrice], qui détruisit tous les vices et fut reine des vertus , passant par un lieu où je me trouvais , me refusa sa douce aalata* tion, dans laquelle résidait toute ma félicité.

Je veux même m'écarter un instant de mon sujet principal, pour faire comprendre tout le bien que son salut opérait en moi. Quand je la voyais paraître quelque part, dans l'espérance où j'étais de recevoir sa merveilleuse salutation, je n'avais plus d'ennemi; je sentais au contraire une ardeur charitable qui me poilait à pardonner à tous ceux dont j'avais reçu des offenses; et si en pareille occasion on m'eût demandé quoi que ce soit, ma seule réponse eût été : Amour, que j'aurais prononcé avec un visage modeste. Et quand elle était sur le point de saluer, im esprit d'amour, anéantissant tous les autres esprits sensitifs, faisait paraître au dehors les faibles esprits de la vue, et leur disait : « Allez honorer votre Dame, » et lui seul (l'esprit d'Amour) demeurait à leur place. Qui aurait voulu connaître Amour l'aurait pu facilement en observant le tremblement de mes

' Ce sonnet a trois parties. Dans la première, je dis comment je rencontrai l'Amour, et quel il me parut; dans la seconde, je rapporte ce qu'il m'a dit, non pas entièrement, dans la crainte de découvrir mon secret; dans la troisième, je dis comment il disparut. La seconde commence à : « Lorsqu'il m'aptrçuty etc.; > la troiiiène à : < Alon Jt pris une, etc. >

yeux; et quand cette très-noble Dame faisait sou salut, non-seulement Amour n'avait pas le pouvoir de cacher l'excessive félicité que j'éprouvais^ mais lui-même devenait tel par refifel de la douceur de cette salutation, que mon corps soumis entièrement à sa puissance se remuait souvent conune un corps grave inanimé ; ce qui me démontre évidemment que dans cette salutation résidait mon bon* heiu', lequel fort souvent était trop grand pour que j'eusse ia force de le supporter et d'en jouir.

Revenant à mon siget, je dis donc que mon bgnheur (le salut) m'ayant été refusé, je ressentis une telle douleur, que je me séparai des assistants, et me retirai dans un lieu solitaire, où je baignai la terre de larmes amères; qu'après m'être quelque peu soulagé en pleurant , j'entrai dans ma chambre, où je pus me livrer à mon chagrin sans être entendu de personne. Là , après avoir imploré la miséricorde de la Dame de la courtoisie (Béatrice), et m'êti^ écrié : c( Amour, viens au secours de ton fidèle, » je m'endormis comme un petit enfant qui pleure après avoir été corrigé.

Mais, vers le milieu de mon sommeil, je crus voir dans ma chambre, près de moi, un jeune honune dont les vêtements resplendissaient de blancheur. Il était pensif, dirigeant setv regards là où j'étais gisant, et il me sembla que, tout en SDupirant, il me disait : m Fili mi, tempus est ul prœtermitiàntùr simuîcLcra noslra : Mon fils, il est temps de mettre de côté tous nos vains fantômes, n Alors je le reconnus, parce qu'il m'appela comme il m'avait appelé déjà bien des fois. Et, le regardant, je crus m'apercevoir qu'il pleurait de pitié, attendant quelques paroles de moi. M'étant rassuré, dans mon sommeil, je commençai à paiier avec lui : « Seigneur de la noblesse, pourquoi pleures-tu? » Et il me disait ces paroles : « Ego tanquam cerUrum cireuli, cui simili modo se habent circumferenliœ parles : lu aulem wm sic : Je suis comme le centre du cerde auquel tous les points de la circonférence se rapportent; il n'en est pas ainsi de toi. — Pouiquoi parles-tu avec tant d'obscurité? » lui demandai-je. Et il me répondit en Ungue vulgaire :

48 LA VIE KOUVELLB.

<c Ne me demande plus que ce qu! pourrait f être utile. » Alors je commençai à parler avec lui de la salutalion qui m'avait été refusée, et lui en demandai la raison. U me répondit de la sorte : « Notre Béatrice, en conversant avec quelques personnes, a entendu dire que la Dame dont je f ai dit le nom dans le chemin des soupirs avait ^[trouvé des désagréments de ta part; et comme cette noble personne ne peut supporter lldée du plus léger tort Mt à qui que ce soit, elle n'a pas daigné te saluer, craignant que tu ne fusses un homme méchant. Cependant conmie èDe eonr naît véritablement ton secret, à cause de la longue habitude qu'elle a de toi, je veux que tu composes des vers dans lesquels tu exprimeras l'empire que j'ai sur toi par refifet de son mérite, et conunent tu as été son amant fldÈle depuis ton enfance. Prends-en à témoin celui qui le sait; dis comment tu le pries de lui afïïrmer la vérité à ce sujet, et tu peux être certain que je lui en parlerai volontiers. Par ce moyen, elle connaîtra ta véritable intention, ce qui lui fera rejeter les paroles de ceux qui ont été mis dsms Terreur sur ton compte. Fais en sorte de tenir un milieu discret dans ces vers; ne lui parle pas directement, ce serait manquer aux convenances, et aie soin de ne pas envoyer ce que tu écriras dans un lieu où elle pourrait l'entendre sans que je fusse près d'elle; mais orne tes vers d'une suave harmonie à laquelle je me mêlerai toutes les fois qu'il en sera besoin, m

Ayant ainsi parlé, il disparut, et mon sommeU s'interrompit. En rappelant mes souvenirs, je m'aperçus que cette vision m'était apparue pendant la neuvième heure du jour. Je sortis de ma chambre avec l'intention de faire une ballade dans laquelle j'exprimerais tout ce que mon Seigneur m'atvait ordonné d'y mettre, et je fis celle qui suit :

(( Ballade, va trouver Amour, et avec lui va te prâienter devant ma Dame, afin que mon excuse, que tu contiens, plaide en ma faveur auprès d'elle avec le secours de mon Seigneur. Ballade , tu t'avances si modeste et si courtoise, que tu devrais ne rien craindre et voyager

seiile. Mais, pour plus de sûi'cté, va d'aboitl trouver rAmour ; car il ne serait peut-être pas prudent de mai'cher sans lui , puisque celle qui doit t'enteudre est tellement irrîtée contre moi, à ce que je crois ^ qu'elle pourrait te mal recevoir situ n'étais pas accompagnée par l'Amour.

» Quand tu seras avec lui devant ma Dame^ et après avoir demandé merci^ commence à dire c^s paroles d'une Toix bien douce : Ma Dame^ celui qui m'envoie vers vous désire^ dans le cas où cela vous agréerait^ que vous écoutiez ses excuses^ s'il en trouve de bonnes. L'Amour est là qui peut vous dire que par l'empire de votre beauté il fait changer de visage comme il veut à celui qui m'envoie, et que son cœur n'ayant pas varié, c'est à vous à devinel* le motif pour lequel Amour lui a fait l'egarder une autre femme.

r> Ballade, dis-lui encore : Ma Dame, son cœur s'est maintenu dans une si ferme constance, que toutes ses pensées ne tendent qu'à obéir à votre volonté. Tout jeune il s'est voué à vous , et jamais il ne s'en est éloigné. Si par hasard ma Dame ne te croit pas, dis-lui qu'elle interroge l'Amour à ce sujet. Fais-lui une humble prière, si elle ne veut pas me pardonner ; et enûn qu'elle m'envoie Tordre de mourir, et elle pourra s'assurer que je suis son fidèle serviteur.

» Quant à celui (Amour) qui est la source de toute piété et qui saura bien plaider ma cause auprès de ma Dame, dis-lui, avant qu'il cesse de causer avec elle : Seigneur, en faveur de ma douce harmonie, demeure près de cette Dame, et dis à ton serviteiu* (Dante) tout ce qui sera à propos. Que si, grâce à tes prières, elle (Béatrice) lui pardonne (à Dante), annonce-lui la paix |ivec un visage riant. Pars, gentille Ballade, choisissant à ton gré le moment favorable, afin que tout l'honneur du succès te revienne ^ »

* Cette beUwle ee divise m tfoit parties. Dens la preaûére, je dis à la ballade •ù «tte ?a, et ie la iMsue ^om q«*elle agioe fim efficacemeat» Je dia daM la

Après la vision Tiue j'ai rapportée, et lorsque j'eus dit les paroles que rAmour m'avait imposées, mon esprit fiit assailli par une multitude de pensées qui me combattaient sans que je pusse me défendre. 11 y en avait quatre surtout qui ne me laissaient plus aucun repos. L'une était : La domination d'Amour est bonne, puisqu'elle dégage l'intelligence de celui qui lui est fidèle de toutes les choses basses. X'autre était : La domination d'Amour n'est pas bonne ^ puisque plus son fidèle lui est attaché, plus il doit éprouver de peines et de chagrin. La troisième était : Le nom d'Amour est chose si douce à entendre, qu'il est impossible que par la veilu de cette parole on n'opère pas tout le bien imaginable; car les noms sont la conséquence des choses. Nomina sunt conseqtientia rerum. Enfin la dernière difficulté qui se présentait était celle-ci : La Dame dont tu es si fortement occupé n'est pas comme les autres femmes, elle ne se laisse pas facilement vaincre.

Chacune de ces réflexions m'assaillait tour à tour avec tant de force, qu'elles me contraignaient de m'arrèterconune celui qui ne sait quel chemin il doit prendre ni où il veut aller. Et lorsque je faisais des efforts pour trouver un terme moyen pour accorder ces opinions différentes, alors cette dernière idée me toui'mentait beaucoup plus encore que les autres, et je me mettais à appeler la pitié et à me jeter dans ses bras. Etant arrivé à cet état, l'envie me vint de faire des vers, et je composai ce sonnet :

« Je ne pense qu'à l'Amour; mes pensées à ce sujet sont tellernenl diverses, que Tune me fait respecter sa

compagnie de qui elle doit se mettre, pour éviter tout danger. Dans la seconde, je dis ce qu'elle a à faire comprendre ; dans la troisième, je lui donne la permission d'aller quand elle voudra, lui recommandant de se mouvoir doucement dans les bras de la fortune. La seconde partie commence à : < Quand tu serai avec <u», etc.; > la troisième, à : « Pars, gentille ballade, etc. > On pourra m'objecter que l'on ne sait pas à (|ui je m'adresse en parlant à la seconde personne, car la ballade n'est rien autre chose que ce que je dis. Cependant, je prétends résoudre ce doute dans ce petit livre, à l'occasion d'une autre partie qui présentera une difficolté sem* blable i et alors celui qui doute, ou qui prétend faire Ae critique, comprendra.

