FIN DU POE31E DES JARDINS
• Dout le charme autrefois avait teuté Virgile.
Le lecteur ne me saura peut-être pas mauvais gré de rapporter ici l'esquisse rapide que Virgile a tracée des jardins, qu'il regrette de ne pouvoir chanter.
Si mon vaisseau , long-temps égaré loin do bord , Ne se hâtait enfin de regagner le port , Peut-être je peindrais les lieux chéris de Flore ; Le narcisse en mes vers s'empresserait d'éclore : Les roses m'ouvriraient leurs calices brillans , Le tortueux concombre arrondirait ses flancs; Du persil toujours vert, des pâles chicorées. Ma muse abreuverait les tiges altérées; Je courberais le lierre et l'acanthe en berceaux , Et du myrte amoureux j'ombragerais les eaux.
On voit que cette composition de jardin est très simple et très naturelle. On y trouve mêlés l'utile et l'agréable; c'est à la fois le verger, le potager et le parterre : mais c'est là le jardin d'un habitant ordmaire des champs, tel qu'un sage, avec des goûts simples, voudrait i'orner, le cultiver lui-même; tel que l'aimable poète qui le décrit eut aimé à l'embellir. 11 n'a pas prétendu parler des fameux jardins que le luxe des vainqueurs du monde, des Lucullus, des Crassus, des Pompée et des César, avait remplis des richesses de l'Asie , et des dépouilles de l'univers.
' Du simple Alcinoiis le luxe encor rustique Décorait un verger...
C'est un monument précieux de l'antiquité et de l'histoire des jardins que la description que fait Homère de celui d'Alcinoûs. On voit qu'elle tient de près à la naissance de l'art ; que tout son luxe consiste dans 1 ordre et la symétrie , dans la richesse du sol, et dans la fertilité des arbres, dans les deux fontaines dont il est orné : et tous ceux qui voudraient un jardin pour en jouir, et non pour le montrer, n'en demanderaient pas d'autre.
3 D'un art plus magnifique Babylone éleva des jardins dans les airs.
Ces jardins suspendus existaient encore en partie seize siècles après leur création , et firent l'étonnement d'Alexandre à sou entrée dans Babylone.
^ Quand Rome au monde entier eut envoyé des fers , Les vainqueurs, d.ans des parcs ornés par la victoire. Allaient calmer leur foudre et reposer leur gloire.
Il existe un monument très précieux du goût et de la forme des jardins romains dans une lettre de Pline le jeune : on y voit qu'on connaissait déjà l'art de tailler les arbres, et de leur donner différentes figures de vases ou d'animaux; que l'architecture et le luxe des édifices étaient un des principaux ornemens de leurs parcs; mais que tous avaient un objet d'utilité ; ce qu'on a trop oublié dans les jardins modernes. J'emprunte la traduction de M. de Sacy pour mettre ce morceau sous les yeux du lecteur :
«La maison, quoique bâtie au bas de la colline, a la même vue » que si elle était placée au sommet. Cette colline s'élève par une :* pente si douce , que l'on s'aperçoit que l'on est monté sans avoir » senti que l'on montait. Derrière la maison est l'Apennin , mais » assez éloigné. Dans les jours les plus calmes et les plus sereins » elle en reçoit des haleines de vent qui n'ont plus rien de violent » et d'impétueux , pour avoir perdu toute leur force en chemin. Son » exposition est presque entièrement au midi , et semble inviter le » soleil , en été vers le milieu du jour, en hiver un peu plus tôt, à » venir dans une galerie fort large, et longue à proportion. La mai- » son est composée de plusieurs pavillons. L'entrée est à la manière » des anciens. Au-devant de la galerie on voit un parterre dont les M différentes figures sont tracées avec du buis. Ensuite est un lit de » gazon peu élevé, autour duquel le buis représente plusieurs ani- » maux qui se regardent. Plus bas est une pièce toute couverte d'a- » canthes , si doux et si tendres sous les pieds , qu'on ne les sent » presque pas. Cette pièce est enfermée dans une promenade envi- » ronnée d'arbres, qui , pressés les uns contre les autres, et diverse- » ment taillés , forment une palissade. Auprès est une allée tour- » nante en forme de cirque , au dedans de laquelle on trouve du buis » taillé de différentes façons, et des arbres que l'on a soin de tenir » bas. Tout cela est fermé de murailles sèches , qu'un buis étage
» couvre et cache à la vue. De l'autre côté est une prairie , qui ne w plaît guère moins par ses beautés naturelles, que toutes les cho- » ses dont je viens de parler par les beautés qu'elles empruntent de » l'art. Ensuite sont des pièces brutes , des prairies et des arbris- » seaux. Au bout de la galerie est une salle à manger, dont ia porte » donne sur l'extrémité du parterre , et les fenêtres sur les prairies » et sur une grande partie des pièces brutes. Par ces fenêtres on » voit de côté le parterre , et ce qui de la maison même s'avance » en saillie , avec le haut des arbres du manège. De l'un des côtés » de la galerie et vers le milieu ou entre dans un appartement qui » environne une petite cour ombragée de quatre planes , au milieu w desquels est un bassin de marbre , d'où l'eau qui se dérobe entre- » tient, par un doux épanchement, la fraîcheur des planes et des » plantes qui sont au-dessous. Dans cet appartement est une chamwbre à coucher; la voix, le bruit, ni le jour, n'y pénètrent point: » elle est accompagnée d'une salle où l'on mange d'ordinaire , et » quand on veut être en particulier avec ses amis. Une autre gale- » rie donne sur cette petite cour , et a toutes les mêmes vues que » la galerie que je viens de décrire. Il y a encore une chambre qui , » pour être proche de l'un des planes, jouit toujours de la verdure » et de l'ombre : elle est revêtue de marbre tout autour, à hauteur » d'appui; et, au défaut du marbre, est une peinture qui repré- » sente des feuillages et des oiseaux sur des branches , mais si dé- ))licatement, qu'elle ne cède point à la beauté du marbre même, » Au-dessous est une petite fontaine qui tombe dans un bassin , «d'où l'eau, en s'écoulant par plusieurs petits tuyaux, forme un » agréable murmure. D'un coin de la galerie on passe dans une >j grande chambre qui est vis-à-vis la salle à manger ; elle a ses fe- » nêtres d'un côté sur le parterre , de l'autre sur la prairie : et im- » médiatement au-dessous de ces fenêtres est une pièce d'eau qui » réjouit également les yeux et les oreilles ; car l'eau , en y tombant » de haut dans un grand bassin de marbre, paraît tout écumante, » et forme je ne sais quel bruit qui fait plaisir. Cette chambre est » fort chaude en hiver, parce que le soleil y donne de toutes parts. » Tout auprès est un poêle qui supplée à la chaleur du soleil quand » les nuages le cachent. De l'autre côté est une salle où l'on se dés- » habille pour prendre le bain ; elle est grande et fort gaie. Près de )) là on trouve la salle du bain d'eau froide , où est une baignoire très spacieuse et assez sombre. Si vous voulez vous baigner plus
» au large et plus chaudement , il y a dans la cour un bain, et tout » auprès un puits, d'où l'on peut avoir de l'eau froide quand la » chaleur incommode. A côté de la salle du bain froid est celle du » bain tiède, que le soleil échauffe beaucoup, mais moins que celle » du bain chaud , parce que celle-ci sort en saillie. On descend dans » cette dernière salle par trois escaliers , dont deux sont exposés » au grand soleil ; le troisième en est plus éloigné , et n'est pour- » tant pas plus obscur. Au-dessus de la chambre où l'on quitte ses » habits pour le bain, est un jeu de paume, où l'on peut prendre » différentes sortes d'exercices , et qui pour cela est partagé en plu- » sieurs réduits. Non loin du bain est un escalier qui conduit dans » une galerie fermée , et auparavant dans trois appartemens , dont » l'un voit sur la petite cour ombragée de planes, l'autre sur la » prairie , le troisième sur des vignes ; en sorte que son exposition » est aussi différente que ses vues. A l'extrémité de la galerie fer- » mée est une chambre prise dans la galerie même, et qui regarde :> le manège, les villes, les montagnes. Près de cette chambre en » est une autre fort exposée au soleil , surtout pendant l'hiver. De » là on entre dans un appartement qui joint le manège à la maison. «Voilà la façade et son aspect. A l'un des côtés, qui regarde le » midi , s'élève une galerie fermée , d'où l'on ne voit pas seulement )) les vignes , mais d'où l'on croit les toucher. Au milieu de cette » galerie on trouve une salle à manger , où les vents qui viennent » de l'Apennin répandent un air fort sain. Elle a vue par de très » grandes fenêtres sur les vignes , et encore sur les mêmes vignes -) par deux portes à deux battans, d'où l'oeil traverse la galerie. Du » côté où cette salle n'a point de fenêtres est un escalier dérobé , » par où l'on sert à manger. A l'extrémité est une chambre , à qui » la galerie ne fait pas un aspect moins agréable que les vignes. » Au-dessous est une galerie presque souterraine, et si fraîche en »été, que, contente de l'air qu'elle renferme, elle n'en donne et » n'en reçoit point d'autre. Après ces deux galeries fermées est une » salle à manger , suivie d'une galerie ouverte , froide avant midi , «plus chaude quand le jour s'avance. Elle conduit à deux appar- » temens: l'un est composé de quatre chambres; l'autre, de trois, » qui, selon que le soleil tourne , jouissent ou de ses rayons ou de » l'ombre. Au-devant de ces bâtimens si bien entendus et si beaux » est un vaste manège ; il est ouvert par le milieu , et s'offre d'a- » bord tout entier à la vue de ceux qui entrent; il est entouré de