LA VIE NOUVELLE. 2f

puissance^ tandis qu'une autre met son pouvoir au rang de la folie.

» Avec Tespéranee une troisième m'apporte le repo6^ et la dernière ne me fournit bientôt qu'un sujet de larmes. Toutes s'accordent seulement en ce points qu'elles m'invitent à demander merci au milieu des craintes que j'éprouve.

» D'où il arrive que je ne sais plus quelle matière prendre ni que dire. Je me trouve dans une incertitude amoureuse^ et quand je cherche à accorder toutes mes pensées contraires^ en désespoir de cause^ j'en suis réduit à implorer le secours de mon ennemie^ madame la Pitié^ pour qu'elle me défende. »

A la suite de ce conflit de pensées contraires^ il arriva que cette très-noble Dame vint dans une assemblée de Dames de distinction^ où je fus conduit moi-même par une personne amie^ qui crut me procurer un grand plaisir en me menant dans un lieu où tant de Dames montraient leur beauté. Ne sachant où j'allais^ et me confiant en la personne qu'un de ses amis avait conduite à l'extrémité de la vie, je dis : « Pourquoi sommes-nous venus vers ces Dames? » Alors il me répondit : « Afin qu'elles aient des serviteui*s dignes d'elles. » La vérité est qu'elles formaient la compagnie d'une Dame noble qui ce jour même avait été fiancée, et que, selon l'usage de notre ville, elles devaient assister au premier repas qu'elle ferait à la table et dans la maison de son fiancé. Je crus donc faire plaisir à mon ami en me proposant poui* servir ces Dames avec lui. Lorsque je fus dans l'assemblée, je sentis dans la partie gauche de ma poitrine un tremblement extraordinaire qui se communiqua dans tout mon corps. Alors je m'appuyai le long d'une peinture qui entourait cette maison, et, appréhendant que quelqu'un ne se fût aperçu de mon tremblement, je levai les yeux, et, regardant les Dames, j'aperçus la très-noble Béatrice parmi elles. Mes esprits furent tellement abattus en ce

moment^ par la force que reçut TÂinour en se sentant û près de la noble Dame^ qu'il n'y eut plus que les esprits de la vue qui conservèrent de la vie, et encore restèrent-ils hors de leur usage ordinaire, parce qu'Amour voulait les y maintenir pour voir la très-admirable Dame. Et quoique je me fusse un peu remis, je me chagrinais beaucoup de ce qae ces petits esprits (les yeux) se plaignaient si fort, en disant : tt Si l^mour ne nous avait pas ainsi troubles, nous pourrions être en état de voir la merveilleuse Dame, comme font nos pareils. »

Je dis que plusieurs de ces Dames s'étant aperçues du changement qui s'était opéré en moi, commencèrent à en témoigner leur étonnement ; puis, dans la conversation, elles se moquèrent de moi avec la très-noble Dame. Mon introducteur, ami de bonne foi, qui, dans cette circonstance, se trouva pris pour dupe, me tira par la main, et m'ayant entraîné hors de la vue de ces Dames, me demanda ce que j*avaLs. Je lui répondis quelques paroles, et mes esprits morts s'étant relevés, ainsi que ceux qui avaient été chassés ayant repris possession de leur faculté, je dis à cet ami : « J'ai posé les pieds dans cette partie de la vie au delà de laquelle on ne peut plus aller avec l'intention de retourner sur ses pas. » Et, l'ayant quitté, je rentrai dans la chambre des larmes, où pleurant et rougissant en moi-même, je dis : « Si cette Dame connaissait Tétat où je suis, je ne crois pas qu'elle se moquât de moi; au contraire, j'exciterais en elle une vive pitié. » Et tout en laissant échapper cette plainte, je résolus de dire des paroles qui feraient connaître la cause de mon changement subit, lesquelles diraient : Que je sais que cette cause n'est pas connue, et que si elle Tétait, certainement tout le monde aurait pitié de moi. Ayant le désir que cette explication parvînt jusqu'aux oreilles de ma Dame, alors je composai ce sonnet :

Cl Ma Dame, vous plaisantez avec les autres Dames sur ma figure, sans réfléchir d'où il aiTive que mon visage change complètement lorsque je contemple votre beauté.

LA VIE KOUVBLLB. 23

» Si TOUS le saviez, voire pitié ne pourrait résister à une preuve si manifeste, puisque l'Amour, lorsqu'il me trouve si près de vous, prend tant d'empire sur moi, qu'il frappe sur tous mes esprits épouvantés, tuant les uns, chassant les autres, de telle sorte qu'il (l'Amour) reste seul à vous regarder.

9 D'où il résulte que ma figure change entièremeoty mais non pas à ce point, toutefois, que je ne sente les dotH leurs poignantes des esprits chassés *. »

Après mon étonnante tran8figm*ation. Il me vint une pensée fatigante qui ne me quittait pas. Sans cesse elle me reprenait, et voici quels étaient ses raisonnements : Puisque tu fais une si ridicule figure quand tu es près de cette Dame, pourquoi cherches-tu à la voir? Et si elle te faisait appeler près d'elle, qu'aurais-tu à répondre dans le cas où tu aurais le libre exercice de toute ta raison? Alors une autre pensée humble me dictait cette réponse, et je disais : Si je ne perdab pas mes facultés, et qu*au contraire je les conservasse libres, je lui dirais : Qu'aussitôt que je pense à son admirable beauté, U me vient un désir si vif et si fort de la voir, que ce désir tue et détiniit dans ma mémoire tout ce qui pourrait s'y opposer. Et c'est ce qui est cause que les tourments passés ne me retiennent plus, et que je cherche toHJours à la voir. Ces pensées diverses m'engagèrent à dire à ma Dame ce qui m'arrive quand je suis près d'elle, et je fis ce sonnet :

« Tout ce qui se présente à mon esprit s'éteint et meurt

' Je ne divise pas ce snnnot en parties, parce que la division ne s'en fait que pour exposer les sigiiilicalions de la cliose divine. Or, comme b eaose survenue est trrs-manirestc, il n'y a pas lien à foire des divisions. La vëritë est que dans les paroles ou b cause de ce sonnet est présentée, il s'en trouve de douteuses. Par exemple, lorsque je dis qu'Amour lue tous mu esprits^ et que les etprit» dé ta vue demeurent vivanigy si ce n'est qu'ils sortent de leurs [instruments] organes^ ceci est un doute ( une difficulté ) impossible à résoudre pour toute personne qui n'est pas fidèle d'Amour au m( me degré, tandis que pour ceux qui le sont ^ fidèles d'Amour), rien n'est si âicile à comprendre que ces paroles douteuses. Anssi ne serait-il pas bien à moi d'expliquer de tels doutes, puisque mes explications seraient vaines et superflues.

i4 LA VIE NOUVELLE.

du moment que je vous vois^ ô mon précieux trésor! Et quand je suis près de vous^ j'entends l'Amour qui me dit : «c Fuis, si tu ne veux périr, x»

» Le visage fait connaître la couleur du coeur; le visage qui semble annoncer la mort quand il cherche un appui. Et lorsque, pendant la fougue de mes frissons^ les murs semblent crier : Meurs ! meurs !

Y> C'est un crime que commet la personne qui, me voyant en cet état, n'a pas cherché à raffermir mon âme éperdue en lui montrant un peu de pitié; pitié que fait naître cet aspect des yeux qui désirent la mort, et que votre moquerie a détruite jusque dans l'âme des autres *. n

Bientôt ce sonnet me fit naître l'idée d'exprimer quatre pensées sur mon état, que je n'avais pas encore fait connaître. La première, que très-souvent je me chagrinais quand ma mémoû*e poussait mon imagination à rechercher ce qu'Amour me faisait éprouver; la seconde, qu'Amour m'assaillait si fort et si brusquement, qu'il ne me restait de là vie rien autre chose qu'une pensée qui me parlait de cette Dame; la troisième, que quand Amour me livrait ainsi combat, tout pâle, décoloré, je me débattais pour voir cette Dame, croyant que sa vue me soutiendrait dans cette attaque, oubliant tout ce qui m'arrivait de fâcheux^ pour me

' Ce sonnet se divUe en deux parties. Dans la première, je dit poorqnoi je we puis U1C retenir d'aller près de cette dame ; dans la seconde, je fais saToir ce qni m'arrive quand je vais près d'elle ; et cette partie commence k i € Et quand je sui$ près de vous, etc. » Mais cette seconde partie se subdivise en cinq tntres : dans la première, je dis qu'Amour, conseillé par la raison, me parie quand je snis près d'elle ; dans la seconde, je fais connaître l'état de mon cœur par ce qui se passe sur mon visage ; dans la troisième, je dis comment tout courage m*t abandonné ; dans la quatrième, je dis que celui-là commet un crime, qui n'a pat pitié de moi ; et enfin, dans la dernière, je fais savoir pourquoi un autre devrait avoir pitié de l'apparence malheureuse qui se manifeste dans mes yeux ; laquelle ^pa- rencc malheureuse est détruite, c*est-i^-dire ne paraît plus telle aux autres, à cause (le la moquerie de cette dame, dont l'exemple entraine ceux métoes-qUi seraient iiaturcllemonl disposés à me plaindre. La seconde partie commence à' : € Lé visage fait connaître la couleur^ etc.; > la troii^ièroe, à : « Pendant la fùuyué de, «ic; » la quatrième, & : « Cest un crime f etc.; > la cinquième, à : c htiti que fait » aU Irf, etc. >

LA VIE NOUYELLfi. 25

l'approcher de sa noble personne; la quatrième^ que nonseulement cette vue ne ime défendait pas^ mais au contraire détruisait le peu de vie que j'avais encore. Je fis donc ce sonnet :

c( Souvent je pense à la triste expression qu'Amour donne à ma figure^ et je m'en émeus tellement^ que je dis : Héias ! pareille chose arrive-t-elle à d'autres qu'à moi?

» Car l'Amour m'assaille si brusquement, que je suis toujours sur le point d'en perdre la vie. Un seul esprit reste et vit encore en moi, Béatrice^ parce qu'il s'occupe de vous.