» planes , et ces planes sont revêtus de lierre. Ainsi le haut de ces « arbres est vert de son propre feuillage, et le bas est vert d'un feuilwlage étranger. Ce lierre court autour du tronc et des branches, » et, passant d'un plane à l'autre, les lie ensemble. Entre ces planes » sont des buis, et ces buis sont par dehors environnés de lauriers, » qui mêlent leur ombrage à celui des planes. L'allée du manège » est droite; mais à son extrémité elle change de figure, et se ter- » mine en demi-cercle. Ce manège est entouré et couvert de cyprès » qui en rendent l'ombre et plus épaisse et plus noire. Les allées en » rond qui sont au dedans (car il y en a plusieurs les unes dans les » autres ) reçoivent un jour très pur et très clair. Les roses s'y offrent » partout , et un agréable soleil y corrige la trop grande fraîcheur de w l'ombre. Au sortir de ces allées rondes et redoublées , on rentre » dans l'allée droite, qui des deux côtés en a beaucoup d'autres séw parées par des buis. Là, est une petite prairie; ici, le buis même » est taillé eA mille figures différentes , quelquefois en lettres qui » expriment tantôt le nom du maître , tantôt celui de l'ouvrier. En- V tre les buis vous voyez successivement de petites pyramides et des » pommiers; et cette beauté rustique d'un champ, que l'on dirait «avoir été tout-à-coup transporté dans un endroit si peigné, est )) rehaussée vers le milieu par des planes, que l'on tient fort bas des » deux côtés. De là vous entrez dans une pièce d'acanthe flexible » et qui se replie sur lui-même, où l'on voit encore quantité de » figures et de noms que les plantes expriment. A l'extrémité est un » lit de repos de marbre blanc, couvert d'une treille soutenue par )) quatre colonnes de marbre de Cariste. On voit l'eau tomber de » dessous ce lit comme si le poids de ceux qui se couchent l'en faiw sait sortir; de petits tuyaux la conduisent dans une pierre taillée «exprès, et de là elle est reçue dans un bassin de marbre, d'où « elle s'écoule si imperceptiblement et si à propos , qu'il est toujours « plein, et pourtant ne déborde jamais. Quand on veut manger en M ce lieu , on range les mets les plus solides sur les bords de ce bas- » sin , et on met les plus légers dans des vases qui flottent sur l'eau « tout autour de vous , et qui sont faits les uns en navires , les au- )) très en oiseaux. En face du bassin est une fontaine jaillissante, ' » qui reçoit dans sa source l'eau qu'elle en a jetée ; car , après avoir w été poussée en haut , elle retombe sur elle-même , et par deux ou- » vertures qui se joignent, elle descend et remonte sans cesse. Visx> à-viâ du lit de repos est une chambre qui lui donne autant d'agré-
» mens qu'elle en reçoit de lui : elle est toute brillante de marbre; » ses portes sont entourées et comme bordées de verdure. Au-des- » sus et au-dessous des fenêtres hautes et basses on ne voit aussi que » verdaie de toutes parts. Auprès est un autre petit appartement » qui semble s'enfoncer dans la même chambre , et qui en est pourwtant séparé. On y trouve un lit; et, quoique cet appartement soit » percé de fenêtaes partovit, l'ombrage qui l'environne le rend som- » bre; une agréable vigne l'embrasse de ses feuillages , et monte jus- » qu'au faîte: à la pluie près, que vous n'y sentez point, vous » croyez être couché dans un bois. On y trouve aussi une fontaine » qui se perd dans le lieu même de sa source. En différens endroits »sont placés des sièges de marbre, propres, ainsi que la chambre, » à délasser de la promenade. Près de ces sièges sont de petites fon- » taines; et par tout le manège vous entendez le doux murmure des » ruisseaux qui , dociles à la main de l'ouvrier, se laissent conduire » par de petits canaux où il lui plaît. Ainsi on arrose tantôt cer- » taines plantes, tantôt d'autres; quelquefois on les arrose toutes. » J'aurais fini il y aurait long-temps , de peur de paraître entrer » dans un trop grand détail; mais j'avais résolu de visiter tous les » coins et recoins de ma maison avec vous. Je me suis imaginé que ce » qui ne vous serait pas ennuyeux à voir, ne vous le serait pas à lire. »
5 Philippe m'encourage , et mon sujet m'appelle.
Philippe, Monseigneur le comte d'Artois , frère du Roi , porte les noms de Charles-Philippe.
fi Belœil, tout à la fois magnifique et champêtre.
Belœii était un jardin magnifique de M. le prince de Ligne, situé près d'Ath, dans les Pays-Bas.
7 Tel que ce frais bouton ,
Timide avant-coureur de la belle saison, L'aimable Tivoli d'une forme nouvelle Fit le premier en France entrevoir le modèle.
Le local de Tivoli se refusait aux grands effets pittoresques ; mais M. Boutin a eu en effet le mérite d'en tirer le meilleur parti possible, et surtout d'avoir le premier essayé avec succès le genre irrégulier.
^ Les Grâces , en riant , dessinèrent Montreuil,
Montreuilj près Versailles, appartient à madame Elisabeth, sœur
du Roi. Auprès de ce jardin, et sous le même nom, est celui de madame la comtesse Diane de Polignac, dame d'honneur de cette princesse.
9 Maupertuis , le Désert, Riucy, Limours.
Maupertuis. Ce jardin, connu sous le nom de X Elysée y appai'tient à M. le marquis de Montesquiou. Si de belles eaux , de superbes plantations , un mélange heureux de collines et de valions , font un beau lieu, l'Elysée est digne de son aimable nom.
Le Désert. Ce jardin a été dessiné avec beaucoup de goût par M. de Monville.
Rincy. Ce beau jardin appartient à monseigneur le duc d'Orléans.
Limours. Ce lieu , naturellement sauvage , a été très embelli par madame la comtesse de Brionne, et a perdu un peu de sa rudesse, sans perdre son caractère.
>o Semblable à sou auguste et jeune déité, Triauon joint la grâce avec la majesté.
Le petit Trianon, jardin de la reine, est un modèle de ce genre. La richesse y parait avoir été toujours employée par le goût.
' t Et toi, d'un prince aimable ô l'asile fidèle , Dont le nom trop modeste est indigne de toi !
Il s'agit du joli jardin de Bagatelle , qui a été composé avec beaucoup de goût pour monseigneur le comte d'Artois, et qui a l'avantage de se trouver placé au milieu d'un bois charmant qui semble en faire partie. Le pavillon est d'une élégance rare *.
» " Et la belle Arcadie a mérité sou nom.
Lorsque Delille annonça sa dernière édition de ce poème, tout le monde voulut avoir une place dans ses vers, et il lui vint de toutes parts des renseignemens sur les plus beaux jardins de l'Europe. Parmi les personnes qui cherchèrent ainsi à faire passer à la postérité l'objet de leur goût et de leur affection , on doit remarquer la princesse Czartorinska, la même qui lui avait demandé avec tant de grâce, en 1784 , une inscription pour ses beaux jardins de Pu-
* Je n'ai pu nommer tous les jardins agréables qui ont été faits depuis quelques années. Il en est plusieurs qui auraient mérité de l'être ; et de ce nombre sont: LA Falaise, Morfontaine, Roissy, la Malmaison, agréable par la beauté de ses bois, de ses eaux, de ses rues et de sa situation.
Ihavi ou Pulhavle. Cette dame , aussi distinguée par son esprit que par sa haute naissance , lui adressa à Londres , en 1 799 , une lettre qui , malgré le désir de la princesse et celui du poète , ne put être imprimée à cette époque. Nous croyons d'autant plus indispensable de la joindre à cette nouvelle édition , qu'il est évident qu'elle a contribué à inspirer le poète, et que l'on peut encore la lire avec beaucoup de plaisir après les vers auxquels elle a donné lieu.
« Monsieur, la princesse Radzivil , transportée par le bonheur de voir l'Arcadie dans votre poème, a employé un temps considérable à la description de ce lieu chéri , dont jamais elle n'était contente. A la fin, elle me l'a envoyée; j'ai cru devoir l'abréger, et j'en ai supprimé beaucoup de petits détails. Je me hâte de vous l'adresser. S'il n'est plus temps, peut-être trouvera-t-elle place dans les notes. Ce sera une consolation pour elle. »
DESCRIPTION DE l'aRCADIE.