» Alors je m'excite, je m'efforce, j'épuise mon Ame; alors je veux vous vofa', croyant trouver la gu^ison ;

» Et si je lève les yeux pour vous regarder, un tremblement s'élève dans mon cœur, qui me fait tomber sans pouls et sans haleine ^ »

Après avoir composé ces trois derniers sonnets adressés à cette Dame, et où se trouve la peinture de tout ce que j'ai éprouvé, je crus m'étre assez clairement expliqué, et je résolus de me faire. Cependant, quoique je me sois toujours abstenu depuis de rien dire à cette Dame, il me com int de prendre une matière nouvelle et plus élevée que celle que j'avais traitée précédemment; et comme le sujet en est agréable à entendre, je le ferai connaître aussi brièvement que je pomTai.

Comme par le changement subit de mon visage beaucoup de personnes avaient pénétré le secret de mon cœur, certaines Dames qui avaient coutume de se réunir savaient

' Ce sonnel se divise en quatre parties, selon les quatre points qui y sont traites. Comme j'en ai parlé plus haut, je n*y reviendrai pas, si ce n'est pour désigner les parties par leur eommenccmeiH. Je dis donc que la seconde partie commence à : < Car l'Amour m*assaill$t etc.; » la troisième, à : < Alors je m'exciu, etc.; > et la quatrième, ik : ^ Bt si je lève^ etc. >

Irès-btcn ce que j'ëprouyais iniëricurcment, parce qfu'elles avaient ctë témoins de plusieurs de mes mésaventures. Me trouvant, par hasard, un jour près d'elles, il y en eut une quj m'appela. Elle parlait avec beaucoup de grâce. Quand je tus près de la compagnie, et que je me fus aperçu que ma trcs-noblc Dame n'était pas présente, m'étant rassuré, je saluai ces Dames, et lem* demandai ce qui pouvait leur être agréable. Elles étaient en assez grand nombre, et riaient entre elles. Les unes me i*egardaient, en attendant ce que j'allais leur dii'c; d'autres chuchotaient ensemble, lorsque Tune de celles-ci, tournant ses yeuX vers moi et m'appelant par mon nom, me dit : <x A quelle fin aimes-tu cette Dame^ puisque tu ne peux la regarder et supporter sa présence? il faut que le but d'un tel amour soit des plus étranges! » Et sitôt qu'elle m'eut ainsi parié, non-seulement elle mais toutes les autres fixèrent leurs yeux sur mon visage, en attendant ma réponse. Alors je leur parlai ainsi : « Mes Dames, la fin de mon Amour a été la salutation de cette Dame de qui vous voulez peut-être parler, et dans la salutation de laquelle était ma béatitude, but de tous mes honnêtes désirs. Mais, comme il lui a plu de me la refuser, mon Seigneur Amour a mis désormais tout mon bonheur dans sa merci, qui ne peut me manquer. »

Alors ces Dames commencèrent à parler entre elles, it conune pai'fois nous voyons l'eau tomber avec la neige, ainsi leurs paroles me semblaient-elles mêlées de soupirs. Et lorsqu'elles eurent conversé quelque temps, la Dame qui m'avait parlé la première me dit encore : « Nous te prions de nous expliquer en quoi consiste cette félicité, cette boatitudc dont tu paiies. » Je lui répondis : « Dans les pai^olos qui contiennent les louanges de ma Dame. )> Elle reprit : « Ne pourrait-on pas conclure de là que les paroles dont tu t'es servi pour peindre ta situation amoureuse n'allaient pas à ce but? » A ces paroles, je me sentis presque honteux, et m'éloignai de ces Dames, me disant en moi-même : Puisqu'il y a tant de félicité dans les louanges de ma Dame, pourquoi ai-je parlé autrement? Et de ce moment je pris

LA YIE NOUVELLE. 2?

la résolution de ne traiter que des styets qui fussent dos louanges de cette noble Dame. En y pensant toute fois, je craignis d'avoir choisi une matière trop haute pom* moi^ en sorte que je n'osai commencer. Aussi demeurai-jc plusieurs |oui*s. sans entrepi*endre aucune composition. 11 arriva ensuite que, passant près d'un ruisseau limpide, il me piit uu désir si foi*t de parler, que je m'occupai du mode que je devais prendre. Je pensai qu'en parlant d'elle il ne convenait pas que je le fisse, à moins de m'adresser aux Dames, en employant la seconde personne, ne prétendant pas toutefois parler à toutes les femmes, mais seulement aux Dames nobles et distinguées. Ma langue alors sembla se délier, et je m'écriai : Dames , qui savez ce que c'est qu'Amour!

Je conservai joyeusement ces paroles dans mon e«pn\, me proposant d'en faire le début de ce que je voulais composer. Alors je retournai dans la ville ci-dessus désignée, et, après avoir mûii mes idées pendant quelques joui's, je commençai une chanson avec le début que j'avais choisi, et selon les divisions que je donnerai plus bas. Voici la chanson:

Cl Dames, qui savez vraiment ce que c'est qu'Amour, je veux m'entretenir avec vous de ma Dame, non que j'espère la louer dignement, mais dans l'intention de soulager mon esprit en parlant d'elle. Je dis que, loi*squc je réfléchis à son mérite, TAmour se fait si doucement entendre à moi, que si je ne perdais pas toute hai'diessi* en ces moments, ce que je dirais rendi*ait tout le monde amoureux. Mais je ne veux pas m'élever si haut, dans la crainte que ma timidité ne me fasse tomber trop bas. Je traiterai donc avec vous, Dames et Demoiselles, mais bien légèrement, eu égard à son mérite, des éminentes qualités de ma Dame, car c'est un sujet dont on ne peut parler à tout le monde.

» Un ange invoqua Dieu, en disant : a Sire, on voit au monde une mei*veille dont les manières nobles et gracieuses procèdent d'une 4me dont ^ splendeur s'élève et

parvient jusqulci-haut. » Le ciel , à qui il ne manquait rien que de la posséder^ la demanda à son Seigneur^ et chaque saint la réclame par ses prières. La seule pitié plaide ma cause dans le ciel ; en sorte que Dieu^ sachant qu'il s'agit de ma Dame^ dit : « 0 mes bien-aimës! souffrez tranquillement que celle que vous désirez de Yoir reste autant qu'il me plaira là où il y a quelqu'un (Dante) qui s'attend à la perdre, et qui dira aux damnés dans l'en* fer : J'ai vu l'espérance des bienheureux! »

1» Ma Dame est désirée dans le plus haut des deux. Maintenant je veux vous faire connaître quelque chose de son mérite, et je dis : Toute Dame qui veut prendre des manières nobles doit aller avec elle, parce que quand elle s'avance quelque part, Amour jette aussitôt une glace sur les cœurs corrompus, qui frappe et détruit toutes leurs pensées. Celui qui sei*ait exposé à la voir, ou s'ennoblirait ou mourrait; et quand elle rencontre quelqu'un digne de la regarder, celui-là éprouve toute la puissance de ses vertus; et s'il lui arrive qu elle l'honore de son salut, elle le rend si modeste, si honnête et si bon, qu'il va jusqu'à perdre le souvenir de toutes les offenses qu'il a reçues. Cette Dame a encore reçu une grâce particulière de Dieu; car la personne qui lui a adressé la parole ne peut pas mal finir.

» Amoui* dit d'elle : a Comment une chose mortelle peut-elle être si pure et si belle? » Puis il la regarde, et juge enlui-même que Dieu se propose d'en faire une chose merveilleuse : couleur de perle à peine sensible, comme il convient précisément à une Dame de l'avoir. Elle possède autant de bonté que la nature en peut produire; et en la regardant on apprendra à apprécier la beauté. De quelque manière qu'elle meuve ses yeux, il en sort des esprits enflammés d'amour qui frappent les yeux de ceux qui la regardent; et ils pénètrent tellement, que chacun va droit au cœur. Vous voyez l'Amour peint sui* son visage, qu'au-* cun res[ard ne peut fixer sans être ébloui.

» Chanson 9 je sais que tu iras de tous les côtes ^ parlant à plusieurs Dames ^ quand je f aurai envoyée par le monde. Maintenant il faut que je f avertisse , puisque je t'ai élevée pour être une fille jeune et simple d'Amour, de consulter là où tu arriveras, en disant : Enseignez-moi le ehemin pour aller droit à la Dame vers laquelle je suis envoyée et dont la louange fait mon ornement. Et si tu ne yeux pas faille une démarche inutile, ne t'arrête pas là où il y a des personnes corrompues. Fais en sorte, si tu le peux, de te découvrir seulement aux Dames et aux hommes honnêtes qui te conduiront par la voie la plus courte. Tu trouveras Amour avec elle (Béatrice); aie soin de me recommander à tous deux, comme tu dois le faire*. »

* Afin que eette chanson soit mieux comprise, j'en {larieni tTec plof d'ut qne àeê morceaux qui précèdent. JTe la diviserai en trois parties. La première esl l'exorde des paroles qui suivent ; la seconde, l'exposé de la matière traitée ; et U troisième, on pourrait, en quelque sorte, l'appeler la servante des paroles qui précèdent. La seconde commence à : Vn ange invoqua XHeu, etc.; > la troisième, à : « Chaniùn,je <a««, etc. >

La TptvBàète partie se subdivise en quatre : 1* je dis à qui je veux parler de ma Dame et pourquoi je veux en parler ; 2* j'exprime ce que je crois sentir moi-même^ quand je pense à son mérite, et comment je pourrais parier, si je ne perdais pas toote assurance et toute hardiesse ; 3* je dis comment je pense devoir m'exprimcr pour que je ne sois pas décontenancé par l'abaissement ; 4* je reviens encore aux personnes à qui je dois m'adresser, et je donne la raison pour laquelle je m'adresse à elles. La seconde commence k : <. Je dis, etc.; » la troisième, à : « Mais je ne veux pas m*éUveri etc.; > la quatrième, à : « Dames et demoiselles, etc. » Puis, quand je dis : c Un ange invoqua, etc., > je commence à parler de cette Dame; et cette autre partie se subdivise encore en deux. Dans la première, je dis qu'un s'occupe d'elle au ciel ; dans la seconde, qu'on s'occupe d'elle sur la terre; et cette seconde, qui commence k : «Ma Dame est désirée, etc., » se subdivise de nouveau en deux. Dans la première, je traite de la noblesse de'son ftme, exposant quelques vertus effectives qui procèdent de son &me noble ; et dans la seconde, je rappelle ' la noblesse de son corps, et j'énumère quelques-unes de ses beautés à : € V Amour dit délie, etc. >

Mais cette dernière seconde partie se redivise encore en deux. Je parle, dans ' l'une, de quelques beautés selon la gloire (morales], et, dans l'autre, de beautés spéciales et déterminées de la personne, à cet endroit où U est question de ses yeux, qui sont la source et le principe de l'Amour ; et alin de détourner toute pensée grossière de ce que je dis, le lecteur ne doit pas oublier qu'il est écrit plus haut que le salut de cette dame, qui fut exprimé par sa bouche, fut b fui, le but de mes désirs pendant qu'elle voulait bien encore me le Taire. Puis, quand je ôh : < Chanson, je sais que (», etc., > j'ajoute une staucc qui est comme la scrvauto

Api'cs que cette chanson fiit un peu connue dans le monde^ un ami^ l'ayant entendue, prit une opinion peut-être trop avantageuse de moi> et témoigna le désir que je lui disse ce que c'est qu'Amour. Réfléchissant qu'après la chanson c'était un heau siget à traiter, et que d'ailleurs je deyais me rendre agréable à cet ami, je fis ce sonnet :

« Comme dit le sage, 1* Amour et un nc^le cœur ne font qu'un ; et quand Tun ose aller sans l'autre^ c'est comme quand Tâme abandonne la raison.

» La nature, quand elle est amoureuse (généreuse, bonne), rend l'Amour le maître, et fait du cœur la maison dans laquelle on se reposé en dormant, tantôt peu, tantôt longtemps.

» Cependant la beauté se manifeste aux yeux par les traits d'une Dame sage, et cet objet agréable ûiit naître un désir de la posséder ;

» Et quelquefois ce désir persiste de telle sorte qu'il éveille l'esprit d'Amour. Un homme de mérite produit le même effet sur une Dame^ »

Ayant traité d'Amom* dans les vers précédents^ je voulus

des autres, où j'exprime ce que je dësire et attends de ma chanson. Hais comma cette dernière partie est facile à comprendre, je ne me donnerai plus la peine d'en indiquer les divisions. Je sens bien que, pour eu faire saisir tout le sens, il omviendrait de les multiplier encore ; mais je ne suis pas fâché de ne pas être oooh pris par celui dont l'intelligence ne serait pas satisfaite des explications que j'ai données, et qui laissera là ma chanson ; car je crains d'en avoir donné le sens tiop ouvertemenl par les divisions d^à indiquées, s'il arrivait que beaucoup de personnes vinssent à en avoir connaissance eu l'entendant réciter.

* Ce sonnet se divise en deux parties. Dans la première, je parle de lui (Aaioar) comme puissance ; et dans la seconde, je dis comment sa puissance se réduit em action. La seconde commence à : c la beauté se manifeste, etc. » La première se divise eu deux parties : 1* (comme puissance) je dis dans quel siiijet est c^te puissance ; 2* comment ce sujet et cette puissance S(mt produits en être, et comment l'un garde l'autro, ainsi que la forme garde la matière. La seconde commence à : « La nature, quand ellct etc. > Puis, quand je dis : < La beauté se nmnifeste, etc., > je dis comment cette puissaucv su réduit en acte, et d'abord oofflmeut il se réduit eu homme, puis eu femnw *. « Un homm^ de mérite^ etc* >

LA YIE NOUVELLB. 31

encore dire quelques louanges de cette noble Dame (Béatrice), pour démontrer comment cet Amour s'éveille par elle, et de quelle manière nonnseuleraent il s'éveille là où il dormait, mais comme elle le fait venir d'une manière merveilleuse là où il n'est pas en puissance; et alors je fis ce sonnet :

Cl Ma Dame porte Amour dans ses yeux; aussi ennoblit-eUe tout ce qu'elle regarde. Partout où elle passe, chaque honmie tourne les yeux vers elle, et elle (ait battre le cœur de celui qu'elle salue.

y> Aussi baisse-t-il la tête, et devient-il pâle en se plaignant du peu de mérite qu'il a. L'orgueil et la colère fuient devant elle. Unissez-vous donc à moi, mes Dames, pour lui faire honneur.

Y) Non, il n'est pas de pensée douce et modeste qui ne naisse dans le cœur de celui qui l'entend parler; ausri celui qui la voit le premier est-il bienheureux.

» L'air qu'elle a quand elle sourit ne se peut exprimer ni retenir dans la mémoire, tant ce miracle est nouveau et éclatant ^ »

' Ce Monet • trois parties. Dans la première, je dis comment cette Dame réduit cette puissance en acte par la trè»-Doble partie d'elle-même, ses jeux ; et daus la liecoiide, je rappelle le même effet produit par la très-noble partie d'elle-même, sa bouche ; et outre ces deux parties, il y eu a une petite ( partiœlla ) qui demande aide en qoelquA sorte aux précédentes. Elle comaeoee atmii : « (7iM'ssex-MnM donc à moi, etc. > La troisième commence à : < Non, il n'tst pa» éê jmjmm doua, etc.» La premièro te divise en trois : 1* je dis de quelle manièro eDe ennoblit Tertueusement ce qu'elle regarde ; et cette propositiiNB éqnhraut à dfae qu'elle introduit la puissance de l'Amour là oo elle n'était pas eaoore ; 2* je dis comment elle réduit l'Amour en acte dans le cœur de tous ceux qu'elle regarde ; S* je dis ce qu'elle opère Tertueusement dans leurs cfleurs. La seconde commence à : c Partout où ello pasêêf etc.; > la troisième, à : € ElU fait kaUrê le tomr, etc. » Et quand je dis : c Unis$ês-ooHs donc à moi, etc., > je donne à entendro à qui j'ai l'intention de piuier, en appelant les Dames à mon aide pour honorer ma Dame. Puis quand je dis : < Non, il n*eêt pas de peniée, etc., » je reviens sur ce que j'ai exprimé dans la première partie, an niyet des deux actes de sa boecbe, dont l'un est son doux parler, l'autre son admirable sourire. Quant à ce dernier acte, je ne dis pas comment il opère sur les cœurs, parce que la mémoire ne peut conserver le Mouvuuir de efltte epéralioib

Mais bientôt après^ pai* la volonté de notre glorieux Sauveur, qui lui-même n'a pas évité la mort^ celiii qui avait été le père d'une si merveilleuse personne^ la très-noble Béatrice, sortant de cette vie, s'en alla à la gloire étemelle. Et comme cette séparation est toujours douloureuse pour ceux qui restent et qui ont été amis du défunt; qu'en outi*e il n'y a pas d'amitié plus intime que celle qui s'établit de bon père à bon fils, et de bon fils à bon père; et qu'enfin cette Dame était éminemment bonne et son père fort bon (comme tout le monde le dit avec toute vérité), il est certain que cette noble Dame ressentit la plus amère douleui*.

Selon l'usage de la ville en ces occasions, les honunes et les femmes se rassemblèrent chacun de leur côté, là où Béatrice fondait en larmes. Comme je vis plusieurs Dames qui revenaient d'auprès d'elle, je prêtai l'oreille à leurs discours, qui roulaient sur la douleur de cette noble personne, a Comme elle pleure ! disaient-elles ; ceux qui la voient en cet état devraient mourir de pitié! » Puis ces Dames passèrent leur chemin, et j'éprouvai une si profonde tristesse, les larmes inondèrent tellement mon visage, que je fu3 obligé de le couvrir de mes mains. Cependant mon attention fut attirée de nouveau par des discours de la même nature que les premiers, car j'étais placé dans un lieu près duquel passaient toutes les Dames qui sortaient d'auprès de Béatrice : « Qui de nous pom'ra jamais se livrer à la joie, maintenant que nous avons entendu parler cette Dame si ti'istement? » disaient-elles. Après celles-ci en venaient d'autres qui faisaient des i-éflexions sur moi. « Celui qui pleure là, ne dirait-on pas qu'il l'a vue comme nous? — Voyez, ajoutaient celles qui suivaient, il est si changé, qu'il ne paraît plus être lui-même ! »

Après avoir entendu ces paroles en passant, je conçus l'idée de composer des vers, carie sujet en était digne, surtout ce que je venais d'entendre de la bouche de ces Dames* Et comme je les aurais volontiers interrogées, si je n'avais pas été retenu par la discrétion, j'ai pris occasion de parler, comme si je leur avais adressé la parole et qu'elles m'eussent

répondu. Je fis donc deux sonnets. Dans l'un jlnteiTOge selon la forme qui me conyient, et dans l'autre je donne la réponse des Darnes^ prenant ce qu'elles ont dit d'ellesmêmes comme si elles Feussent^répondu. Voici le premier sonnet :

« Vous qui avez un aspect humble et dont les regards baissés indiquent la douleur^ d'où yenez-vous^ que la couleur de votre visage trahit votre émotion?

» Avez-vous vu notre noble Dame la figure inondée de douleui* d'amour? Avouez-le-moi > mes Dames, car le cœur me dit qu'il en est ainsi, puisque votre aspect et vos manières se sont ennoblis.

» Que si vous venez de voir un spectacle si douloureux, faites-moi la grâce de rester quelques instants près de moî, et de me dire tout ce que vous savez d'elle.

» Vos yeux ont tant pleuré et vos traits sont tellement altérés, que je tremble à Tidée de voir ce que vous avez vu *. »

Voici le second :

a Serais-tu celui qui a si souvent parlé de notre Dame, en nous adressant la parole? Nous reconnaissons ta voix, mais ta figure est bien changée.

» Pourquoi pleurés-tu si abondamment, que tu excites la pitié de tout le monde ? Est-ce que tu l'as vue pleurer, que tu ne saurais modérer ni cacher ta douleur?

» Laisse-nous plem'er, nous qui l'avons entendue mêler ses paroles à ses lai*mes. Ce serait chose répréhensible que de nous consoler.

* Ce sonnet se divise en trois parties. Dans la première, je demande à ces Daines si elles viennent d'auprès d'Ellc, ajoutant que je crois qu'il en est ainsi, puisqn'eUes reviennent ainsi ennoblies. Dans la seconde, je les priç de me parler d'Sjle,. ^ cela çommepce ainsi : « Que $i v9^i veneu, etCy |»

» Ah ! la douleui* est si fortement empreinte ma ks traits de cette Dame, que celle de nous qui aurait Youbi la regarder serait tombée morte derant elle en plearant *. »

Peu de jours après la composition de ces Ters, je tombai malade 9 et souflris tellement pendant neuf jours, que j'éprouvai une faiblesse qui ne me permettait plus de fiore aucun mouvement. Au neuyième jour, sentant une douteur intolérable, je me mis à penser à ma Dame. Et après m'étre occupé d'elle, mes pensées retombèrent sur ma firéle existence, et, réfléchissant au peu de durée de la vie humaine, même dans l'état de santé, je commençai à pleureir en moimême sur Texcès de ce malheur. Je me disais en soupirant: d U faudra donc que la très-noble Béatrice meure un jour !» A ce moment, mon esprit s'égara tellement que je fus forcé de fermer les yeux, et que je me sentis tourmente comme une personne frénétique.