« L'Arcadie est un fragment des beautés de la Grèce, dans lequel on trouve des traces du culte et des usages de l'antiquité, conservé par les arts, embelli par la nature. Une fontaine en fait l'entrée ; les arbres fruitiers qui l'ombragent rappellent celle de Palémon, dont la bienfaisance rafraîchissait les voyageurs dans leurs courses pénibles. Deux cabanes charmantes sont près de là ; l'inscription de la fontaine,
On ne jouit d'un bien qu'autant qu'on le partage,
annonce l'hospitalité. Des milliers de ileurs, qui bordent le sentier par lequel on sort de ce lieu paisible, offrent, par leur éclat et leur parfum, un tribut pour celui qui veut offrir un hommage à un sentiment quelconque , dans une île presque impénétrable par la hauteur et la quantité d'arbres qui la cou>rent. Sous leur ombre sont placés, à des distances assez considérables, les autels de l'Amour, de l'Amitié, de l'Espérance, de la Reconnaissance, et des Souvenirs. Il y en a un consacré aux poètes qui savent si bien exprimer ce que nous ne pouvons que sentir. Pour passer dans l'île, il y a un petit bateau que l'on fait aller soi-même. Il ne peut contenir que deux ou trois personnes. Il est attaché d'un côté par une ancre accrochée à une pierre immense consacrée à l'Espérance, de l'autre à un anneau que tient un sphinx en marbre : c'est l'emblème du mystère. En repassant, on revient à un sentier obscur qui mène à
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une grotte par laquelle on va grimpant de pierre en pierre jusqu'à un réduit gothique, asile de la Mélancolie. On en sort par des arcades qui disputent avec les arbres de hauteur et d'ancienneté. Ce chemin mène à un arc hardi d'une grande proportion dans le style grec, que les révolutions ni les plantes parasites qui le couvrent n'ont pu détruire. Cet arc fait, pour ainsi dire, le cadre d'un immense tableau; des bosquets toujours fleuris, au milieu desquels on voit le temple. De ce côté , il présente six colonnes d'ordre ionique. La frise porte l'inscription imitée à^Mihirne reddentis agelli,.. d'Horace, rendue en italien : M'involo altrui per ritrovar me stessa. Le calme du bonheur que cela annonce est en partie rempli par le silence et la tranquillité de ce paysage. On parvient en jouissant de cette harmonie de la nature aux portes du temple. Il est magnifique, et presque au-dessus de toute description. La porte est en bois des Indes , la clef en acier poli , enrichie de diamans. Le vestibule est rond ; un amour dans une niche l'éclairé de son flambeau. Plus loin , un musée en peinture de tout ce qu'il y a de plus beau en camées, vases étrusques, lampes, fragmens d'inscriptions et de bas-reliefs, occupe le voyageur curieux. Tous les meubles y sont antiques, ou fails d'après l'antique. En sortant de là on passe par un couloir, à côté de la statue du Silence, pour entrer dans le sanctuaire. C'est une rotonde magnifique, dont l'aspect est imposant. L'ensemble transporte l'imagination aux temps des oracles. Les murs sont de marbre blanc, les colonnes de giallo antico. Des statues de vestales portent des vases d'albâtre qui semblent être encore destinés au feu sacré. Sur un autel antique , entouré de caisses magnifiques contenant des orangers, des myrtes, des jasmins, reposent des milliers d'offrandes , répandues aussi sur les gradins , que les curieux, les amis, les voyageurs y ont déposées. Il y en a de tous les genres. Une grande partie sont des vases , des cassolettes, des trépieds, etc. Derrière l'autel est une glace immense d'une seule pièce, dans laquelle, en s'en approchant, on aperçoit l'Amour tapi pom* surprendie ceux qui viennent y faire des sacrifilces. Cet Amour est peint par madame Lebrun. La coupole est peinte par un Français, nommé Norbelin , très habile dans son art. On y voit l'Aurore conduisant les chevaux du Soleil. Un orgue magnifique dans un cabinet attenant ajoute à la magie du lieu. En sortant de l'autre côté du temple, la vue plonge sur un lac animé par une rivière qui y grave son cours, portant l'écume d'une chute qui tombe au tra-
lâi NOTES
vers des restes d'un ancien aqueduc. Le rideau d'un bois épais et sombre termine cette scène arcadienne, et sert de fond au tableau, qui rappelle les Claude Lorrain , quelquefois les Berghem , quand le bétail y revient lentement au coucher du soleil. Mais qui mieux que le chantre des jardins, dont la nature est la palette, le génie les pinceaux, et les vers la fraîcheur même, peut en rendre les effets? En s'éloignant on passe sur les débris de l'aqueduc pour aller sur l'auti'e rive, d'où l'on voit l'autre façade du temple au travers de la fumée des cassolettes qui ornent le quai et les marches. Elle monte depuis l'eau jusqu'au haut du portique, qui est de quatre colonnes, avec un fronton, sur lequel est l'inscription suivante: Dovepace trovai d'ogni mia guerra. On parcourt des collines , des bosquets jusqu'à une enceinte de grands arbres, où l'on trouve une tente. A coté de la tente sont suspendus le bouclier et la lance d'un ancien chevalier avec sa devise. Plus loin on découvre un salon de cristal, dont les panneaux, enchâssés dans le bronze et le bois de Mahony, sont d'une grandeur inimaginable. A travers chaque panneau on découvre les plus belles vues de l'Arcadie. Tous les ornemens en cristaux et les meubles en schals des Indes rappellent dans ce beau cabinet les féeries des Mille et une Nuits. De là , en poursuivant des sentiers variés , on arrive à un lieu consacré au dieu Pan. Sa statue , adossée dans une niche , est entourée de tous les attributs du dieu des bergers. A côté de la niche est une petite porte en pierre, par laquelle on entre dans un verger précédé d'un tapis de fleurs , entouré d'un mur fait tout entier de débris de divers bâtimens, comme chapiteaux, frises, fragmens, morceaux tous rapportés , et mêlés de mousses et de plantes rampantes. Sous les arbres de ce verger sont placées des ruches, et l'on peut dire que ce beau lieu.
De ses parfums divers embarrassait l'abeille.
Ce verger fait face à une ruine. Il semble que les bergers de l'Arcadie en ont dérangé l'architecture pour y établir leurs rustiques travaux. Ces belles ruines , ornées de quelques colonnes , bas-reliefs, renferment à présent des moutons, dont les clochettes et le bêlement retentissent dans les voûtes où jadis peut-être ils servirent de victimes. Quelques sarcophages , des urnes , des cuves de marbre précieux , à présent à l'usage des propriétaires , servent d'abreuvoirs, de sièges, et sont en partie recouverts de vignes, de cléma-
tites, dont les festons s'étendent jusqu'à deux rangs de colonnes qui aboutissent à la grande porte d'entrée , par laquelle on découvre un ancien château situé à une demi-lieue de l'Arcadie. En suivant le cours de la rivière à droite , on arrive à une île de peupliers qui ombragent un monument de marbre noir, dans lequel on voit une figure de femme en marbre blanc , dans l'attitude du repos , copiée d'après la sainte Cécile du Bernin. L'inscription si connue, Et moi aussi j'ai vécu en Arcadie^ est changée ici ; et on lit : J'ai fait l'Arcadie , et J'y repose. La belle , l'intéressante princesse Radzivil, brillante encore de jeunesse et de fraîcheur, a fait cet asile pour y reposer un jour. De l'autre côlé de l'île s'élève une colline, sur laquelle pose une chapelle de marbre noir. Sa belle aixhitecture, les tableaux qui la décorent en dedans, des insciiptions, tout se réunit pour plonger l'âme dans de profondes réflexions. Cette chapelle est consacrée à une fille charmante et tendrement chérie que la princesse Radzivil a perdue. Il est impossible de ne pas être touché en y entrant , bien que cette mère , si intéressante dans sa douleur, ait rassemblé dans les tableaux de la chapelle tout ce qui peut consoler une âme profondément atteinte , par l'idée de l'immortalité et d'un Dieu bienfaisant. En sortant de là on revient par un autre chemin à la chute d'eau , dont le murmure endort les peines présentes dans les songes de l'avenir. »
DESCRIPTION DE PULHAVIE.
« Avant de détailler Pulhavie , je tracerai le local et la situation. Pulhavie est situé dans le palatinat de Lublin, sur une colline qui se prolonge le long de la Vistule. Le château est au sommet. Une partie des jardins se trouve de niveau avec le château, une autre sur la pente, le reste touche la rivière. Au levant et au nord est un bois de chênes , de tilleuls , de sapins. Ce bois , percé en allées , est d'une vaste étendue, et réunit plusieurs grandes routes. Au midi, on voit des montagnes dont quelques unes sont brisées; d'au'aes sont couronnées par des châteaux anciens , dont les ruines sont très pittoresques. Le principal est celui de Casimir. Il a été bâti en i326 par Casimir-le-Grand , un de nos meilleurs rois. Du midi au couchant coule la Vistule dans une très grande largeur. Au bas du jardin, elle forme une île très considérable; plus loin, elle se prolonge dans toute son étendue. La rive opposée est garnie d'arbres immeosçs, de villages situés sur une rive pareillement un peu mon-
tueuse. Vis-à-vis de Pulhavie est bâtie une maison de campagne , à laquelle le propriétaire a donné l'extérieur du temple de Vesta, très bien exécuté; elle est ombragée par d'immenses chênes et quelques peupliers, et fait, pour mon jardin, un point de vue charmant. Telle est la situation de Pulhavie; en voici les détails. La principale beauté de Pulhavie, ce sont les arbres; par leur ancienneté, leur grandeur, leur beauté et leur nombre, ils sont véritablement à citer. Une autre parure que la nature y a placée, c'est un fleuve superbe , toujours couvert de bâtimens de transport, de bateaux et de barques. Les jardins d'en haut , qui sont de niveau avec le château, sont arrangés nouvellement dans le genre anglais. Les vieux arbres plantés par nos aïeux en forment le fond. Les bosquets sont variés par tout ce qui se soutient dans nos climats. Les gazons sont de la plus grande beauté. A gauche, vous voyez au milieu des bosquets une pelouse sur laquelle s'élèvent deux bouleaux immenses, dont les branches flexibles retombent depuis le sommet jusque sur le gazon. Ce genre de bouleau est comme le saule pleureur, et se dessine encore mieux. Les deux dont je parle couvrent de leur ombre un monument en pierre de taille très simple , avec cette inscription : Monument des anciennes amitiés. Sur les côtés on a gravé les noms de quelques personnes qui, depuis plus de vingt ans, font notre petite société, et embellissent ma vie par l'intérêt le plus touchant et les soins les plus tendres. En suivant des routes du même côté on découvre une orangerie en colonnade, dont la façade fait un point de vue charmant. Cette orangerie contient les plus belles plantes et les plus rares. Sur un des angles de la colonnade on a gravé ce vers de Virgile :
Hic omnes arbusta juvant Inimilesqiie myricae.
Du même côté , on parvient à l'ancienne limite du jardin. C'est un chemin creux pratiqué dans un ravin , qui est en même temps une grande route de poste très fréquentée. On a jeté un pont de pierre par-dessus, et le jardin continue de l'autre côté. A droite on voit le grand chemin qui passe sous des peupliers immenses; à gauche, les champs et le bois; la vue se prolonge dans toute l'étendue d'un pays très varié, et le jardin, à l'aide de ce que les Anglais appellent déception, semble n'avoir pas de bornes. En tournant de là sur la droite, vous longez une partie du jardin, qui est très agreste; des ravins, des prairies naturelles et des touffes de très beaux ar-
bres; ensuite un petit bois qui couvre la pente sur un des ravins, un pont de pierre dans le genre gothique vous mène sur un bord escarpé au-dessus d'un bras de la Vistule. Sur ce bord s'élève un temple tout entier en pierre de taille , fait sur le modèle exact et sur les mêmes mesures absolument que celui de la Sibylle à Tivoli. La seule différence, c'est qu'il n'est point en ruines, mais absolument achevé. Comme je n'aime point les bâtimens quelconques , quand ils n'offrent, en y arrivant, aucun but, j'ai rassemblé dans ce petit temple des collections de plusieurs genres que j'ai faites depuis bien des années. Ce sont principalement des souvenirs de personnes célèbres et d'évènemens qui ont le droit d'intéresser : des portraits, bagues, chaînes, coupes, armures, meubles, lettres, livres , manuscrits, vases, médailles, etc.. Un côté est consacré à ma patrie, l'autre rassemble de souvenirs de la France, de l'Angleterre, et d'autres pays. Je me plais à voir réunis dans cet espace bien peu étendu des objets qui, dans leur origine, n'étaient pas faits pour être ensemble : le masque de Cromwell à côté de celui de Henri IV; une chaîne de Marie Stuart à côté des Heures de Marie-Antoinette; la chaise de Shakspeare à côté de celle de J.-J, Rousseau; le cornet à poudre de Henri VHI à côté de l'épée de Charles XII; un vase de coraux, qui a appartenu à Laurent de Médicis , à côté des lettres originales de madame de Sévigné. Je ne finirais pas si je voulais nommer et détailler ce que produisent quelquefois les déplacemens momentanés de toutes mes richesses dans ce genre; mais je dois ajouter ici que mes larmes coulent souvent quand je passe du côté où je retrouve les souvenirs de ma patrie, de ce pays si cher à mon cœur , oii je vécus depuis mon enfance , où je fus heureuse fille, heureuse femme, bien heureuse mère, heureuse amie. Ce pays n'existe plus; il est arrosé de sang , et bientôt le nom même en sera effacé... En sortant du temple et en continuant à marcher vers le côté gauche , vous arrivez à une petite pelouse entourée de collines très brisées. Sur le penchant d'une de ces collines j'ai élevé un monument de marbre blanc, que j'ai consacré à mon beau-père et à ma belle-mère, en reconnaissance du bonheur dont je jouis par la possession de Pulhavie, dont en partie les beaux arbres sont plantés par eux. Ce monument a été fait , à Rome , sur les proportions et siu" l'exact modèle du tombeau des Scipions. Il est très grand , d'un beau style , et d'un très beau marbre. En longeant la côte, un sentier charmant mène à un ravin profond. On le passe
fiuv un pont qui aboutit à une petite porte en pierre. En l'ouvrant, la transition est frappante , cette porte donnant sur un gazon superbe et très soigné, et sur une multitude d'arbustes et de fleurs. Ce sont les possessions de ma fille, la princesse de Wurtemberg, qui demeure toujours avec nous. Marie est son nom; ce gazon et ces fleurs offrent son image. Une âme céleste , un caractère angélique, une figure charmante, des talens, des vertus, et bien des malheurs, voilà son histoire. En suivant une route embaumée entre ces bosquets fleuris , on parvient à un pavillon d'ordre corynihien, le plus joli du monde. C'est là qu'elle demeure; c'est là ({u'elle fait mon bonheur et celui de tout ce qui l'entoure. Sur le frontispice de sa maison, elle a gravé ce vers d'Horace :
Ille terrarum milii prœter omnes Ângulus ridet.
Cet endroit, d'après le nom de Marie, est appelé Marynki ; te bras de la rivière sépare Marynki d'avec l'Ile ; un pont y conduit. Cette île est un des beaux endroits de Pulhavie. L'extrême fraîcheur des gazons, où de très belles vaches paissent en liberté, des arbres immenses et d'un genre propre au pays, en font un ensemble ravissant. Ces ai'bres sont des peupliers qui ne viennent que sur les bords de la Yistule , et qui parviennent à une hauteur prodigieuse; leurs troncs surtout sont très remarquables. En devenant vieux, ils se couvrent de nœuds, qui se placent comme des cercles autour du tronc , régulièrement de distance en distance ; ces nœuds se couvrent de petites feuilles, et forment comme, des couronnes qui enlacent ces arbres magnifiques, lesquels en vieillissant deviennent immenses. Leurs troncs alors semblent porter non des branches, mais d'autres arbres. Il y a environ deax cents peupliers de cette espèce sur l'Ile ; sous leur ombre , j'ai placé des étables , des laiteries, et quelques cabanes. Plus loin, on repasse par un autre pont pour rentrer au jardin ; on se trouve alors dans un sentier qui conduit le long d'une suite de roches d'un assez beau genre , où l'on peut remarquer de belles grottes à deux étages , d'une vaste étendue et d'une belle qualité. Les grottes sont anciennes; mais je me suis plu à les perfectionner. Il y en a une dont la base est baignée par la rivière; une autre dont la forme cintrée ressemble à une chapelle. J'y ai gravé sur un bloc ces deux vg'^s de Racine :
L'Éternel est son nom
En passant par une des grottes, on se trouve dans un endroit fort solitaire. Là, s'offrent à la vue deux vieux peupliers presque renversés , mais garnis de leurs feuilles. Au-dessus de leurs rameaux est une pierre immense consacrée au passé. Je n'ai vu personne qui ne s'arrêtât avec intérêt auprès de ce monument. Chacun y retrouve un souvenir, et chacun dans le passé se rappelle ou son bonheur ou ses peines. Au travers des rameaux des branches des deux peupliers et au-dessus du monument du passé , on aperçoit une saillie dans le rocher, que l'on remarque , quoique enfoncée en arrière. Cette pointe de rocher est à un ami bien cher que j'aimais tendrement, que j'ai perdu. Le long des rochers est une cabane de pêcheurs , quelques vieilles voûtes très pittoresques, un escalier taillé dans le roc; cet endroit est entremêlé de plantes et d'arbustes. De là on passe dans la partie du jardin qui touche à la Vistule même. C'est là que s'élèvent les plus beaux arbres , dont l'immense hauteur atteste l'ancienneté. Des chênes, des ifs, des peupliers , y forment une continuité de berceaux, où l'on se promène à l'ombre à toute heure. Par-dessous on découvre le fleuve dans toute sa majesté. Le soir d'un beau jour d'été, la rivière vers le couchant est pourpre; et du côté de file, dans le temps où la lune se lève de bonne heure, à la même époque du jour, elle est argentée. Ce coup d'œil est unique lans son genre. A l'extrémité du jardin, de ce côté-là, on voit environ quarante marroniers de la plus grande hauteur et de la plus vaste étendue. Au milieu de ce bosquet de marroniers sont disposés six grands jets d'eau qui s'élèvent au-dessus des arbres , et retombent entre les branches. Je ne vous fatiguerai pas d'une plus longue description. J'ajouterai seulement qu'au-delà des marroniers on se trouve dans un joli hameau, où un ruisseau charmant coule sur un lit de cailloux entre des arbres superbes. C'est là qu'est placée une pierre immense consacrée à l'auteur du poème des Jardins. Un peuplier la couvre , un ruisseau l'arrose; une prairie qui borde d'un côté le ruisseau sert de salle de jeux et de bal tous les dimanches à une troupe d'enfans et déjeunes personnes. C'est ma manière de vous rappeler à tout ce qui m'entoure. A Marynki, chez ma fille, il y a une source d'eau vive ombragée d'acacias et de cytises. A côté de la fontaine, un bas-relief vous est consacré, avec cette inscription : Il aima la campagne , et sut la faire aimer. Je finirai ces détails en vous parlant d'un petit jardin séparé qui tient à mon appartement. Il est entouré d'une haie vive, et ne contient que des
fleurs les plus rares , et en quantité. Un seul bouquet d'arbres y est planté de ma main. Ce sont quelques peupliers d'Italie , quelques acacias et des lilas. Au milieu on voit un autel en marbre blanc; au bas j'ai gravé ces mots : A l'Etre suprême , pour mes enfans. Voilà le lieu où j'habite avec mes enfans, mon mari, et mes amis; voilà le lieu où vos ouvrages charmans sont lus, relus, admirés; voilà le lieu qui peut-être, dans le cours d'une révolution nouvelle, sera anéanti comme tant d'autres, et dont je désire que le nom et le souvenir passent à la postérité dans vos vers : c'est une manière de reconnaissance pour ce Pulhavie, où je vis heureuse, que de lui donner un brevet pour l'immortalité. Sans décrire tous les détails de cet endroit, j'ai cependant donné une grande étendue à ma description; mais ne me faites pas le tort de croire que je veuille que vous parliez de tout ce qui s'y trouve. J'ai mis sous vos yeux ce qu'il y a de plus marquant , et vous choisirez ce qui vous paraîtra le plus intéressant. Je ne dois pas oublier encore un objet qui n'est point exécuté jusqu'à ce moment, mais qui le sera dans peu. Depuis que je voyage , j'ai toujours eu le goût des souvenirs des choses intéressantes dans le passé. Entre beaucoup d'autres collections, j'ai ramassé une quantité de fragmens d'anciens bâtimens de tous les pays de la terre. J'ai des pierres de Constantinople , des bas-reliefs de Rome, une pierre du Capitole, vingt briques de la Bastille, que j'ai apportés moi-même. J'ai un morceau d'une frise du château de Marie d'Ecosse, un fragment d'un ancien temple de Druides, que j'ai trouvé en Ecosse. Enfin j'ai une multitude de pierres intéressantes, avec des inscriptions, des sculptures, et autres. Je vais faire une petite maison gothique où toutes ces pierres seront inscrites avec des marques pour les reconnaître. Cette maison sera la demeure de celui à qui sera confiée la garde de tout mon petit muséum. Elle sera placée de manière qu'on ne la verra qu'en entrant dans l'enclos où elle sera située , pour ne pas mêler son coup d'œil gothique avec la belle architecture du temple. Je ne vous fais pas la description du monument pour mes auteurs favoris; vous la connaissez déjà. C'est là qu'on vous voit :
Au-dessus de Gessuer , et bien près de Virgile.