Au milieu de mon dâire, je vis apparaître des fenunes qui couraient les cheveux épars, et me disaient : Tu mourrai / Puis après, il s'en montra d'autres avec des visages horribles, qui me ciiaient : Tu es morti Alors, dans le trouble de mon esprit, je ne sentis plus oii j'étais. Il me sembla que des fenunes échevelées marchaient en pleurant; je crus voir le soleil s'obscurcir, à ce point que Ton voyait les étoiles si pâles que Ton eût dit qu'elles pleuraient les morts; les oiseaux frappés dans l'air tombaient, et^ au milieu du bruit causé par des tremblements de terre, tout épouvanté, je crus voir venir à moi un ami qui me dit : tt Ton adniirable Dame est sortie de ce siècle ! Alors je com« mençai à pleurer non-seulement dans mon imagination, mais avec mes yeux, les baignant de véritables larmes. Puis

* Ce «oouet t quatre parties, selon qae les Dames à qui je r^nda enployèral qnaSTB aodet de parler. Mais je m'abstiendrai de revenir sur l'analyse que j'ai d^^ ftite de eet pomUei, me contentant de les indiquer seulement. La seconde eoBoiéBce à : « Pourquoi pUures-tu ? etc. ; > b troisième, à : « latfM-noiM flmÊh ftr, eic; » la quatricnic, à : c Aft / (a doMUnTt etc. »

LA VIE NOUVELLE. 'Mi

je regardai vers le ciel, et il me sembla voir une multitude d'anges qui se dirigeaient en cbœur vers la voûte cc^leste, conduits par une légère vapeur d'une blancheur éclatante. Je crus entendre ces anges qui chantaient glorieusement^ et les paroles qu'Us chantaient me parurent être celles-ci : Hosanna in exeelsis! et je n'entendais rien autre chose. Alors il me parut que (mon) le coeur oii il y avait tant d'amour me dit : a II est certain que notre Dame est morie ; » et je crus marcher pour aller voir le corps de cette âme noble et bienheureuse. Mon imagination était tellement frappée, que je crus la voir morte en effet, et que des dames couvraient sa tête d'un voile blanc. Sa figure était si calme et si modeste^ qu'elle semblait dire : « Maintenant j*en suis venue à voir le principe de la paix, r» En l'apercevant, je me sentis pénétré d'une telle humilité^ que j'appelais la Mort, lui disant : a Viens à moi^ car jé*te désire ardemment, et lu vois que je porte déjà ta couleur ! »

Après avoir assisté à toutes les cérémonies doulourei.se** qui se pratiquent auprès des moiis, il me sembla que je retournais chez moi. Là, ayant porté mes yeux vers le ciel, je m'écriai en pleurant : a 0 belle âme! combien celui qui te voit est heureux! » Au milieu des sanglots et des larmes, et comme j'appelais la mort, une jeune Dame qui se trouvait près de mon lit, croyant que mes paroles et mes plaintes m'étaient arrachées par la douleur de mon mal, pleine de terreur, se prit à pleurer.

D'autres Dames, qui étaient dans la chambre, s'étant aperçues, par les pleurs de leur compagne, que moi-nu>iiie je versais des larmes, firent retirer la première Dame, laquelle était ma très-proche parente. Les deux autres s'approchèrent de moi pour m'évelller, croyant que je songeais. « Ne dormez plus, et ne vous décoiu'agez pas, » me usaient-elles; et m'ayant ainsi interpellé, mon dâire me quitta au moment même que je voulais dire : « 0 Béatrice !

que tu sois bénie! » J'avais déjà prononcé : 0 Béatrice

lorsque, me réveillant tout à coup, j'ouviîs les yeux et

36 LA VIE MOin^ELLË.

m*aperçus que j*avais été trompé par un songe. Mais l'effort que j'avais fait pour prononcer ces deux mots en sanglotant, empêcha ces Dames de les entendre ; et quoique je me sentisse honteux d'avoir laissé échapper ce nom, toutefois, par un avertissement d'Amour, je me retournai vers elles. Quand elles me virent, eUes dirent d'abord : « On le croirait mort! » Puis elles me demandèrent ce qui m'avait causé une si grande terreur. Après ces questions, mes sens étant quelque peu remis, et ayant reconnu la fausseté des imaginations que j'avais eues, je leur répondis : « Je vous dirai ce que j'ai éprouvé. » Je leur dis en effet depuis le commencement jusqu'à la fin ce que j'avais vu, ayant bien soin toutefois de taire le 'nom de la noble Dame. Quand j'eus obtenu ma guérison, je me proposai de faire des vers sur tout ce qui m'était arrivé, parce que ce sujet me parut digne d'être entendu, comme se rapportant à l'Amour. Je fis donc cette chanson :

a Une Dame miséricordieuse, ornée de jeunesse et de toutes les distinctions humaines, était là dans le lieu où j'appelais souvent la Mort. A la vue de mes yeux pleins de tristesse, et en entendant les paroles vides de sens 4jue je laissais échapper, épouvantée, elle se mit à pleurer abondamment. D'autres Dames , averties par eue de mon état, la firent sortir, puis s'approchèrent de moi pour s'assurer si je pourrais les entendre. L'une me dit : « Ne dormez plus ; » l'autre : a Pourquoi vous laissezvous aller ainsi au découragement? » Alors je quittai mes imaginations, et me mis à prononcer le nom de ma Dame.

» J'éprouvais une douleur si vive en parlant, tant ma voix était altérée par les angoisses et les pleurs, que moi seul pus entendre au fond de mon cœur le nom que je prononçais. Alors Amour fit tourner mon visage^ qui exprimait la honte, vers ces Dames. Et mon aspect leur parut tel, qu'il donna l'idée de la mort. « Ah ! disaientelles, ranimons son courage. » Toutes ensemble priaient

humblement et me répétaient souvent : « Qu'as-tu vu? Tu manques donc de courage? » Et dès que j'eus repris un peu de force^ je leur répondis : « Mes Dames^ je vous le dirai. »

V Tandis que je réfléchissais sur ma frôle existence et sm- l'incertitude de ^ durée. Amour pleura au fond de mon cœur, son habitation ordinaire, et mon âme en fut si troublée, que je me dis ces mots en soupirant : « Il faudra donc que ma Dame meure? » Le chagrin s'empara si fortement de moi alors, que je laissai lâchement mes yeux se fermer. Bientôt mes esprits se sentirent tellement troublés et affaiblis, que chacun d'eux alla à l'aventure. Enfin, privé de ma connaissance et hors de la réalité, j'eus une appanlion de femmes dont l'expression indiquait la colère, et qui me criaient : « 11 faut que tu meures! il faut que tu meures! »

» Ensuite j'aperçus une foule de choses épouvantables au commencement de mon rêve. J'ignorais en quel lieu je pouvais être; je croyais voir des Dames marchant avec les cheveux épars, les unes pleurant, les autres poussant des cris de douleur et qui lançaient le feu de la tristesse. Bientôt il me sembla apercevoir le soleil qui se troublait, et l'étoile du soh' apparaître. Tous deux pleui'aient. Les oiseaux, an-êtés dans l'air, tombaient, et la terre tremblait. Alors un homme faible et pâle, s'étant présenté à moi, me dit : a Que fais-tu? ne sais-tu pas la grande nouvelle! Ta Dame, cette personne si belle, elle est morte! »

)) Je levai au ciel mes yeux baignés de larmes, et je vis les anges qui, semblables à une pluie de manne, retournaient au ciel, guidés par une nuée demère laquelle ils chantaient ensemble : a Hosanna! » S'ils en avaient dit davantage, je vous le dirais. Aloi*s Amour me dit : c( Je ne te cache plus rien; viens voir notre Dame qui est gisante morte. » Mon imagination trompeuse mo. conduisit en eflet vers ma Dame, qui était sans vie. Et

quand je fus près d'elle, je m'aperçus que des Ûamed I& couvraient d'un voile. Son visage exprimait quelque chose de si pur et de si modeste, qu'elle semblait dire : <t Je suis en paix, n

» En observant son air si humble^ la douleur me rendit si humble moi-même, que je m'écriai : a 0 Mort.' je te tiens maintenant pour une très-douce chose, puis* que tu as pénétré jusque dans ma Dame; et, loin d*ètre irritée, tu dois ressentir de la compassion, ô Mort! puisque, te ressemblant déjà (par la pâleur), je m'avance désireux d'être mis au nombre des tiens! Viens donc! car mon cœur t'appelle ! » Après avoir épuisé ma douleur, je me retirai; et quand je fus seul, je m'écriai en regardant le royaume d'en haut : « Belle âme ! heureux qui te voit !... » Alors les Dames m'éveillèrent^ et je les remerciai *. »

Après cette vision, il arriva qu'un jour, étant livré à mes réflexions dans un lieu, je sentis venir un battement dans mon cœur, comme si j'eusse été en présence de ma Dame. Alors il me vint une imagination d'Amour; je crus le voir venir dans cette partie oîi ma Dame se tenait, et, d'un ton gai, il painit me dire au fond de mon cœur : Pense à bénir le jour oïl je me suis emparé de toi, pai*ce que c'est un devoir sacré pour toi. Et en vérité mon cœur était si content de ma nouvelle condition, que je ne le reconnaissais pas pour le mien. Et peu après que mon cœur m'eut ainsi parlé pai*