» De très violens maux de tête m'ont empêchée d'écrire correcment. Pardonnez ce barbouillage. »
« Madame , » J'avais retardé pour vous la réimpression démon poème; je l'aurais cru incomplet , si vos jardins n'y eussent tenu la place qu'ils méritent. On se forme d'avance la figure des grands personnages qu'on se promet de voir; la même chose m'est arrivée à l'égard de vos jardins. Je m'en étais tracé d'avance l'image la plus avanta < geuse; et la peinture que vous en avez faite me prouve que je les avais presque devinés. 11 me semble que j'avais déjà vu vos bosquets , vos grottes , vos rochers ; le style enchanteur dont vous les dépeignez est la seule chose dont je n'avais pu me faire une idée. Le choix des inscriptions n'est pas ce qu'il y a de moins heureux dans les ornemens du séjour ravissant dont vous avez bien voulu me tracer une peinture si agréable. Jamais Virgile n'a eu tant d'esprit que dans les applications heureuses que vous faites de ses vers. Mon poète aurait été surpris s'il avait pu prévoir que ses passages seraient tournés en éloges pour son traducteur, qui les a si souvent affaiblis. Votre description est elle-même un charmant poème; mais malheureusement il me reste peu de place : je serai forcé d'abréger la peinture de quelques autres jardins, pour donner au vôtre sa juste étendue. C'est ainsi que Virgile invitait le scorpion à se replier pour faire place à l'astre de César :
Tibi brachia contrahit ardens Scorpius, et cœli justa plus parte relinquit.
Vos citations latines, madame, m'autorisent à citer des vers latins. Il ne me reste qu'un regret, c'est de ne pouvoir parcourir qu'en idée des lieux pleins de vous et de Virgile. Je voudrais pouvoir m'y transporter, et changer mon petit monument en autel , où je vous offrirais en échange et vos fleurs et mes vers.
w Je suis donc réduit à choisir dans votre description ce qu'elle offre de plus brillant et de plus pittoresque. Le reste embellira mes notes , et malheureusement le charme de votre prose accusera la faiblesse de mes vers.
» Je ne puis deviner pourquoi vous avez retardé l'envoi des jardins de l'Arcadie; les peindre sur les lieux, et d'après nature, aurait encore été un de mes plus ardens désirs, et j'aurais voulu pouvoir dire aussi : Et ego in Arcadid. »
C'est dans la même correspondance que Delille a puisé sa description du temple de Radzivil qui se trouve au quatrième chant. ( Note de t éditeur. )
»î Je ne décide point entre Kent et Le Nôtre.
Kent, architecte et dessinateur fameux en Angleterre, fut le premier qui tenta avec succès le genre libre qui commence à se répandre dans toute l'Europe. Les Chinois en sont sans doute les premiers inventeurs. Voici ce que dit de leurs jardins un artiste célèbre d'Angleterre qui avait voyagé à la Chine. Le morceau est curieux, et l'ouvrage dont il est tiré est fort rare.
« Les jardins que j'ai vus à la Chine , dit M. Chambeis , étaient » très petits. Leur ordonnance cependant , et ce que j'ai pu recueil- » lir des diverses conversations que j'ai eues sur ce sujet avec un fa- » meux peintre chinois, nommé Lepqua, m'ont donné, si je ne me » trompe , une connaissance des idées de ces peuples sur ce sujet.
» La nature est leur modèle, et leur but est de l'imiter dans » toutes ses belles irrégularités. D'abord ils examinent la forme du >) terrain , s'il est uni ou en pente , s'il y a des collines ou des » montagnes, s'il est étendu ou resserré, sec ou marécageux, s'il î> abonde en rivières et en sources, ou si le manque d'eau s'y fait » sentir. Ils font une grande attention à ces diverses circonstances, )) et choisissent les arrangemens qui conviennent le mieux avec la j) nature du terrain , qui exigent le moins de frais , cachent ses dé- » fauts , et mettent dans le plus beau jour tous ses avantages.
» Comme les Chinois n'aiment pas la promenade, on trouve ra- » rement chez eux les avenues ou les allées spacieuses des jardins de » l'Europe. Tout le terrain est distribué en une variété de scènes; « et des passages tournans , ouverts au milieu des bosquets , vous » font arriver aux différens points de vue ; chacun desquels est » indiqué par un siège, par un édifice, ou par quelque autre objet.
ï La perfection de leurs jardins consiste dans le nombre, dans 1) la beauté et dans la diversité de ces scènes. Les jardiniers chiw nois, comme les peintres européens, ramassent dans la nature » les objets les plus agréables, et tâchent de les combiner de ma- » nière que non seulement ils paraissent séparément avec plus d'é- » clat , mais même que , par leur union , ils forment un tout agréa- » ble et frappant.
, » Leurs artistes distinguent trois différentes espèces de scènes,
DU CHANT I. Ii3
) auxquelles ils donnent les noms de riantes, d'horribles, et d'enchantées. Cette dernière dénomination répond à ce qu'on nomme scène de roman ; et nos Chinois se servent de divers artifices pour y exciter la surprise. Quelquefois ils font passer sous terre une rivière , ou un torrent rapide, qui , par son bruit turbulent, frappe l'oreille, sans qu'on puisse comprendre d'oii il vient. D'autres fois ils disposent les rocs, les bâtimens, et les autres objets qui entrent dans la composition , de manière que le vent, passant au travers des interstices et des concavités qui y sont ménagées pour cet effet , forme des sons étranges et singuliers. Ils mettent dans ces compositions les espèces les plus extraordinaires d'arbres , de plantes et de fleurs : ils y forment des échos artificiels et compliqués , et y tiennent différentes sortes d'oiseaux et d'animaux monstrueux.
» Les scènes d'horreur présentent des rocs suspendus, des cav€rnes obscures , et d'impétueuses cataractes qui se précipitent de tous les côtés du haut des montagnes ; les arbres sont difformes et semblent brisés par la violence des tempêtes : ici on en voit de renversés qui interceptent le cours des torrens, et paraissent avoir été emportés par la fureur des eaux ; là il semble que, frappés de la foudre , ils ont été brûlés et fendus en pièces. Quelques uns des édifices sont en ruines ; quelques autres consumés à demi par le feu : quelques chétives cabanes , dispersées çà et là sur les montagnes, semblent indiquer à la fois l'existence et la misère deshabitans. A ces scènes il en succède communément de riantes. Les artistes chinois savent avec quelle force l'âme est affectée par les contrastes, et ils ne manquent jamais de ménager des transitions subites et de frappantes oppositions de formes , de couleurs et d'ombres. Aussi , des vues bornées vous font-ils passer à des perspectives étendues; des objets d'horreur à des scènes agréables; et des lacs et des rivières aux plaines, aux coteaux et aux bois. Aux couleurs sombres et tristes, ils en opposent de brillantes, et des formes simples aux compliquées, distribuant, par un arrangement judicieux, les diverses masses d'ombre et de lumière, de telle sorte que la composition paraît distincte dans ses parties , et frappante en son tout.
w Lorsque le terrain est étendu , et qu'on y peut faire entrer une multitude de scènes, chacune est ordinairement appropriée à un seul point de vue; mais, lorsque l'espace est borné, et qu'il ne
Mi NOTES
» permet pas assez de variété, on tâche de remédier à ce défaut, » en disposant les objets de manière qu'ils produisent des repré- >; sentations différentes, suivant les divers points de vue ; et sou- )) vent l'artifice est poussé au point que ces représentations n'ont » entre elles aucune ressemblance.
)) Dans les grands jardins , les Chinois se ménagent des scènes » différentes pour le matin, le midi et le soir, et ils élèvent aux » points de vue convenables des édifices propres aux divertissemens » de chaque partie du jour. Les petits jardins, où, comme on l'a » dit, un seul arrangement produit plusieurs représentations, ofw frent de la même manière, aux divers points de vue, des bâti- » mens qui , par leur usage , indiquent le point du jour le plus pro- » pre à jouir de la scène dans sa perfection.
» Comme le climat de la Chine est excessivement chaud , les ha- » bitans emploient beaucûap d'eau à leurs jardins. Lorsqu'ils sont » petits, et que la situation le permet, souvent tout le terrain est w mis sous l'eau , et il n'y reste qu'un petit nombre d'îles et de rocs. » On fait entrer dans les jardins spacieux des lacs étendus, des ri- » vières et des canaux. On imite la nature, en diversifiant, à son » exemple , les bords des rivières et des lacs : tantôt ces bords sont » arides et graveleux; tantôt ils sont couverts de bois jusqu'au bord » de l'eau, plats en quelques endroits, et ornés d'arbrisseaux et de
V fleurs ; dans d'autres, ils se changent en rocs escarpés qui forment » des cavernes, oii une partie de l'eau se jette avec autant de bruit » que de violence. Quelquefois vous voyez des prairies remplies de
V bétail , ou des champs de riz qui s'avancent dans des lacs, et qui w laissent entre eux des passages pour des vaisseaux ; d'autres fois )) ce sont des bosquets pénétrés en divers endroits par des rivières » et des ruisseaux capables de porter des barques. Ces rivages sont )> couverts d'arbres, dont les branchages s'étendent, se joignent, et w forment en quelques endroits des berceaux sous lesquels les ba- » teaux passent. Vous êtes aussi ordinairement conduit à quelque » objet intéressant, à un superbe bâtiment placé au sommet d'une M montagne coupée en terrasses, à un casin situé au milieu d'un lac, M à une cascade, à une grotte divisée en. divers appartemens, à un w rocher artificiel, ou à quelque autre composition semblable.
» Les rivières suivent rarement la ligne droite ; elles serpentent » et sont interrompues par diverses irrégularités : tantôt elles sont » étroites, bruyantes et rapides; tantôt lentes, larges et profondes.
» Des roseaux et d'autres plantes et fleurs aquatiques, entre les- » quelles se distingue le lienhoa, qu'on estime le plus , se voient et » dans les rivières et dans les lacs. Les Chinois y construisent sou- » vent des moulins et d'autres machines hydrauliques, dont le mou- » vement sert à animer la scène. Ils ont aussi un grand nombre de » bateaux , de forme et de grandeur différentes. Leurs lacs sont se- » mes d'Iles, les unes stériles et entourées de rochers et d'écueils , » les autres enrichies de tout ce que la nature et l'art peuvent four- » nir de plus parfait. Ils y introduisent aussi des rocs artificiels, » et ils surpassent toutes les autres nations dans ce genre de com- » position. Ces ouvrages forment chez eux une profession distincte. » On trouve à Canton , et probablement dans la plupart des autres w villes de la Chine , un grand nombre d'artisans constamment oc- » cupés à ce métier. La pierre dont ils se servent pour cet usage » vient des côtes méridionales de l'empire : elle est bleuâtre et usée » par l'action des ondes en formes irrégulières. On pousse la déy licatesse fort loin dans le choix de cette pierre. J'ai vu donner » plusieurs taêls pour un morceau de la grosseur du poing, lors- >; que la figure en était belle , et la couleur vive. Ces morceaux choi- " sis s'emploient pour ies paysages des appartemens; les plus gros- 0 siers servent aux jardins; et, étant joints par le moyen d'un ci- M ment bleuâtre , ils forment des rocs d'une grandeur considérable : » j'en ai vu qui étaient extrêmement beaux, et qui montraient dans x> l'artiste une élégance de goût peu commune. Lorsque ces rocs sont ») grands, on y creuse des cavernes et des grottes avec des ouvertu- » res , au travers desquelles on aperçoit des lointains. On y voit en » divers endroits des arbres , des arbrisseaux , des ronces et des >> mousses; et sur leur sommet on pïace de petits temples etd'au- « très bâtimens où l'on monte pai le moyen de degrés raboteux et » irréguliers , taillés dans le roc.
» Lorsqu'il se trouve assez d'eau , et que ie terrain est convena- » ble , les Chinois ne manquent point de former des cascades dans « leurs jardins : ils y évitent toute sorte de régularités . imitant les M opérations de la nature dans ces pays montagneux. Les eaux jail- » lissent des cavernes et des sinuosités des rochers. Ici paraît une » grande et impétueuse cataracte; là, c'est une multitude de peti- » tes chutes. Quelquefois la vue de la cascade est interceptée par » des arbres dont les feuilles et les branches ne permettent que par » intervalles de voir les eaux qui tombent le long des r>ôtcs de la
» montagne. D'autres fois , au-dessus de la partie la plus rapide x> de la cascade, sont jetés d'un roc à l'autre des ponts de bois grosi> sièrement faits ; et souvent le courant des eaux est interrompu » par des arbres et des monceaux de pierres que la violence du torw rent semble y avoir transportés.
» Dans les bosquets, les Chinois varient toujours les formes et » les couleurs des arbres , joignant ceux dont les branches sont » grandes et touffues avec ceux qui s'élèvent en pyramide , et les » verts foncés avec les verts gais. Ils y entremêlent des arbres qui w portent des fleurs, parmi lesquels il y en a plusieurs qui fleurisw sent la plus grande partie de l'année. Entre leurs arbres favoris » est une espèce de saule : on le trouve toujours parmi ceux qui » bordent les rivières et les lacs ; et ils sont plantés de manière que » leurs branches pendent sur l'eau. Les Chinois introduisent aussi » des troncs d'arbres , tantôt debout, tantôt couchés sur la terre, u et ils poussent fort loin la délicatesse sur leurs formes , sur la » couleur de leur écorce, et même sur leur mousse.
» Rien de plus varié que les moyens qu'ils emploient pour ex- » citer la surprise. Ils vous conduisent quelquefois au travers de w cavernes et d'allées sombres , au sortir desquelles vous vous trouw vez subitement frappé de la vue d'un paysage délicieux , enrichi » de tout ce cfhe la nature peut fournir de plus beau. D'autres fois w on vous mène par des avenues et par des allées qui diminuent » et qui deviennent raboteuses peu à peu. Le passage est enfin » tout-à-fait interrompu; des buissons, des ronces et des pierres » le rendent impraticable , lorsque tout-à-coup s'ouvre à vos yeux » une perspective riante et étendue, qui vous plaît d'autant plus » que vous vous y étiez moins attendu.
» Un autre artifice de ces peuples , c'est de cacher une partie de )j ia composition par le moyen d'arbres et d'autres objets intermé- ); diaires; ce qui excite la curiosité du spectateur : il veut voir de ); près, et se trouve, en approchant, agréablement surpris, par » quelque scène inattendue ou par quelque représentation totale- V ment opposée à ce qu'il cherchait : la terminaison des lacs est tou- » jours cachée , pour laisser à l'imagination de quoi s'exercer. La î> même règle s'observe, autant qu'il est possible, dans toutes les •» compositions chinoises.
» Quoique les Chinois ne soient pas fort habiles en optique , l'ex- » périence leur a cependant appris que la grandeur apparente des
DU CHANT i. 147
» objets diminue , et que leurs couleurs s'affaiblissent , à mesure » qu'ils s'éloignent de l'œil du spectateur. Ces observations ont » donné lieu à un artifice qu'ils mettent quelquefois en œuvre. Ils » forment des vues en perspective, en introduisant des bàtimens, » des vaisseaux, et d'autres objets , diminués à proportion de leur « distance du point de vue. Pour rendre l'illusion plus frappante, » ils donnent des teintes grisâtres aux parties éloignées de la comw position, et ils plantent , dans le lointain , des arbres d'une cou- » leur moins vive., et d'une hauteur plus petite que ceux qui pa- » raissent sur le devant : de cette manière, ce qui en soi-même est » borné et peu considérable devient en apparence grand et étendu.
» Ordinairement les Chinois évitent les lignes droites ; mais ils » ne les rejettent pas toujours. Ils font quelquefois des avenues » lorsqu'ils ont quelque objet intéressant à mettre en vue. Les che- » mins sont constamment taillés en ligne droite , à moins que l'iné- » galité du terrain ou quelque autre obstacle ne fournisse au moins » un prétexte pour agir autrement. Lorsque le terrain est entière- » ment uni , il leur paraît absurde de faire une route qui serpente ; » car , disent-ils , c'est ou l'art ou le passage constant des voya- » geurs qui l'a faite ; et , dans l'un ou l'autre cas , il n'est pas na- » turel de supposer que les hommes voulussent choisir la ligne » courbe , quand ils peuvent aller par la droite.
» Ce que nous nommons en anglais clump , c'est-à-dire , pelo- » ton d'arbres, n'est point inconnu aux Chinois; mais ils ne le » mettent pas en œuvre aussi souvent que nous ; jamais ils n'en oc- » cupent tout le terram. Leurs jardiniers considèrent un jardin » comme nos peintres considèrent un tableau ; et les premiers grou- » peut leurs arbres de la même manière que les derniers groupent 1) leurs figures , les uns et les autres ayant leurs masses principales » et secondaires. »
» 4 Pour chercher un ami qui me parle du cœur.
Ce vers , comme on sait , est de Racine. L'auteur en fait l'application aux charmes du genre irrégulier et naturel, qui, moins éblouissant au premier coup d'œil , est sans doute plus varié , et d'un intérêt plus durable.
•^ Regardez dans Milton , etc.