■ Cette chanson a deux parties. Dans la première, je dis à une personne indéfinie comment je fus tire d'une vision par certaines Dames, et comment je promis de lour raconter ce que j'avais vu ; dans la seconde, je rapporte la narration que je leur ai faite; et cotte partie commence à : « Tandii que je pensai* à ma fréUtnêtenUi etc. » Quant à la première partie, elle se subdivise en deux : 1* je dis ce qu'une Dame et d'autres ont dit et fait au sujet de mon délire, avant que j'ensse repris mes sens ; 2* je rapporte ce que m'ont dit ces Dames quand j*ai cessé d'être frcn('ti(|uc, ce qui commence à : a J'éprouvais une si vive douUur en parlant, clc. > Puis, quand je dis : < Tandis que je pensait à ma frile existence^ etc., » je leur développe ma vision en deux parties. Dans la première, je reccmte ; duis la seconde, je rappelle les personnes qui m'ont assisté, et je termine en les ciant. Cette dcruicre partie commence à : « Alors le* dametf etc. »

la bouche d'Amour, je vis s'avancer vers moi iine très-noble Dame dont la beauté était célèbre, et qui était depuis longtemps déjà la Dame de ce premier ami dont j'ai déjà parlé (Guido Cavalcanti). Son nom était Giovanna, si ce n'est qu'on raison de sa beauté, et sdlon Topinion de quelques-ims, on lui avait imposé le surnom de Primavera, par lequel on la désignait ordinairement. Derrière elle, je vis venir l'admirable Béatrice. Toutes deux, marchant en cet ordre, s'approchèrent de moi, et il me sembla qu'Amour, m'adressant la parole, me dit : a Cette première Dame est appelée Primavera (Printemps), seulement à cause de cette venue qu'elle fait aujourd'hui. Car j'ai poussé llnventeur du nom à lui donner celui de Primavera, ce qui signifie elle viendra la première (prima verra ), le jour que Béatrice se montrera après la vision qu'a eue son fidèle. J'ajouterai que si Ui veux faire attention à son premier nom, tu t'assureras qu'il signifie Primavera, puisque son nom de Giovanna vient de celui de Giovanni (Jeanne de Jean], lequel a précédé la véritable lumière, en disant : « Ego vox elamantis in deserto : Parate viam Domini. » L'Amour me dit encore : (( Et qui voudrait considérer les choses plus subtilement appellerait Béatrice Amour, à cause de la ressemblance qu'elle a avec moi. » En repensant à tout cela, j'eus l'idée, tout en retranchant ce qui ne devait pas être dit, d'en faire le sujet de vers que j'adresserais à mon premier ami, croyant que son cœur était encore occupé de la beauté de cette noble Primavera. Je fis donc ce sonnet :

(( Je sentis s'éveiller dans mon cœur un esprit amoureux qui donnait, et je vis venir de loin Amour, mais si gai qu'à peine si je pus le reconnaître.

y» Il me dit : « Pense maintenant à me faire honneur, » et chacune de ses paroles riait. Après être demeuré quelques instants avec mon Seigneur, regardant du côté où » l'Amour s'avançait,

n Je vis madame Vanna et madame Bice se dirigeant

vei*s le lieu où j'étais^ deux merveilles^ hine marchaiit après l'autre.

)» Et comme ma mémoire Ta bien retenu^ Amour me dit : Celle-ci est Primavera; quant à l'autre^ elle a nmu Amour^ tant elle me ressemble ^ »

Une personne à qui son savoir donnerait le droit d'être éclairée sur ses doutes pourrait s^tonner de ce que je parle d'Amour comme s*il était une chose en soi^ non-seulement en tant qu'intelligence, mais comme substance corporelle. Car, eu égard à la vérité, cette proposition est fausse, parce qu'Amoui* n'est pas par lui-même une substance, mais un accident dans la substance. Or, que je parle de lui conune s*il était corps et même homme, c'est ce qui résulte de trois choses que j'exprime à propos de lui. Car je dis que je le vis venir de loin. Or, le mot venir indiquant un mouvement local (on sait que, selon le philosophe [Arîstote], se mouvoir localement est le propre des corps), il en résulte que j'établis qu'Amour est un corps. J'ajoute qu'il riait, qu'il parlait, actes propres à l'homme, particulièrement le rire, d'oîi il suit que j'établis qu'Amour est homme.

Pour faire comprendre ceci (ce qui est à propos en ce moment), il convient d'abord de dire qu'anciennement il n'y avait pas de diseurs d'Amour (poètes erotiques) en langue vulgaire ', tandis qu'au contraire on comptait quelques poètes latins. Les choses étaient ainsi chez nous (Italiens), quoique

' Ce sounct a beaucoup de parties, desquelles la première dit comment je scuUs s'éluYor le battement ordinaire du cœur, et dans quelle apparence gaie je vis venir TAniour de loin ; dans la seconde, je rapporte ce que l'Amour me dit dans le cœnr et l'cITct que ses pardes produisirent sur moi ; la troisième apprend comment, après qu'Amour fut resté quelque temps auprès do moi, je vis telles personnes cl j'entendis telles choses. La seconde partie commence k:*ïlme dit : Pensa à, etc.; > la troisième, à : < Après être demeuré, etc. > La troisième se divise en deax : !• je dis ce que j'ai vu ; a» ce que j'ai entendu ; elle commence à : « Amour ms dit, etc. >

' Les mots, diseur, dire d'amour en rime, rimer en langue vulgaire, sont <^poscs à ceux de poète, de faire des vers, qui s'appliquent aux hommes qui compo* saient des vers latins. Langue d'oc, provençal ; lan(^c de si, italien.

{Jfote du traducteur,)

LA VIE NOUTELLB. 41

peut-être le même fait n'eût pas lieu chez d'autres nations, comme en Grèce par exemple, où des poètes lettres et non vulgaires traitaient ces sujets d'Amour. Et il ne s'est pas écoulé un grand nombre d'années depuis que ces poètes vulgaires ont apparu. Or dire en rime, en langue vulgaire j équivaut à dire en vers, en latin, selon une certaine proportion. Et la preuve que l'usage de rimer en langue vulgaire n'est pas ancien, c'est que si l'on cherche quelque chose d'écrit en langue d'oc ou de si, nous ne trouverons rien en remontant jusqu'à cent cinquante ans, à partir de nos jours. Et ce qui donna la réputation de diseurs à quelques gens git»siers encore , c'est qu'ils furetU les premiers qui dirent en langue de si (italien). Ce qui poussa le premier h dire ix)mme poète vulgaire, fut le désir qu'il eut de se faire comprendre par une Dame qui. ne pouvait entendre les vers latins. Gela sert de condamnation à tous ceux qui lîment sur d'autre matière que celle qui se rapporte à l'Amour, parce que ce mode de parler a été originairement inventé pour dire d'amour. Il suit de là que comme on a toujours accordé aux poètes une plus grande liberté qu'aux prosateurs, de même il est juste que ces diseurs en rime, qui ne sont autres que des poètes en langue vulgah*e, obtiennent le même privilège. L'usage de toute figiu*e, de toute couleur poétique, accordé aux poêles, doit donc l'être également aux rimeurs.

De tout ce qui précède, je conclus que si nous convenons que les poètes ont parlé des choses inanimées comme si elles avaient sens et raison; que s'ils les ont fait s'entretenir ensemble non-seulement de choses vraies, mais de choses non réelles; que si, par exemple, ils ont prêté même la parole à des choses qui n'existent pas; s'ils ont dit enfin que ])caucoup d'accidents parlent comme s'ils étaient substances ou hommes, il est de toute justice de laisser faire la même chose à celui qui dit en rime : pourvu toutefois qu'il ne le fasse pas de caprice et par boutade, mais avec quelque bonne i-aison que l'on puisse expliquer en prose.

Quant au fait que les poêles ont parlé comme je viens de le dire, on en trouve la preuve dans VirgUe, qui dit que

42 LA YIE NOUVELLE

JunoD^ c'est-à-dire une divinité ennemie des Troyens, parla à Éole, le midtre des vents^ au premier livre de VÊnèide:

Eole, namqaa tibi, etc.

Puis le maître des vents répond :

Taus, 6 regina, quid optes Explorare labor : mihi jassa capessere fas eit*

Ce même poète fait parler la chose inanimée aux choses animées^ au second livre de Y Enéide:

Dardanidae duri, etc.

Dans Lucain, la chose animée parle à la chose bianim^ :

Haltam, Roma, tamen debes cirilibus armis.

Dans Horace, l'homme parle à sa propre science comme à une autre personne. Ce sont non-seulement les paroles de ce poète, mais il ne répète en quelque sorte que celles dn bon Homère. Dans sa Poétique on trouve :

Die mihi, Musa, virnm, etc.

Ovide prête à l'Amour le même langage qu'à un homme, dans son livre du Remède d^ Amour :

Bella mihi rideo, bella paraotnr, ait.

Ces exemples pourront détruire les doutes de ceux que quelques passages de ce livre ont pu choquer. Et afin qu'aucune personne illettrée et grossière ne s'autorise de ce que j'avance pour mal faiie, j'ajouterai que les poètes ne s'exprimaient point ainsi sans raison, et que ceux des rimeurs qui parlent de la même manière ne doivent pas le faire sans que leurs paroles renferment un se^s bien motivé. Car ce serait une grande honte pour celui qui, après avoir rimé certains sujets sous le vêtement de figures et de couleurs de rhétorique, interrogé et pressé, ne pourrait déshabUler ses paroles de manière à faire voir et comprendre le sens qui est dessous. Mon premier ami et moi, nous en connaissons quelques-uns de ceux qui riment ainsi conune des sots.

Cette noble Dame^ dont il a été parlé précédemment, avail tellement excité la vénération de tout le monde, que, quand elle passait dans la rue> chacun courait pour la voir; ce qui me causait une joie ineffable. Et quand elle s'approchait de quelqu'un, celui-là se sentait le cœur rempli d'une telle modestie, qu'il n'osait ni lever les yeux ni répondre à son salut. Beaucoup de ceux qui ont fait cette expérience pourraient rendre témoignage de ce fait à ceux qui ne le croient pas. Quant à elle, couronnée et vêtue de modestie, elle marchait, ne montrant aucun orgueil. de ce qu'dle voyait et entenckit. Quand elle était passée, les uns diiiaietit : « Ce n'est point une fenrnie, maâii l'un des plus beaux anges du ciel; Y> d'autres : « Cette fenune est une merveille; que le Seigneur, qui a lait une si belle œuvre, sœt béni ! v

Elle se montrait si pleine de noblesse et d'agréments, que ceux qui la regardaient concevaient en eux-mêmes un sentiment si honnête et si suave, qu^fl leur était impossible de l'exprimer par des paroles; et personne ne pouvait la regarder sans être obligé d'abord de soupirer. Ces effets, et d'autres plus admirables encore, étaient sans cesse produits par elle. En y pensant, et désirant reprendre le cours de ses louanges, je me proposai de dire des paroles par lesquelles je ferais comprendre les excellents et merveilleux effets de sa présence, afin que non-seulement les personnes qui pouvaient réellement savoir, mais ceux mêmes qui ne feraient qu'entendre parler, pussent prendre une idée de l'effet qu'elle produit. Alors je composai ce sonnet :

« Ma Dame salue avec tant de dignité et de modestie, que la langue de ceux à qui elle adresse une salutation devient muette, et que leurs yeux n osent se lever vers elle.