Plusieurs Anglais prétendent que c'est cette belle description du
paradis terrestre, et quelques morceaux de Spencer, qui ont donné l'idée des jardins irréguliers; et quoiqu'il soit probable, comme je l'ai déjà dit, que ce genre vienne des Chinois , j'ai préféré l'autorité de Milton comme plus poétique. D'ailleurs , j'ai cru qu'on verrait avec plaisir toute la magnificence du plus grand roi du monde, tous les prodiges des arts mis en opposition avec les charmes de la nature naissante , et l'innocence des premières créatures qui l'embellirent, et l'intérêt des premières amours. Je n'ai ni traduit , ni même imité Milton , qui a dû décrire Eden plus longuement ; et quelque humiliante que soit pour moi la comparaison , je crois devoir insérer ici , pour le plaisir du lecteur, cette charmante description. En voici la traduction française.
« Le jardin d'Eden était placé au milieu d'une plaine délicieuse, w couverte de verdure , qui s'étendait sur le sommet d'une haute » montagne , et formait, en la couronnant , un rempart inaccessible. » Tous les côtés de la montagne , escarpés et déserts , étaient héris- » ses de buissons épais et sauvages qui en défendaiet l'abord. Au » milieu de ces buissons s'élevaient majestueusement à une prodiw gieuse hauteur, des cèdres, des pins, des sapins, des palmiers, » qui étendaient leurs branches , et , en s'embrassant , offraient la » décoration d'une scène champêtre. En élevant par degrés cimes » sur cimes, ombrages sur ombrages, ils formaient un amphithéà- » tre dont les yeux étaient enchantés. Les arbres les plus élevés por- » taient leurs têtes jusqu'à la verte palissade, qui, comme un mur, » environnait le paradis. Du centre de ce beau séjour qui dominait » tout le reste , notre premier père pouvait librement promener sa » vue sur son empire , et en considérer les contrées voisines. Au- » dessus de la palissade , et dans l'enceinte du paradis , régnaient » tout alentour des arbres superbes , chargés des plus beaux fruits » et de fleurs émaillées des plus brillantes couleurs.
i> Au milieu de ce charmant paysage , un jardin encore plus dé- » licieux avait eu Dieu lui-même pour ordonnateur. Il avait fait sor- » tir de ce fertile sein tous les arbres les plus. propres à charmer » les yeux, à flatter l'odorat et le goût. Au milieu d'eux s'élevait » l'arbre de vie, d'où découlait l'ambroisie d'un or liquide. Non )j loin était l'arbre de la science du bien et du mal, qui nous coûte » si cher ; arbre fatal dont le germe a produit la mort !
» Dans ce jardin coulait, vers le midi, une large rivière, dont le » cours ne changeait point, mais qui disparaissait sous la monta-
V» gne du paradis, dont la masse le couvrait entièrement; le Seigneur ayant posé cette montagne, qui servait de fondement à son jardin, sur cette onde rapide, qui doucement attirée par la terre altérée et poreuse, montait dans ses veines jusqu'au sommet, d'où elle sortait en claire fontaine , et se partageait en plusieurs ruisseaux , qui , après avoir arrosé tout le jardin , se réunissaient pour se précipiter du haut de cette montagne escarpée, et, après avoir formé une superbe cascade, se divisaient en quatre principales rivières , et traversaient différens empires.
» Que n'est-il possible à l'art de décrire cette fontaine de saphir, dont les ruisseaux argentins et tortueux, roulant sur des perles orientales et sur des sables d'or , formaient des labyrinthes infinis sous les ombrages qui les couvraient, en versant le nectar sur toutes les plantes , et nourrissant des fleurs dignes du paradis ! Elles n'étaient point rangées en compartimens symétriques, ni en bouquets façonnés par l'art. La nature bienfaisante les avait répandues avec profusion sur les collines , dans les vallons , dans les plaines découvertes qu'échauffaient doucement les rayons du soleil , et dans ces berceaux où des ombrages épais conservaient pendant l'ardeur du jour une agréable fraîcheur.
M Cette heureuse et champêtre habitation charmait les yeux par sa variété : la nature, encore dans son enfance, et méprisant l'art et les règles , y déployait toutes ses grâces et toute sa liberté. On y voyait des champs et des tapis verts admirablement nuancés, et environnés de riches bocages remplis d'arbres de la plus grande beauté : des uns coulaient les baumes précieux, la myrrhe et les gommes odoriférantes; aux autres étaient suspendus des fruits brillans et dorés, qui charmaient l'oeil et le goût. Tout ce que la fable attribue de merveilleux aux vergers des Hespérides s'offrait réellement dans l'admirable jardin d'Eden. Entrs ces arbres paraissaient des tapis de verdure : sur les penchans des vallons et des collines on voyait des troupeaux qui paissaient l'herbe tendre. Ici, les palmiers couvraient de jolis monticules; là, des ruisseaux serpentaient dans le sein d'un vallon couvert de fleurs et de roses sans épines. D'un autre côté paraissaient des grottes impénétrables aux rayons du soleil, et des cavernes où régnait une fraîcheur délicieuse. Elles étaient couvertes de vignes qui, étendant de tous côtés leurs branches flexibles, offraient en abondance des grappes de pourpre. Les ruisseaux, coulant avec un
)> doux murmure, formaient d'agréables cascades le long des col- » lines , et se dispersaient ensuite , ou se réunissaient dans un beau a lac, qui présentait son miroir de cristal à ses rivages émaillés de « fleurs et couronnés de myrtes. Les oiseaux formaient un chœur y) mélodieux, et les zéphyrs portant avec eux les odeurs suaves des 1) vallons et des bocages, murmuraient entre les feuilles légèrement » agitées, tandis que Pan, dansant avec les Grâces et les Heures , M menait à sa suite un printemps éternel. »
•^ Tel est Bleinheim, Bleinheim la gloire de ses maîtres.
Bleinheiin est un château orné de superbes jardins , et situé à quelques milles de Londres. Ce château a été construit en vertu d'un arrêt du parlement pour être offert au duc de Marlborough, en récompense de ses brillans services.
« ' Je songe , ô Rosamoude , à ta touchante histoire.
Rosamonde , fille du baron Walter de Clifford , a été la première maîtresse de Henri H , roi d'Angleterre, et une des plus belles femmes du royaume. Elle habitait le palais du roi à Woodstock j où a été bâti depuis le château de Bleinheim; elle quitta ce lieu pour aller s'enfermer dans un couvent où elle mourut pénitente. Addison a fait de Rosamonde le sujet d'un de ses drames.
» ^ Ah ! pour comble d'honneur, puisse un Spencer liOuveau...
Spencer, nom de famille du duc de Marlborough.
'9 Adieu, Bleinheim ; Chambord à son tour me rappelle.
Chambord est un château situé près de Blois , qui a été construit pour le maréchal de Saxe.
» Il est des temps affreux où des champs de leurs pères Des proscrits sont jetés aux. terres étrangères.
M. Thomas Weld Esquire a fourni un établissement aux religieux de la Trappe , sur ses terres à Lulworth , près Wareham.
Bar, dans sa description des ordres religieux, etc. , donne sur les pères de la Trappe les détails suivans :
L'abbaye de la Trappe a été fondée en 1 1 4o , par Rotrou, comte du Perche. Elle fut long-temps célèbre par l'éminente vertu de ses abbés et de ses religieux; mais elle eut enfin le sort de plusieurs autres maisons de cet ordre , où les religieux , dégénérant de la vertu de leurs pères, abandonnèrent les observances régulières. Cette abbaye ayant été saccagée plusieurs fois pendant les guerres survenues en France , les religieux, réduits à manquer de tout , se soutinrent pendant quelque temps ; mais ils furent enfin contraints de se séparer, et ne revinrent dans leur maison que lorsque les troubles furent finis. Ils étaient alors bien différens de ce qu'ils avaient été, par la corruption qu'ils avaient contractée dans le monde. Depuis cette époque, le dérèglement fit de si grands progrès dans cette abbaye, que les religieux devinrent le scandale du pays , vivaient dispersés ç«i et là , et ne se rassemblaient que pour faire des parties de chasse et de divertissement. Tel était l'état des choses, quand Armand-Jean Le Bouthilier de Rancé , qui en était abbé, conçut le dessein de les réformer, et de rétablir parmi eux la discipline monastique autant que le malheur des temps pouvait le permettre. Peu à peu on vit renaître dans cette maison les pratiques les plus austères, et ceux qui avaient embrassé la réforme s'efforcer de tendre à la plus haute perfection ; leur vie était partagée entre la lecture, le travail et la prière. A l'heure du travail, chacun quittait sa coule, et, retroussant l'habit de dessous, suivait la tâche qui lui était assignée; car il ne leur était pas libre de choisir ce qui convenait le plus à leur inclination.
a Mais surtout si l'exil, de leur cloître pieux...
Le poète indique ici l'hospitalité généreuse que les Chartreux et les frères de la Trappe ont trouvée dans leur exil pendant la révolution , en Suisse, dans la Vall-Sainte , au canton de Fribourg, en Westphalie, et surtout en Angleterre, d'où ils sont revenus dans leur patrie en 1817, sous la direction de M. de Lestrange.
( Note de l'éditeur. )
5 Tu connus ce secret , ô toi dont le coteau , Dont la vaste colline offre un si doux tableau, etc.
Le duc d'Harcourt, fils aîné du maréchal, avait créé dans sa terre d'Harcourt près de Caen , un des plus beaux jardins de France, celui de la Colline ; et il y jouissait en sage des charmes de la retraite , lorsqu'il fut nommé gouverneur du Dauphin , premier fils de Louis XVI , qui est mort à Meudon en 1 78g. Ce duc, qui avait écrit sur les jardins, est mort en 1800, à Londres, oii il était depuis plusieurs années ambassadeur du Roi de France.