» Vêtue d'une modestie, d'une douceur ravissante, elle marche au milieu des louanges qu'on lui prodigue, et Ton dirait qu'eUe est descendue du ciel pour donner aux hommes Toccasion de voir un prodige.

» Elle se montre si agréable à ceux qui la voient^ qu'elle leur communique par ses yeux une douceur qui pénètre lem» cœur. Cette douceur, on ne peut en avoir une idée quand on ne l'a pas sentie;

» Et l'on dirait que sur le visage de cette personne il voltige un esprit d'amour qui dit à l'âme : « Soupire ^. »

Ma Dame non-seulement devint l'objet des hommi^es et des louanges de tous, mais, de plus, beaucoup de Dames furent louées et honorées à cause d'elle. M'étant aperçu de cette circonstance, et voulant la faite connaître à ceux qui ne pouvaient en être témoins, je me proposai de rexprimer en vers, et fis ce sonnet, qui dit comment le mérite de Béatrice opérait sur les autres Damei» :

« Qui aperçoit Béatrice au milieu des Dames voit complètement tout moyen de perfection (tout salut, le paradis) ; et celles qui vont en sa compagnie doivent remercier Dieu de la faveur qui leur a été accordée.

» Sa beauté produit un si salutaire effet , que , loin de faire naître la jalousie chez les autres Dames , au contraire elle les fait marcher avec elle, vêtues de noblesse, d'amour et de foi.

» Tout devient humble et modeste en sa présence ; et non-seulement sa beauté la rend agréable elle-même, mais (îette beauté réfléchit encore sa vertu sur les autres personnes.

» Enûn chacune de ses actions est empreinte d'une telle noblesse, que nul ne peut même rappeler celte Dame dans son souvenir, sans qu'il soupire doucement d'amour'. »

< Ce sonnet est si simple et si facile à comprendre après ce qui a été raconté avant, qu'il est inutile de le diviser. •

' Ce sonnet a trois parties. Dans la première, je dis parmi quelles personnes Tctlc Dame se montrait admirable f dans la secondei* combien sa compagnie était

LA YIB ROUVELU. 45

Un jour que je réfléchissais à ce que j'avais dit de ma Dame dans les deux sonnets précédents, comme il me vint en pensée que je n'avais pas exprimé ce qu'elle opérait en moi dans ce moment, je jugeai que je n'avais dit quimpar* faitement, et me décidai à exprimer comment j'étais disposé à recevoir l'opération de sa vertu, et de quelle manière sa vertu opérait en moi. Craignant donc qu'un sonnet ne fût ti'op court pour renfermer tout ce que je voulais dire, je commençai une chanson, dont voici le commencement :

(( Amour me tient depuis si longtemps, et m'a tellement accoutumé à sa puissance, que, quelque dur qu'il m'ait paru d'abord, maintenant il est doux à mon cœur. Aussi , quand il m'enlève le courage au point que mes esprifs m'abandonnent et prennent la fuite, en ce moment mon âme, frêle et débile, éprouve quelque chose de si doux, que mon visage pâlit. Alors Amour prend un le! ascendant sur moi, qu'il fait que mes soupirs s'échappent en parlant; et en sortant ils appellent ma Dame pour qu'elle me donne plus de béatitude. Cela m'arrive partout oîi elle me regarde :

Quomodo sedel sola civitas jtlena populo? Facta est quasi cidua domina genlium ^ »

Comme je composais cette chanson , et lorsque je terminais la stance que l'on vient de lue, le Seigneur de cette très-noble Dame, c'est-à-dire le Seigneur de la justice (Dieu), l'appela à jouir de la gloire sous l'enseigne de la

gracieuse ; dans la troisicmei je parle des effets merveilleux qu'elle opérait sur let autres. La seconde commence à : c £l ultei qui vont tn ta compagnie^ etc.; > la troisième, à : < Sa beauté produit, etc. > Cette dernière partie se subdivise en trois. Je dis : 1* ce qu'elle opérait dans les Dames, c'est-Mire pour elles-mèines ; 'i* ce qu'elle opérait en elles pour les autres; 3* comment elle opérait non-seulemcut dans les Dames, mais dans toute espèce de personnes, et non>seulement par sa présence, mais même lorsqu'on pensait à elle. La seconde subdivision commence » : < Tout devient humble, etc.; > la troisième, à : < Enfin chacune de ses action», etc. >

' € Comment cette ville si pleine de peuple est-elle maintenant si solitaire ? La maîtresse des ualions est devenue comme venve. > Jérémii', Ijimentatiout, ch. i.

46 LA YIE NOUVELLE.

reine bénie Vierge Marie, dont le nom fut toujours prononcé avec tant de respect par cette bienheureuse Béatrice.

Bien qu'il serait peut-être à propos de parler ici de son trépas, j'ai trois raisons pour ne pas le faire maintenant : la première, que cet événement n'est pas de mon si^et^ comme on en peut juger par l'exorde de ce petit livre; la seconde, qu'en supposant même qu'il s'y rattachât^ ma plume ne suffirait i)as pour traiter convenablement une telle matière; la troisième, enfin, qu'en admettant l'un et l'autre cas, il ne convient pas que je traite ce sujet, puisque alors je me trouverais forcé de me louer moi-même, chose inconvenante et blâmable; aussi en laisserai-je le soin à un autre glossateur.

Toutefois, comme le nombre neuf s'est présenté souvent dans ce que j'ai dit précédemment, et que Ton pourrait croire que cela est arrivé sans bonne raison ; qu'en outre ce nonibre joue un rôle important dans la séparation (la mort) de cette personne, il est à propos d'en dire quelque chose ici, puisque cela semble se rattacher au sujet. C'est pourquoi je dirai d'abord comment le nombre neuf intervint dans l'accident de sa mort ; puis je signalercd la raison pour laquelle ce nombre fut si favorable à cette Dame.

Je dis donc que , selon l'usage d'Arabie *, l'âme si noble de cette Dame s'est séparée de son corps pendant la première heure du neuvième jour du mois, et, selon l'usage de Syrie , pendant le neuvième mois de l'année. Car en ce pays , sirim •, le premier mois , correspond à octobre chez nous; et, selon notre usage, elle a quitté ce monde dans cette année de notre indiction , c'est-à-dire des années du Seigneur, dans laquelle le nombre parfait était compris neuf fois dans ce siècle. Elle fut donc du nombre des chrétiens du treizième siècle.

Si l'on cherche pourquoi ce nombre (neuf) l'accompagne toujours si amicalement, en voici une raison probable : puisque, selon Ptolémée et les vérités chrétiennes, il y a

' D'Italie, selon une variante* * Tismio, variante.

u vife nomnBLLtt. 4**

neuf eiêls qui se meuTent, et que, selon l'opinion commune des astrologues^ ces neuf eieU transmettent id-bas les combinaisons harmoniques auxquelles ils sont soomis là-haut ^ ce nombre a été ami de Béaince , pour Ikire comprendre que, quand elle fut engendrée, les neuf eiel$ mobiles se comportaient dans une parfaite harmonie. Voilà déjà une raison. Mais, en considérant la chose plus subtilement et selon rinfaillibie Térité, ce nombre fut elle-même. En établissant une comparaison, voici comme j'entends la chose : le nombre trois est la racine de celui de neuf, puisque sans l'aide d'un autre nombre et par lui-même il produit neuf; car il est éyident que trois fois trois font neuf. Si donc le trois est par hii-mème créateur de neuf, et que le grand opérateur des mindes est par lui-même trois, c'est-à-dire. Père, Fils et Saint-Esprit, lesquels sont trois et un tout à la fois, cette Dame fut toujours accompagnée' du nombre neuf, pour donner à entendre qu'elle était un neuf, c'està-dire un miracle dont la racme est l'admirable Trinité. On pourrait sans doute établir cette vérité par des raisons plus subtiles encore ; mais celle que je viens de donner me plait plus que toutes ceUes que j'entrevois encore '.

Cependant, à peine cette Dame eut-elle été séparée de ce siècle, que la ville, dépouillée de tout ce qui faisait sa gloire, demeura comme veuve; et moi, pleurant dans cette ville désolée , j'écrivis et adressai aux. princes de la terre quelque chose sur cette Dame, en commençant par ces mots du prophète Jérémie : a Qtumiodo sedet sola civiku? p Et je répète cette citation, afin que l'on ne s'étonne pas de ce que, l'ayant donnée comme le commencement de la matière nouvelle qui vient après , je n'ai pas poursuivi mon sujet. Je m'en excuserai en disant que mon intention en composant ce petit livre ayant été de n'écrire qu'en langue vulgaire (italien), je n'ai pas dû donner ici ce que j'ai adressé aux princes de la teiTC, qui est écrit en latin. Et je

■ Béatrice, fille de Folco Portinari, est morte le 9 jain 1390. Blie avait Irait aa. et quelques mois en 1274, lorsque Dante en devint amoueu ; d'où il sait qu'elle est morte à l'âge de vingt-quatre nu environ. \lfoU du fredMcftiir.)

sais que mon premier ami , à qui j'écris , partage mon iotention, qui est de composer seulement en langue vulgaire. Mais comme, après avoir longtemps pleuré, mes yeux ne pouvaient se soulager de leur tristesse, j'eus lldée de faire passer une partie de leur douleur dans mes plaintes parlées, et de composer une chanson dans laquelle^ tout en plem'ant, je pusse raisonner de celle par qui ma grande douleur était devenue destructrice de mon ême, et je commençai ainsi ^ :

(( Les chagrins du cœur ont fait éprouver une telle douleur aux yeux en pleurant, que désormais ils sont vaincus; et si je veux soulager maintenant le chagrin qui me mène peu à peu vers la mort, je ne pub plus le faire qu'en exhalant des paroles pleines de plainte. Et comme je me souviens, ô nobles Dames! que je parlais volontiers de Béatrice avec vous lorsqu'elle vivait, je ne veux m'adresser à qui que ce soit, excepté aux Dames qui ont le cœur noble et tendre, et je dirai en pleurant qu'elle s'en est allée subitement au ciel, et a laissé Amour triste avec moi.