4 Je t'en prends à témoin , jeune Potaveri,
C'est le nom d'un habitant d'0-Taïti, amené en France par M. de Bougainville , célèbre par plus d'un genre de courage, et connu si avantageusement comme militaire et comme voyageur. Le trait que je raconte ici de ce jeune O-Taïtien est très connu et très intéressant. Je n'ai fait que changer le lieu de la scène , que j'ai placée au Jardin du Roi. J'aurais voulu mettre dans mes vers toute la sensibilité qui respire dans le peu de mots qu'il prononçait en embrassant l'arbre qu'il reconnut, et qui lui rappelait sa patrie. C'est O-Taïti, disait-il; et en regardant les autres arbres : Ce n'est pas O-Taïti.
*• Où l'amour sans pudeur n'est pas sans innocence.
On a remarqué , dans tous les peuples où la société a fait peu de progrès, une certaine innocence dans les mœurs, très différente de la réserve et de la pudeur qui accompagnent toujours la vertu dans les femmes des nations civilisées. Dans l'île d'O-Taïti , dans la plupart des autres îles de la mer du Sud , à Madagascar, etc. , les femmes mariées croient se devoir exclusivement à leurs maris, et manquent rarement à la fidélité conjugale; mais les filles n'y attachent aucune idée de crime , ni même de honte; elles ne s'as-
sujettissent, ni dans leurs discours, ni dans leur habillement ni dans leurs manières, à ce que nous regardons comme des devoirs pour leur sexe. Mais chez elles c'est simplicité, et non corruption: elles ne méprisent point les règles de la décence, elles les ignorent. Dans ce pays la nature est grossière ; mais elle n'y est pas dépravée : voilà ce que j'ai essayé de rendre par ce vers.
6 Que votre art les promette , et que l'œil les espère : Promettre, c'est douner; espérer, c'est jouir.
Ce dernier hémistiche se trouve dans une épître charmante de M. de Saint-Lambert ; c'est par réminiscence qu'il s'est glissé dans mon ouvrage.
» Je sais que dans Harlem plus d'un triste amateur Au fond de ses jardins s'enferme avec sa fleur.
Harlem est une ville de Hollande où se fait un grand commerce de fleurs. On sait à quel degré d'extravagance des amateurs ont portédans ce genre l'amour de la rareté et des jouissances exclusives.
" Du haut des vrais rochers , sa demeure sauvage , La nature se rit de ces rocs contrefaits , D'un travail impuissant avortons imparfaits.
En général on ne peut bien imiter les rochers , pas plus que tous les grands effets de la nature. Elle ne permet à l'art de tenter des hardiesses que lorsqu'il combat avec toutes les ressources du génie et de l'opulence. C'est ainsi que s'est formé , d'après les dessins de M. Robert , le superbe rocher de Versailles, dont l'effet ne peut être deviné que par l'imagination , qui le fait voir d'avance coiffé de beaux arbres, et orné de ce que le temps seul peut lui donner de vraisemblance et de beauté.
* Aux champs de Midleton, aux monts de Dovedale, Whately, je te suis; viens, j'y monte avec toi,
Midleton et Dovedale, vallons dans le Derbyshire renommés par les formes pittoresques de leur chaîne de rochers , décrits par M. Whately , fameux dessinateur de jardins anglais , dont j'ai , ainsi que M. Morel , dans son charmant Traité des Jardins , emprunté quelques traits , tel que celui de la cabane et du pont suspendus sur des précipices. Mais j'ai tâché d'exprimer d'une manière qui m'appartînt les sensations que font naître ces aspects effrayans.
< Délicieux Oatlands! ta plus riche parure , etc.
Oatlands , château dans les environs de Richmond , et résidence de LL. AA. les duc et duchesse d'York.
' Tel j'ai vu ceTwicknham dont Pope est créateur.
Twicknhain, village situé à trois lieues de Londres, sur les bords de la Tamise: on y voit encore la maison et le jardin qui avaient appartenu à Pope, et qu'il avait achetés avec le produit de sa traduction d'Homère. Cette propriété, illustrée par Pope, était passée au lord Clair , trop connu par ses exactions dans les Indes et par sa fin déplorable.
» Imitez le Poussin : aux fêtes bocagères.
Il nous peint les bergers et les jeunes bergères.
Ce fameux tableau est sans doute le plus beau des tableaux de paysages. Si l'on ne savait d'ailleurs combien l'imagination du Poussin s'était nourrie des ouvrages des grands poètes anciens, ce tableau suffirait pour le prouver. Presque toutes les odes voluptueuses d'Horace ont le même caractère : partout , au milieu des fêtes et des plaisirs , il monti'e la mort dans le lointain; « Hâlez- » vous , dit-il : qui sait si nous vivrons demain ? Nous mourrons ; » il faudra quitter cette belle maison, cette femme charmante; et, » de tous ces arbres que vous cultivez , le seul cyprès suivra son » maître, hélas! trop peu durable. »
C'est cette même philosophie, puisée dans les poètes anciens , qui dictait à Chaulieu ces vers pleins d'une si douce mélancolie :
Muses qui, dans ce lieu champêtre.
Avec soin me fîtes nourrir, Beaux arbres qui m'avez vu naître, Bientôt vous me verrez mourir.
Ces contrastes de sensations moitié voluptueuses , moitié tristes , agitant 1 âme en sens contraire, font toujours une impression profonde ; et c'est ce qui m'a engagé à jeter au milieu des scènes riantes des jardins la vue mélancolique des urnes et des tombeaux consacrés à l'amitié ou à la vertu.
» Voyez sous ces vieux ifs la tombe où vont descendre Ceux qui, courbés pour vous sous des sillons ingrats. Au sein de la misère espèrent le trépas.
Dans ces vers, consacrés aux humbles sépultures des habitans de la campagne , j'ai imité quelques vers du cimetière de Gray.
* Dans Stow , je l'avoûrai , l'art plus judicieux , etc.
ôtou^ , château et Jardin situés dans le comté de Buckingham.
Le propriétaire actuel est lord Temple. C'est le jardin de Stow qui a fourni le premier modèle des jardins dits anglais.
4 Kiow des plants étrangers a rassemblé le choix.
Kiowy résidence royale à deux lieues de Londres; on en admire le jardin botanique , où se trouvent les plantes les plus rares des deux hémisphères.
* Mais loin ces mouumens dont la ruine feinte Imite mal du temps l'inimitable empreinte.
M. de Chabanon, dans une épître fort agréable, écrite en faveur des jardins du genre régulier, a remarqué avant moi que les vieux monumens réveillaient des souvenirs; avantage que n'ont pas les ruines factices. Cette idée se trouve dans d'autres ouvrages, et particulièrement dans celui de M. Whately : et d'ailleurs elle est si naturelle, qu'elle était facile à trouver. Peut-être n'était-il pas aussi aisé de la bien rendre, suitout après M„ de Chabanon^ mais si je me suis rencontré avec lui . ce que j'ai tâché d'éviter, je répète que ses vers ont été faits avant les miens.
6 Toi surtout, brave Cook, etc.
Tout îe monde connaît les voyages instructifs et courageux du célèbr*^ et malheureux Cook, et l'ordre que fit donner Louis XVI de respecter, son vaisseau sur toutes les mers ; ordre qui fait un égal honneuï aux sciences, à cet illustre voyageur, et au roi, dont il devenait , pour ainsi dire , le sujet par ce genre nouveau de bienfaisance et de protection.
7 D'un bonheur qui n'est plus adore encor l'image.
Alexandre-le-Grand , s'étant rendu maître de Sidon , permit à Éphestion de nommer roi de cette ville qui il voudrait à la place de Straton , qui était resté attaché à Darius. Ephestion offrit la couronne à deux frères chez lesquels il logeait; mais ils la refusèrent , en alléguant que, selon leurs lois, elle ne pouvait être portée que par un homme qui fût issu du sang royal. ^ur la demande qui leur fut faite de désigner celui à qui elle appartenait , ils nommèrent Abdolonyme, qui descendait des anciens rois de Sidon, mais qui était réduit à faire le métier de jardinier pour vivre. Ephestion chargea les deux frères de lui porter la couronne et les vêtemens royaux. Ils le trouvèrent bêchant son jardin; et, l'ayant revêtu des ornemens
royaux, ils le conduisirent à Alexandre , qui, ayant distingué en lui un esprit digne de son origine , dit à ceux qui l'entouraient : « Je » voudrais savoir comment il a supporté sa pauvreté. — Fasse le » ciel, répondit le nouveau roi, que je puisse supporter aussi bien » ma prospérité! » Alexandre fut si charmé de cette réponse, qu'il confirma la nomination faite par Éphestion , donna à Abdolonyme le palais et les biens de Straton son prédécesseur , et même augmenta ses possessions.
C'est ainsi que Quinte-Curce et Justin rapportent l'histoire dans laquelle Delille a puisé son épisode. Comme l'édition où cet épisode fut publié parut à l'époque où l'empereur Alexandre venait de monter sur le trône de Russie, on crut généralement que le poète avait voulu offrir, dans cette allégorie, un avis qui pût être utile aux princes de la maison de Bourbon, qui se trouvaient alors dans une situation peu différente de celle d' Abdolonyme.
Cette opinion est d'autant plus probable que dans l'invocation qui termine le poème de ia Pitié, publié à Londres vers la même époque , Delille dit encore , en s' adressant au .nême souverain :
Souviens-toi de ton nom ; Alexandre autrefois Fit monter un vieillard sur le trône des rois. Sur le front de Louis tu mettras ia couronne; Le sceptre le plus beau est celui que l'on donne.
( Note de l'éditeur. )