» Béatrice est allée au haut du ciel, dans le royaume

' Afin que cette chanson reste plus complètement teuve, quand on aura achevé de la lire, j'en désignerai les divisions avant de l'écrire ; et dorénavant j'en userai ainsi. Je dis donc que cette plaintive chanson a trois parties. La première forme l'exorde ; dans la seconde» je parle d'Elle ; dans la troisième, je parle tendrement à la chanson. La seconde commence k : € Je dirai en pleurant, etc.; > la troisième, k : €0 ma triste ehansonf etc. > La première se subdivise en trois : i* je dis pourquoi je commence à parler ; 3* à qui je veux parler ; 3* de qni je veux parler. La seconde commence à : € £< comme je me souviens f etc.; > la trobiëme, à : c Elle a traversés etc.; > puis, quand je m'écrie : Béatrice s*en est allée, je parle d'Elle ; et à ce sujet je fais deux parties. D'abord je dis la raison pour laqueUe Elle a été enlevée, puis je dis comment les autres pleurent sa perte, et là commence cette partie : € Pleine de gréUt etc. >

Cette dernière partie se subdivise encore e-n trois, disant dans la première ceux qui ne la pleurent pas ; dans la seconde, ceux qui la pleurent ; et enGn, dans U troisième, je parle de la condition où je me trouve. La seconde commence à : < Tandis qu*au tontraire, etc.; > la troisième, k: kîm soupirs me font, etc. » PuiSy quand je dis : 0 ma triste chanson, je m'adresse à ma cbansoD) lui désignant les Dames vers lesquelles cUc doit aller et s'arrêter.

OÙ les anges jouissent de la paix; elle est avec eux, et elle est séparée de vous, ô Dames ! Ce n'est l'excès ni du froid ni du chaud (maladies) qui nous l'a enlevée, comme il arrive de toutes les autres ; ce sont sa bonté et sa modestie insignes qui nous l'ont fait perdre. Elle a traversé les cieux en laissant éclater tant de mérite, que le Maître étemel, émerveillé, a éprouvé un doux désir d'appeler une si belle âme, et il l'a fait monter d'id-bas jusqu'à lui, reconnaissant que cette triste vie n'était pas digne d'une chose si belle.

» Pleine de grâce, cette âme noble s'est séparée de sa belle personne, et, glorieuse, a été habiter un Keu digne d'elle. Celui qui en en parlant ne pleure pas a un cœur de pierre, si méchant et si bas, qu'aucun esprit bienveillant n'y peut pénétrer. Quelque élevée que soit l'intelligence de ceux qui ont un cœur bas, jamais ceux-là ne peuvent imaginer quelque chose à propos d'eUe; aussi ne se sentent-ils jamais disposés à pleurer; tandis qu'au contraire, la tristesse, l'envie de pleurer et de mourir de chagrin, s'emparent de tous ceux qui, ne fût-ce que par la pensée, se sont rendu raison de ce qu'elle a été sur la terre, et comment elle en a été enlevée.

» Les soupirs me font éprouver des angoisses quand la réflexion reproduit dans ma pensée grave le souvenir de celle qui a déchiré mon cœur. Très-souvent, en portant mes idées sur la mort , j*éprouve un désir si doux de l'obtenir, que mon visage change entièrement de couleui*; et quand ces imaginations se sont emparées de moi, j'éprouve tant de douleurs de tous côtés, qu'elles me font revenir à moi, que la honte me fait fuir la foule, et qu'ensuite seul, pleurant, j'appelle Béatrice, et dis : a Tu es donc morte! » et pendant que je l'appelle, je me sens mieux.

» Plem'er et soupirer me serre tellement le cœur partout où je me trouve seul, que celui qui pourrait m'en-^

50 lA TIE NOUTELLl.

tendre en serait touché; et telle a été ma vie depuis que ma Dame est allée dans le siècle nouveau, que personne ne pourrait en donner une idée ; moinnaêrae, é Dames ! quand je le voudrais, je ne pourrais vous dire quel je suis, tant la vie amère me fait souffrir; cette vie m découragée, qu'il me semble que tout homme, à l'âsped de mon visage pâle, me dit : a Je f abandonne. » Mais, quel que je puisse être, ma Dame le voit, et j'espère encore quelque récompense de sa part.

)) 0 ma triste ciianson ! va maintenant tout en pleurs retrouver les Dames et les DenuxeeUes à qui tes sœurs avaient coutume de porter la joie; et td, fiUe de ia éour leur inconsolaUe, va les retrouver et reste avec elies! »

Lorsque j'eus composé cette chanson, il vint vers moi une personne qui, selon les degrés de l'amitié, était mon ami immédiatement après le premier. C'était le plus prodie parent de cette glorieuse Dame; et, après quelque peu de conversation, il me pria de lui composer quelque chose pour une Dame qui était morte, parlant avec ambiguïté, dans l'intention de faire croire qu'il s'agissait d'une autre Dame qui était moile aussi depuis peu de temps. Mais, m'étant aperçu qu'il s'agissait de cette bienheureuse Béatrice, je promis de faire ce qu'il me demandait. Je résolus donc d'écrire un sonnet dans lequel j'exprimerais des plaintes, et de le donner à cet ami, afin qu'U semblât avoir été composé pour lui. J'achevai celui qui commence ainsi ^ :

0 nobles cœurs! venez entendre mes soupirs, la piété le demande; mes soupirs inconsolables qui s'échappent heureusement de mon sein, sans quoi je mourrais de douleur.

» Car mes yeux fatigués refusent plus souvent que je

* C<i sonnet a deux parties. Dans la première, j'appelle les fidèles d'Amour pour qu'ib ««tendent le récit de ma triste condition. La seconde commence à : c Qui s'échappentf etc. »

De voudrais de pleurer^ lorsque j'ai besoin de soulager mon cœur.

D Vous entendrez la voix de mes soupirs appeler «oùvent ma noble Dame qui est allée dans un siècle digne de ses vertus^

n Et mépriser la vie par celui dont l'âme triste est abandonnée de ceUe qui faisait son bonheur, y»

Après avoir achevé ce sonnet, et en repensant à ce qu'était la personne au nom de qui je Favais composé^ je m'aperçus que le service que je rendais était bien pauvre et bien met»quin^ eu égard à un ami qui touchait de si près à cette glorieuse Dame; c'est pourquoi^ avant de le lui donner, je fis deuj stances d'une chanson, l'une en effet poiu* Tami, et l'autre pour moi, quoique, aux yeux de celui qui n'y regarde pas de près, toutes deux semblent faites pour une seule personne. Mais pour celui qui les lira avec pénétration, il verra bien que ce sont deux personnes différentes qui parlent ; car l'une ne l'appelle pas sa Dame, tandis que l'autre le fait ainsi. Je lui donnai cette chanson avec le sonnet, en lui disant que c'était pour lui seul que je les avais composés*.

(1 Toutes les fois que, malheureux, je me rappelle que je ne dois plus jamais revoir la Dame que je regrette tant, cette pensée affreuse rassemble tant de douleurs dans mon sein, que je dis : a 0 mon âme! que ne t'en vas-tu! car les peines que tu auras À suppoiter dans ce monde qui te pèse déjà tant me rendent tout pensif de frayeur, d Aussi j'appelle la Mort comme mon plus doux repos, lui disant avec l'accent de l'envie que fait naître en moi le sort de ceux qui meurent : « 0 Mort ! viens à moi! p

< La ehansoii oranmence à : c Toutet U$ fois guB, etc., > et a deux parties. Daiu» la pfeaière, mon ami, parent de Béatrice, se lamente; dans la seconde, je me lamente^ e*est4-dlre à l'intre ttanee qui commence à : c £f i( m form* de Unu, etc.; »

52 LA YIE NOUVELLE.

» Et il se forme de toas mes soupirs un son douloureux qui "va sans cesse demandant la mort. C'est vers elle que se tournèrent tous mes dësii*s, quand ma Dame devint la proie de sa cruauté, pai'ce que l'agrément de la beauté de ma Dame, en se retirant d'entre nous, est devenu une beauté grande, spirituelle, qui se répand dans le del comme une lumière d'Amour qui salue les anges, et ravit en admiration leur haute intelligence, tant elle est noble. »

Le jour où s'accomplissait l'année depuis laquelle cette Dame avait été mise au nombre des citoyens de la vie éternelle, j'étais assis dans un Heu où, tout en pensant à elle, je dessinais un ange sur certaines tablettes. Et pendant que je dessinais, je tournai les yeux et aperçus près de moi des honmies auxquels il était convenable de faire honneur. Et ils regardaient ce que je faisais. D'après ce qui m'a été dit ensuite, Us étaient là depuis quelque temps, avant que je m'en fusse aperçu. En les voyant, je me levai, et, les saluant, je leur dis : « Une autre était tout à l'heure avec moi. » Ces honunes s'étant retirés, je repris mon travail, le dessin des anges, et, tout en m'y livrant, l'idée me vint de dire des paroles en rimes pour ranniversaire de la mort de ma Dame, et d'écrire à ceux qui étaient venus auprès de moi. Alors je fis ce sonnet, dont les premiers mots sont : Xa noble Damcj et qui a deux commencements *.

tu M>rte que dans cette chanson il semble que deux personnes se lamentent, rime comme frère, l'autre comme serviteur.

* Je diviserai ce sonnet selon l'un et l'autre commencement. Selon le premier^ il a trois parties. Dans la première, je dis quo. cette Dame était déjà dans ma mémoire; dans la seconde, ce qu'Amour me Taisait à cause de cela; dans k inAsième, je parle des effets d'Amour. La seconde commence à : € Amour gui ta mmfatf, etc.; > la troisième, à : € Pleuranit ces àoupirt, etc. > Cette dernière se subdivise en deux. Dans l'une, je dis que tous mes soupirs sortaient en parlant ; dans l'autre, je dis, comme quelques-uns disent, des paroles dillérentes de celles des autres. La seconde commence à: < Mais ceux qui, etc. » La division pour. le second commencement se fait de la même manière, si ce n'est que dans a fveaiièn partie je désigne le moment où cette dame était ainsi venue à ma pensée, ce qne je ne dis pas dans l'antre.

PREMIER COMMENCEMEIfT.

<c La noble Dame qui, à cause de ses mërites, a été placée par le très-haut Seigneur dans le ciel de la rao* destie où est Marie, était venue dans ma pensée. »

Page 1